L'ALCOOLISME
I. Les progrès <lo l'alcoolisme on France. II. Les effets désastreux de l';ilcoolisme. — Les accidenls. L'atteinte portée aux forces physiques et à la santé. L'a tuberculose. La folie. Le suicide et les crimes. La famille, les enfants, la dépopulation de la France. — Los intéré|> matériels. Les conséquences sociales. — Quelques objections.
III. Les moyens de combattre l'alcoolisme. — Diminuer le nombre des cabarets et deseafés et leur imposer des règles sévères. — Les sociétés de tempérance; les résultats obtenus dans différents pays, même sur les enfants: les statuts de ces Sociétés, leurs insignes. La fondation de la Société lorraine de tempérance. — La mission du cierge, des instituteurs, *\cn maîtresses d'école. — Les récompenses accordées par les patrons aux ouvriers qui résistent à l'alcoolisme. — Les patronages, les associations, d'ouvriers, etc. — Les conférences, les projections lumineuses, etc. — Les restaurants et les effés de tempérance. — L'alcoolisme et l'armée. — L'intervention de l'État ot les lois contre l'alcoolisme. — La suppression de ce fléau : ressources merveilleuses pour la riebessc. la prospérité, la sécurité et la puissance de la France.
L'alcoolisme est un second fléau qui atteint plus spécialement la classe ouvrière et qui, se développant et grandissant sans cesse, menace la prospérité, la puissance, la grandeur, et peut être l'existence de notre pays.
Le tableau du progrès de ce fléau en France et
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de ses conséquences lamentables est absolument effrayant. Je citerai presque constamment les statistiques officielles et les témoignages de médecins qui ont étudié de plus près les effets de l'alcoolisme.
En 1850, la consommation de l'alcool à 100 degrés était en France de 585,200 hectolitres. Elle était en 1893 de 1,849,045 hectolitres.
La consommation de l'alcool indiquée par ces chiffres est la consommation d'alcool imposé, c'està dire la consommation apparente ramenée à loi> degrés. Pour avoir la consommation réelle, il faudrait y ajouter la fraude qui va, suivant les opinions, du l/5e aux 3/4, soit en moyenne la 1/2. On aurait ainsi pour la consommation réelle, en 189ô' 2,323,567 hectolitres d'alcool à 100 degrés. Ce qui, pour l'alcool consommé à 50 degrés, et à 3 francsle litre, représente 1,394,140,500 francs.
Et, dans cette énorme quantité, il se trouve un alcool dangereux entre tous, qu'on a pu appeler avec raison l'épilepsie en bouteille, et dont la consommation va chaque année en augmentant.
D'après l'Annuaire statistique de la France, la consommation de l'absinthe et d'autres spiritueux composés, qui était en 1873 de 29,192 hectolitresr atteignait, en 1894. 239,000 hectolitres ; elle avait presque décuplé en dix ans ( 1 ).
L'évaluation la plus modérée porte à plus decinq litres par tète la consommation annuelle de l'alcool en France.
il) M. Prosper Lajoie : L'alcoolisme et la statistique.
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Cinq litres par personne et par année, — c'est un chiffre gui, à première vue, peut ne pas sembler effrayant. C'est un chiffre qui épouvante lorsqu'on réfléchit à ce qu'il représente exactement.
Cinq litres, d'abord, c'est cinq litres d'alcool à 100 degrés, l'alcool type, auquel le fisc ramène tous ceux qu'on lui présente. Avec cinq litres d'alcool à 100 degrés, on fait treize litres d'eau-devie représentant quatre cents « petits verres », et quatre cents grands « petits verres o de 30 grammes l'un.
Cinq litres, surtout, c'est une moyenne, une moyenne qui comprend tout le monde.
Or, combien y a-t-il, parmi les 38 millions de Français, de personnes qui ne boivent pas ce petit verre quotidien que la statistique leur attribue généreusement ? Combien d'enfants, combien de femmes restées dans les traditions de leur sexe, combien de sages, même parmi les hommes, dont les lèvres se ferment au poison ou qui, du moins, s'en interdisent l'usage journalier ?... On peut, sans aucune exagération, estimer que le dixième de notre population consomme à lui tout seul les trois quarts de la consommation totale ; et que, pour les quatre millions de Français qui sont compris dans ce dixième, le chiffre de la consommation annuelle moyenne d'alcool atteint près de quarante litres, — quarante litres d'alcool à LOO degrés! c'est-à-dire cent litres d'eau-de vie, quatre mille <( petits verres ». Si même <>n suppose que ces quatre millions d'individus, se contentant de leurs dix « petits verres» quotidiens, ne prennent point
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leur part des 'L\ litres d'eau-de-vie que chaque Français consomme annuellement dans la bière, dans le cidre et dans le vin. on voudra bien reconnaître qu'ils sont tous des candidats désignés, des victimes marquées pour l'empoisonnement. L'alcoolisme les guette (1).
« Ne faut-il pas s'inquiéter de voir que la France s'engage de plus en plus loin dans la voie de l'alcoolisme, tandis que toutes les autres nations civilisées, sauf la Belgique, opèrent un sage mouvement de recul ? En 1855, au début du mal, notre pays venait presque au dernier rang, — avant l'Italie, — avec une consommation d'un litre et demi d'alcool par tète. Elle était dépassée par l'Angleterre, par la Norvège, par la Hollande, par la Belgique, par la Suède, par la Suisse, par l'Allemagne, par les Etats-Unis, qui venaient en tête avec une consommation de près de cinq litres par tête. En 1895, elle n'est plus dépassée que par la Belgique, dont la consommation est de six litres et demi par tête ; elle est sur le même rang que la Hollande et que l'Allemagne, avec une consommation de quatre litres par tête. Le citoyen des Etats- Unis neconsomme plus que trois litres. La Suisse, qui avait pris un moment la première place, ne consomme plus que deux litres et demi. Le Suédois, qui a consommé jusqu'à sept litres, se contente au jourd'hui de quatre litres . Le Norvégien, enfin, figure au dernier rang, avec une consommation de
l Prosper Lajoie : l'alcoolisme et lu statistique.
D't TROIS FLEAUX
moins de deux litres, dans le pays où le fléau de l'alcoolisme a pris naissance... La France est mon lée au quatrième rang, après la Belgique qui s'alcoolise comme elle déplus en plus, à quelques pas de la Hollande et de l'Allemagne, où la consommation décroît chaque jour et qu'elle va bientôt dépasser. . . Encore faut-il ajouter que ce tableau, si inquiétant pour nous, est trop optimiste et que si, dans les calculs de la consommation, l'on veut •tenir compte, non seulement de l'alcool distillé, mais de l'alcool contenu dans des boissons fermentées, la France passe d'emblée au premier rang, avec une consommation moyenne annuelle de quatorze litres par tète, laissant loin derrière elle toutes les autres nations : la Belgique et l'Allemagne, avec une moyenne de onze litres ; l'Angleterre et la Suisse avec neuf litres; l'Italie, la Hollande -et les Etats-Unis avec un peu plus de sir litres ; la Suède avec cinq litres ; la Norvège avec trois litres. Etrange primauté, dont nous n'avons pas lieu de nous enorgueillir ! (1) »
L'alcoolisme se répand partout, non seulement •dans les grandes villes et parmi la population ouvrière de nos usines, mais dans les petites villes et dans les villages. On boit partout de I'eau-de vie déplorable, de l'absinthe, des apéritifs.
Les femmes se livrent de plus en plus à ces habitudes funestes. Dans certaines régions, les femmes
(i) Maurice Vanlaer : l'Alcoolisme et ses remèdes {Correspondant du 25 mai 1897. p. 743 et 746).
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boivent presque autant que les hommes, et il n'est pas rare de rencontrer parmi elles des cas d'ivresse vraiment scandaleux. Dans certains ateliers, dans certaines fabriques, Mes jeunes filles qui refusent de boire journellement de l'eau-de-vie sont montrées au doigt et parfois persécutées par leurs compagnes. Ce vice déplorable se développe surtout parmi les femmes des ouvriers de nos usines.
Ce vice atteint les enfants eux mêmes, non seulement par l'hérédité, par les maladies effroyables que transmettent à leur descendance les parents alcooliques, mais on fait boire de l'eau-de-vie, des spiritueux de tout genre aux enfants, dès leurs premières années. Arrêtez ce petit garçon ou cette petite fille de six à douze ans, qui se rendent à l'école ; ouvrez le panier dans lequel a été placé leur déjeuner, peut être leur diner, vous y trouverez de l'eau-de-vie et du pain. Déjà peut-être, avant de sortir de la maison, ces enfants ont bu de l'eau-de-vie ou mangé du yjain trempé dans quelque boisson alcoolique.
Quant aux hommes, les progrès de ce vice sont enrayants dans la France entière et surtout dans quelques régions. Dans une importante conférence sur le devoir des chrétiens français en présence de l'alcoolisme, l'orateur s'exprimait ainsi : « Le mal en est venu à ce point, me disait, il y a quelques jours, un grand entrepreneur rouennais de transports par eau, que si nous avons à embaucher un ouvrier, un contre-maitre, un surveillant, du moment qu'on nous dit d'un homme : « Il ne boit pas », cela nous suffit pour lui donner la préfé-
rence, quel qu'il soit. 11 a mauvais caractère, il est bête, peu importe : s'il est bien vrai qu'il ne boit pas, on ne le laisse jamais échapper, tant le cas est rare. En un mot, voici la vérité : nous sommes en train de devenir un peuple d'alcooliques (1) ».
Pour combattre un pareil fléau, il faut d'abord en montrer les lamentables effets. « Rien d'efficace ne se fera en France contre l'alcoolisme tant que l'opinion n'aura pas été soulevée contre le pins terrible fléau des races modernes (2). »
De nombreux et de très graves accidents sont la conséquence de l'ivrognerie.
« Les morts accidentelles qui, en 1850. étaient au nombre de 5.000, ont triplé aujourd'hui. Or, dans ce nombre, beaucoup sont attribuables à l'ivrognerie.
« En Allemagne, les cas de mort attribués à l'ivrognerie étaient, en 1877, au nombre de 1,077 pour les hommes et de 88 pour les femmes ; en 1896, ils ont atteint, pour les hommes, le nombre de 1,213 et de 121 pour les femmes.
a La statistique universelle des chemins de fer attribue aux excès de boisson 43 pour 100, presque la moitié, des accidents et catastrophes.
(1) M. G. Bianquis, président du Comité national de la Croix-Bleue.
(2) La Réforme sociale, 1G novembre 189G.
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« Un conducteur de train racontait, dans une enquête, qu'en une seule journée on lui avait offert à boire trente et une fois. Sans son ruban bleu, — il était d'une ligue de tempérance — il lui eût été bien difficile de résister à tant de sollicitations.
« A l'occasion de la perte du Drurnmond Castle, dans la passe d'Ouessant, le Journal de Cork (juin 1896) écrivait : « L'ivrognerie est la cause certaine de la perte de 70 pour 100 des navires anglais (1) »,
L'alcoolisme détruit les forces physiques et la santé.
« L'alcool est par lui-même toujours un poison, dit un médecin distingué ; les expériences de laboratoire, les observations cliniques, les autopsies l'ont établi d'une manière irréfutable, et c'est, de plus, un poison qui laisse dans toutes les parties du corps une trace indélébile. L'effet de l'acool est toutefois plus ou moins marqué, suivant qu'il est consommé plus ou moins longtemps, en plus ou moins grande quantité, à un degré de concentration plus ou moins élevé ; son effet variera beaucoup aussi suivant le tempérament, le genre de vie et l'âge des individus.
