‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 92 sur 181 · Lenet, Mémoires^ p · texte numérisé non relu

Lenet, Mémoires^ p

2. Saint- Evremond^ par Jean Macé. Paris, 1894, in- 16, p. 23. 3: Relations véritables^ 1653, p. 540.

4. Le 20 décembre il est à Rocroi ; le 21 il s'arrête à Marienbourg ; le 22 il écrit à Lenet, de l'abbaye de Saint-Gérard : < Je serai après demain à Namur. > Msi, de Lenet, t. XVI, f. fr. 67I7, fol. 117 et suiv.

5. 11 s'y trouvait encore le i*' février. Ibid.^ t. XVII, f. fr. 6718, fol. i.

soctus un ]ésuiie de France. Il attendra plus d'un an*. Mais une fois arrivé, le P. François Bergîer sera inséparable de Monsieur le Duc. Devenu son ami et le familier de sa maison après avoir été son précepteur, il méritera d'être surnommé le Berger de Chantilly et mourra dans cette demeure princière le 2 octobre 1688 *.

Condé avait commencé par pratiquer lui-même et autour de lui cette suppression des domestiques de luxe qu'il imposait aux siens. Dès le mois de mai, plus de trois mois avant leur arrivée, il avait incorporé ses valets de chambre dans ses troupes. Maintenant que le groupe des exilés s élargissait, il surveillait les dépenses de chacun avec le soin le plus parcimonieux. Le 30 octobre 1653, il écrit de Rocroi pour autoriser le paiement de la dépense de sa femme, laquelle pour chacun des deux mois écoulés ne doit pas « monter plus haut que quatre mil et quelque deux ou trois cens florins. » Il permet d'acheter un bijou au comte de La Motterie et de € régaler les officiers de l'archiduc ^ >. Mais il proteste énergiquement, un jour que sans le prévenir on a donné « de son argent 3000 patagons » ^ au contrôleur de M"^^ de Condé. < Comme je n'entends pas de toucher ce qui est ordonné pour ma femme, aussy vous prie-je de luy dire qu'une autre fois elle ne face rien prendre sur mon argent. Car cela rompt toutes mes mesures. > Il entend bien

1. Dans le catalogue de la province Flandro- Belge, année 1654-1655, qui fut la seconde de M. le Duc à Namur, on lit \ P , Joanttes La Falltère, instructor Seren, Ducis A notant, Socius ejus expectatur e Gallia, L'année suivante, 1655- 1656, les deux Pères sont ainsi mentionnés : P. Francisais de la Faillière habet socium P, Joannem Bergier, L'un et l'autre portent indifféremment les prénoms Jean ou François. Nous en avons conclu qu'ils s'appelaient Jean-François, noms souvent réunis et que devait glorifier saint Jean- François Régis, l'apôtre du Velay.

2. La notice biographique du P. François Bergier, donnée par De Backer et Sommervogel, t J, col. 1329, est un tissu de méprises. On y attribue au familier des Condé un cursus vitœ qui appartient évidemment à un autre. Il suffit de dire qu'on le fait naître à la Charité (Nièvre) en /djo, c'est-à-dire quatre ans avant sa nomination de socius (!), et mourir à Orléans le 27 avril 1725. Voici les dates exactes, d'après un Necrolo^ium authentique et d'autres documents extraits des Archives de la Compagnie de Jésus qui concordent avec les Archives de Chantilly. Le P. François Bergier était né le 20 décembre 1622, à Issoudun, ville de ce gouvernement du Bas-Berry qui appartint à Henri II de Bourb:)n, puis à Condé. Il entra au noviciat le 21 janvier 164 1, et après avoir, entre autres fonctions, enseigné les humanités cinq ans, il prononça ses derniers vœux, le 25 juin 1656, à Namur. Nous traduisons le Nécrolo^e : € Le P. François Bergier, d'Issoudun, au diocèse de Bourges, mourut à Chantilly, résidence du Sérénissime prince de Condé, le 2 octobre 1688, âgé de soixante-six ans ; il en avait passé quarante-sept dans la Compagnie, dont trente-deux depuis sa profession. Peu après avoir achevé son troisième an de probation, il fut choisi pour diriger les études du Sérénissime prince d'Enghien. Il se rendit aussitôt auprès de lui en Belgique, et à partir de cette époque jamais le Sérénissime prince de Condé ne souffrit qu*il fût détaché de sa personne, etc. >

