JOSEPH
Il y a quarante ou cinquante ang, dans une de ces fêtes qu'on se plaît à donner sur les vaisseaux , presque toutes les femmes de la marine de Brest furent englouties dans la rade : on leva l'ancre, on courut des bordées , la frégate s'ouvrit , tout disparut. Des êtres vivants se rappellent cet événement sombre.
(Cambry, Voyage dans le Finistère.)
Deux embarcations flottaient près de la cale la Rose, dans le port de Brest ; les mariniers , dispersés dans les tavernes qui couvrent le quai Duguay-Trouin , entonnaient quelques chansons bachiques, dont on entendait les refrains mêlés au cliquetis des verres et aux éclats de leurs ris bruyants. Un seul timonier était nonchalamment étendu
sur les bancs de la plus grande embarcation et fumait tranquillement, bercé par le mouvement presque insensible de la vague. Il attendait depuis longtemps , et sans exprimer plus d'impatience ; son œil pourtant se tournait plus souvent vers la rue des Sept-Samts , qui fait le coin du quai ; enfin , un jeune novice , portant un panier, parut au bas des escaliers , et son aspect sembla faire une telle impression sur le vieux timonier que sa pipe, qu'il tenait allumée , resta près de ses lèvres , sans qu'il songeât à la replacer.
Le novice descendit la cale et arriva près du bateau. Le vieux marin avait déjà repris son flegme accoutumé et continuait à fumer dans une parfaite immobilité.
« Bonjour maître », dit le jeune homme en s'arrètant.' Le timonier fut un instant avant de répondre; enfin , tirant sa pipe et portant la main à son chapeau avec une sorte de respect ironique :
« Salut, M. Joseph, dit-il avec un sourire qui ressemblait étonnamment à une grimace... Je n'espérais pas vous voir si tôt.
— Vous êtes fâché, maître , dit Joseph doucement, parce
que je suis resté deux jours à terre sans vous avertir ; mais j'avais la permission du lieutenant.
— Suffit » , répondit le vieux marin. Et il secoua les cendres de sa pipe sans rien ajouter.
Joseph le regarda un instant; puis, posant le panier qu'il portait, il sauta légèrement dans le bateau, auquel son poids imprima un faible balancement. Il s'assit vis-àvis le timonier et arrangea son panier près de lui.
« Nous allons partir bientôt, dit-il; le capitaine était avec le lieutenant quand je suis sorti. »
Le contre-maître ne répondit pas. — Il y eut un assez long silence , pendant lequel Pierre (c'était le nom du matelot) avait de nouveau chargé sa pipe , qu'il avait ainsi placée , par habitude , entre ses lèvres , sans être allumée.
« Et qu'avez-vous fait ces deux jours-ci? dit-il enfin au jeune novice, en affectant de battre le briquet avec indifférence,
— Je me suis promené », répondit Joseph en rougissant.
Malheureusement, Pierre levait les yeux dans le même moment. Il le regarda un instant, puis, montrant du doigt
un quartier de la ville alors bien connu des marins par ses habitantes :
« Do ce côté là, sans doute , dit-il avec une grimace sardonique. Avez-vous fait au moins quelque jolie connaissance?
— Je ne suis point sorti de chez le lieutenant , repondit Joseph.
— Où vous êtes-vous donc promené ? »
A cette réponse catégorique , le jeune novice baissa les yeux et resta confus... Pierre continua à battre le briquet, sans s'apercevoir que son amadou était en feu; enfin , celui-ci se fit sentir, et il jeta vivement amadou et briquet avec un jurement énergique. Joseph ramassa le briquet et le lui donna.
« Sur mon âme , Joseph , dit alors le vieux marin en laissant éclater toute sa colère, tu recevras vingt-cinq coups de corde , quand nous serons à bord , pour cette escapade de deux jours.
— Mais j'avais la permission du lieutenant.
— -Que m'importe? Le lieutenant sait^il ce que tu as fait pendant tout ce temps?... 11 s'embarrasse bien que tu te
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perdes ou non, drôle que tu es!... Ne t'avais-je pas défendu de rester à terre.
— C'est vrai , dit timidement Joseph , mais je ne croyais pas faire mal.
— Tu seras consigné pour huit jours, et gare la garcette!
— Pourtant...
— Suffit, en voilà assez comme cela, je sais ce que j'ai à faire : tu recevras la schlague ce soir, comptes-y.
— Le lieutenant l'empêchera bien, murmura Joseph.
— Qu'est-ce à dire? » s'écria Pierre; et, au môme moment , un soufflet aussi vif qu'adroitement appliqué fit rouler le chapeau ciré du novice sur la cale.
Joseph se leva en fermant les poings , et avec une menace ; mais , en voyant devant lui le vieux marin debout et les yeux étincelants, il sortit du bateau sans rien dire, et reprit son chapeau.
ce Laisse faire , va , je saurai bien te conduire , dit Pierre en élevant son poing fermé au niveau de sa figure ; j'ai promis à ta mère de faire do toi un bon sujet, et tu le seras, ou nous saurons pourquoi.. . »
Joseph, qui était rentré dans le bateau, n'eut pas plus tôt entendu nommer sa mère que ses pleurs , qu'il retenait, éclatèrent, et il se mit à sangloter.
