PROJETS
Frédéric, la main sur la tête de Blanche, le regard fixé sur elle, écoutait sans émotion extérieure les mots qu'elle lui disait, et qui eussent dû sortir de sa bouche plutôt que de celle de la jeune fille, car c'était sans doute avec les mêmes mots qu'il avait pris sur elle l'empire qu'il exerçait maint^ant.
Seulement, ces mots avaient été, dans sa bouche, ce qu'est une épée dans la main d'un grand tireur, et dans la bouche de Blanche, ils étaient ce qu'est une arme dans les mains d'un enfant qui ne peut blesser personne, mais qui peut se blesser lui- môme. Autant ils avaient eu de force sur la sœur de Félicien quand elle les avait entendus, autant ils en avaient ou paraissaient en avoir peu sur Frédéric, qui les entendait.
— Et que compte faire votre frère ? demanda le jeune homme, après avoir répondu par un sourire à tout ce qu'il venait d'entendre.
— Que vous importe mon frère, Frédéric, quand je vous parle de vous et de moi? Je suis toute au bonheur de vous voir, et quand je vous entretiens de mon amour, qui vous est cher, dites-vous, vous me demandez une chose qui doit vous être bien indifférente, puisque je n'y pense pas, moi, qu'elle devrait préoccuper.
— Gela prouve que je m'intéresse à tout ce qui vous touche, Blanche. Répondez-moi donc.
— Eh bien, fit la jeune fille, Félicien part demain comme je vous l'ai écrit.
11 î TROIS HOMMES FORTS
— Oùva-t-il?
— 11 va à Niort, voir monseigneur rOvCquc.
— Ensuite?
— Ensuite, il reviendra ici, il recevra les onlrcs, et ïempkccra, sans aucun doute, le ruré de notre paroisse.
— De sorte qu'il ne vous quittera plus?
— Si. 11 doit s'absenter un mois encore.
— Pour aller?
— Dans le midi de la France, je crois.
— Et que va-t-il faire de ce côté?
— Je n'en sais trop rien. Une confession qu'il a reçue, du bien à faire, les dernières volontés d'un mourant à remplir.
— Mais il ne partira pas avant un mois?
— Oh! non.
— En tout cas , s'il voulait partir, Blanche, vous le retiendriez,
— Pourquoi?
— Oublieuse! Avant toutes choses, avant tous ses autres devoirs, ne faudra-t-il pas qu'il nous marie, comme cela est convenu?
— Ne vous ai-je pas dit, Blanche, quand vous m'avez annoncé que vous aviez un frère qui se destinait aux ordres, et qui serait prochainement auprès de vous, ne vous ai-je pas dit qu'une fois qu'il serait de retour, vous seriez ma femme, parce que je voulais que ce fût lui qui nous mariât! Je suis superstitieux, et la bénédiction de votre frère, qui est un homme de bien et qui vous aime, portera bonheur à notre amour. N'est-ce pas cela que j'ai promis, n'est-ce pas cela que vous voulez, ma Blanche bien-airaéc?ll faut que votre frère ignore maintenant tout ce qui s'est passé entre nous.
— Il l'ignorera.
— Vous ne le lui direz. Blanche, vous entendez bien, que lorsqu'il aura reçu les ordres.
— Pourquoi?
— Comment! vous ne comprenez pas, enfant, que notre amour, si vrai qu'il soit, tout vrai qu'il est, est une faute aux
yeux du monde, et serait un crime aux yeux de votre frère? Qui sait alors si cet aveu n'empoisonnerait pas les joies de son retour et ne le ferait pas dévier de sa vocation?
i> Quoique cette faute soit réparable, la réparation ne pourrait avoir lieu tout de suite; ce seraient donc plusieurs jours d'inquiétudes et de tourments pour Félicien. Au lieu de cela, Blanche, lui cacher soigneusement l'état de votre âme, c'est le laisser pieusement, et sans que rien l'en puisse distraire, se consacrer à Dieu ; et quand il sera prêtre, quand sa mission sera de bénir et de pardonner, nous irons sans crainto à lui, et nous lui dirons : Nous nous aimons depuis longtemps; nous venons vous demander de nous pardonner et de nous unir. Le prêtre absoudra la femme, le frère bénira la sœur, et votre mère elle-même ignorera la vérité.
» Notre bonheur passé se fondra dans le bonheur à venir •et ne sera connu que de nous, de votre frère et de Dieu,
» Me comprenez- vous. Blanche?
— Vous avez raison, ami, toujours raison. 11 y eut un moment de silence,
— Et maintenant, adieu, reprit Frédéric.
— Vous me quittez déjà?
— Oui, 11 faut éviter tout ce qui pourrait nous trahir. Rappelez-vous que nos relations, surprises en ce moment, pourraient faire le désespoir de votre frère.
— C'est juste. A demain, alors.
— Non, Blanche, pas à demain.
— Demain je ne vous verrai pas I s'écria la jeune fille avec une sorte d'effroi.
— Non.
— Où serez-vous donc ?
— Sur la route de Paris, où il faut que j'aille. Les papiers nécessaires à notre mariage sont là, chère enfant ; il vaut mieux que je les recueille tout de suite que d'attendre. De cette façon, nous ne perdons pas de temps,
— C'est pour cela que vous allez à Paris?
— Je vous le jure.
— Et vous reviendrez'^
lin TROIS HOMMES FORTS
— Dan- cinq on six jours, au plus lard.
— Que vais-jo devenir pendant ces jours-là?
— Vous penserez à moi, Dlanohe.
— Je ne ferai que cola, vous le savez bien.
— Dus que j(> serai de retour, je vous préviendrai.
— Comment?
— Par une lettre que je d(^'poserai dans le mur.
— Que vous êtes bon, Frédéric, et que je vous aime!
En prononçant ces paroles. Blanche pleurait; mais elle se hâta d'essuyer se.-^ yeux.
— Blanche, Blanche, lui dit Frédéric d'une voix un peu grondeuse, si vous voulez que je vous aime toujours, ne pleurez jamais.
— Je ne pleure pas, mon ami, je ris, au contraire, regardez.
Et la jeune fille, en effet, faisant un effort sur elle-même, riait des lèvres, tandis que de nouvelles larmes perlaient à ses yeux.
Frédéric fit un mouvement d'impatience.
— Ainsi, continua Blanche en réunissant toutes ses forces pour retenir ses larmes et pour sourire, ainsi, vous serez de retour dans six jours?
— Oui.
— Quel bonheur! Mais, mon ami, si vos affaires ou vos plaisirs vous retiennent plus longtemps à Paris, ne vous inquiétez pas de moi. Je prierai en vous attendant, et je serai heureuse que vous soyez heureux.
Et la pauvre jeune femme, maîtresse momentanément de son émotion, souriait comme une esclave qui redoute son maître.
— Bien, Blauche, dit Frédéric, que ne trompaient cependant pas ces paroles, mais qui voulait paraître y croire, bien, j'aime à vous voir ainsi; soyez toujours de même, ayez confiance et tout ira bien.
Le comte déposa un dernier baiser sur les lèvres de la jeune fille qui se pendait à son cou, et après avoir étemt la lampe, il ouvrit la porte et disparut dans la campagne.
TROIS HOMMES FORTS ll7
Blanche, restée seule, s'appuya contre la muraille et fondit en larmes, en murmurant :
— Cette absence est toute naturelle ; d'où vient qu'elle a pour moi l'aspect d'un malheur?