Les rédacteurs de la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus^ loc, cit.^ se plaignent de ce que € tous les bibliographes, jusqu'à ce jour, l'ont, à tort, nommé Bergier^ contrairement aux catalogues de la province de France > . C'est une preuve de plus qu'ils font euxmêmes confusion. Nous avons vu aux Archives de Chantilly de nombreuses lettres du précepteur du duc d'Enghien ; elles sont toutes signées Bergier, C'est l'orthographe que conservait la famille, ainsi que le prouve la lettre d'un Père B. Bergier, prieur du Blanc, datée d'Issoudun, 29 mars 1680, et adressée au grand Condé pour le remercier de lui avoir octroyé une charge d'aumosnier, obtenue par l'intervention de son fr}re (le Jésuite). Papiers de Conié^ série P, t. fT^ fol. 322. C'est aussi l'orthographe du Nécrologe. Mais on parsut avoir prononcé : Berger. Papi<rs de Condéy série P, t. 83, fol. 168.

3. M. le Prince à Lenet, Rocroi, 30 octobre 1653. Mss, de Lenel, t. XV, fol. 135.

4. Le patagon était une monnaie flamande, d'argent, et valait 58 sols.

sauvegarder la séparation. A la fin de la même lettre, ÎI fait observer que son fils est maintenant à Rocroi auprès de lui ; le train de Madame, ' Valenciennes, doit donc coûter d'autant moins. « Je vous prie de voira la despence que ma femme peut faire, mon fils estant absent, et despençant icy pour luy ce qu'il pourroit despencer à Valenciennes, ei donnés ordre que l'on n'emploie d'argent que ce qu'il fault pour cela '. > Chaque lettre accuse un procédé semblable. Tantôt il demande des pierreries de la Princesse, d'une valeur égale à dix mille écus, qu'il fera estimer à Bruxelles et mettre en gage {13 novembre 1653) ; tantôt il la prie de congédier son aumônier. C'est tout juste si le médecin, qui devra partager ses soins entre Madame à Valenciennes et M. le Duc à Namur, n'est pas jugé, lui aussi, bouche inutile. «Comme le médecin est une personne fort nécessaire auprès de ma femme et de mon fils, il faudra luy donner quelque chose sur l'argent de la lettre de change ; pour l'autre (l'aumosnier), il s'en peut retourner en France, si bon luy semble, car je ne suis pas en estai de donner de l'argent à mes domestiques '. > Quatre mois ne s'étaient pas écoulés à Namur que ce n'était plus seulement à ses domestiques, mais à sa femme et à M. le Duc que le grand Condé, réduit à la misère, se voyait obligé de tout refuser. Il se plaint de ce que la lettre de change de 15.000 écus envoyée de France sur les biens de M"'^ la Princesse est mauvaise, et il demande au comte de Fiesque de lui en procurer d'autres qui soient bonnes, < sans quoi il faudra que ma femme ci mon fih meurent de faim, ne pouvant fournir à leur despense, à laquelle il est déjà dû depuis quatre mois *. > En d'autres termes, depuis l'arrivée à Namur, rien n'avait encore été soldé. Le temps, au lieu d'amener une solution, ne faisait qu'aggraver l'état de choses. On croit presque rêver lorsqu'on lit les détails navrants donnés par Lenet un mois plus tard. C'est la vente forcée et presque la saisie. « Tout l'équipage de M. le Prince se vend à Malines, pour payer sa despence ; sa personne ne trouve plus de crédit pour vivre à Bruxelles. M. le Duc est à Namur sans nourriture et sans habits. Madame la Princesse, après le reste de ses bagues, a vendu son carrosse, ses chevaux et ses habits. Son maistre d'hostel est prisonnier et pas un seul officier n'a moyen de sortir de l'Hostellerie '. » Le fidèle intendant n'exagérait rien et la correspondance de M. le Prince avec le comte de Fiesque ne fait que varier la forme de ces tristes aveux. « Je me vois réduit à la dernière misère. De quelque costé que je me tourne, je ne vois que gens qui me demandent de l'argent et à qui j'en doibs de

