‹ Trois femmesChapitre 47 sur 53 · DUGUESCLIN · texte numérisé non relu

DUGUESCLIN

C'était un soir brumeux , et la bise d'automne

Agitait les ajoncs d'un souffle monotone ;

Le jour n'éclairait plus que les lointains coteaux ,

Et sur les champs déserts descendait le repos ;

Lorsque près de Mi-Voie , où le chêne funèbre

Des Trente garde encor le souvenir célèbre,

Un chevalier parut couvert d'or et d'acier

Et conduisant en main son noble destrier.

Il marchait lentement; sa visière levée

Laissait voir la franchise en tous ses traits gravée ,

Et ce mélange heureux de force et de bonté

Qui même à la laideur donne un air de beauté.

Ses membres raccourcis et robustes, sans grâce , Portaient le fer croisé d une double cuirasse , Et son immense main , qu'armait le gantelet , Couvrait le large front du coursier qu'il flattait (1). De quelque émotion son cœur semblait la proie , Et ses yeux , où brillaient quelques larmes de joie , S'égaraient sur ces monts par la nuit effacés , Comme s'ils y cherchaient des souvenirs passés. Il avançait pourtant sous la bise glacée ; Prêtant au moindre bruit une oreille empressée , Il entendait au loin , plein d'un plaisir secret , Le vent sourd de la nuit gronder dans la forêt : On eût dit que les voix de ces lointaines brises Avaient quelques beautés de son âme comprises, Quelque vague harmonie, ou ce charme ingénu Qu'on trouve au bruit des vents dans un vallon connu. Jusqu'à lui d'une cloche, à de longs intervalles, Les tintements plaintifs arrivaient par rafales ,

(1) On sait que Bertrand Dugucsclin avait les mains, selon les cbroniqucurs de sou temps, pareilles a des épaules de mouton.

Mêlés aux chants d'un pâtre errant au sein des nuits, Qui répétait au loin les vieux airs du pays. Le guerrier s'arrêta : sous ses noires paupières On voyait s'amasser des pleurs involontaires , Ses lèvres s'entr 'ouvraient d'un souris de bonheur, Et sa main un instant s'appuya sur son cœur!... Il demeura longtemps ainsi, seul, en silence, Songeant peut-être aux jours de son heureuse enfance ; Puis , levant vers le ciel des yeux reconnaissants , En se signant deux fois il partit à pas lents.

Mais la brume , tombant plus froide et plus épaisse ,

Du chevalier lassé redoublait la vitesse.

Son long panache humide et par le vent ployé

Sur son casque terni retombait à moitié ,

Et du coursier frappé par la bise glacée

11 entendait déjà l'haleine plus pressée ,

Quand, au bord du chemin qu'il suivait tout rêveur,

D'un serf breton s'offrit le chaume protecteur.

De genêts enlacés une claie encor verte

Formait seule la porte aux voyageurs ouverte ,

Car de ce peuple franc le sol hospitalier Semble attendre toujours un hôte du foyer (i). Le guerrier s'avança sous le chaume rustique : Chantant à demi-voix un air mélancolique , Une femme filait près d'un berceau d'enfant Que son pied agitait d'un doux balancement. A l'aspect du soldat, une terreur subite Vint éteindre le chant sur sa bouche interdite , Et, soulevant vers lui des yeux qui suppliaient, Déjà vers son enfant ses deux bras s'étendaient!... Lorsque , la saluant d'une voix familière, Dans cette langue antique à tout Breton si chère , Dont l'étranger en vain veut imiter l'accent (2), Le guerrier rassura ses craintes d'un instant. A ce langage aimé , qu'un sourire accompagne , La vassale connaît un fils de la Bretagne : Dans ses yeux noirs soudain l'effroi s'est efface ,

(1) Ces détails et loi's les autres sont de la plus scrupuleuse exactitude.

(2) Les Bretons reconnaissent toujours un étranger à la manière dont il parle leur langue.

Et l'éclair du plaisir sur ses traits a passé. Avec cet air soumis , cet empressement tendre , Qu'une femme toujours près d'un maître sait prendre , D'un souffle vigilant au foyer ranimé Elle éveille en passant le genêt consumé , Livre au feu qui renaît l'ajonc et la bruyère , Pousse près du foyer le fauteuil séculaire (1), Et, l'offrant au guerrier du geste et du souris, Heureuse , elle revient s'asseoir près de son fils. Mais , la suivant des yeux , l'étranger immobile Contemplait , enchanté , sa demeure tranquille : Ce lit clos , ce pain noir sur la toile étendu , Le lard sec et jaunâtre au plancher suspendu , La chèvre qui , couchée au fond de la chaumière , Ruminait doucement sur un lit de fougère, 11 reconnaissait tout! à ses yeux attendris Tout semblait répéter qu'il était au pays!...

(1) 11 y a dans presque toutes les fermes bretonnes un Ticux fauteuil en bois qui a vu passer plusieurs gdnéralions. C'est le siège d'honneur. Il est destiné aux plus vieux de la famille cl aux c'irangcrs.