« Ingéré en trop grande quantité tout d'un coup, l'alcool produit l'ivresse, cet état malpropre quj est une intoxication aiguë par l'action de l'alcool sur les centres physiques et moteurs du cerveau. Mais ce trouble passager, malgré les dangers qu'il
il) M. Prosper Lajoie, L'Alcoolisme et la statistique, Conférences d'études sociales de Notre-Dame du Haut-Mont. Septembre 1897, p. 468.
présente, n'est pas ce qu'il faut redouter le plus, car, dans ce cas, la plus grande partie de l'alcool est éliminée en nature; sans avoir pu exercer son action profonde sur le corps. Le mode le plus dangereux de l'absorption de l'alcool, c'est sa consommation à doses fréquemment renouvelées, c'est son emploi quotidien même modéré, car le poison a le temps alors d'agir profondément sur les divers organes (estomac, foie, reins, cœur, poumons, système vasculaire, nerfs, cerveau, etc.) et d'y produire une transformation qui lui est propre : les organes, enflammés chroniquement par l'alcool, ne peuvent bientôt plus fonctionner normalement, et, à la longue, le corps entier devient une masse flasque et sans ressort que le poison, auteur du mal, peut seul galvaniser encore.
« Le cerveau est, de tous les organes, celui sur lequel l'alcool exerce, dans bien des cas, les ravages les plus terribles et les plus profonds ; sans parler des affections aiguës ou chroniques du cerveau, comme ledelirium tremens, la paralysie générale et les méningites diverses, sans parler de l'épilepsie et de l'hystérie, dont l'alcool est souvent l'agent provocateur, nous nous contenterons de signaler la profonde déchéance intellectuelle, l'inaptitude au travail, l'irritabilité, puis la torpeur qui se manifestent chez les cérébraux alcooliques (1). ))
(1) M. le Dr A. Faidherbe, Le rôle des chefs d'industries dans la lutte contre l'alcoolisme. Conférences d'études sociales de Notre- Dume-du-Haut-Mont. Septembre 1897, p. 433,
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Tous ces effets de l'alcool ont été résumés d'un mot : « L'alcoolisme n'est qu'une vieillesse anticipée », que l'illustre docteur Lannelongueparaphrase en ces termes : « Ce qui caractérise le plus le buveur, c'est son défaut de résistance. En présence de tous les fléaux qui assiègent l'homme, en présence du grand nombre de maladies qui le menacent, la véritable caractéristique de l'homme bien portant, c'est sa résistance organique qui lui permet de triompher de tous les assauts que lui donnent, à chaque instant, les infiniment petits, ses ennemis les plus terribles. Or, le buveur a perdu toute résistance ; c'est un mauvais blessé, c'est un mauvais malade. A quarante ans, il a les tissus d'un homme de soixante ans au moins. Le vieillard et le buveur se ressemblent ; je me trompe, le vieillard a une résistance plus grande (1) ».
J'emprunte à la Réforme socialele passage suivant d'un rapport de deux docteurs normands, MM. Troudot et Brunou :
« Il y a, à Rouen, une catégorie d'ouvriers qu'on nomme les « soleils ». Ce sont les ouvriers du port. M. Troudot s'est mêlé à eux pour bien les connaître, se faisant garçon de café pour les servir dans les débits spéciaux où ils s'entassent le jour, les suivre dans les horribles garnis où ils se retirent la nuit. Ils ne sont pas méchants, ils sont hébétés. Ils traînent, en titubant le long des quais, d'horribles gue-
(1) M. Maurice Vanlaer : L'alcoolisme et ses remèdes. (Correspondant du 25 mai 1897, p. 741.)
BIBLIOTHECÀ
niiles, travaillant à demi-nus, ignorant l'usage du linge, et n'ont qu'un désir, qu'un rêve, boire et s'enivrer. Ils gagnent de 5 à 7 sous par heure, soit 3 francs par jour en moyenne. Ils dépensent de 4 à 8 sous de nourriture seulement. Tout le reste passe en liqueurs infernales.
« M. Troudot a pu observer et suivre les effets de l'alcoolisme sur l'élite de ces ouvriers qu'on appelle les « charbonniers ». Quand ils débutent, de dix huit à vingt-cinq ans, ce sont encore de beaux hommes, d'une force et d'une agilité remarquables. Ils peuvent gagner de 10 à 15 francs par jour. Au bout de quelques années, leur régime les a usés. S'enivrant d'abord tous les soirs, bientôt ils ne « désoùlent plus ». A quarante ans, ce sont des vieillards rabougris, aux poitrines creusées, à la voix caverneuse Ht aux jambes flageolantes (1) ».
Un médecin de la Lorraine qui habite une région envahie par l'alcoolisme, m'affirmait que sur dix cas de maladie qu'il est appelé à soigner, il y en a huit qui viennent directement ou indirectement de ce vice.
« Parmi les dieux modernes, dit le docteur Legrain, saluons l'apéritif ! Il mérite une place spéciale parmi les destructeurs du genre humain. L'absinthe, le vermouth, le bitter, les amers, le vulnéraire, etc., etc., sont des poisons doubles: poisons par l'alcool qui sert à les fabriquer, poi-
.1) M. J. Cazajeux: Vœux contre l'alcoolisme. {Réforme faciale du 16 février 1897, p. 336.)
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sons par les essences toxiques dissoutes dans l'alcool. Les meilleures marques ne valent rien. Les étiquettes aristocratiques sont aussi dangereuses que les étiquettes démocratiques, à cela près qu'elles coûtent plus cher. L'essence d'absinthe, qu'on rencontre dans la liqueur de ce nom, l'essence de reine des prés, qu'on trouve dans le vermouth, paralysent le cerveau et joignent, à la longue, aux désordres de l'alcoolisme, les manifestations effrayantes du haut mal, de l'épilepsie, dont le plus grand tort est de se propager chez les enfants. Elles produisent une folie terrible, bien plus tapageuse et plus agressive que la folie alcoolique. Quant aux vertus apéritives qu'on leur attribue, elles sont purement imaginaires. Il ne faut voir dans l'apéritif qu'une des formes les plus graves de l'esclavage pour l'homme civilisé, et une source incomparable de paresse pour les oisifs (1). »
« L'ivresse par l'absinthe est la plus rapide de toutes, et l'absinthisme est une intoxication plus grave, plus profonde et plus intense que l'empoisonnement par les autres boissons alcooliques. Ses effets se portent sur le système nerveux. La pression tyrannique de l'absinthe, réfractaire à toute morale comme à toute médication, mène ses adeptes à la manie, au ramollissement, à la paralysie, en passant par les troubles digestifs profonds, l'émaciation prononcée, la déchéance vitale
(1) M. le Dr Legrain, Un Fléau social : l'alcoolisme, p. 12.
extrême... L'absinthe se répand sur les armées avec frénésie, elle y fait plus de victimes que les balles et le choléra réunis. C'est sous les armes, et dans les pays chauds principalement, que se contractent les habitudes d'absinthisme... L'absinthe cause incontestablement sur le cerveau une excitation gaie et comme vertigineuse, une sorte de délire ambitieux où domine le contentement de soi ; cette agréable sensation peu à peu s'éteint, à mesure que s'établit l'accoutumance. . . Prise comme apéritif, cette boisson agit violemment sur l'estomac vide où nul aliment ne joue le rôle d'écran. Il est moins grave de prendre trois verres de cognac après le repas qu'un à jeun. Ce que (par antiphrase probablement) on nomme l'apéritif, produit deux effets pernicieux : d'une part, irritation intense de l'estomac ; de l'autre (effet de l'absorption immédiate), action brutale sur le cerveau... L'absinthe a été justement baptisée « une grande vitesse pour Charenton ». Des doses relativement minimes d* cette liqueur suffisent pour amener, assez vite, l'hébétude et les accidents épileptiformes, ainsi que Magnan l'a prouvé par de célèbres expériences sur les animaux. Celui qui boit cinq ou six verres d'absinthe par jour ne tarde pas à voir ses facultés physiques s'altérer (1). »
(1) M. le Dr Morin, L'Alcoolisme. Etude médico-sociale, couronnée par la Société française de tempérance, p. 170 et s. — On rencontre en France et ailleurs, depuis quelque temps, des buveurs blasés auxquels l'alcool, l'absinthe, les apéritifs les plus violents ne suffisent plus et qui boivent du pétrole !
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Je crois qu'il est très utile de reproduire les téraoi gnages suivants qui démontrent la terrible influence de l'alcoolisme sur la tuberculose, cette maladie dont les ravages sont effrayants et devant laquelle la science reste si impuissante.
Au récent Congrès de la tuberculose de Berlin, voici ce que disait le docteur Baer :
« L'alcoolisme exerce une influence directe et immédiate sur le développement de la tuberculose. En provoquant un affaiblissement de toutes les fonctions de l'organisme et en diminuant sa force de résistance, l'alcool met l'organisme en état de réceptivité morbide et le prépare pour la pénétration et la pullulation des bacilles tuberculeux.
« La Lutte contre la tuberculose, envisagée comme maladie endémique, doit tendre à améliorer, par des mesures prophylactiques, les conditions hygiéniques et à combattre à outrance l'alcool qui est le véritable cancer du corps social.
« Dans les sanatoria pour tuberculeux, l'alcool ne doit être employé que comme médicament répondant à certaines indications précises. »
Voici, d'autre part, sur le même sujet, un extrait des procès-verbaux de la société médicale des hôpitaux :
(( M. Barbier. D'après les statistiques que j'élabore depuis longtemps à la consultation de l'hôpital Bichat, on peut relever dans l'étiologie de la tuberculose deux facteurs importants :
« 1° L'immigration à Paris : 70 pour 100 de mes tuberculeux sont de nouveaux arrivés dans notre ville :
(( 2° L'alcoolisme : 98 sur 100 tuberculeux sont alcooliques. »
« M. L. Jacquet. Les faits et les chiffres de M. Barbier sont des plus importants : la proportion de 98 alcooliques sur 100 phtisiques observés dans les hôpitaux est bien celle que j'ai relevée moimême dans une note que je vous ai communiquée et celle que je retrouve dans les statistiques envoyées par plusieurs de nos collègues pour concourir à l'enquête sur l'alcoolisme dans les hôpitaux parisiens, dont nous vous indiquerons ultérieurement les résultats. A noter aussi que presque tous ces malades sont buveurs d'absinthe.
« Ces chiffres sont intéressants à rapprocher des observations de Tatham faites sur l'ensemble de la mortalité anglaise : toutes les professions qui gravitent autour de l'alcool présentent une prédominance considérable de la phtisie. L'alcool est donc bacillophile ou bacillicole à un degré beaucoup plus élevé qu'on ne le croit généralement et j'ai été stupéfait du peu de place qu'a tenu l'alcoolisme dans les discussions récentes du Congrès de Berlin.
« J'ajoute que, de toutes parts, on parle de sanatoria pour les tuberculeux, c'est à dire d'un accroissement énorme de nos charges ; c'est fort bien, mais je ne puis m'empêcher de faire ressortir l'abominable hypocrisie sociale qui consiste à soigner, à grands frais, des phtisiques qu'on guérira rarement du reste, tandis que, par la liberté absolue de l'empoisonnement alcoolique et absin-
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thique, on fait tout ce qu'on peut pour en augmenter le nombre (1). »
Aussi, au sixième Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques tenu à Bruxelles en 1897, M. le docteur Mottet, membre de l'Académie de médecine, président de la Ligue nationale contre l'alcoolisme, à Paris, après avoir démontré les effets désastreux de l'alcoolisme, rappelait ces paroles de M. Lejeune, ministre d'Etat en Belgique, et président du Congrès : « Chaque heure de retard vient ajouter de nouvelles victimes par milliers à la multitude des victimes du fléau : familles déshonorées et ruinées, femmes dont la vie est un martyre, enfants maltraités, enfants que la contagion du vice dégrade, enfants que la tare alcoolique destine à la débauche, au crime, à la démence ». M. Mottet ajoutait : « Hàtons-nous donc, serrons nos rangs, luttons courageusement par la parole, par l'enseignement, par l'exemple. Soutenus par l'idée haute de notre mission sociale, émus de pitié en présence de semblables misères, travaillons et cherchons ensemble à conjurer un péril national ».