1. M. le Prince à Lenei, Rocroi, 6 novembre 1653, Ibid., \. XVI, fol 7 et 8.

2. Le même au même, Namur, 31 janvier 1654, — Les lettres des domatiques confirmenl pteiaeinent cette déclaratioa du Prince. Caillei, rédacteur assidu de toutes les dépêches, confie à Lecet qu'il en est lui-même * aux emprunts despuis deux ans... Il faut doresnavant que je vive comme un pauvre clerc de Palais, et non comme le secrétaire du premier Prince du sang, dont l'employ me vaudroit en autre temps plus de dix mille escus tous les ans. > Calllet à Lenet. Bruxelles, aç avril 1654. //M, I. XVIll, f. fr. 6719. fol. 109,

\. M. le Prince à Fiesque, Bruxelles, 9 mai 1654. . Lenet à Saint-AgouIiQ, Unixelles, 14 juin 1654.

toutes manières. Ma femme et mon fils n ont pas de pain, et il a fallu qu'ils ayent vendu leurs chevaux de carrosse pour vivre, après avoir vendu le peu de vaisselle d argent qui leur restoit, et ma femme a mis en gage jusques à ses habits '. >

Tel est le bilan, au point de vue matériel, de la première année passée par Henry-Jules de Bourbon à Namur (1653- 1654). Les suivantes n'apportèrent aucun changement. Les dépêches de Condé ne sont qu'une monotone litanie de cris de détresse et d'inutiles appels de fonds. Les lignes suivantes sont du 28 octobre 1655 : « Je suis dans un tel descry auprès des marchands qu'ils me considèrent comme un banqueroutier. Ma femme et mon fils meurent de faim *. > En novembre, il sollicite le paiement de plusieurs pensions dues à ses gens et gémit qu'on les laisse < dans la misère où ils sont despuis si longtemps >. Il s'en indigne comme d'une honte pour ceux qui devraient les secourir et ne les secourent point. Le cœur brisé, il ajoute : « Ma femme et mon fils sont aussy dans une nécessité espouvantable, qui est telle que cela vous feroit pitié. Vous savez ce long temps qu'il y a que je n'ay pas touché un sol pour leur subsistance ^ > Ce long temps s'éternisait et ces privations passaient en habitude : «... ma femme et mon fils s'accoustument à vivre de l'air. Il y a près de dix-huit mois qu'il n'a rien été touché pour leur subsistance ^ >. Cela devait continuer ainsi jusqu'au bout. Peu avant de rentrer en France, à l'automne de 1659, le relevé de Lenet accuse six cent mille florins de dettes, dus en majeure partie aux officiers et aux fournisseurs des troupes, si bien, ajoutait Condé, « qu'il n'y a pas plus de 100 mil escus ponr mon particulier, compris les maisons de ma femme et de mon fils, qui n'est pas une debte trop excessive en 7 ans de temps qu'il y a que je suis icy ^ »

Le pire est que cet affreux dénuement était misère de prince dépossédé. Condé à Bruxelles ne cédait en rien de l'étiquette et il entendait bien qu'on traitât son fils sur le même pied que lui. Dans une lettre du 1 7 avril 1654, il se plaint que Fuensaldagna ait été plusieurs jours à Namur sans visiter M. le Duc ^ Même préoccupation envers Caracena ^ Il avait raison. Avec ces Espagnols qu», même gueux et mendiants, se drapent dans leur fierté, il était bon de montrer qu'un prince du sang de France, fût- il hors de sa patrie, peut souffrir de la faim, mais non déroger à ses droits.

Si le pauvre petit Duc manquait de ce que l'on appelait alors le vivre, il avait plus à se louer du couvert, La première année du moins tout alla

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