« Ah ! pourquoi n'ai-je pas encore ma mère ?» dit-il en cachant sa tète dans ses deux mains.
Le vieux timonier ne s'attendait pas à cette explosion. Il resta un instant debout, immobile et comme frappé de stupeur; puis, s'asseyant et regardant alternativement sa pipe et Joseph , qui continuait à pleurer...
ce A la bonne heure, dit-il d'une voix plus douce tu
peux la regretter, elle, parce que c'était une bonne femme une femme comme il n'y en a sur aucun continent,
ni dans aucune île; il y a longtemps que je la connaissais... Aussi, toi qui es son enfant, je veillerai sur toi, drôle, comme si tu étais mon propre fils.
— Ah! elle m'aimait, elle, dit Joseph, qui sanglotlait toujours; elle ne me battait jamais. »
Le vieux marin le regarda... il eut l'air un instant embarrassé, fut sur le point de répondre, et finit par siffler l'air de Viue Henri IV. Enfin, pourtant, le jeune novice releva son fiont et comiiiença à essuyer ses larmes.
« Mais, sur sa tête, Joseph, lui dit Pierre d'un ton plus doux que précédenynent, dis-moi pourquoi tu es resté à terre ces deux jours malgré ma défense , et ce que tu as fait.
— Je suis resté parce que... j'étais ennuyé de la vie du bord, et je vous jure sur mon honneur que je n'ai pas quitté la maison du lieutenant, comme vous pourrez le savoir de lui-même.
— Et quel plaisir trouvais-tu là ?
— J'aidais les domestiques, je servais ma marraine, la fille du lieutenant...
— C'est elle qui vous perd , » murmura Pierre avec humeur. — Et il se coucha de nouveau sur son banc en continuant de fumer, tandis que Joseph, qui, comme tous les jeunes gens qui touchent encore à l'enfance , passait dans un instant de la douleur à la joie , se mit à répéter à demi-voix une romance qu'il avait entendu chanter à sa marraine Marie.
Mais il est temps d'apprendre au lecteur quelle est cette jeune personne, ainsi que son filleul , et le vieux timonier qui semble porter tant d'intérêt à ce dernier.
Joseph était le fils d une de ces femmes du peuple qui, ayant reçu du ciel une sensibilité toujours dangereuse pour cette condition , avait été facilement entraînée par les séductions d'un jeune officier, qui l'avait quittée peu après, pour aller mourir dans l'Inde. Elle avait élevé son fils jusqu'à l'âge de quatre ans, avec les profits que lui procuraient un petit commerce et le louage de quelques chambres meublées pour des marins. C'était pendant ces quatre années qu'elle avait fait la connaissance de Pierre, qui revenait de l'Inde malade et blessé. Elle lui avait sauvé la vie par ses soins attentifs et son admirable douceur, et Pierre, de retour à la santé, lui avait pris la main et lui avait dit de compter sur lui à la vie et à la mort.
Elle eut bientôt occasion de mettre à l'épreuve sa reconnaissance. Le travail, l'isolement, et, plus que tout cela, un de ces chagrins qu'on ne plaint pas parce qu'ils vous dévorent lentement et sans que l'on s'en aperçoive, tout avait sourdement miné la santé de Marguerite , qui sentit bientôt qu'il fallait mourir. Elle songea alors à son fils, qui restait après elle sans appui sur la terre , et elle se mit à pleurer. L'amour maternel pourtant donne du courage; elle
pensa à assurer des protecteurs à son Joseph lorsqu'elle ne serait plus. Son amant l'avait recommandée son départ à l'un de ses amis M. Kervin, qui lui avait montré quelque intérêt : ce fut à lui qu'elle s'adressa. Elle lui apporta son petit Joseph, enveloppé dans son schall, et lui dit que, se sentant mourir, elle avait songé à lui. Kervin avait le cœur d'un marin : il prit le petit garçon dans ses bras , l'embrassa , le fil embrasser à sa fille Marie , qui était de son âge, et promit d'en prendre soin!... Un mois après, Marguerite était morte , et Joseph jouait chez son protecteur avec la petite Marie , le jour même que l'on enterrait sa mère.