L'alcoolisme, je l'ai dit, atteint d'une façon spéciale le cerveau et conduit très souvent à la folie.
« Il existe en France 80,000 aliénés séquestrés, dit le docteur Legrain. Sur ce nombre, un quart, c'est-à-dire 20,000 environ, ont dû leur folie, soit directement, soit indirectement, à l'influence de
(1) Cité par le journal l'Alcool, d'octobre 1809.
l'alcool. Dans la seconde moitié du siècle, le chiffre des aliénés s'est constamment accru, et partout la courbe de l'aliénation mentale est parallèle à celle de l'alcoolisme. D'où il suit qu'il faut attribuer l'accroissement du nombre des fous à l'usage de plus en plus généralisé que l'on fait des boissons alcooliques. Dans la Seine, le tiers de la population qui devient folle le devient parce qu'elle a bu. En Normandie, on a compté, en 1894, jusqu'à 40 pour 100 d'aliénés séquestrés pour cause d'alcoolisme. Dans certains départements où le fléau fait des ravages peu sensibles, le mouvement de l'aliénation n'a presque pas changé (augmentation d'un quart seulement en vingt ans dans la Charente- Inférieure).
« Pour son propre compte, la Seine entretenait, fin 1894, 12,000 aliénés (1). »
« Quant à la conclusion générale, qui se dégage de mes observations particulières, dit de son côté le docteur Brouardel, elle se résume en ceci : depuis 1830, le nombre des aliénés criminels, des fous, comme des suicidés, est en croissance parallèle avec la consommation de l'alcool (2). »
« En 1840, il y avait à la charge des départements 11,500 aliénés ; aujourd'hui, il y en a 80,000.
« On a constaté, dans les établissements d'aliénés de la Prusse, que, de 1886 à 1888, sur 5,935 cas de
fi) M. le Dr Legrain : L'Alcoolisme, p. 12.
(2) Interview rapportée par La Réforme du o août 1897.
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folie, dont la cause était déterminée, 2,526 cas étaient dus à l'abus des boissons enivrantes (1). »
« Le sixième des suicides est attribuable à l'alcoolisme.
« Vers 1840, on comptait un suicide pour 13,000 habitants ; aujourd'hui il y en a un pour 4,500.
« Quant aux suicides d'enfants de dix à quinze ans, dont la cause est le plus souvent l'hérédité alcoolique, le nombre en devient chaque jour plus grand (2). »
« Il y a un tel lien entre la raison et la volonté, qu'on ne s'étonnera point si l'alcoolisme, qui détruit l'une, supprime l'autre. Il existe, entre l'échelle de l'alcoolisme et l'échelle de la criminalité, un parallélisme frappant.
« L'alcool est la cause directe ou indirecte de nombreux délits. Le greffier d'une des plus importantes prisons de la capitale, Sainte-Pélagie, a eu l'idée de rechercher combien de ses 2,950 pensionnaires étaient signalés par les renseignements de police comme « s'adonnantà l'ivrognerie ». Il en a trouvé 2,124 ou près des trois quarts.
« D'ailleurs, les départements qui figurent au premier rang de la consommation alcoolique sont les mêmes qui figurent au premier rang de la criminalité. J'excepte les départements qui, par l'importance de leur population flottante, sont exposés à des poursuites et à des condamnations plus nom-
(1) M. Prosper La joie : L'Alcoolisme et la statistique.
(2) lbid.
breuses, comme la Seine, le Rhône, les Bouchesdu-Rhône, le Nord. Mais, pour les autres départements, on constate que la courbe de la criminalité se mesure exactement sur la courbe de l'alcoolisme. Les trois départements de Normandie qui sont les plus grands consommateurs d'alcool, la Seine-Inférieure, le Calvados et l'Eure, comptent près de 80 condamnés pour 1,000 habitants. Les trois départements qui ressortissent de la Cour d'appel d'Orléans, l'Indre-et Loire, le Loir-et-Cher, le Loiret, et dont la consommation alcoolique se rapproche de la moyenne, ont un peu moins de 50 condamnés pour 1,000 habitants. Les trois départements du ressort de Limoges, Creuse, Corrèze et Haute-Vienne, où l'alcool rencontre le moins de faveur, sont aussi les moins criminels et n'offrent que 35 condamnés sur 1,000 habitants.
« Si, depuis vingt années et plus, la criminalité suit dans notre pays une marche ascendante, l'alcool y est certainement pour quelque chose : c'est encore un des méfaits de l'alcoolisme (1). »
« Depuis cinquante-cinq ans, la criminalité enfantine a presque triplé, comme la consommation alcoolique : il y avait 13,418 enfants criminels en 1841 ; en 1896, il y en a eu 36,036.
« Au mois de janvier 1897, un assassin de treize ans disait, pour s'excuser d'avoir tué son camarade : « J'étais ivre ».
« En Allemagne, où l'attention des statisticiens
(lj M. Maurice Vanlaor : L'Alcoolisme et ses remèdes.
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s'est portée plus spécialement sur l'influence de l'alcool, on a eu l'idée de classer, en 1895, selon les différents jours de la semaine où ils avaient été commis et en tenant compte de cette influence, les délits pour lesquels avaient été condamnés les détenus de la prison de Diisseldorf Derendorf . Sous l'influence de l'alcool, 5 crimes avaient été commis le jeudi, il le vendredi, 12 le mercredi, 13 le mardi, 33 le samedi, 51 le lundi et 132 le dimanche. Preuve sans réplique de l'influence de l'alcoolisme dans l'effrayante progression du nombre des crimes en France aussi bien qu'en Allemagne (1). »
« Le mal dont nous venons de mesurer les conséquences sur l'individu physique, intellectuel et moral, est d'autant plus redoutable qu'il ne disparait pas avec cet individu, mais qu'il se perpétue dans sa race. Un interne de la Salpétrière étudie 83 enfants idiots et épileptiques de son service : 60 d'entre eux étaient fils d'alcooliques. Un médecin anglais, le docteur Kerr, recueille dans sa clientèle particulière l'observation suivante : « Un homme bien portant, sobre, avait eu successivement deux enfants, un fils et une fille, bien portants aussi* tous deux. Après la naissance de sa fille, le père tomba dans l'ivrognerie. Il eut encore quatre enfants: le premier de ces quatre -là était faible d'esprit ; les trois autres furent idiots ».
(1) M. Prosper Lajoie : L Alcoolisme et la statistique.
«... 12 ménages d'intempérants, étudiés aux Etats-Unis, ont donné le jour à 57 enfants, dont 25 sont morts dès la première semaine, 6 sont idiots, 5 sont mal conformés, 5 épileptiques, 5 malades, 2 alcooliques ; 9 enfants seulement, un sixième, échappent à la malédiction. Ces observations, et bien d'autres encore qai les confirment, justifient les paroles sévères du docteur Legrain :
« Un peuple qui s'alcoolise et qui, par suite, fait souche de dégénérés, d'idiots, d'épileptiques, d'aliénés, est un peuple qui s'étiole. Un peuple alcoolisé, en somme, est un peuple en voie de disparaître (1). »
« La descendance des buveurs, dit encore le docteur Legrain (2), pouvons-nous calculer ce qu'elle nous coûte ? Voici une statistique personnelle qui porte sur 215 familles de buveurs suivies pendant trois générations. Je trouve au total :
427 alcooliques 50 0/0
Dégénérés 60 0/0
Fous moraux, criminels 14 0/0
Enfants atteints de convulsions ... 22 0/0
Epileptiques 17 0/0
Aliénés 10 0/0
« Ainsi l'alcoolisme éternise son mal en faisant souche de buveurs, d'idiots, de malades et de nonvaleurs de toute espèce.
(1) M. Maurice Vanlaer, loc. cit.
(2j L'Alcoolisme, p. 14.
l'alcoolisme 111
« Ajoutons que sur 814 descendants, dont 174 sont morts prématurément, 55 cas de tuberculose (phtisie) démontrent cette vérité déjà proclamée que l'alcool est le père de la phtisie : c'est le 32 p. 100 ou le tiers (1). »
Ce qui est aussi lamentable, c'est l'oubli de tous les devoirs de la paternité et de la maternité, et les parents devenant les bourreaux de leurs enfants.
Dans un article en faveur de la Société de sauvetage de l'enfance, un écrivain et un poète de grand talent, M. Coppée, s'exprime ainsi :
« Il n'est pas de crime plus atroce et plus lâche que de martyriser un enfant.
« Eh bien, ce crime, sachez-le, est commis près de nous, tous les jours, par des parents dénaturés.
(( Oui, dans les bas fonds sociaux, il y a de pauvres enfants pour qui la famille est un enfer, qui osent à peine s'approcher de leurs parents, qui vivent dans un tremblement continuel, se tenant toujours prêts à parer un soufflet avec le coude, et à qui leur père et parfois, chose effroyable à dire, leur mère, apparaissent comme des bourreaux !
« Comment des créatures humaines tombentelles à ce degré d'abjection qu'elles perdent, je ne dirai pas un sentiment, mais un instinct qui demeure intact chez les plus humbles animaux ?
« Je puis l'affirmer, après avoir lu, en frémissant, toutes ces histoires de parents féroces et d'enfants torturés, le principal, le grand coupable,
(1) L'Alcoolisme, p. 15.
c'est l'alcool, l'alcool, dont nos lâches politiciens, esclaves électoraux des empoisonneurs publics et des cabaretiers, se refusent toujours à combattre les ravages, l'alcool qui, si la loi n'intervient pas, finira par corroder dans sa source toute la sève de notre race et qui nous prépare des générations derachitiques et de fous furieux ! »
L'alcoolisme est une des causes principales de la dépopulation de la France. Nous n'avons pas à insister sur cette décadence manifeste de notre pays qui se dépeuple tandis que les autres pays développent leur population dans des proportions effrayantes pour nous. Disons seulement que si rien n'est changé à cette situation qui paraît plutôt s'aggraver, avant quinze ans l'Allemagne aura deux conscrits tandis que la France n'en aura qu'un.
M. Gladstone a dit que l'alcoolisme fait, de nos jours, plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la famine, la peste et la guerre.
L'alcoolisme est un fléau au point de vue des intérêts matériels, aussi bien qu'à tout autre point de vue.
« Supposons, dit le docteur Legrain, une famille moyenne composée du père, de la mère et de trois enfants. A chaque repas, cette famille n'absorbe pas moins d'un litre de vin à 0 fr. 60. Soit par an 730 litres de vin coûtant 438 francs. Joignons-y les tournées au cabaret qui atteignent, pour certains ouvriers, d'après Le Play, jusqu'à 700 francs par an, et je laisse à penser quel profit les ménages ouvriers pourraient tirer de pareilles épargnes !
l'alcoolisme 113
« Et encore, si les débitants mettaient toujours à leur disposition du vin naturel ! Mais il serait superflu de démontrer que la plupart des vins vendus en détail, dans les grandes villes, n'ont du vin que le nom i>. »
Quelle est la ville ou le village de notre pays où l'on n'ait vu des familles honorables, jouissant d'une certaine aisance, ou même d'une certaine fortune, et que le cabaret et l'ivrognerie ont ruinées et déshonorées ? Ce propriétaire influent, ce fermier laborieux, ce petit cultivateur, ont été obligés de vendre peu à peu toutes leurs terres, puis la maison paternelle : ils ont quitté le pays ainsi que leur famille, ou ils sont devenus de simples manœuvres qui se traînent, incapables de tout travail sérieux et qui mourront dans la misère et l'abjection.
