‹ Trois fléaux de la classe ouvrièreChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Les avantages d'une instruction sérieuse i pour les femmes —Joseph de Maistre et Mgr Dupanîoup ne sont pas d'accord à ce sujet. — L'opinion de Fénelon. Il D'est pa< opposé a Jo-eph de Maistre. — L'expérience faite par Mgr Dupanîoup. — L'instruction des femmes doit être proportionnée à leurs facultés, a leur mission, a leur situation et à leur avenir. Elle doit être unie dans toutes les cl M socialisa l'instruction pratique qui forme des m des maltresses de maison et des mères de famille. — Témoignages de haute valeur : la démonstration de l'expérience. — Déplorable tenue des ménages ouvriers, à la ville, dans le> cités ouvrières, à la campagne. Conséquences funestes. — nuelques mots sur le Féminisme. II. Nécessité des écoles ou des classes ménagères : les »coles ménagères en Belgique, en Amérique, en Russie. — L'école ménagère et agricole deVirton Belgique] : l'école mén . dans un pensionnat a Evian-les-Bains Haute-Savoie . Règlement des écoles ménagères dirigés par les Seurs de Notre-Dame, de Namur. — Les écoles ménagères dans les villes ou parmi les populations des usines et dans la campagne : leur règlement et leur direction. — La bonne soupe et l'art de préparer un repas convenable pour une famille d'ouvriers, a 0 fr. 2o par tète. — Appel aux contre1 gâtions religieuses, aux maîtresses laïques des écoles libres et municipales, a toutes les influences et à tous les dévoue-

il) Je me sers de ce mot sérieuse, parce que je n'en trouve pas de plus exact.

ments. — Quelques autres moyens : les associations de femmes et de jeunes filles ; l'influence des patrons et de leur famille et du clergé ; le travail à domicile pour les femmes. — Le portrait de la femme parfaite dans les Saintes Ecritures.

Conclusion générale.

Mon intention n'est pas de traiter ici ex professa et avec l'étendue que réclamerait uu pareil sujet, la question très grave et très actuelle de l'instruc tion des femmes. Mais pour écarter de prime abord des objections qui s'obstinent à renaître toujours, je tiens à exposer très rapidement, mais très nettement, les raisons qui exigent pour les jeunes filles une instruction sérieuse.

Une pareille instruction développe dans les jeunes filles les facultés que Dieu leur a données. Sans elle, ces facultés resteraient stériles comme les talents enfouis dont parle l'Evangile.

Cette instruction élève, avec l'intelligence, les sentiments, le cœur et par conséquent toute la vie de la femme. Il y a dans le cœur de la femme des trésors précieux, supérieurs, incomparables, de sentiments nobles, grands et généreux. Ces trésors, il faut les développer et les faire fructifier. Bien certainement, en dehors d'une instruction sérieuse, dans les conditions les plus humbles, sous l'influence des doctrines et d'une éducation chrétiennes, ces sentiments existent souvent et conduisent à des actes parfois admirables et héroïques. Et cependant, toutes choses égales d'ailleurs, ces

sentiments s'élèvent, se fortifient et se perfectionnent, dans la lumière d'une instruction bien dirigée. par la connaissance des hommes et des choses, dans la fréquentation des grandes intelligences, dans l'étude des chefs-d'œuvre de la pensée et de l'art, de la poésie et de l'éloquence.

Ces études, ces relations, l'amour de ce qui est grand et beau préservent la femme des futilités misérables, des vanités mondaines, des visites multipliées et inutiles. Elles sont un préservatif contre la lecture de romans sans valeur ou immoraux. Cette lecture est toujours, à tout âge et dans toutes les conditions, un véritable péril. Quand elle ne soulève pas des doutes sur les convictions religieuses, elle abaisse presque toujours les âmes dans les régions du vil et de l'abject, et le talent de l'écrivain ne fait qu'ajouter à ce péril.

Le développement de l'intelligence, l'habitude des lectures sérieuses, la vie de l'âme dans des régions supérieures permettent à la femme de faire de la religion une étude plus approfondie, d'éclairer et de fortifier sa foi, d'en rendre compte, de la défendre et de maintenir sa piété pure de tout alliage.

Les femmes, ainsi instruites et élevées, acquièrent sur leurs maris et leurs enfants et sur tous ceux qui les entourent une puissante et salutaire influence. Elles font monter les conversations au-dessus des bagatelles, au-dessus des atteintes si fréquentes et parfois si graves portées à la charité. Elles attirent et retiennent autour d'elles dans les salons, les hommes qui fuient si volontiers la

compagnie des femmes. Elles rétablissent dans ces salons les traditions précieuses de la politesse française et des conversations à la fois sérieuses et brillantes.

L'influence d'une mère ainsi instruite et élevée sur ses enfants s'exerce à tous égards. Elle peut pendant quelques années surveiller et même diri ger leurs études. Plus tard, elle s'intéressera à tous leurs travaux et à toutes leurs entreprises. Elle restera toujours par son instruction et son dévouement, par son intelligence et par son cœur, le centre aimé de la famille, l'inspiration et le foyer de tout ce qui s'y fait d'utile, de bon et de grand.

Mais sur les limites qui. doivent être fixées à cette instruction sérieuse de la femme, l'accord est loin d'être complet.

Dans ses Lettres sur l'éducation des filles et sur les études qui contiennent aux femmes dans le monde, Mgr Dupanloup attaque vivement son compatriote Joseph de Maistre. D'après lui, le grand philosophe savoisien aurait affirmé « que les femmes sont, en un mot, radicalement incapables, en fait d'instruction, de rien qui soit grand et sérieux (1) ». Il écrit encore: « M. de Maistre termine sa démonstration en disant : Les femmes n'ont jamais fait de chefsd'œuvre ». a Qu'est-ce à dire, poursuit l'évêque d'Orléans ? Prétend-il conclure de là que leur travail intellectuel a été et sera toujours stérile et

(1) Page 40.

qu'il faut n'en tenir aucun compte ? » (1) « M. de Maistre, dit-il ailleurs, a voulu faire une femme humble et fidèle dans l'austérité de son devoir, sans lui rien laisser pour la relever et la soutenir, sinon savoir que Pékin n'est pas en Europe, et le reste ». Il s'indigne de comparaisons qui clochent un peu, comme toutes les comparaisons et des plaisanteries du brillant écrivain écrivant sur ce sujet à sa fille Constance.

Mgr Dupanloup se laisse entraîner par son ardeur. Dans ses lettres à ses filles Adèle et Constance, lettres étincelantes de verve et d'esprit et où le bon sens parle souvent le langage le plus élevé et le plus éloquent, de Maistre ne dit pas. exactement ce qu'on lui fait dire.

« Tu me demandes, ma chère enfant, écrit-il à sa fille Constance, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d'où vient qu'elles sont condamnées à la médiocrité? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent. »

Admirons encore ces belles et éloquentes paroles : « C'est sans doute à notre sexe qu'il appartient de former des géomètres, des tacticiens, des chimistes, etc., etc., mais ce qu'on appelle

(1) Page 91.

l'homme, c'est-à-dire l'homme moral, est peut-être formé à dix ans, et s'il ne l'a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation; si la mère surtout s'est fait un devoir d'imprimer profondément sur le front de son fils le caractère divin, on peut être à peu près sûr que la main du vice ne l'effacera jamais. Le jeune homme pourra s'écarter sans doute, mais il décrira, si vous voulez me permettre cette expression, une courbe rentrante qui le ramènera au point d'où il est parti (1) ».

Il écrit encore à sa fille :

« Voltaire, à ce que tu me dis (car pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), a dit que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc. ; c'est un compliment fait à quelque femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie.

« La vérité est précisément le contraire.

« Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre.

« Elles n'ont fait ni Ylliade, ni l'Enéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, mAthalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Bekédère, ni le Livre des principes, ni le Discours sur l'histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les

(1) Soirée* de Saint-Pétersbourg, 3e entretien.

télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni les pompes à feu, ni le métier à bas, etc. ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : Un honnête homme et une honnête femme.

« Faire des enfants, ce n'est que de la peine ; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère ? Mais, faire ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans son berceau ; c'est en faire un brave jeune homme, qui croit en Dieu et qui n'a pas peur du canon. Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager, et d'élever ses enfants, c'est-à-dire, de faire des hommes (1). » « Si une demoiselle s'est bien laissée élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas que d'être très utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre.

<( Quant à la science, c'est une chose très dangereuse pour les femmes.

« On ne connaît presque pas de femmes qui

(1) Lettre à Mlle Constance de Maistre, 5 nov. 1808.

1 /s TROIS FLÉAUX

n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science...

« Le plus grand défaut d'une femme est d'être homme (1). »

Non. de Maistre ne condamne pas les femmes à l'ignorance. Après ces paroles qui ont si fort indigné Mgr Dupanloup : « Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, et qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV)), il ajoute: «la belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc.. suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin ». Il faut reconnaître qu'il y a là des ressources précieuses.