Je ne m'appesantirai pas sur les détails de son enfance : à douze ans on le baptisa (car il ne l'avait point été auparavant), et Marie fut sa marraine. — Vers le même temps, le lieutenant s'embarqua sur la frégate où il commandait en second, et où Pierre était maître-timonier; il y servait depuis six ans à l'époque de la scène que nous venons de rapporter. Ce jour même , les officiers de la frégate donnaient à leur bord une fête aux dames de leur connaissance, et ces trois embarcations devaient rapporter à la Vénus ce
que Brest avait alors de plus distingué par le rang ou la beauté. Aussi, pour des regards exercés, ces barques et les marins qui les montaient avaient un air de fête qui faisait soupçonner leur mission. Aux chapeaux goudronnés de ceux-ci étaient attachées quelques faveurs blanches et bleues, auxquelles plusieurs d'eux avaient mêlé deux ou trois fleurs demi-fanées ; et un énorme rameau de pin se balançait sur la poupe du plus grand bateau , qu'au beau tapis étendu sur Les bancs de l'arrière, l'on reconnaissait pour celui du commandant.
Les matelots commençaient à sortir des tavernes; ils bordaient le quai et la cale, en larges pantalons d'un blanc jaune et en vestes bleues aux boutons serrés; Pierre seul, qui n'avait point quitté le bateau , et qui n'avait à son chapeau ni fleurs ni rubans , portait, suspendu à son cou, un sifflet d'argent avec une chaîne du même métal , et les boutons de sa veste, encore plus pressés que ceux des autres marins, étaient de nacre ciselé.
Joseph portait le même costume que le reste des matelots , mais plus de finesse dans son habit, plus de blancheur dans son pantalon; une cravate rouge, nouée négligem-
ment , mais avec grâce, autour de son cou bruni, et surtout je ne sais quel charme dans sa physionomie, mélange de sensibilité et d'audace ; tout le distinguait du reste de réquipage , et excitait naturellement l'attention et l'intérêt. 11 était allé jusqu'au bas de la rue des Sept-Saints , où il attendait depuis un moment, lorsqu'il jeta une exclamation en courant au bord du quai.
« Les voilà » , dit-il au vieux timonier. Pierre se leva aussitôt, mais sans lenteur ni empressement, et, approchant de ses lèvres son sifflet d'argent , il en donna trois coups. A l'instant , la cale se trouva couverte des équipages des trois bateaux , et tous étaient assis , les mains appuyées sur leurs avirons , lorsque le commandant parut au bord du quai , avec un grand nombre d'officiers et de dames.
C'étaitun homme encore jemie etdune physionomie franche et agréable. 11 donnait la main à une jeune personne vêtue de bleu, dont la taille et les traits offraient une expression de faiblesse et de douceur que la parole ne peut peindre. C'était une de ces femmes qui semblent nécessairement destinées à se faire adorer, et dont le premier regard
éveille dans certaines âmes de ces attachements qui font mourir. Son œil petit, mais noir et tendre, sa bouche à laquelle le sourire donnait une expression de mélancolie à attendrir, et, plus que tout cela, je ne sais quelle timidité gracieuse , quelle ingénuité entraînante dans tous ses mouvements,.mille enfin de ces choses que Tœil voit moins que le cœur, faisaient de Marie une jeune fille à la fois charmante et dangereuse , qu'après une première vue l'on pouvait encore ne pas adorer, mais que l'on n'oubliait plus. Le commandant sauta le premier dans le bateau et lui donna la main pour y entrer. Elle porta deux fois son pied gracieux sur le bord de l'embarcation , et deux fois elle le retira avec un sourire effrayé. Enfin, s'abandonnant , avec ce charme que l'on ne trouve que chez certaines femmes, à l'appui de deux bras qui la soutenaient , elle se confia à la légère barque et s'assit sur le tapis qui y était préparé. Pendant le moment de confusion qu'occasionnait l'embarquement des autres dames, auquel veillait le commandant, Marie se trouva seule sur l'arrière du bateau, et ses yeux, en se promenant autour d'elle, tombèrent sur Joseph, qui, appuyé sur une rame , presque en face, était resté immo-
bile et la contemplant. La jeune fille rougit un peu , baissa la tête, et feignit de s'envelopper plus étroitement dans le schall qu'elle avait apporté; mais, comme prenant sur elle, presque au même moment elle releva les yeux , et , lui adressant le sourire dont elle accompagnait toujours ce qu'elle disait à des inférieurs , elle demanda à Joseph s'il avait apporté le panier qu'elle lui avait confié.
« Il est à vos pieds , ma marraine » , répondit Joseph avec une voix douce, tremblante, et sans détourner ses yeux, qui étaient fixés sur elle avec une attention passionnée. Marie le remercia à voix basse et affecta de regarder d'un autre côté. Au même moment , son père s'approcha d'elle.
«As-tu peur, Marie? lui dit-il avec l'accent brusque, mais joyeux , d'un marin ; tu restes là roide sur ton banc, comme une barre de cabestan. Sois tranquille, nous te ramènerons ce soir, sur une mer unie comme un parquet ciré.
— Les vents sont près du sud-ouest » , dit derrière eux une voix qui avait quelque chose de solennel.
Marie se détourna en tressaillant, ainsi queKervin.
« Encore toi , vieux goëlan , qui nous annonces la tempête 5), dit le lieutenant à Pierre, qui était assis, immobile, à la barre du gouvernail. Le timonier ne répondit rien.