Mais l'alcoolisme, qui est la ruine de tant de familles, est aussi la ruine de la France.
Nous l'avons déjà fait remarquer, il existe en France 80.000 aliénés séquestrés. Sur ce nombre, un quart, c'est-à-dire 20.000 environ, ont dû leur folie soit directement, soit indirectement, à l'influence de l'alcool.
Or, en évaluant à 1 franc, en moyenne, l'entretien d'un aliéné dans les asiles, on établit que l'alcoolisme coûte déjà, pour la province, 7,300.000 francs, et pour la Seine seule, un minimum de 2.000.000 (dépense pour la totalité des aliénés de 1894: 8.114.000 francs).
(1) L'Alcoolisme, p. 22.
La France dépense par an une moyenne de 9 millions pour la répression des crimes engendrés par l'alcool. L'Assistance publique dépense plus de 70 millions pour les victimes de l'alcool qui encombrent les hôpitaux et les hospices. On a évalué le prix des journées de travail perdues par les alcooliques à la somme énorme de 1 milliard 240 millions, et les pertes occasionnées par les suicides et morts accidentelles, sous l'influence de l'alcool, à la somme de o millions.
Si nous totalisons toutes ces sommes, nous pouvons établir que l'alcoolisme nous coûte 2 milliards et demi par an.
Mais peut-on évaluer pour l'homme, pour la famille et pour le pays, la perte d'une intelligence par la folie, l'immobilisation d'une unité active par le séjour en prison ? L'entretien du fou et celui du criminel coûtent beaucoup, mais ne coûtent-ils pas davantage si l'on songe qu'au lieu de coûter, ces êtres devraient rapporter ? Dépense d'une part, absence de gain d'autre part, voilà la vérité (1).
Il est inutile d'insister sur les conséquences sociales de ce lamentable lléau, puisqu'il atteint toutes les ressources morales aussi bien que la prospérité matérielle et toutes les forces vives d'une nation. Il est bien évident que, triompher de l'alcoolisme, serait résoudre un grand nombre des questions sociales. En vain on augmenterait les salaires, on diminuerait les heures de travail : les
i V Alcoolisme, p. 12, !3, li.
l'alcoolisme Ho
cabarets et les débits de tout genre seraient seuls à profiter de ces transformations, et le désordre, l'immoralité, les divisions et les révoltes pénétreraient plus que jamais et dans les usines et au foyer de la famille.
Un homme d'Etat belge, très compétent dans les questions sociales, M. Lejeune, a dit ces paroles si justes et si autorisées :
« Les questions sociales dont la solution inquiète notre époque nous enveloppent ; vous ne réussirez pas à les résoudre avant d'avoir vaincu l'alcoolisme ; par lui, toutes les réformes sont youées d'avance à la stérilité. »
Mais il faut réfuter quelques objections. La lutte contre l'alcoolisme rencontre de vives résistances de la part de tous ceux qui sont intéressés au commerce de l'alcool, et nous retrouvons ici l'égoismeque déjà si souvent nous avons combattu. Dans une conférence donnée à Liège. M. l'abbé Lemmens, le très zélé président de la Société de tempérance Le bien-être social, s'exprimait ainsi :
(( Il est une objection qui m'arrêterait net, je l'avoue, dans mon élan anti-alcoolique, si l'on pouvait m'en démontrer le bien fondé.
« Voici cette objection :
« Vous voulez ruiner une industrie nationale qui fait vivre un grand nombre d'ouvriers, et qui est une richesse pour le pays ; vous êtes bien venu de combattre l'une de nos industries, en ces jours où beaucoup de bras ne trouvent pas de travail et où tant de carrières sont encombrées. »
(( L'industrie de l'alcool donne-telle du travail à un grand nombre d'ouvriers ?
u L'Annuaire belge de 1895 répond que les 319 distilleries du pays occupent 1.840 ouvriers.
« Cette industrie procure-t-elle beaucoup de main-d'œuvre ?
« Non plus ; car avec des capitaux égaux, l'industrie cotonnière emploie 16.654 ouvriers, et celle de la bonneterie, avec des capitaux beaucoup plus restreints, occupe 3.550 ouvriers.
« Mais cette industrie procure-t-elle au moins de gros salaires ? Des 1.840 ouvriers qu'elle emploie. 57 gagnent de 4 à 5 francs, 690 gagnent de 3 à 4 francs, 874 gagnent de 2 à 3 francs, 150 gagnent de 1 à 2 francs, 1 seul gagne 5 francs ou plus.
« Et enfin, Messieurs, l'industrie de l'alcool donne-t-elle un travail sain, hygiénique ?
« Non, Messieurs, c'est le contraire qui est vrai, à tel point que les mutualités pour garçons de cafés, serveuses, etc., ne peuvent vivre longtemps.
« La statistique nous donne à ce sujet de curieux renseignements. t
u Sur 10.000 hommes adultes de 25 à 65 ans, il ne meurt que 96 ouvriers agricoles : 125 ouvriers du bois ; 135 ouvriers mineurs ; 147 ouvriers forgerons et maçons ; 181 ouvriers du verre ; 192 ouvriers du transport ; 207 ouvriers brasseurs ; 231 ouvriers hôteliers ; 335 ouvriers cafetiers et ouvriers distillateurs.
L'industrie de l'alcool n'a donc aucune des qualités requises pour en faire une industrie bienfai santé et favorable aux classes ouvrières. »
l'alcoolisme 117
Les propriétaires de vignobles, si nombreux en France, ont très grand tort de résister à la lutte contre l'alcoolisme. On boit beaucoup moins de vin, parce qu'on boit beaucoup d'alcool, d'absinthe, etc.. Autrefois, surtout dans nos villages et nos petites villes, ces funestes boissons étaient presque inconnues. On buvait du vin, souvent beaucoup trop ; mais le danger était moins grand. Il est déplorable que nos populations ouvrières, en particulier, ne boivent presque plus de vin. Donc, combattre l'alcoolisme, commenous le combattons, c'est favoriser, en réalité, le commerce de nos vins de France. Pour donner satisfaction aux fabricants d'alcool, il faudrait que la science travaillât avec ardeur à en faire des applications utiles. On en a essayé comme moteur et aussi comme moyen d'éclairage. Ces essais n'ont point encore donné des résultats complètement satisfaisants ; mais la science marche, et des résultats très satisfaisants seront certainement obtenus (1).
(1) Dernièrement, à la Chambre des députés, dans la discussion du budget de l'agriculture, M. Dansette disait :
« L'alcool est un excellent générateur de chaleur, de lumière et de force motrice, mais il ne faut pas qu'un droit excessif empêche d'en faire usage. De plus, l'administration ne connaît qu'un dénaturant, le méthylène, qui coûte cher, alors qu'il serait facile d'en trouver un autre aussi eflicace contre la fraude et moins coûteux.
« Si nous n'avons employé en 1899 que 150.000 hectolitres d'alcool dénaturé, on peut dire que, le jour où les entraves disparaîtront, nous en consommerons 1 million. C'est ce qui se passe en Allemagne, où l'emploi de l'alcool industriel s'est élevé de 379.000 hectolitres en 1887, à 867.000 en 1897.
Après les démonstrations que je viens de faire, je ne réfuterai pas l'objection qui invoque les prétendus effets favorables de l'alcool et les prétendus inconvénients de la tempérance ou même de l'abstinence complète. Voici d'ailleurs des témoignages et des faits dont la valeur ne peut être discutée.
« Jusqu'en 1887, a écrit M. le général Galliéni, je buvais du vin, des liqueurs, comme tout le monde. J'avais même la conviction que, sous le climat débilitant des colonies, il fallait réagir contre la faiblesse et l'anémie par un régime comportant l'usage modéré, mais constant, de vins de choix, de liqueurs apéritives ou digestives, comme le cognac, la chartreuse, etc. Il me semblait bien cependant que mon estomac ne se trouvait pas très bien de ce régime.
« Bref, en juin 1887, au Soudan, à la suite d'une campagne très pénible qui m'avait laissé l'estomac dans un état pitoyable, à tel point qu'il m'était impossible de conserver mes repas, je renonçai complètement aux vins, liqueurs, bières, etc., et
« Nous dépensons plus de 30 millions par an pour le pétrole, quand nous avons en France, sous nos pieds, d'immenses sources de lumière et de chaleur ; comment le ministre de l'agriculture n'est-il pas avec nous ?
« Ce n'est pas là une question régionale ; elle est absolument nationale, car l'alcool se tire de la pomme de terre, d^s topinambours, de l'orge, de produits qui se rencontrent sur tout le sol français.
« Vous pouvez, monsieur le ministre, rendre un immense service à l'agriculture nationale. » (Très bien ! très bien '.)
l'alcoolisme ÎT.»
je me mis entièrement à l'eau. Je n'ai jamais eu dans mon existence une meilleure idée. Depuis cette époque, l'eau a été ma boisson exclusive, et, depuis cette époque également, mon estomac s'est complètement remis et j'ai pu supporter dans les meilleures conditions possibles les pénibles campagnes et voyages que j'ai dû faire depuis douze ans, au Soudan, au Tonkin et à Madagascar. Je n'ai jamais bu que de l'eau, et non pas de l'eau filtrée, de l'eau bouillie, non, mais l'eau qui se trouvait à ma portée : au Soudan, de l'eau provenant souvent de ruisseaux marécageux et ayant souvent une odeur peu agréable ; au Tonkin, de l'eau des rizières, des mares rencontrées au cours de nos opérations ; à Madagascar, de l'eau de Tananarive et d'autres localités, qui, cependant, passe pour mauvaise.
a Mieux vaut une mauvaise eau qu'une liqueur alcoolique quelconque il), h
Nansen, l'explorateur norvégien, s'aventura, lors de son premier voyage, à travers les glaciers groënlandais et subit la fatigue d'une longue expédition en traîneau dans ces déserts inhospitaliers. Il a écrit qu'il n'a pu surmonter les difficultés d'un tel voyage que parce que lui et ses compagnons ne prenaient pas de boissons alcooliques.
Lors de sa dernière exploration, qui dura de juin 1893 à septembre 1896. Xansen subit les
(1) Rapport de M. le général Galliéni, gouverneur de Madagascar.
plus rudes fatigues et supporta les froids les plus rigoureux, 30° à 40° sous zéro. Durant les trois hivers qu'ils passèrent dans ces régions glacées, Nansen et ses compagnons réussirent à se maintenir en bonne santé. Or, dans la composition de leur ordinaire, il n'indique en fait de boissons que du thé, du café et du chocolat. Même durant les quinze mois de son voyage et de son hivernage au delà du 81- degré avec son camarade Johansen, Nansen était absolument dépourvu de boissons alcooliques. Cela n'empêcha pas ces deux héros d'arriver au point le plus septentrional qui ait été atteint jusqu'à ce jour, en faisant preuve d'une endurance à la fatigue et au froid qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer.
Les religieux du Saint-Bernard affirment que les voyageurs qu'ils trouvent enfouis sous la neige sont ceux qui avaient pris de l'eau-de-vie, dont on retrouve encore la bouteille auprès de leur cadavre.
Cela se passe du reste souvent ailleurs qu'au Saint-Bernard !
La plus haute sommité des Andes, l'Aconcagua, a été gravie dernièrement par M. Fitz Gérald, accompagné du guide Matthias Zurbriggen, originaire de Saas'-Fée en Valais.
Zurbriggen a fait plusieurs fois l'ascension du mont Rose ; il a passé quatorze mois dans les hautes régions de l'Himalaya et a parcouru à deux reprises les montagnes de la Nouvelle-Zélande. Interrogé sur le régime qu'il suivait pour accomplir ces grandes ascensions, il a déclaré ceci :
« Une des premières choses à faire, c'est de s'abstenir de toute boisson alcoolique. »
l'alcoolisme 121
Dans le Petit Journal du 20 mai 1895, Thomas Grimm pose cette intéresssante question : Comment se nourrissent les athlètes ?