Voyons d'ailleurs ce qu'il permet à sa fille.

u En te voyant coudre avec ferveur, lui écrit il, on dira : Croiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock et le Tasse ? Et lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : Croiriez-vous que cette jeune demoiselle coud à merveille ? Partant, ma fille, prie ta mère, qui est si généreuse, de l'acheter une jolie quenouille, un joli fuseau : mouille le bout de ton doigt, et puis, vrrrr ! tu me diras comment les choses tournent.

h Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance; mais dans toutes les choses, il y a un milieu qu'il faut savoir saisir: le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes» Sa fille lui écrit en allemand et il est loin de l'en

(1) Lettre à M"' Constance de Maistre, 5 nov. 1808.

blâmer. Il ne repousse même pas absolument son projet d'apprendre le latin. Il écrit, le 13 janvier 1302, à sa fille Constance, âgée de 9 ans : « Je suis bien aise de savoir que tu aimes beaucoup la lecture, que tu sais ton Télémaque sur le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de la grotte de Caiypso et de la nymphe Eucharis, que j'aime bien, mais cependant pas autant que toi. Je voudrais bien aussi te demander si tu n'as pas eu peur quand tu as vu Mentor jeter le pauvre Télémaque dans l'eau la tète la première pour l'empêcher de perdre son temps. Oh ! jamais ta tante Nancy n'aurait fait un coup de cette sorte (1) ». Ecoutons encore : « Tu fais bien, ma chère enfant, de te jeter dans la bonne philosophie, et surtout de lire saint Augustin, qui fut, sans contredit, l'un des plus beaux génies de l'antiquité. Il a de grands rapports avec Platon, il a autant d'esprit et de connaissances que Cicéron (2) ».

Jamais fils n'eut pour sa mère une plus profonde vénération et une plus grande admiration que Joseph de Maistre. Il l'appelle « ma sublime mère ». .Or cette mère n'est certes pas une ignorante, une simple ménagère se renfermant dans les travaux matériels de sa maison. Elle avait été instruite par son père, le Président Demotz, du sénat de Savoie. Son instruction était étendue. Elle savait de mémoire les œuvres de Racine, et son fils les avait

(1) Lettre du 20 octobre 1808.

(2) Lettre du 13 mars 1810.

apprises d'elle avant de connaître l'alphabet: « Je ne comprenais pas Racine, écrivait-il à sa fille Adèle, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit, et qu'elle m'endormait avec sa belle voix au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles ayant bu de bonne heure cette ambroisie n'ont jamais pu souffrir la piquette ».

De Maistre invoque l'autorité de Molière, et Mgr Dupanloup rappelle ce vers des Femmes savantes :

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout.

Et il ajoute: « Certes que l'on veuille cela seul, et il suffit ». C'est évidemment se rapprocher de Joseph de Maistre. Aussi, après avoir traité une fois encore trop sévèrement Joseph de Maistre, même au point de vue théologique, Mgr Dupanloup met au bas de la page la note suivante :

« Au fond, nous sommes parfaitement convaincu qu'il nous eût été facile de nous entendre avec M. de Maistre, et qu'il n'était pas l'adversaire de l'instruction des femmes autant que les expressions contre lesquelles nous avons dû protester, prises à la lettre, le feraient entendre. Outre que c'est la tendance d'esprit de ce puissant écrivain, accoutumé à donner un grand relief à sa pensée, d'user d'un style original jusqu'à la bizarrerie quelquefois, et en apparence paradoxal, on sait assez qu'on ne tombe que du côté où l'on penche. Or, le péril de l'éducation de Mlle de Maistre n'était pas qu'on ne lui enseignât point assez de

choses, mais qu'on lui en enseignât trop. M. de Maistre n'est donc préoccupé que de la prémunir contre le danger qu'elle courait, et nullement contre celui qu'elle ne courait pas. Nous sommes convaincu qu'il eût parfaitement accepté, pour ce que ses paroles ont d'excessif, les correctifs que nous y avons mis nous même (1). »

Cette déclaration a quelque chose de vrai. Mais au foad, le dissentiment est réel et sérieux. L'évêque d'Orléans accorde que les femmes doivent être formées aux travaux manuels et à la direction de leur maison (2). Mais il est moins énergique sur ce terrain que Joseph de Maistre, et il exige beaucoup plus, au point de vue de l'instruction que j'appellerai spéculative. On dirait que Joseph de Maistre, de son regard d'aigle, a entrevu, dans les ardeurs de sa jeune fille, les tendances exagérées

(i) Monseigneur Dupanloup dit au-M :

« Quoi qu'il en soit, et tout en regrettant que ses défauts se retrouvent trop jusque dans ses livres les plus sérieux, je reconnais que M. de M;ii-tre était un très vif, et même parfois un grand esprit, lumineux, prime-sautier, original, et, malgré ses injures au Pape Pie VII, profondément dévoué à l'Eglise et au Saint-Siège : en un mot, un grand serviteur de l'Eglise, quoique d'une théologie médiocre. »

Je crois que Joseph de Maistre est, dans les questions théologiques qu'il a traitées, un grand théologien. Voir mon Eloge de Joseph de Maistre prononcé à Chambéry, le 20 du mois d'août 1893, à l'occasion de l'inauguration des statues de Joseph et de Xavier de Maistre. Je démontre que Joseph de Maistre est un grand philosophe, un grand théologien, un voyant et un écrivain de génie.

('2) Voir 2e partie. Lettre 10e.

de notre époque et comme une apparition du féminisme.

L'Evêque d'Orléans repousse l'expression de Femmes savantes, mais il insiste avec son ardeur habituelle, pour que les femmes soient studieuses. Il ne voit pas quelles études leur seraient interdites. Il les encourage à écrire, à peindre ; il n'admet pas qu'elles n'aient pas produit et qu'elles ne puissent produire encore des chefs-d'œuvre. Il cite, avec un enthousiasme qui, à mon avis, déborde parfois un peu trop, les œuvres de sainte Thérèse et d'autres Saintes du Moyen Age.

Il invoque avec une grande admiration le Traité de l'Education des Filles de Fénelon et l'oppose triomphalement à Joseph de Maistre. En réalité, il n'y a pas d'opposition ; le philosophe savoisien invoque lui-même l'autorité de Fénelon et il accorde à l'instruction de ses filles plus que n'accorde Fénelon sur ce sujet. L'archevêque de Cambrai donne certainement de très sages conseils, et si l'on observe qu'il a écrit, à ce sujet, un traité et que de Maistre écrit, au courant de la plume, des lettres familières à ses enfants, le second paraît supérieur non seulement par la verve' et l'éclat du style, mais parfois par l'élévation des pensées et par cette puissance du bon sens qui est une part de son génie (1).

Les conseils de Fénelon et bien d'autres docu-

(1) Mgr Dupanloup a combattu avec beaucoup d'énergie et d'éloquence le projet de M. Duruy qui voulait que les jeunes

ments de cette époque démontrent que. dans le grand siècle de Louis XIV, l'instruction des femmes, même de la plus haute classe, laissait beaucoup à désirer.

(( Apprenez à une fille, dit-il, à lire et à écrire correctement. Il est honteux, mais ordinaire de voir des femmes qui ont de l'esprit et de la politesse, ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent : ou elles hésitent, ou elles chantent en lisant, au lieu qu'il faut prononcer d'un ton simple et naturel, mais ferme et uni. Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour la manière déformer ou de lier les lettres en écrivant : au moins accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leur caractère net et lisible. Il faudrait aussi qu'une fille sut la grammaire : pour sa langue naturelle, il n'est pas question de la lui apprendre par règles, comme les écoliers apprennent le latin en classe ; accoutumez-les seulement sans affectation à ne prendre point un temf s pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer nettement leurs pensées avec ordre, et d'une manière courte et précise : vous les mettrez en état d'apprendre un jour à leurs enfants à bien parler sans aucune étude. On sait que, dans l'ancienne Rome, la mère des Gracques contribua beaucoup, par une bonne éducation, à for-

filles reçoivent le même enseignement ft aient les mêmes maîtres que leurs frères. [La femme chrétienne et française, par Mgr. Dupanloup.)

mer l'éloquence de ses enfants qui devinrent de si grands hommes.

« Elles devraient aussi savoir les quatre règles de l'arithmétique; vous vous en servirez utilement pour leur faire souvent des comptes. C'est une occupation fort épineuse pour beaucoup de gens ; mais l'habitude prise dès l'enfance, jointe à la faci lité de faire promptement, par le secours des règles, toutes sortes de comptes les plus embrouillés, diminuera fort ce dégoût. On sait assez que l'exactitude de compter souvent, fait le bon ordre dans les maisons. »

L'archevêque de Cambrai ajoute : « Il serait bon aussi qu'elles sussent quelque chose des principales règles de la justice, par exemple : la différence qu'il y a entre un testament et une donation, ce que c'est qu'un contrat, une substitution, un partage de cohéritiers, etc. » Il n'admet pas qu'on leur enseigne l'italien et l'espagnol. Il admet, mais avec de sérieuses restrictions, l'étude de la musique, de la poésie et de la peinture.

