ORGE ET FAIBLESSE
n y avait à peu près trois quarts d'heure que M. falery s'était retiré, et les trois joueurs, qui avaient cessé leur jeu, prenaient le thé en causant, quand la porte de la salle s'ouvrit, et qu'il parut.
48 TROIS IIOMMKS FORTS
11 avait endossé une robe de chambie, et il (^lait pûle comme un mort.
— Ah! vous nous rovcnoz, fil le rapilaiiie, c'est bien, cela. Mais tout en parlant ainsi, M. IJuranlin rej^ai'dait avec inquiétude le jeune homme qui lenlrait, et disait tout bas au médecin :
— Voyez donc comme il est pftle !
— Oui, je vous reviens, ri'-pliqua M. Valéry en s'assoyant, car il semblait avoir de la i)eiuc à se tenir debout, et en essayant un sourire, mais c'est pour demander une petite consultation au docteur.
Et jicndant qu'il parlait, on entendait claquer les dents du malade.
11 tendit la main à M. Maréchal, — Vous avez une forte lièvre, monsieur, lui dit le docteur.
— Oui, je souffre beaucoup, répliquai. Valéry d'une voix calme et presque avec fierté.
— ^'e vous êtes-vous pas couché?
— Si fait.
— Pourquoi ne m'avez vous pas fait appeler alors?
— A quoi bon vous déranger pour si peu de chose?
— C'est une imprudence que vous avez commise,
— Oli ! je suis bien constitué,
— Oui, mais il y a des constitutions qui ne résistent pas à certaines attaques.
— Est-ce à une de ces attaques que j'ai affaire?
— Je ne dis pas cela; seulement, je vous le répète, vous avez une fièvre intense, et vous ne sauriez prendre .trop de précautions.
— Eh bien , docteur, dites-moi ce qu'il faut faire et je le ferai.
Il était facile de voir les efforts de M. Valéry pour parler avec sang-froid et pour garder son calme. Malgré lui, il tremblait de tous ses membres, et ses lèvres violacées s'agitaient sans cesse. On eût dit qu'il se plaisait à cette lutte de sa volonté contre son corps.
— Pendant que vous habitiez l'ile de Madagascar, reprit
M. Maréchal, avez-vous ressenti quelquefois les symptômes que vous ressentez aujourd'hui?
— Jamais.
— Et cela vous a pris tout-à-coup?
— Tout-à-coup.
— Veuillez vous lever, si cela vous est possible.
M. Valéry se leva, mais il fut forcé de porter la main à son front, comme pour comprimer Féblouissement qui passait devant ses yeux et le vertige fiévreux dont il se sentait pris au moindre mouvement qu'il faisait.
Le docteur entr'ouvrit la chemise du malade un peu audessous du col et se mit à examiner sa poitrine, marbrée de larges taches rouges.
— Diable! murmura-t-il, voilà qui est sérieux!
— Que dites-vous, docteur?
— Rien !
— Vous avez secoué la tête, cependant.
— A vrai dire, j'ai vu les premiers effets de votre imprudence.
— La tacht rouge ! fit M. Valéry avec une intonation qui prouvait qu'il avait déjà remarqué ce symptôme et qu'il en était inquiété,
— Oui.
— Alors, c'est dangereux?
—- Non, mais enfin... c'est à soigner.
— Commandant, ajouta le docteur en se tournant vers il. Dnrantin, il faudrait faire donner à monsieur une cabine plus grande et plus aérée que la sienne.
— Sur le pont?
— Oui, si cela est possible.
— Il y a celle qu'occupait l'ambassadeur français; c'est un véritable appartement. Je la mets à la disposition de M. Valéry.
— Vous sentez-vous la force de vous y rendre, monsieur? demanda le docteur au malade.
— Oh ! certainement , je suis plus fort que vous ne croyez.
— Eh bien , veuillez y aller tout de suite, c'est plus prudent.
— Bonsoir, messieurs, fit M. Valéry; pardonnez-moi de vous avoir dérangés.
— Domain, monsieur, nous irons savoir de vos nouvelles, el de quoi que vous ayez besoin cette nuit, réveillez-nous si nous dormons.
M. Valéry remercia le capitaine, et s'apprôta à quitter la cabine.
Mais quand il eut fait quatre pas, il fut contraint de s'arrôter, et la nature reprenant le dessus, il chancela. Il fit un effort violent; mais avant même qu'il eût pu s'appuyer au mur, il s'évanouit dans les bras du docteur qui avait prévu ce qui arriverait, et qui se tenait derrière lui.