11 constate que les boxeurs, les lutteurs, les rameurs, les coureurs, les bicyclistes observent, suivant les pays et les systèmes, divers régimes alimentaires.
Il conclut en ces termes : Les athlètes de tous les pays ne sont d'accord que sur un seul point : l'horreur de l'alcool qui déprime l'être humain, amollit ses muscles et lui enlève toute énergie. Avis à tous ceux qui croient se donner du nerf en absorbant le petit verre meurtrier. Ceux-là s'excitent momentanément, mais pour retomber toujours plus bas.
L'athlète, qu'il soit du Nord ou du Midi, redoute l'alcool.
Les Boers en campagne. — Ce petit peuple, que tout le monde admire en ce moment et qui donne un bel exemple de courage et d'énergie, nous donne encore, au point de vue de la tempérance, un bel exemple de sagesse. Ce que l'on ignore et que nous tenons d'une source autorisée, c'est que, dès le début de la campagne, le général Joubert a interdit formellement la vente et la distribution aux troupes de toute espèce de spiritueux.
Une objection pourrait arrêter la bonne volonté d'un certain nombre de ceux qui comprennent les effets funestes de l'alcoolisme et voudraient le combattre. Dans certaines régions de la France, nous dit-on, un grand nombre de petits propriétaires et de MM. les Curés font distiller les fruits de leur
jardin et de leur verger, et, en Lorraine, surtout des mirabelles. Faut-il qu'ils renoncent à ce profit qui, quoique assez modique, a son importance dans des finances très réduites ?
Je réponds d'abord que l'eau-de-vie tirée de ces fruits est rarement vendue. Elle est généralement consommée dans la maison ou le presbytère, offerte aux amis et aux convives, aux paroissiens ou aux voisins. La supprimer ne serait donc pas une perte d'argent, mais un acte très louable contre l'alcoolisme et un bon exemple.
Mais si quelque bénéfice vient en réalité de cette eau-de-vie, il pourrait être largement compensé par la vente de ces fruits qui, dans certaines années, se vendent très bien.
On peut encore obtenir de ces fruits, dans le ménage, un profit bien supérieur à celui de la vente, en les faisant sécher pour les servir plus tard dans des conditions que connaissent parfaitement toutes les ménagères, en les transformant en confitures, en compotes ou en conserves.
Il y a cinquante ou soixante ans, on utilisait ainsi les fruits, on ne les faisait pas distiller, on ne les vendait pas, et le ménage, la bourse et la santé de tous s'en trouvaient mieux.
D'ailleurs, on ne se borne pas à offrir aux convives cette eau-de-vie fabriquée à domicile. On en achète de différentes catégories, et parfois à des prix très élevés. A cette dépense s'ajoute la dépense toujours croissante de la bière, que l'on boit très souvent et même à peu d'intervalle des repas, et celle du tabac à fumer et des cigares. Toutes ces
l'alcoolisme 123
dépenses qui, réunies, s'élèvent à un chiffre important pour un petit budget, ne sont utiles à aucun point de vue et à personne.
En les supprimant, on aurait des ressources dont l'emploi n'est pas difficile à trouver. On ne serait pas embarrassé pour prendre part à la lutte contre l'alcoolisme et on aurait donné un excellent exemple (1).
De nombreux moyens ont été proposés pour combattre ce terrible fléau. Il s'agit de choisir parmi les plus puissants et de leur donner toute leur valeur et toute leur efficacité.
Le premier moyen serait de diminuer le nombre des cabarets, de leur imposer de sévères règlements, mais à la condition qu'ils soient exécutés. Le progrès de l'alcoolisme dans notre pays tient évidemment, pour une très large part, à l'augmentation du nombre des cabarets, des cafés ou des débits de tout genre.
(1) Qnel plaisir peut-on éprouver à boire cr-s liqueurs fortes, surtout l'absinthe, les apéritifs, qui sont de véritables poisons ?
Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui put me rendre compte du plaisir que fait éprouver l'acte t'trange en lui-même de fumer la pipe ou des cigares. Se fatiguer a aspirer de la fumée pour la repousser immédiatement, irriter sa gorge, ses bronches et son estomac, s'exposer à contracter par l'abus du tabac de terribles maladies, voir la fumée s'échapper et monter en petits nuages très peu gracieux, répandre autour de soi une odeur qui n'a rien de délicat et d'agréable, fatiguer parfois ses voisins et ses compagnons de voyage, c'est tout et c'est vraiment trop cher.
Le cabaret offre d'abord l'occasion et la tentation de boire. Ce paysan, cet ouvrier, qui, chez lui, ne boirait pas de liqueurs alcooliques ou en boirait avec modération, entre dans un cabaret et se livre à la boisson. Il entre parce que le cabaret est là. Il est venu au village ou à la ville pour traiter une affaire ou pour essayer de la traiter, pour conclure un marché ; ou bien il est libre le dimanche, et le cabaret l'attire et le saisit. Il ne sait pas en sortir ; il subit l'entraînement de la boisson, l'entraînement qui lui vient des buveurs attablés avec lui ou autour de lui. Il boit souvent jusqu'à ce qu'il ait perdu la raison, jusqu'à ce qu'il arrive à des rixes sanglantes ; toujours il laisse au cabaret une partie de l'argent nécessaire à sa famille, et souvent sa moralité et sa santé.
Ce paysan, ce vigneron, qui aurait pu boire chez lui, avec sa femme et ses enfants, le vin qu'il a récolté, l'a vendu au cabaretier 0 fr. 30 le litre, et, quelque temps après, il va boire chez ce cabaretier le même vin, additionné d'eau et d'alcool, et il le paiera 0 fr. 50 au 0 fr. 60 le litre.
De plus, les cabaretiers se disputent la clientèle par tous les moyens honnêtes et malhonnêtes. « Ne croyez pas, disait Jules Simon, que tout cabaretier est un honnête commerçant qui attend derrière son comptoir que les ivrognes viennent lui apporter l'argent de leur famille. Un cabaretier qui sait son métier et qui est pressé de se retirer des affaires pour vivre bourgeoisement de son métier en remontrerait à un usurier. » L'auteur d'une monographie récente de la ville de Roubaix cons-
l'alcoolisme 125
tate que « la moralité des débits a baissé en raison de leur accroissement (1) ».
En France, un décret de 1852 déclarait « qu'aucun café, cabaret ou débit de boissons à consommer sur place, ne pouvait être ouvert sans l'autorisation préalable de l'autorité administrative ». Mais la loi du 17 juillet 1880, en n'exigeant qu'une déclaration préalable pour l'ouverture de tous ces établissements, a accordé la liberté absolue de la profession de cabaretier. Aussi le nombre de ces établissements, qui s'était maintenu, sous le régime de l'autorisation, à un chiffre voisin de 350,000, est arrivé au chiffre de 500.000, sans compter les débits clandestins, ni les débits de la capitale qu'on évalue au moins à 30,000, soit un cabaret pour moins de 80 habitants, c'est-à-dire un cabaret pour moins de 20 électeurs. Nos petite villes et nos villages, comme les grandes villes, sont envahis par les cabarets. En Normandie, il y a un cabaret pour 66 habitants ou 16 électeurs ; à Roubaix il y a 2,050 débits pour 110,000 habitants. Aussi cette ville a l'honneur de compter dans son conseil municipal 29 cabaretiers. Une commune de Bretagne a 52 débits pour 850 habitants, soit 1 cabaret pour 5 électeurs. Tel faubourg de Lille a 1 cabaret sur 3 maisons.
A Nancy, qui compte avec la garnison environ 96,000 habitants, il y a 629 débits, sans compter les cercles, soit un débit pour 123 habitants. Et si
(1) Cité par M. Maurice Vanlaer, L'Alcoolisme et ses rc mèdes.
l'on déduit de ce chiffre les femmes, les enfants et les personnes qui ne vont pas dans ces établissements, il y a un débit pour 50 buveurs.
Dans plusieurs pays, des mesures sévères ont été prises contre les cabaretiers et contre l'ivrognerie. Le système qui a obtenu le meilleur résultat est celui de la Norvège et de la Suède. La loi autorise les conseils municipaux à accorder le monopole du débit des boissons alcooliques à une Société dite Samlag ou Bolag, établie pour combattre l'alcoolisme et dont les statuts portent que tout bénéfice excédant 5 pour 100 du capital versé sera consacré à la création ou à l'entretien d'oeuvres humanitaires.
Le gérant du cabaret reçoit un salaire fixe, indépendant de la vente ; il n'a aucun intérêt à pousser les clients à boire ni à violer les règlements sévères qui lui sont imposés. Ces règlements ont pour but de décourager le buveur. La vente à crédit est rigoureusement interdite ; les débits doivent être fermés à huit heures du soir ; ils ne sont pas ouverts les dimanches et jours de fête, ni les jours d'élections, ni les jours de marché, en un mot toutes les fois qu'il y a un concours extraordinaire dans la ville. Il est défendu d'y fumer ; sur le mur, des inscriptions avisent le client qu'il est interdit de parler haut et que celui qui a été servi est tenu de sortir. 11 n'y a pas de siège où le consommateur puisse s'asseoir ; bref, rien n'est moins hospitalier qu'un débit de Samlag. L'eau-de-vie y est vendue très cher ; il est vrai qu'elle est aussi pure que possible.
l'alcoolisme 127
Nous avons vu plus haut les résultats merveilleux de ces systèmes pour réduire la consommation de l'alcool, et d'autre part, les Samlag norvégiens, depuis leur création jusqu'à ce jour, ont produit sur leurs excédents 20 millions de couronnes, soit près de 20 millions de francs, qui ont été attribuées à des œuvres d'utilité publique.
Il faudrait d'abord, en France, mettre en pratique les restrictions qu'établit la loi de 1880, augmenter les taux de licence et limiter le nombre des cabarets, et au moins décider, comme à New-York, que l'ouverture d'un nouveau débit ne serait accordée qu'en échange de la fermeture d'un ancien. Mais les cabaretiers ont pour eux les intérêts des candidats aux élections de tous les degrés. Les maires et les préfets n'osent même pas appliquer la loi existante. Et cependant, je l'ai démontré, il s'agit de l'avenir de la France (1).
Il importe donc d'étudier de près avec la plus grande attention les moyens de combattre ce terrible fléau. Parlons d'abord des sociétés de tempérance.
Ces sociétés ont un triple but : sauver les victimes de l'alcoolisme qui peuvent être encore sauvées, préserver ceux que le fléau n'a pas encore atteints, surtout les enfants et les jeunes gens, enfin créer
(1) La loi municipale autorise les maires à défendre d'établir des cabarets, cafés, estaminets, etc., sinon à une certaine distance des édifices publics : écoles, églises, hôpitaux, etc.. Plusieurs maires se sont servis dernièrement de cette loi pour s'opposer à toute nouvelle installation de cafés, de débits de boissons, etc.
un mouvement puissant de l'opinion, qui entraînera le gouvernement à prendre des mesures sévères contre l'alcoolisme. Mais ici un doute, qui est en même temps une objection, nous arrête : Ces sociétés peuvent-elles obtenir et ont-elles obtenu en réalité d'heureux résultats ? Nous allons répondre par des témoignages, des chiffres et des faits.
Dans un discours prononcé dans l'assemblée générale du Bien-Etre social, le 23 novembre 1898, M. Beernaert, ministre d'Etat, président de la Chambre des représentants en Belgique, disait :
« Il y a vingt ans, une assemblée comme celle-ci eût été impossible ; on en aurait ri. Aujourd'hui, l'on revient à de meilleurs sentiments, l'ennemi est en recul, et déjà, il a perdu certaines positions avancées,
« C'est depuis un demi-siècle que date la campagne entreprise contre l'alcoolisme en Angleterre où il y a, à cette heure, o millions d'abstinents complets. Ces abstinents anglais exagèrent peut-être un peu la privation, et je ne saurais prendre sur moi de vous recommander exclusivement le thé.