Si je ne me trompe, l'ardeur et l'influence de Mgr Dupanloup ont fait une expérience qui est décisive. Il a eu, pendant près de cinquante ans, sous sa direction des groupes de jeunes filles et de femmes de la haute société, placées dans les conditions les plus favorables au développement le plus completde leur intelligence et à laproductiond'œuvres de grande valeur. Elles ont eu à leur disposition les ressources les plus précieuses, un milieu exceptionnellement intelligent, la fortune et les loisirs qu'elle procure pour l'étude, les livres, les

voyages, les relations avec des esprits très cultivés, et au-dessus de tout, l'impulsion donnée par la main paternelle mais énergique du grand et ardent évêque. Or, parmi ces femmes d'un choix si privilégié, combien ont produit des chefs-d'œuvre, ou des ouvrages très remarquables ? Aucune. Combien ont produit dans le genre de récits et de vies de Saints ou de personnages vénérables, desouvrages de valeur et qui se lisent agréablement ? Peut-être cinq ou six.

Devons-nous blâmer celles qui. ayant reçu de Dieu le talent d'écrire et jouissant des loisirs que donne la fortune, ont ainsi employé ce talent et ces loisir- ? Certainement non. Mais, il faut reconnaître que, même dans ces condition- absolument exceptionnelles, les résultats sont loin de répondre aux espérances et de justifier complètement les doctrines.

Une femme d'une instruction très étendue et très sérieuse, qui a conservé dans un âge très avancé toute la lucidité d'un esprit supérieur et d'un jugement pratique très remarquable et qui porte l'attention la plus éclairée sur toutes les questions qui agitent notre époque, m'écrivait :

a C'est une grave erreur d'imposer à la femme un fardeau trop lourd, un double fardeau, avec une instruction sinon scientifique, du moins intellectuelle qui devrait être à peu près celle de l'homme, les soucis du ménage, et les labeurs de la maternité et de la première éducation des enfants

qui remplissent les quinze ou vingt plus belles années de sa vie.

«Oui, si on va jusqu'aux causes premières, on constate que le féminisme a son germe dans l'exagération de l'invidualité féminine.

« Et c'est pour cela qu'il fleurira surtout dans les pays anglo-saxons, qui se vantent d'avoir remplacé par l'individualisme les sociétés communautaires (comme ils disent)*, où s'attardent encore les races latines.

« Mais ce qui est certain, c'est que la jeune fille (lorsqu'elle est bien douée) s'y individualise dans des études supérieures et que, rentrant dans le monde, (je la suppose toujours par l'intelligence au-dessus du niveau commun), elle doit être tentée de s'y faire une vie à part.

« Au reste, telle a toujours été mon objection contre une éducation transcendante pour les femmes : ou elles en sont fatiguées, incapables, ' et alors à quoi bon ? ou bien, elles la goûtent, elles en jouissent et désirent la prolonger.

« De là vient, ce qui ne se voyait pas de mon temps, et ce qui étonne les personnes de mon âge, c'est que les jeunes filles sont dans leur chambre, laissant leur mère seule au salon et dans la direc tion de la maison et du ménage.

« Il faut relever les femmes, mais non pas les exalter, il faut leur donner une haute idée de leurs devoirs, mais non pas d'elles-mêmes.

(( Le malheur de beaucoup de femmes est de ne s'intéresser qu'à peu de choses et de regarder celles qui leur sont proposées, tantôt comme au-dessous,

la mauvaise tenue des ménages ouvriers 187

tantôt comme au-dessus d'elles, de telle sorte que ce qui leur manque, c'est bien moins la capacité que la bonne volonté.

« Comment veut-on qu'une femme ait autre chose que des clartés et des lueurs, puisque chacune des sciences dont elle pourrait être appelée à causer avec son mari nécessiterait des années d'études... et encore ! On l'a dit justement : à présent, il ne s'agit plus de savoir, mais d'apprendre, tellement s'élargit chaque jour (chaque jour à la lettre) le champ de la science et de ses applications.

« Contentons-nous d'ouvrir l'esprit des femmes ie plus possible et de leur enseigner à le tenir ouvert.

u II y a bien des sortes de féminisme ; mais le féminisme sous toutes ses formes est toujours l'adversaire, l'ennemi du féminin. S'il triomphait sur toute la ligne, on verrait bien encore des femmes dans le monde, mais on n'y verrait plus rien de féminin. »

La conclusion de tout ce que je viens de dire, des démonstrations que j'ai essayé d'établir et de celles que je vais établir encore, est que l'instruction des femmes doit être sérieuse, mais proportionnée à leurs facultés, à leur mission essentielle, à leur situation sociale et à leur avenir. et qu'il faut, dans toutes les classes de la société, unir à l'instruction spéculative, l'instruction pratique qui doit former des ménagères, des maîtresses de maison et des mères de famille. En effet, si l'instruction n'est pas proportionnée aux facultés delà femme et à sa mission essentielle, elle fatigue son intelli-

gence, et la fait sortir des voies que la nature et, par conséquent, la Providence lui ont tracées. Si cette instruction n'est pas proportionnée à la situation sociale de la femme et à son avenir, elle la pousse à un déclassement qui est pour la femme et pour la société un des grands périls de notre temps. Combien de jeunes filles, si leur instruction et leur éducation avaient été restreintes à leur condition sociale, au milieu dans lequel Dieu les avait placées, dans des familles d'ouvriers, de petits cultivateurs, de petits commerçants, seraient restées fidèles à tous leurs devoirs et auraient accompli, comme leurs mères et leurs grand'mères, une humble, grande et sainte mission î Mais l'ambition des parents, l'aveuglement des maîtresses les ont poussées vers des études plus complètes. Elles ont obtenu le brevet d'institutrice, peut-être le brevet supérieur, elles ont pris en dégoûtlaviedes champs, l'humble situation de leur famille, tous les travaux manuels. Elles attendent des places et des fonctions qui ne viennent pas, et en attendant elles sont exposées à toutes les tentations et à tous les périls. En 1896, 115 places étaient vacantes dans les écoles maternelles de Paris ; 6,947 jeunes filles brevetées se sont présentées, 115 ont été placées. Et les autres, que sont-elles devenues ?

Certains aveugles obstinés veulent encore encourager et développer ces tendances dans les classes populaires. « Je dirais, écrivait l'un des maîtres les plus autorisés de l'Université, je dirais à ceux qui ont des filles et qui ne les destinent pas aux professions pour lesquelles le brevet

est obligatoire : Ne préparez pas vos filles au brevet. Elles s'instruiront, non pas pour être brevetées, mais pour s'instruire. Elles apprendront ce que doit savoir une jeune fille française de notre temps (1). » 11 faut unir à cette instruction spéculative, une instruction pratique, qui doit former des ménagères, des maîtresses de maison et des mères de famille. J'invoque ici les témoignages les plus autorisés. Nous avons entendu Josepli de Maistre. D'après les règlements et les exemples de Mme de Maintenon, cette instruction pratique était fort étendue et fort en honneur à Saint-Cyr. On y apprenait à coudre, à broder, à tricoter. On y confectionnait tout le linge de la maison, de l'infirmerie, de la chapelle, les robes et les vêtements des dames et des élèves, « mais point d'ouvrages exquis)), disait-elle ; et elle écrivait à une dame de Saint- Cyr : «J'ai tant filé aujourd'hui pour votre service, que je me suis fait mal à la main et que je ne peux plus écrire ». Elle voulait que les jeunes filles apprissent les soins du ménage et les détails de l'économie domestique. « Rendez les ménagères laborieuses, disait-elle, elles en seront plus propres à tous les partis qu'elles peuvent prendre. » Madame Campan, dont l'autorité est aussi très grande, écrivait : (( La couture du linge, la coupe des robes, tout ce qui en dépend doit être de même enseigné avec beaucoup de soin : plus on se rend la main habile à ces sortes d'ouvrages, plus on ajoute au plaisir

(1) M. Lavisse. Revue de Paris. 1er avril 1895.

que l'on trouve à les faire. Il faut diriger l'emploi de l'aiguille vers les choses les plus simples qui sont les plus utiles ».

Comme Mme de Maintenon, elle mettait les travaux utiles bien au-dessus de ce qu'elle appelle les travaux exquis. « Ces travaux exquis, écrivait-elle, broderies, tapisseries, crochet, filet, fleurs artificielles, etc., ne doivent venir qu'après les ouvrages utiles, comme pour servir de délassement. » Charlemagne faisait apprendre à ses filles les travaux manuels, « afin, disait-il qu'elles évitent l'oisiveté, et qu'elles aient un moyen de subvenir à leurs nécessités, si jamais elles éprouvaient une fortune adverse, puisque rien ne peut garantir contre les coups du sort ».

