LE SECRET DE BLANCHE
Quand Blanche eut fait préparer la chambre de son frère, elle redescendit et le lui annonça; puis, pendant qu'il s'y rendait, elle courut au fond du jardin.
Là, elle entr'ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et sortant à moitié elle détacha une pierre mobile du mur extérieur.
Dans la cavité que laissait cette pierre une fois détachée.
elle déposa la lettre qu'elle venait d'écrire, replaça la pierre dans l'état où elle était auparav-ant, rentra dans le jardin, referma la porte, et remit la clef dans sa poche, clef qu'elle s'était procurée en cachette de sa mère, qui croyait avoir la seule.
Elle revint ensuite tenir compagnie à madame Pascal, et les deux femmes s'entretinrent des heures entières du nonlieur que Dieu lear avai*t envoyé dans la journée avec le retour de Félicien.
Vers quatre heures du soir, le jeune homme se réveilla, et trouva l'une et l'autre à son chevet.
A peu près au même moment, un homme à cheval s'arrêtait dans la campagne, à côté de la petite porte que Blanche avait ouverte le matin, et sans avoir besoin de quitter les étriersil détachait la pierre qui cachait la lettre, et se retournait en lisant ce que cette lettre contenait.
Le cheval était une béte magnifique.
Quantàcelai quile montait, et qui pouvait avoir trenteans, il était beau, d'une beauté de roman, c'est-à-dire qu'il était grand, pâle, sans barbe, avec des yeux d'un bleu de saphir et de beaux cheveux blonds et abondants. Mis, du reste, avec la plus grande élégance, il maniait habilement sa monture.
Quand il eut pris lecture de la lettre de Blanche, lettre qui lui était destinée, il la repha avec soin et l'enferma dans un petit portefeuille, où se trouvaient déjà plusieurs billets de la même écriture ; puis, mettant son cheval au grand trot, il arriva bien vite à une charmante maison, tenant du château, entourée d'une soixantaine d'arpents de bois, et bâtie sur une colline, aune lieue environ de la demeure de madame Pascal.
Arrivé à la grille de cette maison, le cavaUer jeta la bride de son cheval aux mains d'un valet d'écurie qui attendait son retour, et passant dans un riche salon, aL rez-de-chausaée, il sonna.
— Vous préparerez la berline de voyage pour demain, ditil au domestique qui parut.
Monsieur le comte part?
-Oui.
llO TnOIS HOMMES FORTS
— A quelle heure monsieur le comle parlira-l-iî?
— A midi,
— Je t'oniinauilLTai les chevaux pour ouze heures? -Oui.
— Monsieur le comte part seul?
-Seul.
— Alors deux chevaux suffiront?
— l'arfailemeut.
Le domestique se retira.
Le comte passa le reste de la journée à écrire, à se promener, à rOvcr surtout, car il semblait livré à une pensée grave, et toujours la mémo.
A dix heures du soir, il monta à cheval et reprit la route qu'il avait suivie le matin.
A cent pas de la petite maison que nous connaissons, il attacha son cheval à un arbre, et lil, ù pied le chemin qui le séparait du mur conlident.
Alors il s'assit sur une borne, et posant ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, il continua ses longues et soucieuses réflexions.
Qui eût vu cet homme ce soir-là ne se fût pas douté qu'il venait à un rendez-vous d'amour.
11 y avait à peu près une demi- heure qu'il attendait, ou plutôt qu'il était assis là, car il était tellement absorbé qu'il avait peut-être oublié lui-même qu'il attendait quelqu'un, quand la petite porte s'ouvrit.
Blanche passa furtivement la tête par la porte enlr'cu» verte, et d'une voix douce elle appela :
— Frédéric?
Le jeune homme releva la tête, et un sourire inaccoutumé éclaira sou visage à la vue de Blanche. La nuit était obscure et un peu froide.
— Je suis en retard d'une demi-heure, dit Blanche au comte, pendant qu'il prenait la jeune fille dans ses bras, et la pressait contre son sein, me pardonnez-vous?
— Je vous eusse attendue toute la nuit, Blanche, et sans vous en vouloir de votre absence.
— Que TOUS êtes bon!
— Non, je vous aime, Yoilà tout.
Frédéric avait dit : Je vous aime, d'une voix étrange. Un autre n'eût pas dit autrement : Je vous hais.