<( En 1 879, la première société d'abstinents fondée en Belgique ne fut accueillie que par des sarcasmes. Depuis, la Ligue patriotique contre l'alcoolisme et le Bien-Etre social ont été créés et prospèrent. ))
M. Beernaert fait l'éloge de la propagande du Bien-Etre social, en constatant les résultats remarquables déjà acquis ; il félicite tour à tour les sections et. particulièrement, le cercle des conféren-
l'alcoolisme 120
ciers, pour le grand nombre de conférences qu'il a faites ; il félicite enfin le Bien-Etre social à l'occasion des récompenses obtenues aux diverses Expositions et pour le bon exemple donné :
« En ce moment, poursuit l'orateur, il y a, en Belgique, 21 sociétés qui font la guerre à l'alcoolisme. C'est bien ! Tout cela est l'œuvre énergique de trois ans à peine et il semble que la cause de l'antialcoolisme soit à la veille de réunir l'adhésion de tous les partis, y compris le parti socialiste. Nous avons vu les maisons du peuple interdire le débit de l'alcool. Au Vooruit de Gand, l'on prend aussi des mesures. Auprès du Gouvernement, l'antialcoolisme trouve un concours sérieux et efficace.
« Tous les évêques belges encouragent la propagande et principalement le prélat éminent qui nous fait l'honneur de présider cette séance.
« Tout cela est encourageant. L'amélioration se fait sentir un peu partout. Les habitudes s'améliorent, l'antialcoolisme amène le progrès des mœurs, de l'épargne et de la mutualité. Le progrès de l'économie populaire, que nous devons encourager de plus en plus, est véritablement merveilleux. Au 31 décembre 1896, les dépôts effectués à la caisse d'épargne s'élevaient à 1,233,600, représentant une somme de 481,160,337 francs, capital sacré entre tous, car il est pétri du labeur des ouvriers et des sueurs du peuple. De 1892 à cette année 1896, l'économie ouvrière a grossi de 140,000,000 de francs, dérobés au genièvre. Tous ces faits prouvent l'amélioration des mœurs. Tant
valent les mœurs, tant vaut la législation. Sans les mœurs, la législation est impuissante. »
M. l'abbé Lemmens, président du Bien-Etre social, disait dans l'assemblée générale tenue à Liège le 27 février 1899 :
« On nous dit : « Vous ne ferez rien ! Qui a bu, boira ! »
« Erreur, Messieurs ! Si je voulais, je n'aurais qu'à dire un mot et cinquante hommes, anciens buveurs maintenant convertis, se lèveraient dans cette enceinte, et protesteraient en vous montrant avec fierté et bonheur la croix rédemptrice qui brille sur leur poitrine et atteste que le buveur qui veut vraiment se convertir peut devenir même un exemple de tempérance.
« Et puis, Messieurs, nous nous sommes imposé une autre mission : et ici on ne m'objectera plus le vieux dicton : Qui a bu boira.
« Il y a la jeunesse, dont on vous parlait tout à l'heure en termes si touchants ; il y a la jeunesse qui n'a pas encore bu ; c'est elle que nous voulons préserver en l'embrigadant dans nos sociétés scolaires de tempérance. »
Même parmi les enfants, les résultats des sociétés scolaires de tempérance sont très consolaDts. Elles comptent en Belgique 100,000 affiliés. La plupart restent fidèles à leur engagement, quand ils sont adultes. La diminution de la consommation alcoolique a été constatée partout où les sociétés fonctionnent bien (20 pour 100 dans le Limbourg ( 1 ).
(1) Rapport de M. Robyns : Journal l'Alcool, numéro des écoles, p. 170, novembre 1897.
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Dans une brochure intitulée : Qu'est-ce que la Croi.r-Uleue ? M. Rochat, président de cette société, s'exprimait ainsi, sous ce titre : Conclusion à nos lecteurs :
a Nous avons dit au début que, sur 17,123 personnes faisant partie de la Croix-Bleue en septembre 1896, il y avait 6,188 anciens buveurs. Sur ce nombre, 3,705 étaient déjà abstinents depuis plus d'un an, 1,191 depuis plus de cinq ans et 392 depuis plus de dix ans.
« Nos lecteurs se rendent-ils compte de ce que ces chiures représentent, d'une part, de souffrances apaisées, de larmes séchées, de ruines matérielles et morales épargnées, de crimes même évités ; et, d'autre part, de familles réconciliées et rendues heureuses, de vies autrefois perdues et maintenant sauvées ?
a S'ils le font, ils ne pourront s'empêcher de se réjouir sincèrement de ce que ces milliers d'anciens buveurs, qui étaient autrefois des êtres nuisibles à eux-mêmes et aux autres, vrais ferments de dissolution de la prospérité matérielle et morale de leur pays, aient été transformés, par la grâce de Dieu et l'activité de la Croix-Bleue, en hommes sobres et laborieux, en bons pères de famille, en citoyens utiles, et dans bien des cas, en chrétiens vivants, et de ce qu'ils soient devenus aujourd'hui, pour leur patrie, un véritable levain de rénovation économique, morale et religieuse.
(( Nos lecteurs répondront alors eux-mêmes, nous en sommes certain, à la question inscrite en tête de ces pages : La Croix-Bleue est une œuvre
de relèvement individuel et de régénération sociale digne de la sympathie et des encouragements de tous les hommes d'intelligence et de cœur qui comprennent la gravité des maux causés par l'alcoolisme et qui s'attristent du nombre toujours croissant de ses victimes. »
. Dans cette brochure, M. Rochat rappelle les récompenses, diplômes, médailles d'or, obtenus par cette société à l'Exposition nationale suisse, à Genève, en 1896, à l'Exposition internationale de Bruxelles, en 1897, et il poursuit ainsi :
u A l'Exposition nationale suisse, à Genève, en 1896, deux diplômes de médaille d'or, les plus hautes récompenses, ont été accordés, l'un à la Fédération internationale des sociétés de tempérance de la Croix-Bleue et l'autre à la société suisse. Ces témoignages ont d'autant plus de prix que les membres du jury, au nombre desquels était le directeur du bureau fédéral de statistique dont le siège est à Berne, étaient placés dans les meilleures conditions pour apprécier la valeur des statistiques de la Croix-Bleue et des résultats obtenus par elle, puisque c'est en Suisse qu'elle a été fondée, c'est là qu'elle compte le plus de membres, et c'est là aussi qu'a toujours été le siège de son comité central (Genève et Berne).
« Plus récemment encore : A l'Exposition internationale de Bruxelles, en 1897, deux diplômes de médailles d'or ont été décernés l'un à la fédération internationale, et l'autre à la Société belge de la Croix-Bleue qui avaient exposé avec les autres associations antialcooliques dans le groupe de l'hygiène.
l'alcoolisme 133
a D'autre part, des membres des gouvernements cantonaux de Neufchàtel et de Vaud ont rendu le témoignage que la Croix-Bleue a contribué par son activité à la diminution du nombre des détenus des prisons, et principalement des colonies pénitentiaires agricoles de ces cantons, où plus d'un ancien buveur, aujourd'hui abstinent, serait probablement venu échouer s'il n'eût changé de vie.
« A Neufchàtel, en 1891, lors d'une assemblée de la société neuchàteloise de la Croix-Bleue, M. le conseiller d'Etat Petitpierre-Steiger constata que, de 1878 à 1890, le nombre des détenus du pénitencier de Neufchàtel avait diminué de 27 pour 100, et celui des détenus de la maison de correction du Devens (sorte de colonie pénitenciaire agricole pour les vagabonds et autres condamnés pour moins de deux ans) de 67 pour 100. En parlant des causes de cette diminution, M. Petitpierre Steiger nous écrivait : « Nous sommes persuadés que votre société y est aussi pour beaucoup ».
« A Lausanne, le 3 juin 1895, la Société vaudoise de la Croix-Bleue avait sa réunion annuelle de délégués dans la salle du Grand Conseil (corps législatif vaudois), mise à sa disposition par les autorités. M. le conseiller d'Etat Yirieux, président du département de justice et police (ce qui correspond au ministère de la justice des grands pays), se levant, après la lecture du rapport sur la marche de l'œuvre dans le canton, pour souhaiter la bienvenue aux délégués, fit entre autres l'importante déclaration suivante, qui a été publié le lendemain par la Gazette de Lausanne :
«... D'autres vous diront la valeur morale et
religieuse de votre œuvre. Il y a le côté matériel dont l'administration ne peut se désintéresser ; Y administration voit les effets de votre activité. M. le directeur du pénitencier vous a dit le rôle de l'alcoolisme dans son établissement. Dans les colonies pénitentiaires, l'alcoolisme a une part plus grande encore, car les causes qui amènent au pénitencier sont multiples, mais l'alcoolisme est le seul pourvoyeur des colonies qui imposent au pays de lourds sacrifices. Or, sachez-le, le nombre des détenus dans les colonies a baissé de moitié depuis que vous travaillez, c'est-à-dire depuis douze à quinze ans. Ces chiffres ont leur éloquence, et j'espère que vos efforts continueront... »
« Ainsi donc, les autorités elles-mêmes le constatent : on peut corriger et régénérer les buveurs et, dans les rangs de la seule Croix-Bleue, on compte par milliers ceux qui ont été ainsi guéris et transformés. Cette association est donc utile et bienfaisante entre toutes, et on peut bien dire d'elle, dans tous les pays où elle travaille, qu'elle a bien mérité de la patrie. »
Dans différents pays où existent des sociétés de la Croix-Bleue (Suisse, France, Allemagne, Belgique, Autriche-Hongrie, Danemark, etc.), on a relevé en 1898 : 4.562 abstinents d'un an ; 1.334 abstinents de cinq ans ; 436 abstinents de dix ans.
Une assemblée générale de l'association aile mande contre l'abus des boissons alcooliques a été tenue, cette année ; elle compte 12.000 membres. L'association des Bons-Templiers en compte 4.000. La Croix-Bleue de Genève a aussi, en Aile-
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magne, plusieurs millions d'adhérents. La première de ces associations se propose de distribuer, en 1900, cinq cent mille exemplaires d'un journal, le Volksfreund, des gravures, des brochures.
En admettant qu'il y ait dans l'énumération de ces résultats si consolants, une part d'illusion, il n'en est pas moins certain que les sociétés de tempérance produisent un très grand bien et sont un moyen puissant de combattre l'alcoolisme.
Ces sociétés doivent enrôler les enfants pour les préserver des atteintes funestes de cet horrible vice et leur faire comprendre qu'il est de leur intérêt suprême de l'éviter.
Mgr Savoy, protonotaire apostolique, de Fribourg en Suisse, et apôtre très zélé contre l'alcoolisme, citait à l'assemblée générale du Bien-Etre social, de Liège, en 1897, ces paroles qui sont comme le testament du cardinal Manning :
u L'espoir de la récolte est dans la semence. Les enfants d'aujourd'hui sont les hommes de demain. L'enfance d'aujourd'hui c'est la semence.
« J'engage donc vivement les parents à élever leurs enfants loin de la tentation et du goût de l'alcool. Prévenir vaut mieux que guérir. »
Et encore :
« Si j'avais su plus tôt ce que je sais maintenant, si j'avais connu plus tôt tous ces tristes ravages que sème l'alcoolisme autour de nous, j'eusse dès ce lemps-là consacré tous mes efforts à combattre ce fléau de toutes mes forces. »
Mgr Savoy s'étend longuement sur les excellents résultats de la propagande antialcoolique parmi
les enfants ; puis, dans une péroraison émue, il sonne le rappel de toutes les bonnes volontés autour du drapeau de la tempérance.