Combien de mères de familles moins illustres que le grand empereur croiraient déshonorer leurs filles si elles les élevaient comme les filles de Charlemagne !

« On doit, écrivait Fénelon, considérer, pour l'éducation d'une jeune fille, sa condition, les lieux où elle doit passer sa vie, et la profession qu'elle embrassera selon les apparences. Prenez garde qu'elle ne conçoive des espérances au-dessus de son bien et de sa condition. 11 n'y a guère de personnes à qui il n'en coûte cher pour avoir trop espéré ; ce qui aurait rendu heureux n'a plus rien que de dégoûtant, dès qu'on a envisagé un état plus haut. Si une fille doit vivre à la campagne, de bonne heure tournez son esprit aux occupations qu'elle y doit avoir, et ne l'y laissez point goûter les amusements de la ville ; montrez-lui les avantages d'une

LA MAUVAISE TENUE DES MÉNAGES OUVRIERS I9i

vie simple et active ; renfermez-la clans les bornes de sa condition et donnez-lui pour modèles les personnes qui y réussissent le mieux ; formez son esprit pour les choses qu'elle doit faire toute sa vie ; apprenez-lui l'économie d'une maison bourgeoise, les soins qu'il faut avoir pour les revenus de la campagne, ce qui regarde l'éducation des enfants, et enfin le détail des autres occupations d'affaires ou de commerce, dans lequel vous prévoyez qu'elle devra entrer, dès qu'elle sera mariée (1). »

Le simple bon sens et l'expérience nous offrent ici la plus irréfutable démonstration.

Voici une personne possédant une grande fortune, ayant un grand train de maison. Les domestiques plus nombreux que ne l'exige le service, passent une partie de leurs journées dans l'oisiveté ; ils ne sont ni surveillés, ni dirigés. Ils peuvent, soit par un déplorable gaspillage, soit par bien d'autres moyens encore, porter à leurs maîtres de très graves préjudices, car ils disposent à peu près de tout à leur gré. La moralité ne peut être maintenue dans un pareil milieu. Les dépenses se multiplient sans raisons. Les fournisseurs, les couturières, les taiileuses, ne sont pas payés régulièrement. Ils réclament rarement et avec timidité ; car ils craignent de perdre la clientèle. Ils doivent payer à échéance fixe des traites considérables, et eux-mêmes ne peuvent

(1) De l'éducation des filles, chap. XII.

obtenir d'être payés. Leur situation devient très diJ ficile, sinon absolument compromise. Je m'arrête ; je pourrais entrer dans d'autres détails. Cette femme donnera pour certaines œuvres des offrandes qu'elle ne peut refuser. Mais si elle faisait au bout de l'année le compte de ses offrandes et de ses aumônes, pour lesquelles elle trouve difficilement un peu d'argent, et qu'elle les mit en présence de ses revenus considérables, elle constaterait qu'elle a manqué aux lois de la charité aussi bien qu'à celles de la justice. Cette femme n'est en réalité ni une maîtresse de maison, ni une femme sérieuse, ni une chrétienne.

Supposez que cette femme ait reçu non seulement une brillante instruction spéculative, mais qu'elle ait été formée dès son jeune âge à l'ordre, à la bonne tenue d'une maison, aux travaux d'une ménagère, et qu'on lui ait appris à aimer ces devoirs, en lui faisant comprendre non seulement leur suprême importance, mais leur évidente nécessité, tout est transformé dans cette vie, dans cette maison, dans cette famille. La moralité et le travail sont imposés aux domestiques. Les dépenses de l'ostentation et du luxe sont écartées. Cette femme comprend que la vraie distinction est inséparable de la simplicité. Toutes les créances et toutes les factures sont payées régulièrement. Cette mère est entourée de la confiance et de l'affection de ses enfants, de la haute estime de tous. Elle pratique la justice, elle possède des ressources précieuses pour la charité, elle exerce sur bien des œuvres chrétiennes une puissante influence.

Voici, dans la classe moyenne, une jeune tille qui entre en ménage. Elle recevra de sa famille 2.000 ou 2,500 fr. de rente. Elle épouse un jeune homme dont le traitement s'élève à peu près au même chiffre. Pour diriger sa maison, surtout si Dieu lui envoie des enfants, il faudra à cette jeune femme beaucoup d'ordre, d'économie et un travail incessant. Elle paiera trois ou quatre cents francs une domestique qui ne sait absolument rien. Il faudra qu'elle dirige tout et qu'elle mette la main à tout dans son ménage, qu'elle couse et recouse le linge de la maison, qu'elle fasse, au moins en partie, les vêtements de ses plus jeunes enfants. A ces conditions, elle sera à ce foyer l'ange de la paix, le centre de toutes les atïections et la source du bonheur de tous. Mais si l'on a exalté les ambitions de cette jeune fille, si elle n'a pas les premières notions de tous ces humbles travaux, ou si elle les méprise, si. après avoir joué du piano, elle fait de la peinture sur porcelaine, si elle suit les cours publics, lit les romans nouveaux et les livres du jour, c'est la division, le désordre et la ruine qui s'installent avec elle dans cette maison.

La mauvaise tenue des ménages, due à l'inaction et à la paresse des femmes et des jeunes filles, est peut-être le plus redoutable fléau de la classe ouvrière.

Ce fléau a toujours existé dans une certaine mesure, mais il prend, depuis quelques années, des proportions lamenlables. Traversez les quartiers de nos villes habités par les ouvriers, ou les villages

qui entourent nos grandes usines, à toutes les heures de la journée, vous verrez des femmes et des jeunes filles groupées devant leur logement et dans l'oisiveté la plus complète. Pénétrez dans les logements des cités ouvrières ou des casernes, et rarement vous y trouverez l'ordre et la propreté. Presque toujours, au contraire, le désordre est lamentable : des objets de tout genre, du linge, des instruments de travail s'étalent partout ou s'entassent pêle-mêle dans tous les'coins du logis. Les vêtements de la mère de famille, ceux de son mari et de ses enfants sont en très mauvais état. La nourriture est mal préparée ou même elle ne l'est pas du tout. Le mari revient accablé par un travail qui a épuisé ses forces, les enfants commencent à grandir, tous ont besoin d'une nourriture saine et fortifiante. Mais, pour la mère de famille, la préparation de cette nourriture est trop longue et trop pénible. Elle a préparé la nourriture qui demandait le moins de temps et de soin, ou elle est allée l'acheter au restaurant voisin, dans de mauvaises conditions à tous égards.

Le mari voudrait emporter, pour le repas de midi qu'il prendra à l'usine, une nourriture au moins suffisante. Il l'a réclamée en vain et se décide à aller au cabaret. Quand il rentrera le soir à son logis, il le verra mal tenu ; la nourriture sera encore insuffisante et mal préparée, et, mécontent, irrité, il retournera au cabaret, y prendra l'habitude des boissons alcooliques et y dépensera'une grande part de sa paye de la semaine.

Que font donc ces femmes pendant la journée

entière, tandis que le mari travaille et gagne le pain de tous ? Elles se livrent à des conversations interminables, s'entretiennent de tous les bruits qui circulent ; elles boivent plusieurs fois par jour du café ou de l'eau-de vie et renoncent complètement à leur mission d'activité et de dévouement, à leur mission de ménagères et de mères de famille.

On me racontait, il y a peu de temps, qu'un membre de nos conférences de Saint-Vincent de Paul avait trouvé dans un des logements qu'il visite une mère de famille couverte de vêtements en haillons, entourée de trois ou quatre enfants à demi-nus. La charité de cet excellent chétien et de sa femme s'émut devant une pareille misère. Des étoffes furent achetées pour habiller la mère et les enfants. La dévouée chrétienne coupa elle-même ces étoffes pour en faire des robes et des vêtement-, et voulant donner à la mère une utile leçon, elle les lui envoya avec du fil et des aiguilles, l'engageant à faire elle-même le travail de couture. Quelques jours plus tard, le membre des conférences de Saint-Vincent de Paul visitait de nouveau cette famille : rien n'était changé, la mère avait refusé de faire le moindre travail et les étoffes étaient vendues !.. .

Cette oisiveté des femmes des ouvriers de nos usines et de nos fabriques a des attraits pour les jeunes filles de la campagne. Il en est qui trouvent très pénibles le travail des champs, le soin des troupeaux, et qui, a\ant épousé des jeunes gens de leurs villages, les engagent à se rendre dans les villes et dans les usines ; et il y {a là une cause de plus de l'émigration de nos campagnes.