— Deux hommes ! demanda le médecin.
On fit venir deux matelots.
— Transportez monsieur dans la cabine de l'ambassade et couchez-le. Les deux matelots prirent M. Valéry, l'un par la tête, l'autre par les pieds, et la transportèrent dans sa nouvelle chambre.
— Est-ce grave ce qu'a M. Valcry? demanda le capitaine.
— Si c'est grave, je le crois bien ; c'est tout bonnement une attaque de fièvre jaune dont il aura emporté le germe de l'Ile de Madagascar. Cette île-là n'en fait jamais d'autres, voilà pourquoi j'ai demandé une cabine isolée; cette fièvre est contagieuse, et il ne serait pas drôle que nous l'eussions tous.
— Oh ! le malheureux ! s'écria Pascal ; espérons que Dieu le sauvera.
— Pour qu'il soit descendu ici avec une pareille fièvre, il faut que ce soit un rude gaillard, car, moi qui suis fort, que e diable m'emporte si, dans le même cas, j'aurais bougé !
— Il faut que quelqu'un le veille, n'est-ce pas? demanda Pascal.
— Oui.
— Eh bien , moi, je vais le veiller.
— Étes-vous fou ; nous avons des hommes pour cela. C'est
une fièvre terrible, je vous le répète, qui se gagne en cinq minutes ; non-seulement je ne vous laisserai pas veiller auprès de M. Valéry, mais encore, si vous voulez l'aller visiter demain, je vous donnerai un flacon que vous me ferez le plaisir de respirer tout le temps que vous resterez auprès de lui.
— Rejoignez-le, docteur, fit le commandant: il doit avoir besoin de vous.
M. Maréchal disparut.
Pendant ce temps, on avait couché le malade toujours évanoui.
M. Maréchal lui fit respirer des sels et le fit revenir à lui.
En rouvrant les yeux, M. Valéry parut avoir perdu un peu du calme qui ne l'avait pas abandonné jusqu'à son évanouissement.
Le docteur lui demanda :
— Gomment vous sentez- vous?
— Je souffre.
Il y avait un commencement de terreur dans cette réponse.
— Je me suis donc trouvé mal? continua-t-il.
— Oui.
— Où cela?
— En bas.
Le docteur se leva.
— Vous me quittez ? lui dit le malade.
— Un instant.
— Où allez-vous T
— Chercher de la flanelle et préparer une potion pour yous frictionner.
— Un autre ne pourrait-il se charger de ce soin ?
— Non, pourquoi ?
— C'est que je voudrais que vous ne me quittassiez pas-
— Souffrez-vous davantage?
— Oui, je souffre beaucoup;, mais je ne suis pas encore mort
M. Valéry prononça cette phrase avec un certain air de défi fait à la douleur.
Coppndanl il Otait couvert d'une sueur froide, et se s»;ntait pri-s de se trouver mal de nouveau.
— Je ne suis pas aussi fort que tout à l'heure, ajouta-t-il comme pour excuser son premier mouvemoni, et ccl Ova.nouissomint m'a un peu ému; c'est la première fois de ma vie que je me trouve mal.
— Respirez ceci pendant que vous serez seul; dans quelques instants, je serai auprès de vous, prenez patience et couvrez-vous bien.
Et pour plus de sûreté, M. Maréchal couvrit lui-même le malade et borda son lit.
Quand M. Valéry fut seul, il regarda autour de lui, croyant ainsi se rendre mieux compte de sa position; puis il pencha sou oreille sur lui-même, comme pour s'entendre vivre et s'assurer qu'il existait encore. U releva bientôt la tète en souriant.
— J'étais fou, murmura-t-il, ce n'est rien; un homme comme moi ne meurt pas eu un jour.
Alors il se mit à considérer ses mains dans lesquelles on eût dit que le sang n'avait jamais circulé, et ce fut avec une sorte de joie farouche qu'il se livra à cet examen. U fit jouer ses doigts et craquer ses articulations, et de cette même main il toucha sa poitrine, respirant en même temps qu'il la pressait, et un nouveau sourire de triomphe entr'ouvrit ses lèvres pilles.
— C'est que, dit-il, j'ai bien cru que c'était la fin.
Et, à cette idée, un frisson involontaire lui courut par tout le corps.
En ce moment, un matelot parut, apportant du linge et des fioles.
— Monsieur a-t-il besoin de quelque autre chose? demanda cet iiomme sans approcher du lit.
— Non. Qu'apportez-vous là?
— Des fioles que M. Maréchal m'a remises pour vous.
— Où est-il, M. Maréchal?