Dans ce moment les barques étaient pleines; le capitaine ordonna le départ, et, au coup de sifflet du contre-maître, la première embarcation partit comme un trait, et les deux autres la suivirent de près.
Marie se trouvait placée entre le capitaine et un jeune officier nommé Kergonnaderch , dernier rejeton d'une famille célèbre dans le Léonnais, et qui semblait réunir en lui seul la morgue et l'orgueil héréditaire de toutes les générations de ses aïeux. Cependant, par je ne sais quel caprice, le superbe gentilhomme bas-breton semblait perdre une partie de sa confiance et de sa vanité près de Marie, et lui rendait de ces soins qui font présumer quelque affection particulière. La jeune fille y répondait avec une douceur qui lui était naturelle, et que l'on pouvait même quelquefois prendre pour une sorte d'attachement : car, chez les femmes, la simple bienveillance a presque toujours l'air d'un'sentiment plus tendre. Ce jour pourtant, elle lui ré-
pondit avec distraction, et ses yeux rêveurs, qui s'égaraient sur la magniQque rade où l'on venait d'entrer, s'arrêtaient fréquemment sur le léger bateau qui les suivait de près , et dans lequel l'on distinguait un jeune novice au chapeau ciré et à la cravate rouge. Kergonnaderch parut s'ennuyer de cette préoccupation , et se jeta de mauvaise humeur dans l'un des coins du bateau, en s'enveloppant de son manteau.
Peu après l'on aborda la Vénus. Les deux embarcations qui avaient suivi celle du commandant arrivèrent presque au même instant et se trouvèrent bord à bord. Joseph, qui était à la poupe de l'un d'eux , voulut sauter à l'échelle de la frégate , mais la corde qu'il avait saisie manqua , et ses pieds effleuraient déjà les vagues, lorsqu'il eut l'adresse de rattrapper une autre corde qui pendait le long des flancs du navire. Au moment où il avait failli retomber dans les flots, Marie, qui avait les yeux fixés sur lui, avait jeté un cri; Kergonnaderch, qui allait lui donner la main pour l'aider à monter, se détourna étonné.
«Qu'y a-t-il donc? dit-il.
— Joseph ! un homme qui a failU tomber à la mer, répondit la jeune fille, encore pâle et en balbutiant.
— C'est leur métier, dit Kergonnaderch froidement : il mériterait dix coups de corde pour sa maladresse... » Et, en parlant ainsi, il tendait la main à Marie.
Mais il s'était fait dans les traits de celle-ci un changement subit, et leur expression de douceur habituelle avait fait place à un éclair de mécontentement qui lui fit retirer sa main, qu'elle allait donner au jeune officier, et accepter celle du capitaine , qui était près d'elle. Kergonnaderch se mordit les lèvres, étouffa un jurement et monta brusquement après elle , sans offrir sa main à aucune des autres dames qui se trouvaient dans lembarcation.
Tout était prêt pour leur réception à bord de la frégate. On avait fait venir de Brest des cuisiniers , des pâtissiers , de l'argenterie , et tout ce qui peut contribuer à rendre une fête splendide. La musique même se faisait entendre , et les airs les plus délicieux de Grétry, exécutés par des artistes invisibles, semblaient s'élever des vagues comme le chant des sirènes. Bientôt un déjeuner élégant fut servi dans la salle du conseil, et les matelots, auxquels une dis-
tribution extraordinaire avait été faite, commencèrent des danses et des jeux sur le gaillard d'arrière, qui leur avait été abandonné. Un seul novice , que sa cravate rouge faisait reconnaître , était appuyé sur l'affût d'un <ies canons de l'avant, et suivait d'un regard distrait le mouvement uniforme des vagues qui venaient battre le navire. De temps en temps, des éclats de voix, mêlés de rires, parvenaient de la chambre du conseil jusqu'à son oreille, et alors son front se rembrunissait; il se détournait comme involontairement vers ce lieu où ses chefs se livraient à la bonne chère et aux conversations joyeuses, et des larmes retenues venaient rouler sous ses paupières.
Le déjeuner finit pourtant, et la société tout entière monta sur le pont, pour jouir du magnifique spectacle qui s'offrait alors aux yeux. D'un côté paraissait Brest , avec ses fortifications élevées , ses immenses édifices et les légers moulins à vent dont les ailes aériennes se mouvaient seules au-dessus de ces masses immobiles ; de l'autre , la baie ombreuse de l'ÉIorne s'étendait comme un beau fleuve couronné par des bois antiques; de vieilles abbayes et de petites maisons blanches, cachées au milieu des vertes
feuillées, comme un bonheur modeste et obscur; derrière, au loin, se dessinaient les côtes arides deDaoulas, de Lanvoc, et, à riiorizon, l'étroite passe hérissée de forts, et que le soleil faisait alors étinceler de tous ses feux. Sur la rade, partout, paraissaient ces îles d'un aspect mélancolique , d'oii s'élevaient le toit bleuâtre d un hôpital , d'une poudrière , ou le drapeau jaune de la quarantaine ; tandis qu'au milieu de ce cadre magnifique une mer s'agitait, murmurait, immense et majestueuse, et qu'au-dessus, de longs nuages rougeâtres roulaient silencieusement dans un ciel bleu!