Cette oisiveté a les plus déplorables conséquences. Ces épouses et ces mères de famille perdent toute leur influence sur leur mari et leurs enfants. La femme n'est plus le guide, le modèle, le soutien et la consolation de tous. Elle donne le mauvais exemple et gémit de son impuissance. Ses repro - et ses conseils sont méprisés ou repoussés avec colère ; le mari et les enfants se plaignent et leurs plaintes soulèvent des récriminations et des tempêtes. Tout est plus cher dans ce ménage si mal dirigé ; les dettes s'accumulent et préparent la ruine de la famille. Les enfants sont indociles, paresseux et révoltés ; l'autorité du père et de la mère disparaît avec l'estime et le respect. Les jeunes gens et les jeunes filles se trouvent mal à l'aise au louis et l'abandonnent le plus souvent possible. Quand ils gagnent un salaire, il ne l'apportent pas à la mère de famille pour subvenir aux dépenses communes, et ils marcheront dans les voies déplorables où les parents les précèdent. Il est évident que cette oisiveté des femmes et tous les désordres qui en sont les conséquences sont une source lamentable d'immoralité.

Cette oisiveté détruit encore les habitudes religieuses. Xous voyons les ouvriers, même ceux qui liassent pour indifférents ou hostiles, assister à la messe ou à quelque office religieux les jours de grande fête ; leurs femmes ne les suivent pas. Ces habitudes favorisent avec une déplorable puissance les deux autres fléaux que nous avons combattus : la profanation du dimanche et l'alcoolisme. Elles

introduisent dans la famille tous les désordres ei toutes les ruines.

On me citait, il va quelques jours, un exemple vraiment frappant. Dans une maison éloignée de 3 ou 4 kilomètres d'une grande usine où vont travailler bon nombre d'habitants qui délaissent les travaux de la campagne, vit une famille de quatre garçons et une fille. La mère est morte ; elle a légué à sa fille, qui a vingt ans, -• habitudes de négligence et de paresse. Le père et les trois fils aînés reçoivent une paye qui déj 800 fr. par mois. Le dernier ajoutera bientôt a ces re-sources. Cette famille a une maison, un jardin, quelques champs. Avec de l'ordre, de l'économie, la plus grande aisance et le bonheur seraient ici la part de tous. Mais le ménage est en désordre. la nourriture insuffisante ou mal préparée : le pèi e et les fils fréquentent le cabaret. Ils y perdent leur santé et leur argent ; au lieu de multiplier leurs épargnes, ils font des dettes. Un jour, l'alcoolisme produisant ses désastreux effets, ces ouvriers seront vieux avant l'âge et ils ne pourront continuer le travail qui était si bien rémunéré ; leur maison et leur petite propriété seront vendues. Ils deviendront de simples manœuveset mourront dans l'abjection et la misère.

A quoi peut servir à ces jeunes filles et à ces femmes d'ouvriers et de petits cultivateurs une instruction qui dépasse leur situation sociale, tandis qu'on ne leur donne ni le goût, ni la connaissance des travaux essentiels qui doivent remplir leur vie ? Qu'une jeune fille de cette condition

sache lire et écrire, tenir un petit compte, écrire une lettre que l'on puisse comprendre, voilà ce qui est vraiment utile. Mais ce qui est absolument nécessaire, c'est qu'elle sache diriger un ménage, faire la cuisine, coudre du linge, confectionner des vêtements ; c'est que son âme et son cœur soient élevés, qu'elle comprenne la nécessité du travail : c'est qu'elle soit une bonne chrétienne, une ménagère intelligente, et, s'il se peut, une mère parfaite.

Quelques uns penseront que je demande bien peu au point de vue de l'instruction spéculative. Je parle évidemment de l'ensemble des jeunes filles de cette condition, et c'est à quoi peut parvenir l'ensemble de ces jeunes filles en suivant les écoles jusqu'à l'âge de treize ans, si l'on tient compte du concours qu'elles doivent donner à leurs mères dans le ménage au sortir des classes, et aussi de l'instruction pratique que je réclame pour elles.

Je dis que l'instruction spéculative, dans cette mesure, est vraiment utile, mais que l'instruction pratique est vraiment nécessaire. En etïet. qui donc n'a pas connu, dans nos populations ouvrières et surtout dans nos campagnes, des mères de famille qui savaient à peine lire et qui, par leur activité, leurs vertus, leur dévouement, ont été des épouses et des mères parfaites, ont admirablement élevé leurs enfants, en ont fait des hommes de cœur, des chrétiens vaillants, et même des prêtres de haute valeur, et ont obtenu, avec l'éternelle reconnaissance de leur famille, la vénération de

tous ? Dans le discours que j'ai prononcé au 7 J Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques, j'ai demandé, aux applaudissements de l'assemblée, « qu'on enseigne tout d'abord aux jeunes tilles et aux femmes de nos ouvriers, les mathématiques de leur avoir et de leurs dépenses, la chimie de la cuisine et la géographie de leur intérieur ».

Non seulement les femmes des ouvriers de nos usines, des manœuvres et des très petits cultiva leurs de nos campagnes, mais des femmes de culti valeurs plus aisés, de fermiers dirigeant une exploitation importante, peut-être même de propriétaires jouissant d'une certaine fortune, ne savent pas sortir de l'éternelle routine, quand elles daignent s'occuper de la cuisine et préparer avec quelque soin leur nourriture. C'est toujours la même nourriture apprêtée de la même façon : en Lorraine, les pommes de terre et le lard, le lard et les pommes de terre, à l'exception des jours de noce, de première communion, etc.. où l'on cherche des cuisinières plus habiles et où l'on fait des dépenses qui dépassent toutes les limites. Combien de femmes, même d'ouvriers recevant une pave élevée, de contre-maîtres et de cultivateurs aisés, sont incapables <le préparer la nourriture, à la fois substantielle et légère, que les médecins ordonnent aux malades I Je pourrais citer telle personne riche et charitable qui, apprenant que sa voisine, femme d'un cultivateur clans l'aisance, était incapable de préparer à sonmari très malade une pareille nourriture, envoya elle-même, pendant plusieurs semaines, cette nour-

riture toute préparée. Mais quand elle partit, pour revenir à la ville ou faire un voyage, la femme du malade n'en savait pas plus que le premier jour. Elle n'avait même pas songé à interroger sa charitable voisine et elle reprit sa routine en donnant au malade de la soupe au lard.

Le Féminisme, qui a ses défenseurs et ses apôtres, même parmi les catholiques, est un des plus grands obstacles aux doctrines que nous venons d'exposer. Le féminisme, entendu dans son sens rigoureux, est la doctrine qui affirme que la femme doit être l'égale de l'homme, qu'elle doit recevoir la même instruction, avoir les mêmes droits et remplir les mêmes fonctions publiques. C'est encore une déplorable importation qui nous vient des Etats-Unis d'Amérique.

Le féminisme est condamné parla nature même de la femme, par sa constitution physique, par la mission que le Créateur lui a assignée, et qui n'est pas d'égaler l'homme ou de le supplanter ; mais, d'être pour l'homme, selon la parole même de Dieu, un aide « un auxiliaire semblable à lui : Adjutorium similesibi (1) ».

La doctrine de saint Paul est ici d'une clarté et d'une énergie qui s'imposent à tous : « Que les femmes, dit-il, soient soumises à leurs maris comme au Seigneur, parce que l'homme est la tête de la femme, comme Jésus-Christ est la tête de

l Gen., II, 18.

l'Eglise qui est son corps et dont il est aussi le Sauveur 1 1

Et encore : « Que la femme reste clans le silence et dans une soumission parfaite ; je ne permets pas à la femme d'enseigner ni de dominer son mari, mais qu'elle reste dans le silence (2

Le féminisme est opposé au simple bon sens, à toutes les traditions chrétiennes et aux traditions de tous les peuples ; il est opposé aux intérêts les plus élevés et les plus évidents de la famille, de nos sociétés et de notre pays.

Un des grands périls de notre temps est la rupture des liens de la famille, et un des bots les plus nécessaires de tous les hommes intelligents et dévoués aux intérêts sociaux, est de rétablir la vie de famille dans toutes les classes. Mais il est évident que le féminisme pousse la femme hors de son foyer. S'il triomphait, la mère ne serait plus le lien et le centre de la famille et la vie de famille deviendrait impossible.

Un des grands périls de notre temps, nous l'avons assez démontré, est dans la mauvaise tenue des ménages. Mais quand le féminisme régnera, il n'y aura pas plus de ménagères et de maîtresses de maison que de mères de famille.

• Un des grands périls de notre temps, et un péril qui devient de plus en plus redoutable, surtout dans les grandes villes et à Paris en particulier.

i Ephes., V. 22-23: Goloss., III. 18 : I Petr.. III. i I Tim., II, 11.

est l'impossibilité où se trouvent le père et la mère, occupés dans les ateliers, les magasins, etc., d'élever leurs enfants qui restent à tous égards complètement abandonnés. Il faudra un jour fonder d'immenses asiles pour recueillir et élever ces orphelins qui ont leur père et leur mère. Que sera-ce sous le règne du féminisme ?

