‹ Trois femmesChapitre 42 sur 53 · A M"^ DELPHINE GAY · texte numérisé non relu

A M"^ DELPHINE GAY

Nou, ces heureux du jour ne sauraient m'attendrir, A mon amour il faut des larmes à taxir.

Ah ! s'il est un mortel désabusé du monde,

Qui cherche en ses regrets un cœur qui lui réponde,

Nommcz-le!...

(Delphine Gay.)

J'étais seul, sur ma main courbant un front pensif, Quand des vers ont frappé mon oeil inattentif (Sur moi les vers toujours ont un magique empire^ : Ils portaient votre nom , et j'ai voulu les lire. C'était ce chant moqueur et tendre tour à tour, Où, rejetant les vœux de nos heureux du jour,

Et de propos malins punissant l'imposture, De ne pouvoir aimer vous repoussez l'injure. Je lisais, étonné, ces vers où votre cœur Demande un malheureux flétri par la douleur. Auquel encor jamais n'ait souri nulle femme , Pauvre , obscur, n'ayant rien à donner que son âme (Comme moi-même, hélas!); où vous lui promettez De mêler vos beaux jours à ses jours tourmentés, De jeter au milieu d'une existence amère Un de ces longs amours qui font aimer la terre... Enchanté, je croyais à ces vœux!... — Insensé ! Et déjà je pouvais oublier le passé !

Oublier cette fête où je vous avais vue. Sur un bras protecteur penchée et soutenue , Dans le bal , attentif, où vous nommait tout bas Un murmure flatteur qui précédait vos pas. Parmi de doux regards vous avancer ravie , Et belle de bonheur, d'orgueil et de génie ! . . . — Ah! vous qui demandez des maux à consoler, Cet être qu'à présent vous semblez appeler, 11 était là!... mais loin de vos fauteuils de soie,

Loin du cercle brillant où circulait la joie; 11 était là, muet, dans lombre inaperçu, Seul comme il fut toujours!... Vous ne l'avez point vu!

— Oh ! c'est que pour toucher la pitié d'une femme 11 faut de ces douleurs qui s'emparent de l'âme ,

11 faut un regard tendre , un sourire rêveur, Et des traits qu'embellit la beauté du malheur ! Mais quels charmes , hélas ! peut avoir la souffrance De celui que le sort frappa dès son enfance? Fleur pâle et sans parfum qui naquit pour mourir, 11 attriste le cœur sans pouvoir l'attendrir. Et pourtant, près de vous s'il ne fallait pour plaire Qu'une âme qui languit aimante et solitaire. Qui plus que moi jamais eut le droit de charmer, Moi qui n'ai pu trouver personne pour m'aimer?.,.

— Jamais, ô Dieu! jamais n'avoir connu l'ivresse D'un mot redit tout bas avec plus de tendresse, D'un œil furtif vers vous se tournant à moitié , D'un bouquet à dessein près de vous oublié !

Quand votre front souffrant sur votre bras se penche , N'avoir senti jamais une main fraîche et blanche

Passer dans vos cheveux , et tout bas , et bien doux , Un accent attendri vous dire : «Qu'avez- vous? »

• Ah ! du moins , si ma vie obscure et négligée , Comme l'eau qui s'enfuit, de saules ombragée, Avait pu s'écouler, calme et pure toujours , En emportant aussi quelques fleurs dans son cours; Sous ton pâle soleil , ô Bretagne brumeuse. Si j'avais pu trouver une retraite heureuse , Si j'avais pu , debout encor sur tes hauteurs , Écouter chaque soir les airs de tes pasteurs , Entendre du clocher de l'église écartée Chaque heure murmurer par la brise apportée , Ou retentir au loin sur les flots rembrunis Le canon d'un vaisseau cinglant vers mon paj's!... Peut«5tre qu'à défaut de gloire et d'espérance , Le charme de ces lieux , les souvenirs d'enfance , Auraient pu rafraîchir des jours longtemps fanes : La patrie est si douce aux cœurs abandonnés !

Mais loin des bords aimés où son beau soleil brilic

Je dois languir toujours, sans amis, sans famille,

Sentir s'user mon âme à souffrir, à rêver,

Avoir besoin d amour sans pouvoir en trouver!...

Que mon sort soit rempli!.... — Vous cependant, heureuse.

Poursuivez de vos jours la course glorieuse ;

Dans un monde brillant cherchez Vinfortuné

A vivre en un désert avec vous destiné ;

Et moi , triste mortel, désabusé du monde,

Attendant vainement un cœur qui me réponde.

Assis sur un rocher, le soir, au bord des mers ,

Rêveur et loujours seul , je relirai vos vers.

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