BALLADE
Réveille-loi , vieux pèlerin , Qui dors h la croix du chemin.
{Vieille Ballade.)
C était l'heure où les morts, au muet cimetière , Se dégagent des plis du funèbre suaire ; Où , sous les pâles feux de l'astre de la nuit , On voit hors des tombeaux sortir un front livide ; Où la pierre s'abat sur chaque tombe vide Au dernier soupir de minuit.
Aucun pas n'éveillait la route abandonnée ; Sur les degrés mousseux d'une croix inclinée , Penché sur son fardeau , dormait un pèlerin ; Et devant le vieux Christ on l'eût dit en prière , Car l'on voyait encor les grains noirs du rosaire , . Qui n'avaient point quitté sa main.
Sa tête avait blanchi sous le souffle des âges , Mais ce front sillonné par d'éternels orages Paraissait couronné de candeur et de paix ; Dans ce chemin désert et sous cette croix sainte , En priant , le vieillard s'était couché sans crainte , Car le juste ne craint jamais.
Mais, lorsque, près de là, de la chapelle antique S'éleva de minuit l'accent mélancolique , Un instant le vieillard parut se réveiller ; Et du haut de la croix , parmi les vieilles mousses , 11 entendit des voix gémissantes et douces Qui tout bas semblaient lui parler.
RÊVES POÉTIQUES. loi
Et les voix lui disaient: «Poursuis , poursuis la roule, Pèlerin, voici l'heure, il va venir sans doute;
Poursuis si tu ne veux mourir. .
Nous , les âmes de ces victimes , Dieu nous envoie ici pour prévenir ses crimes :
Poursuis , vieillard , il va venir, w
UNE voix.
« Moi , par un tendre aveu l'âme encore troublée , Pensive , je quittais la nocturne veillée En répétant tout bas un amoureux refrain ; J'entendis des pas lourds dans cette route sombre, Je regardai , je vis... Je ne vis rien qu'une ombre , Car mon œil se ferma soudain. »
152 KÉVES POÉTIQUES.