Il fait un appel particulièrement pressant aux classes dirigeantes :
« A elles de donner le bon exemple ; nous ne corrigerons jamais le peuple de ces abus, si nous ne commençons à nous en corriger nous mêmes. Je dirai avec le professeur Forel, de Zurich :
« Chaque fois que vous buvez un petit verre de liqueur, quand même vous ne vous empoisonneriez pas vous-même, vous empoisonnez assurément le peuple par votre mauvais exemple. »
L'éloquent prélat termine ainsi sa brillante conférence :
« Illustres représentants de l'Eglise et de l'Etat, parents, éducateurs de la jeunesse, et vous tous qui aimez l'enfance, prêtez donc l'oreille aux appels de ces milliers d'enfants qui tombent chaque jour, victimes de l'alcoolisme. Ah ! oui, n'est-ce pas, vous vous laisserez toucher par leurs larmes.
« Les uns vous crient : « Nous sommes orphelins ; le cabaret, la boisson a tué notre père, notre mère ».
« D'autres vous crient :
« Nous avons faim, nous avons froid, parce que notre père boit et ne s'occupe pas de nous. »
« Les autres vous disent :
« Voyez notre misère : nous sommes frappés d'idiotisme, nous sommes rachitiques, voués à une vie de malheur. »
l'alcoolisme 137
« D'autres encore clament :
« Ceux qui vont mourir vous saluent vous, les heureux ! Nous, nous ne pouvons vivre, parce que le poison de l'alcoolisme nous a tués ! »
« Pleins d'horreur et d'épouvante, Messieurs, mais aussi saisis de compassion, nous répondrons à ces voix suppliantes. »
Dans la conférence déjà citée, M. l'abbé Lemmens réfutait en ces termes une objection :
«L'enfant, dit-on, est incapable de garder une promesse ; il est immoral de demander à un enfant d'engager sa parole d'honneur pour une promesse qu'il aura bientôt mille fois l'occasion de ne pas tenir.
« Si cette objection était vraie, Messieurs, il faudrait douter de l'éducation même.
a Mais tous les jours, pour d'autres choses, nous demandons des promesses aux enfants, et, grâce à Dieu, ceux-ci les tiennent parfois avec une constance admirable. Un jour, dans un de nos excellents patronages de Liège, un enfant, en jouant, fait une chute et se casse le bras. L'enfant tombe en syncope, on s'empresse autour de lui ; les maîtres accourent, l'un avec du vinaigre pour lui laver le front, l'autre avec de l'eau pour laver la blessure, un troisième arrive avec un flacon de cognac: ça va le ranimer ! On présente le verre au petit blessé ; celui-ci, un enfant de treize ans, fait un effort sur lui-même el, repoussant doucement le verre qu'on lui tend : « Merci, dit-il, j'ai signé la tempérance ! >)
Au congrès antialcoolique de Bruxelles, en 1897,
M. Ch. Wakely, secrétaire d'une des grandes sociétés de tempérance d'Angleterre, disait :
« Sachant qu'il y a en Angleterre six ou sept millions d'abstinents de tout âge, dont la plupart ont été membres de nos sociétés, je crois pouvoir déclarer qu'il est certain qu'un grand nombre d'enfants restent inébranlables-.
« Il est néanmoins impossible de dire exactement combien pour cent de nos jeunes abstinents restent fidèles à leur engagement jusqu'à un âge mûr. Nous ne pouvons ordinairement les suivre longtemps après qu'ils nous ont quittés. Cependant il est certain que le nombre des engagements violés va en décroissant d'année en année.
« Un rapport de la Convention du diocèse de Canterbury, de mai 1893, résultant d'une enquête parmi le clergé d'Angleterre, dit à ce sujet :
« La proportion des enfants qui restent fidèles à leur engagement d'abstinence est, en moyenne, de 50 pour 100 et s'élève, dans quelques villes, à 80 ou 90 pour 100. Même si les enfants ne continuent pas la pratique de l'abstinence, l'effet de la discipline de leur jeune âge est de faire d'eux des citoyens bons et utiles. Le nombre de ceux qui deviennent de mauvais sujets est très petit. »
« Un seul fait pour conclure :
a A Londres, eut lieu, il y a quelques années, dans la grande salle d'Exeter Hall, une réunion de membres au-dessus de quatorze ans, appartenant aux.« Bands of Hope » métropolitains. Parmi les 2.177 assistants, dont l'âge et le terme d'abstinence ont été constatés, il y en avait 708 qui n'ont
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jamais bu de boisson enivrante. L'âge moyen de ceux-ci était de dix-neuf ans 3 mois. Quant aux autres, il y avait 1.469 abstinents dont l'âge moyen était de vingt et un ans deux mois, avec un terme moyen d'abstinence de sept ans deux mois. Le terme moyen d'abstinence du nombre entier était de onze ans un mois.
« A Boston, disait au Congrès de Bruxelles une vaillante apôtre de la tempérance, j'ai rencontré une pauvre femme qui avait été guérie de l'habitude de boire par son petit garçon, qui s'inspirait, pour son œuvre de salut, des leçons de l'école. Maintenant, m'a-t-elle dit, dans la famille, nous avons tous renoncé à la petite goutte ; nous prospérons, et mon fils a la chance de devenir Président des Etats-Unis. Ce sera un président abstinent. »
M. Legrain s'exprimait ainsi dans la réunion de l' Union française antialcoolique ; tenue, le 6 juillet 1898. à la mairie du Ve arrondissement de Paris :
<( Au Havre, ce sont les restaurants, les roulottes de tempérance dont nous devons l'installation et la prospérité au zèle de notre section de dames. A Brest, à Bolbec, à Paris, dans maints endroits, c'est la formation de cercles, l'organisation de cantines, devenus autant de refuges contre les attractions et les tentations du cabaret. A la Rochelle, c'est une maison du Marin. A Concarneau, à Port- Louis, une propagande active parmi les pêcheurs de la côte dont plusieurs centaines ont signé l'engagement d'abstinence. Le bien qui doit en résulter est inexprimable. A Brest, c'est encore une
œuvre féminine, 1' « Œuvre d'assistance et de relèvement des femmes par le travail ». C'est la guerre à l'alcool par un moyen puissant : le réveil des sentiments de dignité et l'amour du travail. A Paris, c'est le patronage moral et familial des buveurs internés, œuvre que nous avions provoquée l'an dernier déjà et qui se développe de plus en plus. Dans cette œuvre délicate nous avons eu recours souvent aux admirables sauveteurs de la Croix-Bleue, auxquels nous envoyons un salut fraternel et reconnaissant. Ailleurs, dans les prisons de Paris, nous avons obtenu l'autorisation d'instruire les malheureux condamnés que l'habitude de l'alcool pousse si souvent au mal.
« En maints endroits, au Havre, à Paris, à Brest, à Toulouse, le mouvement féminin sur lequel nous comptons tant s'est accentué ; nos sections anciennes, déjà prospères, se sunt doublées de nouvelles. Partout, Messieurs, on rivalise de zèle et de dévouement ; les formes de l'initiative laissée libre, ont été infinies ; propagande par les écrits, les traités, la musique, les affiches, les manuels; propagande par la parole: le nombre des conférences données par les membres de notre Ligue devant les publics les plus variés a dépassé 3,000. A Beaucourt, grâce à l'initiative de M. Japy, c'est devant des milliers d'ouvriers d'usine que nos conférenciers se sont fait entendre. Il n'est pas, enfin, jusqu'à l'armée, que je salue en terminant cette énumération très sommaire, qui n'ait tenu à faire chorus avec nous.
Nous y comptons de nombreux adhérents qui prêchent par la parole et par l'exemple. Laissez-
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moi, en votre nom, lancer par delà les mers, un salut cordial et respectueux à notre tout récent collègue le général Galliéni, dont la campagne la moins glorieuse ne sera pas celle qu'il a toujours menée vigoureusement contre l'alcool. Laissez-moi saluer aussi l'amiral Réveillère, une des lumières de notre section de Brest, et avec lui tous les officiers qui ne répugnent pas à doubler leur mandat patriotique d'un apostolat moral (i) ».
(1) Voici un résumé de résultats obtenus par l'Union française antialcoolique, association contre l'usage des boissons alcooliques et qui a pour président, pour zélé et éloquent apôtre, M. le docteur Legrain.
L'Union française antialcoolique est un agrégat de sociétés locale> autonomes, libres de leurs moyens d'action, indépendantes les unes des autres, mais travaillant toutes autour de ce principe commun : abstention des spiritueux.
Nombre des sociétés locales au 1er décembre 18U0 : 6o0.
Chiffre des membres : 40.000.
Topographie. — L'œuvre s'étend à 12 départements sur 86. En quatre ans, elle s'est implantée dans presque toute la France. Sa répartition est assez inégale, Les départements à la tète du mouvement sont: Haute-Garonne 66 sociétés), Paris et Seine (59 sociétés), Meuse (34 sociétés . Aisne '19 sociétés), Ardèche (15 sociétés), Seine-Inférirun- (14 sociétés), Haute-Savoie 13 sociétés i, Nord et Haute-Vienne (18 sociétés).
L'Union a rencontré des sympathies dans tous les milieux où elle s'est adressée :
Armée. — Elle a publié un manuel à l'usage des soldats. Elle est autorisée dans les armées de terre et de mer. Nombre de sections comptent des officiers de tous grades et des soldats.
Enseignement. — Elle a contribué à l'élaboration des programmes prescrivant l'enseignement antialcoolique dans les écoles de tous les degrés. Plus de trois cents groupes sont formés dans les maisons d'enseignement (lycées, collèges, écoles primaires) avec l'approbation des autorités. Plus de
Les tempérants doivent donner leur concours à la lutte.
« Tous, disait encore M. l'abbé Lemmens au Congrès de Bruxelles, tous nous avons à l'égard de ces pauvres frères égarés un devoir à remplir.
« C'est le tempérant et l'abstinent qui doivent s'employer à corriger le buveur.
« Messieurs, concevez-vous une société de tem-
cént inspecteurs prêtent un concours actif à l'œuvre. Deux sections existent parmi les étudiants. L'Union a complété les œuvres post-scolaires en se mêlant aux patronages, associations d'anciens élèves, etc. Presque tous les groupes comptent des autorités du monde enseignant.
Milieux religieux. — L'Union est neutre en matière religieuse. Grèce à cette indépendance, respectueuse de toutes les convictions, elle compte des groupes et des adhésions isolées dans toutes les confessions.
Femmes. — D'importantes sociétés féminines ont été fondées.
Enfants. — Plusieurs groupes extra scolaires ont été créés.
L'émulation, l'appel à l'initiative libre de chacun ont produit une multitude de résultats inespérés.
Publications. — Deux journaux mensuels paraissent : l'Alcool et l'Étoile-Bleue. Manuels antialcooliques, scolaires et autres, tableaux, graphiques, affiches, volumes de nouvelles, tracts, images, almanachs, vues pour projections, sont en grand nombre l'œuvre des membres des sociétés de l'Union française antialcoolique.
Conférences. — La propagande par la parole a pris une extension énorme. Plus de 6,000 conférences ont été données dans tous les milieux, à la ville et à la campagne, en particulier dans les milieux scolaires, dans les hôpitaux et les prisons.
Œuvres diverses. — Restaurants, cercles et roulottes de tempérance ; maisons du marin ; maisons du soldat ; assistance par le travail et assistance morale pour les familles de buveurs, etc.