Un des grands périls de notre temps est le courant qui entraîne les jeunes gens et les jeunes filles à sortir du milieu où la Providence les a placés, de leur classe sociale. Souvent il conduit les jeunes filles sur des chemins qui côtoient les abîmes. Que sera-ce quand le féminisme sera triomphant et que les carrières déjà si encombrées et aux portes desquelles attendent avec impatience des foules si nombreuses, seront envahies par le flot toujours croissant des brevetées, des bachelières et des doctoresses ?

Un des grands périls de notre pays est dans la marche fatale de la dépopulation qui compromet sa grandeur et sa puissance, ses colonies, son industrie et son commerce, qui le livrera un jour à la merci des peuples dont la population, les ressources et la force grandissent sans cesse.

Mais ceux qui ne voient pas que le féminisme développera, dans des proportions effroyables, le fléau de la dépopulation de la France, sont incapables de voir la lumière du jour (1).

I Je ne conteste pris que tout on maintenant l'autorité du mari, on pourrait utilement modifier sur plusieurs points

L'éducation pratique qui forme des maîtresses de maison, des ménagères et des mères de famille, est donc absolument et évidemment nécessaire. Cette instruction, il faut qu'elle soit donnée, et pour la donner, il faut des classes et des écoles ménagères, et il est donc nécessaire de former des maîtresses capables de diriger ces classes' et ces écoles.

Voici à ce sujet deux témoignages de haute valeur qui sont en même temps des démonstrations.

« L'éducation du pensionnat ne suffît pas ! Les jeunes filles en reviennent souvent n'ayant que des goûts de demoiselles, aspirant aux habitudes urbaiues. ne comprenant plus la raison d'être des opérations de la ferme et du ménage, les ayant même désapprises, et se trouvant incapables de donner des ordres au personnel domestique.

« L'éducation des jeunes filles doit être plus positive et moins exclusivement esthétique. Trop souvent tout est sacrifié au culte des arts, de la forme, de façon à développer encore les illusions de l'imagination qui prédestinent la femme à tant de déceptions et de souffrances. Le culte du vrai est sacrifié au culte du beau et surtout du beau sensible : ce qui contribue beaucoup à l'épanouissement de la coquetterie chez la femme, déjà trop portée par sa nature à la frivolité.

notre lf-'p-islation en augmentant le- droits de la femme. Je nie conteste pas que certaines fonctions, dans certaines administrations, pourraient encore être attribuées aux femmes. Mais, delà au féminisme que je combats, la distance est immense.

A cette légèreté d'esprit, à ces propensions innées de la jeune fille, il faut un contrepoids ; et il se trouve dans l'apprentissage de sa profession future et des devoirs qui lui seront imposés.

« Être épouse et mère, est-ce donc seulement commander un dîner, gouverner des domestiques, veiller au bien matériel et à la santé de tous ? Que dis-je ? est-ce seulement aimer, prier, consoler? Non ! c'est tout cela, mais c'est plus encore : c'est guider et élever, par conséquent, savoir...

« L'enseignement technique, utile à la jeune fille au point de tue moral, lui est nécessaire au point de vue physique. Combien de jeunes filles des pensionnats échapperaient à V anémie si, pendant la période critique de leur développement, elles relâchaient le travail du cerveau, sans cesse surexcité par l'étude, pour se livrer au travail musculaire, c'est-à-dire au développement des forces corporelles ? C'est ce que procurent les exercices pratiques des écoles ménagères (1). »

a La fermière, dit M. P. Joigneaux dans son excellent livre : Conseils à la jeune fermière, la fermière est l'âme de la maison : elle a besoin, elle aussi, de souplesse d'esprit, d'intelligence, d'activité, d'économie, d'esprit d'ordre, d'entente aux affaires, de tact dans le commandement et de toutes les connaissances spéciales qui forment une ménagère accomplie. Non seulement la laite

l M. Alphonse Prost, directeur général au ministère de l'Agriculture: L'éducation et les femmes selon la science.

rie, mais encore la basse-cour, la cuisine, le potager sont naturellement à sa charge. Pour nos garçons, il y a des écoles d'agriculture et aussi des maîtres qui vont au canton, à la commune, jusque chez eux, leur enseigner des choses utiles. Pour toi, fille de cultivateur, il n'y a ni école-, ni maîtres, comme il en faudrait. On dit proverbialement que les femmes font et défont les maisons; mais on n'enseigne pas à nos filles ce qu'elles devraient savoir pour les faire toujours et ne les défaire jamais; on ne leur apprend rien de ce qui passionne pour la vie des champs... On veut des cultivateurs qui pensent et qui raisonnent ; on ne sait leur préparer des compagnes dignes d'eux et capables de les seconder.

c Nous voudrions, pour nos filles, des écoles spéciales; quand les aurons-nous?

« La fonction propre de la femme est de diriger la maison, de dépenser et d'épargner à propos, de proportionner exactement la dépense au revenu (1). Il n'est personne ayant quelque expérience de la vie qui ne sache qu'une femme intelligente et soigneuse entretient à peu de frais l'aisance et la propreté dans la maison, tandis qu'une autre, avec des déboursés deux ou trois fois plus considérables,

1 II serait certainement utile d'apprendre aux jaunes filles dans les écoles primaires à tenir un compte de recettes et de dépenses pour leur ménage et un compte de petit commerce. M. .1. Gavrel, libraire-éditeur, place Saint-Marc, a Rouen, a publié des cahiers de comptes sous ce titre : La direction ménagère dans l'école primaire. — Cahier de comptabilité.

laisse tout à l'abandon et ne donne à ceux qui l'entourent ni l'agrément ni le confortable.

(( On se demande en vérité pourquoi nous employons tant d'argent et de peine à dresser les garçons pour le gain, quand nom dédaignons d'élever les filles pour l'art tout aussi difficile de la dépense et de l'épargne. C'est être aveugle que de calculer la dot d'une fille en écus, et de ne point la calculer en talents, en santé, en bonne humeur, en élévation d'esprit et de caractère (1). »

Les écoles ménagères sont nombreuses en Belgique. Sous l'influence du gouvernement qui les encourage, les protège et les subventionne, sous l'action d'hommes et de femmes d'un rare dévouement, elles se multiplient de plus en plus.

L'Amérique entre clans cette voie. On vient de créer à New-York une institution qui a pour but de développer dans la femme l'amour de la vie champêtre, non seulement en l'initiant aux sciences naturelles et agricoles, mais en lui apprenant aussi à tirer le plus grand parti possible de ses connaissances sur la direction d'une propriété ou d'une ferme. Les jeunes filles sont aussi exercées à préparer les mets simples et à bon marché dont se compose l'ordinaire de la campagne, ainsi que les plats de choix pour les jours de fête.

La Russie possède plusieurs écoles de ce genre :

(1) Jules Simon : L'école.

l'école pratique de Sosouslinskaja, l'école des ménagères et fermières fondée en 1889 à Ponemouner dans le gouvernement de Kouvno. l'école d'économie rurale de Préobragenskia. Madame la Comtesse Zamoïska a fondé à Zakopane (Galicie) une maison et une ferme-école modèle. Elle y reçoit les jeunes filles du meilleur monde, qui font les fonctions de maîtresses de maison, et d'autres jeunes filles d'une classe inférieure, qui remplissent les fonctions de servantes. L'établissement compte plus de cent cinquante élèves. Beaucoup de jeunes filles attendent pour y entrer que des places soient vacantes, et on se dispute les domestiques formées par cette œuvre.

En Belgique, quelques-unes de ces écoles sont annexées aux écoles ordinaires, d'autres sont établies à part. Des jeunes filles de quatorze à vingt ans, qui travaillent dans les ateliers, sont réunies un jour par semaine pendant quelques heures pour recevoir cet enseignement (1).

Dans certaines de ces écoles, on paie une rétribution, par exemple de 5 francs par mois, et on a remarqué que cette rétribution attache beaucoup plus les jeunes filles et les parents à cet enseignement et leur en fait mieux comprendre l'importance.

(1) A Tourcoing, par exemple, on reçoit dans une école ménagère plus de cent jeunes filles des fabriques, les lundi, mardi et mercredi, de sept à neuf heures du soir ; on leur apprend la cuisine, la couture, le repassage et la coupe des vêtements. Deux fois par an, on leur donne des récompenses.

Un certain nombre de mères de famille ont d'abord refusé d'envoyer leurs jeunes filles aux écoles ménagères ; elles étaient persuadées sans doute, mais bien à tort, qu'elles pouvaient mieux que personne former leurs enfants, ou bien elles craignaient de taire constater ainsi et leur incapacité et la mauvaise tenue de leur ménage. Les pères de famille se sont montrés beaucoup plus favorables, et bientôt les résultats ont eu raison de toutes les résistances.

Les écoles ménagères peuvent être aussi très utiles à la campagne. Combien de maisons de nos villages sont très mal tenues ! L'ordre et la propreté n'y régnent point. La nourriture est souvent préparée d'une façon peu économique et très imparfaite. Si ces maisons étaient mieux tenues, les cultivateurs, les fermiers, les ouvriers des champs resteraient plus volontiers chez eux et renonceraient plus facilement au cabaret.