— Suivez-moi, lui dit Blanche, qui, malgré elle, avait tressailli à l'intonation que son amant avait donnée à ce mot d'amour, mais qui y était sans doute habituée, car en même temps elle prenait la main de Frédéric.
— Où me menez-vous? demanda le comte.
— Au pavillon.
— N'est-ce pas une imprudence? fit-il en hésitant.
— Ne craignez rien, tout le monde dort.
— Même votre frère ?
— Surtout mon frère, qui, depuis plusieurs jours, voyage à pied.
— Gomme je vous l'ai écrit ce matin, je craignais bien de ne pouvoir m'échapper ce soir, Frédéric, dit Blanche à voix basse, et en s'asseyant sur un coussin aux pieds du comte ; je tremblais que Félicien ne veillât et ne me gardât auprès de lui. Voyez comme je vous aime, mon ami ! Pour vous, je regrette presque le retour de mon frère bien-aimé, qui n'aime que Dieu, ma mère et moi.
— Vous m'aimez donc? fit le comte en regardant la jeune fille, et en passant sa mainblancbe et froide dans les cheveux dorés de la belle enfant.
— Ainsi votre frère est revenu? reprit-il, changeant brusquement de conversation.
-Oui.
— Que vous a-t-il dit en revenant ?
— Ce qu'un frère dit à sa sœur. Il m'a embrassée; mais comme son retour me faisait craindre de ne plus vous voir aussi souvent que par le passé et que je ne sais pas feindre, je suis devenue triste. Alors il m'a demandé ce que j'avais.
— Et vous lui avez dit?
— Que je n'avais rien. Et cependant, Frédéric, bientôt» n'est-ce pas? je pourrai tout lui avouer.
— Oui, ma Blanche bien-aimée ; oui, ton frère saura tout.
— Comme vous dites cela, Frédéric ! cette phrase dans "votr^ bouclie ressemble presque à une menace.
— Es-tu folle?
— Quel homme étrange vous êtes, et quel mystérieux pouvoir avez-vous donc en vous? Savez-vous bien que, depuis que je vous connais, depuis que vous m'avez dit que vous m'aimiez, ma vie ne m'appartient plus! Votre pensée a pris en moi la place de mon âme. Ah ! c'est que vous n'ôtt's pas un homme comme les autres, car je suis bien sûre que je n'eusse point aimé an homme ordinaire, et je vous aime d'un amour que nulle autre peut-être n'a ressenti avant moi,
i> Vous souriez, laissez-moi croire que je ne me trompe point, laissez-moi cette consolation de penser que j'ai cédé à une force invincible, et que, quoi que j'eusse fait, je n'eusse pu vous échapper. Nous autres femmes, nous espérons toujours que Dieu aura fait pour nous des émotions inconnues jusqu'alors, et que les raisons que nous nous donnons ont en elles-mêmes l'excuse de notre faute.
» Séparé de moi par dix lieues, par cent lieues, par un monde, vous me feriez vivre et agir comme vous le voudriez. Vous n'auriez qu'à étendre la main, je subirais votre volonté.
» Quand j'essaye d'exister en dehors du cercle que votre amour a tracé autour de moi, je suis comme une folle, je me heurte vi tout comme une insensée, je chancelle comme un homme ivre, l'air me manque, et, malgré moi, il faut, si je ne veux pas tomber, que je prononce votre nom et que je me rattache à votre souvenir.
» Que vous dirais-je de plus, Frédéric? Moi, élevée dan» le pieux et saint respect de Dieu, fille d'une mère pure comme la Vierge, d'un père que le Seigneur lui-même devait estimer, sœur d'un homme de bien, s'il en fut, pour vous j'ai tout sacrifié : mon repos, mon avenir, mon honneur. Voulez-vous ma vie? prenez-la. Voulez-vous que je vous suive? Voulez-vous que je trompe tout ce qui m'aime, que je me déshonore aux yeux de tous * Dites- un mot, je suifi à vous.
» Est-ce de l'amour que je ressens? je l'ignore ; mais, quoi que cela soit, c'est un sentiment, presque douloureux par moments, toujours plus fort que ma volonté et contre lequel je me brise, car je ne le comprends pas. Enfin contre vous je ne puis rien, pour vous je puis tout, excepté de cesser de vous voir.