Déjà de rêve en rêve il égarait son âme , Et ses larmes coulaient... lorsque la jeune femme, Sur un de ces vieux airs qu'il entendit enfant, En tournant ses fuseaux murmura lentement :

Filons, malgré la nuit, filons (1) :

Sire Bertrand est dans les chaînes ; 11 faut le prix de trois rançons Pour le ramener dans nos plaines.

Fuseaux , tournez un mois entier Pour racheter le prisonnier (2).

Dans un pays maudit du Ciel

Et loin de l'air de sa montagne,

Que son sort doit être cruel !

Comment vivre ailleurs qu'en Bretagne ?

Fuseaux , tournez un mois entier

Pour racheter le prisonnier.

(1) Duguescliii était prisonnier du prince de (iallcs, en Espagne.

(2) Cette ballade se chante sur un air breton très connu.

Hélas! partout dans nos hameaux • On voit des armes étrangères, L'Anglais enlève nos troupeaux Et brûle nos pauvres chaumières , Et , tristes , nous allons prier Pour le retour du prisonnier.

Tremblez , vous qui causez nos maux , Et riez de notre espérance :

Comme le fil sur nos fuseaux Sur vous s'amasse la vengeance.

Tremblez , avant un mois entier Vous reverrez le prisonnier.

Ainsi chanta la femme; et, penché près de latre, Écoutant tout ravi ce simple chant de pâtre , L'étranger souriait et n'osait respirer ; Et, lorsqu'elle se tut, il se prit à pleurer. II allait se trahir peut-être... une pensée Vint arrêter l'élan de son âme oppressée. Sous un calme prudent dérobant son bonheur.

De ses yeux attendris il voila la douceur,

Et , froid , il demandait à la vassale émue

Des crimes des Anglais l'histoire trop connue ,

Lorsqu'au sein de la nuit, de longs cris et des pleurs

Retentissent au loin en confuses clameurs.

Le chevalier se lève, et, devant la chaumière ,

Des toits incendiés , dont la flamme l'écIaire ,

Lui montrent des vieillards , des femmes , des enfants,

Fuyant devant un glaive, éperdus et sanglants.

Un chevalier, un seul , sur son coursier rapide ,

Frappe , écrase , poursuit cette foule timide ,

Devant le guerrier passe... et montre à son regard ,

Sur son noir bouclier, un brillant léopard.

« Un Anglais! » A ce cri le Breton sort, s'avance,

Sur son blanc destrier, intrépide , s'élance,

Et près du chevalier ii arrive soudain ,

La fureur dans les yeux et le fer à la main.

L'Anglais s'est détourné : d'un œil froid il mesure

La taille du Breton et son épaisse armure ,

Et , faisant reculer son léger palefroi ,

Il revient menaçant, en criant : « Défends-toi ! »

De leur terrible choc les ténèbres gémissent, Les deux coursiers frappés sur leurs jarrets fléchissent, Se relèvent soudain , et , d'un bond furieux , Rapprochent les guerriers toujours silencieux. Chacun d'eux sur l'arçon se penche , se soulève , S'observe du regard , le glaive près du glaive , Aux défauts de l'armure essaye à pénétrer Et sent le fer mortel lui-même l'effleurer. Cependant, du Rreton atteignant la visière, L'Anglais d'un coup heureux frappe son adversaire ; Le casque détaché soudain tombe entr 'ouvert , Et le front du guerrier restait à découvert , Lorsqu'à ces traits connus , à ce regard terrible Qui nomme des Bretons le héros invincible , L'Anglais pâlit , recule, et, voulant fuir en vain , Il s'écrie , en tombant : « Messire Duguesclin ! »

Vers l'automne suivant , à la naissante aurore , Un chevalier parut dans ces champs , seul encor;

flEVES POÉTIQUES. 23*

Mais le soleil brillait dans toute sa splendeur

Et répandait partout la vie et le bonheur ;

De grands troupeaux erraient sur les rouges bruyères ;

Quelques femmes filaient sur le seuil des chaumières ,

Et déjà , des Anglais oubliant les fureurs ,

Sur la route venaient de joyeux moissonneurs ,

Qui , pour aider Tami qui réclamait leur zèle ,

Chargés de leurs fléaux, cherchaient l'aire nouvelle (1).

lis chantaient, en mêlant à leur vive chanson

Une gaîté moqueuse , un champêtre abandon ,

Et ce^ ébats bruyants , ces malices joyeuses ,

Qu'aiment les jeunes gens et les âmes heureuses.

Le guerrier contemplait d'un œil mouillé de pleurs

Ce tranquille tableau de leurs naïfs bonheurs ;

Et , tandis qu'en secret sa belle âme attendrie

Songeait aux maux passés de sa chère patrie ,

Tandis qu'il consultait pour elle l'avenir,

(I) En Dretagnc, les fermiers ont coutume d'aller a'dor à faire la moisson flc leurs parents et de leurs amis, avec tous les bras dont ils jiciiveiil disposer.

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A son cœur enchanté , comme un doux souvenir, Une brise apporta , d'une roche isolée , Les derniers vers du chant connu dans la vallée , Et l'écho répétait : «Avant un mois entier « Nous reverrons le prisonnier. ! «

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