Marie , qui parmi une si grande foule était peut-être la seule dont l'âme fût en harmonie avec la sublime tristesse de ce tableau, était restée appuyée sur un bordage et laissant errer ses yeux sur l'étendue, tandis que le reste de la société se répandait sur le gaillard d'arrière du vaisseau. Son regard, en se promenant au hasard, se reporta machinalement sur le navire, et il tomba sur un objet qui la fit tressaillir: — Joseph était vis-à-vis d'elle, toujours immobile et penché sur un affût, mais les yeux humides et fixés sur les siens. Marie demeura un instant
indécise. Elle regarda autour d'elle, et, s'enhardissant enfin en voyant la foule éloignée, elle marcha vers le jeune novice, et lui dit, comme en passant, avec un accent ému :
« Vous voilà bien triste, Joseph , qu'avez-vous? »
Le jeune homme ne répondit rien ; mais il y avait dans tous ses traits tant de souffrance et de prière que Marie s'arrêta, et lui répéta d'une voix encore plus douce et plus troublée : «Qu'avez-vous, Joseph? »
Joseph secoua la tète... ses pleurs se pressèrent sous sa paupière et commencèrent à couler le long de ses joues ; cependant il ne répondit pas encore... La jeune fille était agitée... elle saisit vivement le bras du novice.
«Au nom du ciel, Joseph, qu'avez-vous?» répéta-t-elle ; et cette fois , il y avait des larmes dans sa voix ; des pleurs bordaient aussi ses longs cils noirs. — Elle allait répéter la même question, Joseph se retourna :
«Le capitaine», dit-il à voix basse; et il cacha son visage de l'une de ses mains. Le capitaine s'avançait effectivement vers Marie, qui resta immobile et embarrassée.
« Je vous cherchais... Vous étiez occupée à gronder votre filleul , à ce qu'il paraît.
— Moi?... Oui... balbutia la jeune fille interdite.
— Ménagez-le, ajouta le commandant plus bas et en souriant. Joseph est un bon garçon, qui vous est plus attaché que vous ne pensez.... »
Marie jeta sur Joseph un coup d'oeil à la dérobée , et le jeune homme , qui avait entendu les derniers mots du capitaine, porta comme involontairement la main sur sa poitrine, avec une expression qui força Marie à baisser les yeux et lui fit battre le cœur.
« Allez , Joseph , dit le commandant en se tournant vers le novice avec bonté, votre marraine vous pardonne... N'est-ce pas. Mademoiselle? J'agis pourtant peut-être un peu trop en maître, ajouta-t-il gracieusement, et j'oublie qu'aujourd'hui je ne commande plus ici, puisque vous y êtes. »
Marie le remercia avec embarras... jeta encore un regard sur le jeune novice, et ils rejoignirent la compagnie, qui s'était réunie sur le gaillard d'arrière.
Pendant ce temps , la salle du conseil avait été débarrassée , et l'on y descendit de nouveau pour danser. Bientôt la musique se fit entendre et le bal s'ouvrit. S'il est
quelqu'un de ceux qui liront ce récit qui ait jamais écouté l'harmonie rapprochée d'une fête dans laquelle se trouvait la femme qu'il aimait, et où il ne pouvait la suivre, lui seul pourra comprendre ce qu'éprouvait alors Joseph : il se promenait vivement , il se rapprochait par instants de la salle du bal , et alors le bruit des joyeuses contredanses lui arrivait plus distinctement , et il fuyait à l'autre bout du navire avec une sorte de désespoir. Des marins étaient chargés d'apporter des rafraîchissements : une fois il se saisit d'un plateau pour pénétrer dans la chambre du conseil, où elle se trouvait ; puis l'idée de paraître devant ses yeux dans ces fonctions humiliantes, et pour servir d'autres qu'elle, lui fit rejeter la serviette et les verres dont il s'était déjà emparé.
