‹ Trois femmesChapitre 21 sur 53 · DÉRANGER · texte numérisé non relu

DÉRANGER

Te voilà triste encor... triste! et pourtaat ta mère, En te voyant passer, à l'instant souriait; Elle le cache en vain, de son fils elle est fière, Et son regard me le disait.

Qui te fait accuser le ciel dans ton délire? Le ciel t'a tout donné dans ce vallon de pleurs : l'ne àme pour aimer, une voix pour le dire , Un luth pour chanter tes malheurs.

Regarde-moi! l'on dit (et j'en ai l'espérance) Qu'il est des jours de joie et des jours de douleur : Je n'ai connu jamais que les jours de souffrance... J'espère les jours de-bonheur!

Eh bien ! ne peux-tu donc en espérer de même? Tu songes au futur, et je te vois trembler, Et c'est moi , qui suis seul , qu'ici personne n'aime , Moi qui voudrais te consoler !

J'entends l'homme gémir jusqu'au sein de ses fêtes; Tous pleurent ici-bas quelque bonheur perdu; Mais toi, qui t'a ravi l'objet que tu regrettes? Dis-moi donc , pourquoi pleures-tu ?

— Pourquoi? Puis-je le dire? Ah! vois l'onde plaintive Qui gémit Ilots à flots sur ses bords parfumes, Entends si tristement murmurer sur la rive Ces tilleuls aux fronts embaumés!

Demande donc pourquoi le doux bruit de la rame, La nacelle qu'aux flots on laisse s'égarer, Pourquoi les vents, les bois, tout ce qui plaît à l'âme. Comme elle semble soupirer.

Par la voix de son Dieu peut-être qu'avertie Du sort qui sur la terre attend chaque mortel , La nature , au milieu des douleurs de la vie , Murmure un soupir éternel.

Peut-être ce concert, pour nous si plein de charmes, Ce bruit mystérieux du flot , de la forêt , N'est que le triste écho de ce torrent de larmes Qui partout coulent en secret.

Et moi, serai-je heureux, lorsqu'ici tout soupire? Les jours sont^ils si doux pour qu'on daigne en jouir! Dans le bonheur ces jours passent comme un sourire !. Ils ne sont longs que pour souffrir ! «

Ah! je connais assez ce qu'on nomme la vie!... Des songes tourmentés , des plaisirs sans vertu , Quelque joie éphémère et d'avance flétrie , Voilà vivre ! . . . Ami , j'ai vécu

Quelque temps j'ai rêvé la gloire passagère Que les hommes ici nous vendent pour des pleurs... Ma couronne eût été si belle pour ma mère ! . . . Je n'eusse montré que ses fleurs !

J'ai chanté, mais en vain, et, sous ma main brisée, La corde n'a redit aucun chant inspiré ; Et , foulant sous mes pieds ma lyre méprisée , Seul , en silence, j'ai pleuré...

Et pourtant l'on m'a dit que le cœur est poëte ! Et dans mon sein pourtant brûlait un feu sacré. Ah ! si d'un cœur aimant la lyre est l'interprète , • Pourquoi suis-je encore ignoré?

C'est qu'il n'est point sans doute une langue mortelle Qui puisse peindre au cœur ce que l'œil ne voit pas : Je veux parler d'amour... nul mot ne le révèle , Car l'amour n'est pas d'ici-bas.

Notre âme sur la terre a perdu son langage Comme un enfant jeté loin du toit paternel ; Nous l'avons oublié sur ce sombre rivage , On ne le parle plus qu'au ciel.

Quelquefois , cependant , de la langue sacrée Nous croyons sur la terre entendre quelques mots Comme un accent chéri qu'à notre âme éplorée Apportent de divins échos.

Ainsi, quand, vers le soir, du vallon solitaire S'élève un triste chant à l'oreille inconnu , Quand une voix murmure une douce prière , Ainsi qu'un ange inaperçu ;

Ou bien lorsque vers nous se penche un beau visage, Qu'une bouche répète un tendre aveu tout bas , L'âme alors reconnaît ce céleste langage

Que sur la terre on n'entend pas...

Ah ! voilà les accents qui rendraient ma pensée ! Voilà ma langue à moi ! pourquoi me la ravir? Sans elle , pour l'amour toute image est glacée , Et le cœur n'a rien qu'un soupir.

Va! je sais que pour moi l'avenir est sans gloire; J'ai vu s'enfuir, assis sur les bords du chemin , Mes rivaux qu'emportait le char de la victoire... Je ne veux plus marcher en vain...

Non : je veux reposer, tranquillement m'éteindre , Garder tous mes instants pour mes derniers adieux ; Embrassons-nous , ami, j'avais tort de me plaindre. La gloire est, dit-on, dans les cieux!

— Eh quoi! tu veux nous fuir? nous laisser sur la terre? Quoi! tu n'aimes donc rien, puisque tu veux mourir? Ah ! dans le ciel encor, si tu chéris la mère , Dans le ciel tu devras gémir.

Dis , qui lui répondra quand , sur ton lit penchée , Dans son adieu du soir, songeant au lendemain , Elle dira : « Mon fils «... et que ta main cherchée Ne viendra plus presser sa main ?

Si , venant au matin , d'un pas lent et timide , Contempler ton sommeil à son amour si doux , Elle allait demander pourquoi ta couche est vide , Dis-moi , que lui répondrons-nous?

Mourir!... si jeune encore! oh! vois, la terre est belle, L'avenir à ton luth promet un souvenir ; Vois la gloire te l'Indre une palme immortelle!... Ami, tu ne dois pas mourir!

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Un jour peut-être aussi, près d'un manoir antique, Tes lais d'amour redits par un luth attristé , S'élevant chaque soir sous le balcon gothique , Feront soupirer la boauté.

Ou bien , au sein des nuits , comme les vers du Tassse. Répétés sur les flots par un couple amoureux , On les entendra fuir sur la barque qui passe , Comme s'ils retournaient aux cieux !

Cherche parmi nos sœurs une vierge fidèle, Au regard triste et doux . timide avec fierté , Qui , lorsqu'on lui sourit, rougisse d'être belle , Et pourtant aime sa beauté ;

Qui , vers le lac natal , lorsque le soir commence , Avec toi chaque jour aime à se reposer, A venir près de toi jouir d'un long silence Terminé i)ar un long baiser!...

Là, penché sur son cœur, si son voile retombe Sur tes yeux languissants refermés à demi , Comme on voit de son aile une blanche colombe Couvrir le ramier endormi;

Si, le front abaissé vers le mortel qu'elle aime, Tu sens , dans son baiser, sur tes lèvres frémir Ce mot redit cent fois, ce mot toujours le même... Alors, ami, tu peux mourir

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