— A la pharmacie. Voulez-vous que j'aille l'y chercher? pi'oposa cet homme, qui paraissait avoir grande envie de
quitter cette chambre, car le docteur lui avait recommandé d'y rester le moins de temps possible.
— KoD, répondit le malade, qui avait remarqué la contrainte du matelot. Non, restez auprès de moi.
Le matelot s'adossa à la cloison, et se mit à tourner son ionnet entre ses mains.
M. Valéry le considéra quelques instants, puis il lui dit :
— Approchez-vous donc un peu, mon ami; vous semblez avoir peur d'attraper le mal que j'ai : il n'est pas contagieux cependant.
Le matelot fit un pas, mais un seuL
— Vous avez donc réellement peur? ajouta M. Valéry d'un ton presque irrité.
— Dame ! monsieur, j'ai une femme et des enfants, moi, et l'on a bien vite attrapé la fièvre jaune.
— La fièvre jaune! s'écria le malade en pâlissant; est-ce donc la fièvre jaune que j'ai?
Le matelot comprit qu'il venait de commettre une faute ; mais il se dit en lui-même : Tant pis, chacun pour soi; et il répondit à M. Valéry :
— C'est M. Maréchal qui a dit cela.
— La fièvre jaune! répéta le passager dont le regard de- •«nnt fixe ; la n'èvre jaune ! mais on en meurt avec des douleurs afi'reuses, n'est-ce pas?
— Oh! oui, monsieur!
— - Tu as donc vu des gens en mourir, toi?
— Oui, monsieur, souvent; mon frère en est mort; voilà pourquoi j'en ai si grand'peur.
Et le marin ne se gênait pas pour tenir son mouchoir sur sa bouche et sur son nez.
— Alors tu connais les symptômes de cette fièvre?
— Oui.
— Comment commence-t-elle? demanda M. Valéry en faisant un grand effort pour paraître calme.
— Par des vomissements, par des frissons, par des douleurs dans la tête et dans l'estomac, et puis le corps se couvre de taches rouges.
— Comme celles-ci? continua le malade en montrant sa poilriiio marbrôe.
— Oui, monsieur, r(''pondit le matelot en avançant la tête pour mieux voir, mais reculant en nii^mc temps son corps.
— Alors, je vais mourir, moi! fit M. Valéry.
Et il poussa un cri qui ressemblait au rugissement du tigre. Il y avait dans ce cri tout ce qu'un homme peut mettre de douleur et de colùre dans une seule note de l'àme.
Le malade prit la tùte dans ses deux mains et la cacha dans son oreiller, s'arrachant les cheveux avec rage.
— Mourir, mourir! r6p6tait-il, mourir maintenant, mourir riche, mourir à trente ans, c'est impossible, je ne le veux pas.
Et en parlant de la sorte, il étendait le poing, mais il retombait bientôt épuisé et sans force.
Le déUre apparaissait déjà.
— Je veux voir le docteur, je veux voir le docteur! cria le malade, allez me le chercher tout de suite.
Le matelot, qui ne demandait qu'à s'en aller, disparut à ce mot.
— Je ne veux pas mourir, répétait toujours M. Valéry, comme s'il eût voulu se convaincre que sa volonté pouvait éloigner la mort; et, le pouls doublé par la fièvre et la surexcitation morale, il courut à la porte comme un insensé, et l'ouvrit brusquement au moment où le docteur l'ouvrait de son côté.
— Si vous commettez de pareilles imprudences, dit M. Maréchal d'un ton presque sévère, je vous fais attacher dans votre lit, monsieur, car votre vie est sous ma responsabilité, et je veux que, s'il arrive un malheur, je n'aie au moins rien à me reproclier.
— Oui, docteur, oui, je vous obéirai, répliqua le malad/; en se recouchant, timide comme un enfant surpris en faute par sa mère. Vous me sauverez, vous me le promettez, n'est-ce pas?
— Je ferai tout pour cela, et j'y réussirai, si vous n'entravez pas la science par de nouvelles folies.
— C'est que j'ai peur de la mort, voyez-vous.
— Cependant, tout à l'heure, vous faisiez preuve d'uQ grand courage.
— Parce que je suis plein d'orgueil et que je ne croyais pas que j'allais mourir. Mais maintenant que je sais quelle maladie j'ai, je vous le répète, j'ai peur. Le médecin, c'est comme le confesseur, on peut tout lui dire. Sauvez-moi, et je vous donne la moitié de ma fortune, sauvez-moi, monsieur, je vous en supplie !