Il revint, sombre et muet, s'asseoir sur l'affût près duque elle lui avait parlé, et là, le dos tourné à tous ceux qui auraient pu le voir, les yeux fixés sur la mer qui se déroulait devant lui , et sur le ciel qui se confondait avec elle à l'horizon, il se rappela sa vie entière. Il repassait tous les jours qu'il avait laissés en arrière, et il s'y voyait toujours pauvre, abandonné et en butte à la pitié des hommes. Un
seul... (ob ! le souvenir de ce jour faisait briller ses yeux, rougir ses joues, palpiter son cœur) un seul lui rappelait un bonheur qu'il eût alors payé de toute sa vie, de mille vies, s'il avait pu les donner... C'était celui de son départ, lorsque, pour la première fois , il avait quitté sa compagne d'enfance : il avait alors douze ans... Marie avait elle-même tout préparé pour son voyage ; elle avait caché , en pleurant, dans son léger bagage, ses économies d'enfant et une croix de ses propres cheveux qui avait appartenu à sa mère. Quand l'instant du départ arriva... elle était assise, seule dans un coin de l'appartement, et pleurant sans vouloir être consolée... Il vint près d'elle (il pleurait aussi), il lui prit la main, les deux mains, puis à voix basse: «Adieu, ma marraine » , dit-il ; et sa tête s'approcha de celle de la jeune enfant!... Elle laissa sa joue mouillée aller contre la sienne, en lui serrant les deux mains en même temps, et elle lui dit: «Joseph!...» — Rien que cela!... mais ce simple mot était la promesse d'un souvenir éternel... Le père de Marie, qui était arrivé, les avait séparés, et depuis ! .. depuis ils étaient devenus comme étrangers l'un à l'autre ; chacun d'eux, sorti de l'enfance, avait repris la place que
lui donnait sa condition dans la société , et Joseph était descendu à un rang qui lui défendait même de rappeler tout haut ses souvenirs d'enfance.
Oh ! quelle amertume descendait dans son cœur à cette pensée ! avec quelle ardeur il demandait au sort les moyens de secouer ses haillons de naissance , de se créer une condition, d'acquérir un rang à force de courage, de sang, de souffrances!... 11 est un âge (et c'est celui qui touche presque à la faiblesse de l'enfance ) où l'homme qu'excite un sentiment immuable se sent capable de porter le monde, et ne craint, comme le Gaulois, que la chute du ciel. Joseph était à cet âge, et il aimait de toutes les forces de son âme : il aimait comme peut aimer un être isolé, sans amis, sans parents, et qui n'a qu'un seul attachement sous le ciel.
Tant de pensées qui se pressaient dans son imagination, tant d'amour, lui inspirèrent une hardiesse que de sangfroid il n'eût pas trouvée... Les danses continuaient dans la salle... il voulut descendre furtivement, arriver près de la porte... plonger son regard jusqu'au fond de la foule, et la voir, ne fût-ce qu'un seul instant. Personne ne l'observait > il se glissa doucement au milieu des novices, occupés au
service du bal, arriva près de la salle du conseil, et là, se cachant autant qu'il le put, il chercha du regard sa marraine. Le hasard sembla le servir, car, dans ce moment même, elle était assise non loin de la porte, et ses yeux, en se détournant, rencontrèrent ceux de Joseph, Par un mouvement naturel aux femmes, elle regarda autour d'elle, pour voir si elle n'était point observée, puis se détourna de nonveau vers le novice , et il y avait dans ce mélange de crainte et d'intérêt une expression qui n'eût point échappé à tout autre qu'à un jeune marin sans expérience. Joseph contemplait la jeune fille, dans un recueillement muet, dont il ne fut tiré que par une main qui saisit rudement son bras et une voix brusque qui lui demanda ce qu'il faisait là: c'était Kergonnaderch... Joseph était alors trop loin des idées de subordination et de discipline pour lui répondre ; il le regarda fixement et détourna de nouveau les yeux vers Marie. L'officier renouvela sa question plus brutalement, et en y joignant un geste qui fit jeter un léger cri à Marie, qui avait tout observé... Elle s'avança vivement vers le jeune gentilhomme , et , lui tendant la main avec un empressement dont il fut étonné :
«Monsieur Kergonnaderch ,.je vous attends, lui dit-elle, la danse est commencée. »
Elle jeta en même temps un regard sur Joseph, qui était demeuré immobile de surprise, et, passant devant lui, elle alla prendre place dans la contredanse avec le jeune officier.
Il serait difficile de dire l'impression que produisit sur Joseph ce qu'il venait de voir. N'ayant point pris garde au geste menaçant de son chef, il n'avait point deviné l'intention de Marie, et il ne vit dans son empressement à rechercher Kergonnaderch que l'expression d'un sentiment tendre... Cette idée le frappa comme un coup de poignard... il quitta la porte du bal , courut se cacher dans un des coins les plus obscurs du pont pour y pleurer en liberté , et , lorsque Marie , à la fin do la danse , le chercha à la même place, elle ne l'y trouva plus.
Cependant le bal fut interrompu. Le commandant de la Vc)ii's avait promis à la compagnie qu'il recevait de lui donner une idée des voyages de mer : on monta sur le pont, les sifflets des contre-maîtres se firent entendre, l'é- (juipage se rassembla et les ancres furent levées. La frégate
commença à tourner mollement sur elle-même, pendant que l'on appareillait ; bientôt les voiles s'agitèrent doucement, prirent le vent, s'arrondirent, et le navire, obéissant à leur impulsion, se mit à fendre majestueusement les vagues qui s'entr 'ouvraient en blanchissant.