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pérance qui serait uniquement composée d'anciens buveurs ? Pareille société serait vite déconsidérée ! Ne dites donc jamais. Messieurs : je n'ai pas besoin d'entrer dans une société de tempérance ; je n'abuse pas. Non, vous n'en avez pas besoin, mais vos frères égarés ont besoin de vous y voir, pour que votre exemple les y entraine et les fasse rester fidèles ; et j'irai plus loin, Messieurs, et vous demanderai de bien vouloir examiner sérieusement s'il ne vous serait pas possible de renoncer définitivement aux boissons fortes, non, encore une fois, parce que vous auriez besoin de cette abstinence totale, mais parce que des centaines d'alcoolisés ont besoin de votre exemple pour se laisser arracher à leur funeste passion. Et plus vous êtes haut placés, Messieurs, plus votre influence est étendue, et plus votre exemple sera puissant pour ramener les égarés.
« Cette abstinence sera un acte de renoncement
Telles sont, les principales créations rangées sous l'insigne de l'Étoile bleue, et qui font honneur à l'esprit de charité ^t au dévouement patriotique des diverses sociétés confédérées.
L'œuvre de l'Union française antialcoolique dont on ?ienl de donner un faible aperçu, représente en même temps que l'effort le plus sérieux et le plus fructueux qui ait jamais été fait en France dans la lutte contre l'alcoolisme, un bel exemple de ce que peut une ligue dont les principes sont clairs facilement compréhensibles, et qui base son action sur la collaboration simultanée de chacun. L'indépendance dans l'union, telle est la formule de l'Union française antialcoolique, être impersonnel dont le centre, la tète est partout où se rencontre une individualité décidée à agir et à payer de sa personne.
digne d'un chrétien ; elle sera en même temps un acte de charité sublime dont Dieu vous tiendra compte. »
Le 13 décembre 1899, dans la réunion du Conseil diocésain des Œuvres d'hommes de mon diocèse tenue sous ma présidence, il a été décidé qu'une Société lorraine de tempérance était fondée à Nancy. Nous donnons à la fin de cette étude et en Appendice les statuts de cette société.
Une société cadette de la Société contre l'abus des boissons alcooliques de M. le Docteur Legrain, a été fondée, il y a quelques années, à Nancy ; elle a réalisé quelques progrès et fait apposer sur les murs de Nancy quelques affiches très bien rédigées (1).
Les sociétés de tempérance ont créé des insignes. L'insigne du Bien-Ètre social de Liège est une étoile rouge et blanche sur fond d'or, et autour un cercle couleur grenat sur lequel on lit : « Bien-Être social de Liège ». « Notre insigne, m'écrit l'abbé Lemmens, est réservé aux seuls membres de la première catégorie, qui s'abstiennent entièrement de liqueurs fortes et n'usent qu'avec modération de la bière et du vin. Les membres de la deuxième catégorie ne promettent que la modération dans
(1) J'apprends au dernier moment qu'une Société de tempérance, dite la Croix-Blanche, a été fondée à Amiens. Elle a été adoptée par le Congrès des catholiques du Nord qui a constitué un Comité général à la tète duquel a été placé M. le docteur Faidherbe, de Roubaix, dont le zèle dans la lutte antialcoolique est si apprécié. Je souhaite à cette Société tous les succès.
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l'usage des boissons. Ces membres en sont généralement très fiers et le portent volontiers. Nous insistons pour qu'ils le portent toujours et la plupart se conforment à ce désir. Le port d'un insigne est d'abord une excellente propagande, une occasion de parler des sociétés de tempérance. C'est aussi un moyen de contrôle. Car celui qui est porteur de l'insigne n'osera pas violer publiquement ses engagements. Il est aussi une victoire sur le respect humain. Aussi avons-nous voulu que l'insigne fût beau, ce qui est malheureusement synonyme de cher. Il coûte 1 franc. Cette petite somme peut toujours être exigée quand l'insigne est rendu, comme en cas de mort, etc. »
L'insigne de la Croix-Bleue de Genève, société protestante de tempérance, est une croix bleue sur fond blanc. Il se porte généralement sous forme d'épingle placée à la cravate ou au revers de l'habit. Il se porte aussi en broche. Le même insigne un peu plus considérable, de forme ronde, a toujours la croix bleue sur fond blanc, autour duquel est un petit cercle d'or, puis un cercle plus considérable de couleur bleue. Il se porte en épingle de cravate, en breloque à la chaîne de montre, etc. Les adhérents français de la Croix-Bleue ont choisi un écu divisé en deux, portant à la partie supérieure les couleurs françaises, et au-dessous la croix bleue sur fond d'argent. Il est agréable pour les réunions internationales. Mais on le trouve généralement trop grand et trop voyant. La Société de la Ligue catholique suisse d'abstinence, dont le président est Mgr Egger, évêque de Saint Gall, a
pour insigne une croix d'or, sur fond bleu cerclé d'or. La Société contre l'usage des boissons spiritueuses, présidée par M. le docteur Legrain, a pour insigne une étoile bleue sur fond blanc. La Société Lorraine de tempérance a pour insigne une croix de Lorraine d'or sur fond bleu.
« Le port de l'insigne par des hommes cultivés et occupant une haute situation sociale, écrit M. le président de la Croix-Bleue, frappe souvent ceux avec lesquels ils sont en relation, et fait rejaillir sur notre Société l'estime qu'ils doivent à leur valeur morale et à leur position sociale.
« Malheureusement aussi des hommes sans valeur, ouvriers, mendiants, quémandeurs, essayent d'exciter l'intérêt en portant les insignes des sociétés de tempérance. Nous n'accordons régulièrement, dit M. le président de la Croix-Bleue, le droit de porter notre insigne qu'aux membres actifs, laissant aux autres le simple ruban bleu.
« En résumé, et après avoir plusieurs fois mis la question de l'insigne à l'ordre du jour de nos assemblées, nous avons toujours conclu que les avantages du port de l'insigne surpassent de beaucoup ses inconvénients (1). »
Sans doute, les obstables et les difficultés ne manquent pas dans la fondation et le développement des sociétés de tempérance. Mais une conviction profonde servie par la bonne volonté et l'énergie viennent à bout de tout. Voici quelques-uns
(1) Lettre de M. Rochat, président de la Croix-Bleue.
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des conseils que donne M. le docteur Legrain, sous ce titre : « Comment on fonde une société de tempérance ».
« Donc, trouver un homme (ou une femme) d'action /telle est la première règle à remplir pour fonder une société de tempérance. Etre homme d'action dans la circonstance, c'est : 1° Avoir conscience que l'alcoolisme est un péril urgent ; 2° comprendre qu'une telle conviction dicte d'impérieux devoirs envers soi-même et envers tous ; 3° savoir dire bien haut ce que l'on sait ; 2° ne pas oublier que l'exemple est l'argument convaincant par excellence ; o° savoir conformer ses actes et ses paroles en s'abstenant de ce qui est un poison et avoir le courage de braver les quolibets.
(( Je me résume : pour fonder une société, trouvons d'abord un homme convaincu, décidé à payer de sa personne et à renoncer bravement aux séductions de l'alcool. Réunissons autour de lui quelques personnes gagnées par contagion et, sans plus attendre, formons la société avec ses statuts basés au moins sur l'abstinence des spiritueux et son comité d'action. C'est une erreur très grosse et très commune d'attendre qu'on soit nombreux pour organiser un groupement. Un petit nombre de soldats suffit pour soutenir le drapeau et le promener dans les rues. Quand un noyau existe, si petit qu'il soit, il devient un centre d'attraction. Ayons ensuite des réunions intimes fréquentes, auxquelles on invite ses amis et connaissances, c'est le vrai moyen de se recruter. On y fait des causeries, des conversations sans prétention, — Ne pas oublier
les femmes et les enfants. Puis, quand le groupe est assez puissant, s'il espère pouvoir rendre quelques services publics, alors il peut s'affirmer en organisant une ou plusieurs séances publiques où sont invitées les personnes que l'on juge susceptibles par leur rang ou la nature de leurs occupations de comprendre les devoirs de la situation ou d'exercer une influence morale autour d'eux. Ces conférences, d'ordre purement pratique, ne se contenteront pas (erreur encore très commune) d'étaler le fléau dans toute son horreur, mais provoqueront chacune des individualités présentes à devenir à son tour le centre d'un nouveau groupement. »
Le devoir du clergé catholique de lutter contre l'alcoolisme ressort manifestement de sa mission essentielle. DaDs le discours que j'ai prononcé au Congrès international antialcolique tenu à Paris, le o avril 1899, j'ai dit ce que le clergé catholique avait fait dans différents pays pour combattre ce fléau. J'ai démontré l'obligation très grave et très pressante qui pèse sur lui, de prendre partout et sous toutes les formes une part plus grande, plus active et plus énergique dans cette lutte.
Le clergé français est au premier rang par son activité, son zèle et son dévouement, mais jusqu'à ce jour, il n'a pas consacré dans une assez Jarge mesure ses incomparables ressources à combattre l'alcoolisme. Sans doute, il n'est pas dans notre pays un seul .pasteur des aàmes, chargé d'une paroisse envahie peur ce fléau, qui ne se soit efforcé
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de l'arrêter, et qui n'ait très souvent démontré ses déplorables résultats. Mais à des ma'ux qui grandissent il faut opposer une résistance nouvelle et plus efficace.
Le clergé doit seconder les Sociétés de tempérance, multiplier leurs adhérents, user de toute son influence sur les patrons, les employés et les ouvriers, s'élever avec force contre l'alcoolisme pendant les retraites et les missions, dans l'enseignement du catéchisme, dans les patronages, dans les réunions d'hommes et de jeunes gens, de mères de famille. Il faut qu'il étudie avec la plus grande attention cette très grave question, comme toutes celles qui intéressent la classe ouvrière.
Ma pensée est de demander aux enfants qui se préparent à la première communion rengagement d'honneur que proposent les Sociétés de tempérance. Dans les grandes et profondes émotions de cette fête sans égale, cet engagement aura une puissance toute spéciale, et il sera rappelé aux jeunes gens à l'époque de la confirmation et dans toutes les circonstances favorables.
Le prêtre catholique, en effet, doit combattre l'alcoolisme, parce qu'il a la puissance incomparable de la religion, de la charité, du dévouement au peuple, parce qu'il doit travailler à la solution de la question ouvrière et sociale, protéger la famille, la grandeur et l'avenir de la patrie contre ce lamentable fléau.
Une fois encore, méconnaître ce devoir serait, de la part du clergé, trahir sa mission, laisser grandir et se développer une puissance redoutable qui
détruira de plus en plus le bien que le clergé doit accomplir au point de vue religieux, social et patriotique (1).
Certes, ces considérations suffisent abondamment au clergé français. J'ajouterai cependant que ce clergé et les catholiques eux-mêmes ne peuvent se laisser dépasser dans cette grande lutte, pas plus que dans toute autre œuvre vraiment utile, par le clergé et les membres de autres sociétés chrétiennes, et par les hommes qui affirment n'avoir aucune croyance religieuse.
Il est certain qu'un grand nombre de pasteurs protestants, en France et en d'autres pays, travaillent avec ardeur à combattre l'alcoolisme par leur exemple, par la fondation et le développement de sociétés de tempérance, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir.
Nous voyons des instituteurs vivement engagés dans cette lutte quoiqu'ils aient moins de ressources et d'autorité que le prêtre, et qu'ils s'exposent à compromettre ainsi parfois leurs intérêts matériels devant l'opposition de personnages influents ou de conseillers municipaux. Nous voyons des hommes qui ont pour mobiles le témoignage de la raison, de l'expérience, le désir d'être utiles au peuple et à leur pays, faire des efforts vraiment admirables pour résister à ce courant funeste.
(1) Le clergé catholique et la lutte contre l'alcoolisme. Discours prononcé par Mgr Turinaz, le .*j avril 1891), au 7e Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques. Nancy, Drioton, 12, faubourg Stanislas. Paris, Roger et Cbernoviz, 7, rue des Grands-Augustins, 23 cent.