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LA BARRIÈRE DES ADIEUX

L'absence est le plus grand des maux.

(.1. La Funtaine.)

Je ne la verrai plus , celle place connue , Qui tant de fois, do loin , affligea notre vue , Quand sous les rameaux verts nous la cherchions des yeux, Que, tri&te, je pressais sa main blanche et Iremblanle, Et que nous arrivions d'une marche plus lente A la barrière des adieux.

198 REVES l'OÉTlQUES.

J'étais sombre , et pourtant une courte distance Seule alors séparait le retour de l'absence; D'un bonheur rapproché nous conservions l'espoir; Tout bas sa voix fixait le jour de l'entrevue , Le mot d'adieu sortait de notre bouche émue, Mais nos cœurs disaient : Au revoir!

Et je no sais pourquoi, pourtant, ce mot sans cesse Dans mon sein répandait une vague tristesse : Troublé, je prolongeais les instants des adieux ; Je ne sais quel attrait puissant , inexprimable , Au moment du départ la rendait plus aimable Et me la faisait aimer mieux.

Ah ! d'auprès d'un ami quand le sort nous arrache ,

11 semble que le cœur plus vivement s'attache ;

De vingt doux souvenirs on se voit entouré,

On sent mieux sa bonté quand sa perte est prochaine.

Et peut-être le cœur rappelle quelque peine

Dont on le fit souffrir sans qu'il ait murmuré.

Qu'on voudrait , arrivé près de ce triste terme , Recommencer les jours que ce passé renferme ! On voit mille plaisirs qu'on n'a point su goûter : Car toujours en ce monde , au bonheur inhabile , L'homme flétrit ainsi , par un regret stérile , Un jour qu'il doit plus tard de même regretter.

Que de fois j'accusai mon esprit infidèle D'avoir si mal rempli le temps passé près d'elle ! Alors, pour lui parler, je courais la revoir; Je partais, emportant dans mon âme éperdue Une langue d'amour... Dès que je l'avais vue, Je ne pouvais plus que la voir.

Mais aujourd'hui je pars pour une longue absence. Je ne marcherai plus , le cœur plein d'espérance , Vers ce seuil qui pour moi fut la porte des cieux ; Je ne dois plus revoir ses bois ni sa retraite... Ah ! mon âme aujourd'hui , mon âme le regrette , Triste barrière des adieux !

Et devant toi , pourtant , que d'êtres insensibles Passeront sans savoir que ces ombres paisibles Gardent le souvenir des peines de deux cœurs! Qu'importe à l'homme heureux des douleurs étrangères , Quand sur tous ses chemins le Dieu de nos misères Sème les jours comme des fleurs ?

Mais vous , vous qui , le soir, sur des barques errantes , Qu'entraînent mollement les vagues gémissantes , Passez sous sa fenêtre en murmurant des chants , Oh ! s'il est parmi vous quelque àme voyageuse Qui dans les jours passés pleure une vie heureuse , / Arrêtez-vous quelques instants !

La lune qui s'élève entre deux blancs nuages D'un rayon argenté pénètre ces ombrages : Avancez vos esquifs sur les flots balancés, Voyez ce toit bleuâtre où la lumière tombe , Qui là-bas brille au loin comme un nid de colombe Au milieu des rameaux par la brise bercés.

C'est là qu'elle est , c'est là qu'un jeune ange sommeille ; Mais l'absence a flétri ses plaisirs de la veille , Le jeune ange a pleuré songeant à son ami; Chantez bien doucement sur la mer qui «murmure, Et que mon nom , porté par une brise pure , Arrive à son cœur endormi.

Si la gloire jamais reposait sur ma tôte. Fiers d'avoir vu ces lieux où chanta le poëte , Où languissait un être à sa gloire lié , Vous pourrez raconter à la foule attentive Que vous avez chanté pour la femme plaintive Que son cœur aimait... d'amitié.

Nous nous étions trop tard rencontrés dans la vie. A d'austères devoirs elle était asservie , Et l'amitié put seule exister entre nous ; Mais son langage est tendre aux lèvres d'une femme; Un rêve d'amitié près d'elle a pour notre âme Les charmes d'un rêve plus doux.

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