« Nous allons courir des bordées jusqu'à ce soir, dit le commandant, et, de la dernière , je vous conduirai sous le château. »
Le soleil commençait à tomber à l'horizon. La société se dispersa : quelques personnes descendirent pour contempler, d'un sabord, les côtes qui fuyaient ou s'approchaient, et qui s'encadraient dans l'étroite embrasure , comme les vues d'un panorama ; d'autres restèrent sur le pont pour admirer le soleil couchant sur celte magnifique étendue. La nuit s'avançait pourtant, et la frégate continuait à courir des bordées, s'approchant tour à tour de chaque grève, puis la fuyant, comme si elle eût voulu imiter les jeux capricieux d'une jeune fille ou d'un enfant.^ Déjà la brume s'élevait sur la rade , et cachait les côtes les plus éloignées ; les grandes voiles ne projetaient plus d'ombre, et la vue ne pouvait pénétrer d'un bout à l'autre du vais-
seau. Le commandant ordonna d'avoir le cap au château , et le navire léger cingla de ce côté.
Toute la société descendit.: une seule personne (c'était Marie) avait ralenti le pas, au point de rester seule derrière , et son regard cherchait sur ce pont presque désert, dans ces hautes manœuvres, où l'on apercevait encore quelques hommes , tandis que les plus élevés étaient déjà cachés dans la brume du soir; son regard cherchait quelqu'un, qu'il ne rencontrait pas. Elle allait descendre dans la chambre du conseil avec le reste de la société, lorsqu'à deux pas d'elle, derrière une voile qui le cachait à demi, et appuyé sur le même affût de canon , elle aperçut le jeune novice au chapeau ciré et à la cravate rouge. Marie n'était restée que pour le voir et lui parler, et pourtant, lorsqu'elle le vit, elle s'arrêta, et eut un moment d'hésitation. Mais Joseph la regardait d'un œil si sombre qu'elle s'enhardit, et elle arriva tout près de lui.
«Vous voilà encore seul, Joseph, lui dit-elle avec intérêt : pourquoi ne prenez-vous jamais aucun plaisir avec les autres?
— Je n'ai pas le cœur à la joie, dit le novice à voix basse.
— Qu'avez-vous donc encore ? »
Il ne répondit pas.
«Joseph, dit la jeune fille avec un accent de reproche irrésistible , pourquoi ne voulez-vous plus me confier vos peines?... Vous ne m'aimez donc plus? ajouta-t-elle plus bas, et retenant à peine ses larmes.
— 0 ma marraine ! » s'écria Joseph. Et sa main allait saisir celle de Marie, mais il n'osa.
« Ma marraine ! » répéta-t^il avec une expression de sensibilité que rien ne peut rendre... Il pleurait.
« Que ne me confiez -vous ce que vous avez dans le cœur?... Votre état vous déplaît-il? »
Le jeune novice fit un signe négatif.
« Vous manque-t-il quelque chose? Dites-le moi , et , s'il est en mon pouvoir de vous le donner, je vous promets de le faire. »
Joseph releva la tète, regarda un instant la jeune fille fixement; mais il ne répondit rien.
« Qui peut donc vous tourmenter ? demanda-t-elle de nouveau.
— Mon avenir, dit enfin le jeune homme.
— Et pourquoi cela? N'êtes-vous pas jeune? n'avezvous pas du zèle et du courage? (Les yeux de Joseph s'allumèrent.) Vous pouvez parvenir comme tant d'autres.
— Je n'effacerai pas ma naissance , dit le jeune marin d'un air sombre.
— C'est donc là la cause de votre tristesse ? »
Il garda encore le silence, mais il baissa la (ête sur sa poitrine.
« Vous avez tort, dit Marie d'une voix tremblante , vous avez tort d'attacher autant d'importance à un malheur que vous pouvez faire oublier.
— Jamais , dit le jeune homme : ne vois-je pas que je suis destiné pour toujours à rester dans la classe la plus obscure... la plus abjecte?... Le zèle, le courage, m'élèveront à peine au rang d'un matelot grossier ; jamais je ne puis dépasser la ligne qui me sépare de ceux qui commandent... Je ne puis devenir officier.
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi?... Voudriez-vous donc qu'un enfant du peuple, qu'un bâtard, prît rang parmi la noblesse ?. . . Je n'ai pas cet espoir : je suis destiné à servir aux derniers rangs.
aussi irrévocablement que le poisson à nager et l'oiseau à voler.
— Et quand cela serait, avez-vous donc tant d'ambition ? r- Joseph la regarda.
« Non , dit-il lentement , non , je ne suis pas ambitieux... Si mon changement de condition ne devait m'apporter que des habits dorés, du commandement et de la richesse, j'y tiendrais peu... Mais... (il s'arrêta quelques instants) mais il me donnerait d'autres droits qui me sont plus chers, et aujourd'hui, par exemple , je n'aurais pas été forcé de me tenir à la porte de la salle du bal!... J'aurais pu entrer. »
Marie étouffa un soupir, Joseph continua avec feu.
