‹ Trois femmesChapitre 49 sur 53 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

La pluie à petit bruit, avec la brise errante, Passe comme un soupir sur ma vitre tremblante , Et le flot éloigné, d'un sourd bruissement, Accompagne le bruit d'un tonnerre mourant. J'ai vu s'éteindre au loin celte lampe isolée Qu'à travers les replis d'une gaze étoilée Mon œil voyait briller, dans ce réduit secret, Où l'ombre d'une femme en pleurant écrivait.

D'un doux sommeil sans doute elle goûte les charmes,

Ses yeux se sont fermés en répandant des larmes ,

Car il est dans les nuits , à défaut de bonheur,

Des moments de repos même pour la douleur.

Moi seul j'attends en vain , près des flammes qui meurent,

Que la fatigue enfin ferme ces yeux qui pleurent ;

Ma paupière accablée en vain fuit le réveil :

Sans cesse devant moi , dans ce demi-sommeil ,

Comme une vision d'un funeste présage ,

D'un objet adoré je vois flotter l'image ;

Toujours une voix douce, une figure en deuil,

Passe et semble à mes yeux descendre en un cercueil !

Oh! cette voix, ces traits !... n'est-ce donc qu'un fantôme?

C'est l'accent de sa voix lorsque son cœur me nomme ,

C'est son œil éploré lorsque je dis : Adieu ,

Que sans pouvoir répondre elle me suit des yeux ;

C'est elle... toujours elle : ici partout, sans cesse,

Son image me suit, m'environne et me presse ,

Et, semblant m'averlir d'un malheur, à mes yeux ,

Pâle , s'évanouit en me montrant les cieux.

Oui , oui , j'en crois ce rêve et ce terrible geste.

RÊVES POÉTIQUES. Uh

Je sens que l'avenir garde un secret funeste ;

De mon prochain départ s'apprêtent les tourments ,

Et Dieu de l'un de nous a compté les instants.

Tout prêt à la quitter, une horreur imprévue

Hier glaça ma main vers la sienne étendue,

Ht mon cœur crut sentir, dans un vertige affreux ,

Que la mort descendait alors entre nous deux.

Dieu' si bientôt!... mais non... oh! non, ce n'est point elle

Que l'avenir menace et que le Ciel rappelle ;

EDe n'a point ici pris sa part de plaisir,

Et Dieu la doit au monde, au moins pour rembellir.

liais moi qui sans bonheur erre sur cette terre ,

Comme un enfant perdu sur la rive étrangère;

Mais moi sans dons pour plaire et sans voix pour charmer,

Malheureux qui n'ai rien que le pouvoir d'aimer,

Ah ! c'est à moi de fuir une foule railleuse ,

Dont la pitié poursuit ma nullité honteuse;

Timide et repoussé dans ce monde orgueilleux ,

Je recueillis assez de souris dédaigneux.

Peut-être sur la terre il est des destinées

Auxquelles les douleurs par Dieu sont enchaînées ,

Il est de ces mortels que l'on doit rejeter,

Et qui doivent payer le malheur d'exister.

Ainsi, sous d'autres deux , au jour de sa naissance,

Celui qu'un teint fatal marqua pour la souffrance

Entre tous les mépris s'avance humilié,

Et l'on ne lui doit rien , pas même la pitié..

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