Mais il est souverainement important que les écoles ménagères de la campagne se bornent à enseigner aux jeunes filles ce qu'il leur est nécessaire de savoir dans leur condition et dans le milieu où elles sont appelées à vivre. Elles doivent préparer des ménagères et des mères de famille pour la campagne et non point des servantes pour les villes ou des ouvrières pour les ateliers 1).

I In grand nombre d'habitants de la campagne vont, même à des distances considérables, travailler dans les villes, dans les usines, dans les mines. Quand on leur laisse leur

Pourquoi ne donnerait-on pas dans toutes nos écoles ces notions essentielles ? Pourquoi nos écoles libres, qui peuvent disposer de leur temps et de leur enseignement, ne prendraient-elles pas cette importante initiative ? Pourquoi tous nos ouvroirs, si nombreux, de jeunes filles ne deviendraient-ils pas, dans une certaine mesure, des écoles ménagères ?

Pourquoi ne donnerait-on pas aux jeunes filles de la campagne quelques notions d'agriculture en même temps que des notions de tenue de ménage ? Dans un rapport très important sur l'enseignement agricole, M. Antonin Guinand, président de la Commission supérieure de l'enseignement et vice-président de Y Union du Sud-Est des syndicats agricoles, cite à ce point de vue les ouvrages suivants : Les leçons d'agriculture et d'économie domestique, d'après le programme de l'Association bretonne ; — La ménagère agricole à l'usage des écoles primaires, par Barillot ; — La première année de ménage rural à l'usage des écoles de filles, par Raquet.

Il faut que ces écoles se multiplient en France. Il en existe une à Nancy, fondée par le Bureau de bienfaisance. Il en existe une à Toul. Elle porte le nom d'Ecole professionnelle ; elle est dirigée par les Sœurs de Saint-Charles et a été créée par les dons de ces religieuses et d'un généreux bienfaiteur. A

liberté un climanehe ou une partie du dimanche, ils cultivent leur jardin ou leur petit morceau de champ, parce que leurs femmes ne veulent pas les cultiver.

Dombasle, les leçons d'école ménagère sont données le jeudi à l'école municipale et à l'école libre (1).

Mais je veux attirer l'attention sur des écoles qui devraient servir de modèles et exciter le zèle «les congrégations religieuses et de tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de notre pays, et d'abord sur 1 "école ménagère agricole de Virton (Belgique), dirigée par les religieuses de la Doctrine Chrétienne de Nancy.

« Le but de l'école est de donner aux jeunes filles une éducation chrétienne et de les former à la pratique du ménage. On leur enseigne, outre les branches d'instruction générale (religion, français, histoire et géographie, arithmétique et comptabilités des cours théoriques et pratiques de tout ce qui concerne le ménage : cuisine, boulangerie et pâtisserie, conserve des fruits et des légumes - couture, coupe et confection, raccommodage, remmaillage et tout travail à l'aiguille — laçage et repassage (2) du linge —

l Le Congrès des Associations et des Œuvres du diocèse de Nancy, de juillet 1897, a émisée vœu, dans la 4e Commis- -ion : h L'établissement d'Ecoles ménagères est de la plus haute importance dans les centres ouvriers ; les ouvroirs pourraient être, dans une certaine mesure, transformés eu ce genre d'école. Dans d'autres écoles de jeunes filles, cet enseignement pourrait être donné le jeudi. MM. les curé- el les maltresses de toutes les écoles sons priés d'insister souvent sur les devoirs des jeunes filles et des femmes à l'égard de leur famille et pour la bonne tenue du ménage : car l'oubli de ces devoirs est un des plus redoutables lléaux de la classe ouvrière. »

1 Aujourd'hui, très peu de fommos d'ouvriers et de petits cultivateurs -ont capables de faire le repassage le plus ordinaire -. elles sont obligées, pour les plus simples travaux de

hygiène de l'homme et de l'habitation — pharmacie domestique à l'usage de la ménagère — horticulture et pratique du jardinage — économie domestique — comptabilité. Et pour ce qui concerne plus particulièrement les tilles des cultivateurs, l'école a pour but de les initier outre ce qui précède) à tous les travaux de la ferme : notions d'agriculture et d'horticulture — zootechnie, hygiène des animaux et de /' 'é table — étude des plantes utiles et nuisibles — élevage et alimentation rationnelle des animaux de bassecour — laiterie, fabrication du beurre et des fromages — comptabilité agricole.

« L'école contribue ainsi au perfectionnement île l'économie ruraledans noire région. Elle portera les filles de cultivateurs à s'attachera la profession -de leurs parents, à aimer la vie des champs, la plus douce, la plus moralisatrice, la gardienne des mœurs traditionnelles de nos familles chrétiennes.

« Encouragées par un travail plus intelligent et plus rémunérateur, elles s'associeront aux travaux «de leurs parents : formées à l'esprit d'ordre, de propreté, d'observation, de prévoyance, familiarisées avec les notions d'économie domestique, de comptabilité, etc., elles rapporteront au sein de la famille le bon goût, la bonne tenue du ménage. Elles contribueront à faire aimer le foyer paternel en y faisant régner l'agrément et le confortable ;

■ce genre, de recourir à des repasseuses de profession qu'il faut payer, et tandis que les repasseuses accomplissent ces travaux, ces femmes d'ouvriers et de cultivateurs ne font rien dans leur maison.

elles apporteront un concours efficace à l'augmentation du patrimoine de la famille.

(( Faute d'une éducation professionnelle soignée, beaucoup de filles de cultivateurs prennent en dégoût la profession paternelle, désertent nos campagnes et, séduites par l'appât du luxe ou d'une vie en apparence moins laborieuse, elles aspirent à fixerleursortdanstouteautresituationquecellequi a vugrandirleurenfanceetl'aimprégnéedes bonnes traditions chrétiennes, héréditaires dans le foyer agricole. L'enseignement professionnel ne sera-t-i] pas un moyen efficace de combattre ce déclassement que les gens sensés déplorent ? Dans les villes, que de ménages malheureux qui, à la campagne, auraient trouvé une aisance rustique, il est vrai, mais rayonnante de joie, de bien-être et de bonheur !

u Pour l'ordre intérieur et le règlement général, l'école est dirigée par sept ou huit religieuses qui s'occupent de l'enseignement ménager, des branches d'instruction générale et de tous les travaux pratiques.

« Les études se terminent par un examen de sortie, devant un jury spécial composé des professeurs de l'école et présidé par un délégué du gouvernement. Le jury confère aux élèves qui le méritent, un certificat de capacité, avec les distinctions suivantes :

a) Certificat du 1er degré à celles qui obtiennent les 8/10 des points.

b) Certificat du 2e degré à celles qui obtiennent les 7/10 des points.

c) Certificat du 3- degré à celles qui obtiennent le- o 10 des points.

L'examen comporte 300 points pour la théorie et 300 pouf la pratique 1 1 .

Je veux citer encore une école ménagère établie dans le pensionnat des religieuses de Saint-Joseph à Eviandes-Bains (Haute-Savoie).

c La supérieure du couvent de Saint-Joseph a su tirer un parti infiniment heureux des ressources particulières qu'offre une ville d'eaux, en annexant à son pensionnat déjeunes filles un pavillon spécial, pour y recevoir des dames pensionnaires pendant la belle saison, et un ménage modèle tout le reste de l'année.

« Cette utilisation à double fin, d'un même local, diminuant les frais généraux de V école ménagère, permet à cette dernière œuvre de prospérer dans des conditions éminemment favorables que Ton ne rencontre pas souvent, mais qui peuvent cependant se représenter à une époque où la villégiature est si fort à la mode.

Le ménage modèle d'Evian est limité à douze pensionnaires, douze jeunes filles qui viennent y passer huit mois, d'octobre à juin, pour se former à toutes les connaissances que doit avoir une maitresse de maison. Tout à fait ipart clans leur home,

1 L école a été, en outre, le principe de la laiterie coopérative des cultivateurs luxembourgeois, laiterie Suint-Joseph, qui comprend 2.000 associés, et fabrique par jour plu- de 1.000 kilogrammes Je beurre. Elle possède elle-même une laiterie.

elles ont chacune leur chambre qu'elles doivent faire à fond tous les matins. Elles ont leur salle à manger, où chacune à son tour sert à table, nettoie l'argenterie, met le couvert et prépare le menu. Elles vont au marché avec la Sœur économe et apprennent à acheter; chacune d'elles a son jour spécial pour surveiller la lessive et repasser le linge. Un cours de pharmacie et de soins médicaux leur est fait sous la direction d'un docteur ; à ht pharmacie des sœurs de Saint-Joseph, elles apprennent à soigner les infirmes et les blessés. Voilà sept ans que l'œuvre marche, et rend des services. « Mon désir, nous dit la supérieure, est de l'étendre en créant une école ménagère pour la classe moyenne et ensuite pour la classe ouvrière. Mais il faut beaucoup de ressources que nous n'avons pas encore. »

« Notre maison, nous écrit encore la religieuse si intelligente et avisée qui a créé le ménage modèle, notre maison, placée près de la frontière, reçoit des élèves de pays fort divers: Suisse, Allemagne, Autriche, Italie. Depuis longtemps, je remarquais que ces jeunes filles, après leurs classes terminées, allaient compléter ailleurs, par des cours de ménage, de travail manuel, de repassage, leur éducation pratique. Je songeai à leur procurer ici. des cours plus complets qu'elles ne pouvaient les trouver en Suisse et en Allemagne (1). »

l Extrait de l'excellent ouvrage d<- M. le Comte Eugène

d'Oncieu delà Bathie: Manuel de l'Enseignement agricole. Le titre de Directoire de l'Enseignement agricole conviendrait mieux a ce livre que celui de Manuel.