« Oh ! oui , je voudrais monter au rang de mes chefs , ne fût-ce que pour un jour, pour une heure! Alors, je pourrais, sans offenser personne, dire tout ce que j'ai là (il montrait son cœur).
— Et qui vous en empêche maintenant? dit Marie avec une sorte de vivacité.
— Je ne le puis.
— Ainsi , reprit Marie après quelques minutes d'hésitation , vous ne le diriez pas même à moi ?...
Elle baissa les yeux confuse. Le novice fixa sur elle de? regards ardents!... il parut en proie à une agitation qu'il ne pouvait maîtriser.
« Je n'oserai , dit-il , palpitant d'incertitude.
— Osez», murmura Marie d'une voix presque étouffée...
Joseph la regarda encore...
« Ma marraine, dit-il avec passion , oh ! si j'étais sûr de ne pas vous fâcher!... Car c'est à vous seule que je crains de déplaire ! c'est vous qui êtes tout pour moi ! . . . Votre souvenir m'a suivi partout, m'a soutenu, m'a inspiré comme un ange gardien.»...
Il s'arrêta un moment.
«Regardez», ajouta-t-il en écartant la chemise rayée qui couvrait sa poitrine ; et Marie jeta une exclamation de surprise en apercevant sa croix de cheveux , suspendue près du cœur du jeune homme.
«Elle est là depuis le jour oh vous me l'avez donnée. A deux mille lieues de ma patrie... de vous... elle a été le talisman qui m'a donné la patience et le courage... Dans les dangers, quand je la sentais sur mon cœur, je respirais librement; sans elle, mille fois j'aurais cherché une tombe
dans les vagues ; mais il y avait en elle comme un trésor de force , d'espérance et d'avenir, qui se communiquait à mon cœur et qui le défendait du désespoir. Maintenant en core elle est ma vie, mon bonheur, et la perdre serait mourir. 0 ma marraine !... »
Et cette fois, exalté, égaré, il osa saisir la main de la jeune fille , qu'il porta sur son cœur, près de la croix.
«Ma marraine... si vous pouviez lire là...
— Joseph ! murmura Marie éperdue , Joseph , tu as donc pensé toujours à moi ?
— Toujours , toujours , s'écria le jeune homme , prêt à tomber à ses pieds ; mais vous...
— Toujours, Joseph», dit la jeune fille, d'une voix étouffée par lés pleurs...
Le jeime novice jeta un faible cri... et pendant quelques minutes on n'entendit que des larmes, des sanglots étouffés , et les noms de Joseph et de 3Iarie , répétés à voix basse , murmurés comme des soupirs^
«Marie, vous ne m'oublierez pas , dit enfln le jeune novice.
— Jamais.
— M'almerez-vous comme je vous aime?
— Mille fois plus.
— 0 mon Dieu ! ... »
Il ne voyait plus, il n'entendait plus... II approcha le visage baigné de pleurs delà jeune fille du sien, et ses lèvres
se posèrent sur une bouche froide de larmes... Ils avaient
oublié le monde, l'existence !...
Tout à coup une grande rumeur s'élève , Marie se dégage des bras du jeune novice... Un sourd craquement se fait entendre sous leurs pieds.
« Qu'est-ce que cela? » s'écria Joseph en prêtant l'oreille.
Dans le même moment , le bruit d'une poulie lui fit lever les yeux , et un homme suspendu à une corde parut, flottant au-dessus de leurs têtes, et se laissa tomber près d'eux... — C'était Pierre.
« Qu'y a-t-il, maître? s'écria Joseph.
— Nous sombrons. »
Une grande rumeur s'éleva de nouveau... Une {ouïe se précipitait, s'agitait , sur le pont... On entendait la voix de quelques chefs, puis les cris des femmes... les exclamations des matelots.
«Le navire fléchit sous mes pieds, dit Marie, près de perdre connaissance.
— Nous sombrons , répéta Pierre : je l'avais deviné. Infernale frégate!...»
11 s'éleva alors un grand cri , on entendit un sourd mugissement. Le navire s abaissa plus rapidement... « Dieu ! sauvez-moi ! s'écria Marie mourante.
— Saisis la vergue désemparée qui est près de toi», cria Pierre à Joseph.
Le navire descendait toujours.
« Il n'y a plus d'espoir, dit Joseph en enlevant Marie dans ses bras.
— La vergue ! » lui cria Pierre.
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage : une vague se précipita sur le pont, un cri étouffé s'éleva encore... et tout disparut.
Le lendemain , des embarcations cherchaient les cadavres sur les grèves de la rade : on trouva un jeune novice qui tenait dans ses bras une jeune fille; mais leurs traits avaient été tellement défigurés qu'on ne put les reconnaître : seulement une croix de cheveux était encore suspen-
due sur la poitrine déchirée du jeune liomme , et près de lui gisait le corps d'un vieux marin , dont le bras étendu semblait indiquer 1 intention de secourir le couple infortuné. On fit dire une messe pour le repos de l'âme des naufragés , et bientôt on les oublia.