A Luné ville, dans le pensionnat très bien dirigé

par les religieuses de Notre-Dame, de Saint Pierre Fourier, on donne aux élèves, avec la permission de leurs parents (car il est des parents assez aveugles pour ne pas donner cette permission ,des leçons de tenue de ménage et de cuisine. J'ai souvent félicité les maîtresses et les élèves ; je tiens à leur rendre publiquement témoignage 1 .

Je rends, à tous égards, le même témoignage à l'externat des religieuses Dominicaines de Nancy, où l'on réunit, le mardi, les anciennes élèves qui veulent prendre des leçons de couture et de cuisine. Les mêmes religieuses ont à Epernay. pour la cl ouvrière, une école ménagère très bien dirigée.

La direction, les règlements et le programme des écoles ménagères demandent une grrande attention. Ce que nous venons de dire du but des écoles établies dans différents pays fournit des indications utiles. Voici des renseignements succinct-. mais très importants sur la direction et le programme des écoles ménagères de Belgique, il faut distinguer les classes ménagères et les écoles ménagères. Celles-ci ont des cours réguliers et sont spécialement destinées aux jeunes filles qui sont

1 II ne s'agit pas évidemment, dans ces établissements, déformer d'habiles cuisinières, mais de donner des notions

utiles, à l'aide de Manuels dont un grand nombre très bien rédigés sont répandus dans les écoles ménagères de Suisse et de Belgique, et d'ajouter à ces notions des applications pratiques. Il ne biut donc pas se borner a confectionner de9 pâtisseries et des friandises. Pour la cuisine, comme pour la couture et pour la tenue des ménages, l'essentiel est ce qui est sérieux et pratique.

sorties des écoles ordinaires. Les classes sont données une ou deux fois par semaine, par exemple le jeudi.

« Il n'y a point de programme imposé; le gouvernement se borne au rôle de conseiller, laissant aux organisateurs la liberté d'adapter l'enseignement aux besoins et aux mœurs des populations, qui ne sont pas les mêmes, par exemple, dans les districts agricoles que dans les régions industrielles

« Le programme doit être simple et pratique ; il comprendra des cours théoriques et des exerc ces pratiques. Le gouvernement recommande d' inscrire :

(( 1° Comme cours théoriques :

Des leçons d'hygiène domestique ;

Des notions d'économie domestique ;

Des notions de comptabilité ménagère ;

L'explication du mode de lessivage ;

L'explication du mode de repassage ;

L'explication du mode de nettoyage ;

La valeur nutritive des aliments et les notions de cuisine.

l Comme exercices pratiques :

L'entretien de la maison et des meubles ;

Le lavage du linge et des bas, le nettoyage des vêtements ;

Le repassage;

La cuisine ;

La coupe et la confection des vêtements simples;

Le raccommodage et l'entretien du linge et des vêlements ;

(A la campagne) : les travaux du jardin potager et les soins de la basse cour. »

u Nos écoles ménagères doivent reproduire, autant que possible, le type exact d'un ménage ouvrier bien ordonné, afin que les jeunes filles y travaillent dans des conditions analogues à celles que présente leur propre intérieur. Une organisation trop parfaite, trop complète et trop confortable de l'école ménagère, paralyserait leur initiative, et créerait chez elles des besoins et des goûts qui ne s'accordent pas avec leur condition. L'école ménagère doit leur apprendre à tirer parti de ce qu'elles peuvent avoir chez elles, à se trouver heureuses dans leur milieu.

« En 1883, il n'y avait en Belgique que 2 institutions ménagères, comptant ensemble 90 élèves. Au 31 décembre 1898, il y avait 243 écoles et clas ménagères fréquentées par plus de 9,000 élèves... Le ministère de l'industrie (direction de l'enseignement professionnel) étudie en ce moment l'organisation d'écoles ménagères ambulantes, qui se transporteront dans les diverses régions du pays, en vue d'y donner des cours temporaires, de faire constater les avantages de cet enseignement et de provoquer la création de nouvelles écoles. De son côté, le ministère de l'intérieur et de l'instruction publique (administration de l'enseignement primaire) examine la possibilité d'annexer partout des classes ménagères aux écoles primaires, afin que tous les élèves des classes supérieures soient

suffisamment exercées aux travaux du ménagé à la fin de leurs études primaires (1). »

J'ai sous les yeux un bon nombre de règlements des écoles ménagères de France et de Belgique. Je crois devoir insérer ici le règlement des écoles mé nagères dirigées par les Sœurs de Notre-Dame de Namur (2).

Ce règlement, très intéressant en lui-même, me parait donner une idée très complète du but et de l'organisation de ces écoles.

RÈGLEMENT DES ÉCOLES MÉNAGÈRES DIRIGÉES PAR LES SOEURS DE NOTRE-DAME DE NAMUR. — RÈGLE- MENT APPROUVÉ PAR LE GOUVERNEMENT.

Distribution du temps.

9 heures. — Théorie, c'est-à-dire explication des recettes des plats à faire, calcul des prix afin de pouvoir composer un repas sain et copieux dont le prix ne doit pas dépasser 0 fr. 2o par tète. Dans

(Ii L'enseignement professionnel féminin en Belgique. Rapport présenté au Congres international féminin de Londres par Madame .Maria du Caju.

(2 J'ai entre les mains un ouvrage intitulé : De l'Ecoli ménagère, cours donné à l'Ecole ménagère de Verviers, pai L. Mathieu, institutrice communale. Verriers, imprimerie Ch. Vinche.

Cet ouvrage est un cours très complet, beaucoup trop complet même pour les écoles ménagères ordinaires; mais toutes les directrices d'écoles ménagères pourraient y trouver des renseignements utiles. Il pourrait servir aussi aux directrices des pensionnats et des externats pour donner ces notions nécessaires aux jeunes lilles de toutes les conditions.

certaines localités où la vie est plus chère, le prix du repas peut être de 0 fr. 20 par personne.

9 heures 50. — Marché et achat des provisions pour la préparation des mets. Les achats sont laits par les élèves dans divers magasins de la ville. On a, dans les écoles, diverses provisions ainsi que peut en avoir un ménage d'ouvriers: pommes de terre, carottes, huile, beurre, graisse, etc. Les prix pour ces différentes choses sont calcules d'après le nombre. Il y a aussi quelques provisions pharmaceutiques. On apprend aux élèves à en faire usage et à donner les soins qui incombent à la mère de famille. Pendant qu'une partie des élèves fait les achats, les autres préparent et nettoient les légumes.

10 heures 1/4. — Cuisson. Pendant ce temps, copie des recettes qui sont écrites au tableau. Les élèves ont ainsi à la fin de l'année un cahier coin plet de recettes de cuisine qui peuvent leur être utiles. Le prix de chaque chose, la durée de la cuisson sont notés sur le tableau. Pendant ce temps, préparation du lavage et du repassage, qui se font l'après-midi.

Le samedi, nettoyage à fond.

11 heures 1/4. — Préparation de la table.

11 heures 25. — Consommation des aliments. 11 heures 45. — Lavage de la vaisselle et mise en ordre de la cuisine.

Midi. — Sortie.

1 heure 1/2. — Théorie. Le lundi, hygiène ; le mardi, économie domestique.

2 heures 1/4. — Lavage ou repassage du linge

jusqu'à 3 heures. Mercredi, jeudi et vendredi, le lavage ou le repassage commencent à 1 heure 1/2. élèves peuvent apporter leur linge personnel à laver et à raccommoder.

3 heures. — Raccommodage des bas et du linge, divers ouvrages à l'aiguille indispensables à toute ménagère.

4 heures. — Sortie.

Les cours de cette école ménagère sont suivis par 40 élèves : S viennent chaque jour, et il se fait ainsi un roulement de façon que les élèves ne reviennent aux mêmes jours que toutes les six semaines. Les élèves continuent à suivre leurs classes. On ne les admet qu'après la première communion. En général, elles y restent deux ans.

Distribution des emplois.

Nota. — Les numéros se tirent chaque jour à l'arrivée des élèves.

Les numéros 1, 2 et 3 vont faire les achats.

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