M. Maréchal regarda avec étonnement et presque avec défiance cet homme si fort quand il ne croyait pas au danger, si humble depuis qu'il le voyait en face.
— Oui, monsieur, on vous sauvera, tranquillisez-vous.
— Vous m'en répondez.
— Je ferai tout au monde pour cela.
— Il est impossible que je meure, répétait M. Valéry, je ne le puis pas, je ne le veux pas.
Répéter les mots qu'il disait, essayer de découvrir un sens dans le flot de paroles, de prières, de blasphèmes qui s'échappait de sa bouche serait chose inutile.
Il en fut ainsi pendant toute la nuit, et, chose étrange t au milieu de son délire il ne cessa de répéter le nom de Pascal et de le demander. Jusqu'au matin on le frictionna pour rétablir la circulation du sang, et l'on employa tous les moyens humains.
Au jour, il revint un peu à la raison, et dès qu'il put articuler un mot, donnant suite à l'idée fixe de son déUre :
— Docteur, dit-il à M. Maréchal, voulez-vous prier M. Pascal de venir me parler?
— Ce que vous avez à lui dire est-il bien important?
— Oui.
— C'est que la moindre fatigue peut vous faire mal.
— Soyez tranquille, je ne lui dirai que deux mots.
Le docteur envoya chercher M. Pascal, qui descendit à l'instant même.
— Vous voulez me parler, monsieur? dit-il au malade,
— Oui.
— Si je puis vous Ctre bon ii quelque chose, disposez de moi.
— Je vais mourir, monsieur.
— Vous vous exagt'-rez votre mal; n'est-ce pas, docteur? M. Valéry secoua la tôtc.
— Le docteur essaye de me faire espérer; mais moi aussi j'ai vu des gens mourir de la lièvre jaune, et je commis les symptômes de la '?.orl; voyez.
En disant cela, le passager découvrait ses bras et sa poitrine tachés de plaques ternes.
— Oui, j'ai du feu dans la gorge et de la glace aux pieds : oh ! je vais mourir, je le sens, je le sais.
Et, comme un enfant, le malade se mit à pleurer.
Il faisait pitié à Pascal, il faisait presque bonté au médecin.
Les deux, hommes se regardaient.
— Il faut que je reprenne du calme à tout prix. On assure que lorsqu'on souffre comme moi et que l'on se confesse, quelquefois Dieu pardonne, non-seulement à l'âme, mais même au corps, et que l'absolution a fait des cures merveilleuses. Je veux me confesser; je veux tenter cette dernière chance : après, Dieu me fera peut-être vivre.
— C'est d'un bon chrétien, monsieur, repondit Pascal, quoique le sentiment auquel vous obéissez ne soit pas toutà-fait un sentiment religieux; mais Dieu achèvera de vous éclairer : malheureusement, il n'y a pas de prêtre à bord.
— Et vous?
— • Moi, je n'ai pas encore été ordonné, monsieur.
— Mais vous serez prêtre un jour, sans aucun doute?
— A moins que Dieu ne me rappelle à lui avant que je prononce mes vœux,
— Eh bien , vous recevrez avant la conft^sion ce que vous recevriez après.
— C'est impossible.
— Impossible! s'écria le mourant avec terreur.
— Oui.
— Alors vous me laisserez mourir dans le blasphème et la malédiction. Eh bien, soit; je maudis Dieu et la religion 1
-- Silence, malheureux ! silence!
— Il faut que je me confesse, vous dis-je, continua le malade, les yeux fixes, l'écume à la bouche, et près de retomber dans le délire. Le passé m'étouffe, il faut que vous le connaissiez. Je suis un misérable, écoutez.
— Cet homme a le délire, il devient fou, murmura Pascal.
— Non ; cet homme souffre de l'âme autant que du corps, davantage peut-être, dit M. Maréchal au jeune homme; comme chr^^^ien et comme médecin, je reclame de vous le service qu il vous demande.
Pascal hésita pendant quelque temps.
Le malade tenait les yeux ardemment fixés sur lui.
— Oui, se dit Pascal après quelques moments d'examen, M. Maréchal a raison. Ce malheureux souffre de l'âme : il y a peut-être un malheur dans le passé de cet homme ; il y a peut-être pour moi dans l'avenir, si j'entends cette confession, le mal à réparer et le bien à faire.
» Eh bien, monsieur, continua-t-il, pour calmer le moribond, je consens à vous entendre; mais, quoi que vous ayez à révéler, je vous préviens que je ne vous donnerai-; .-^. pas l'absolution, car je ne puis la donner. c -'jw
— Vous pouvez prier pour moi, vous pouvez me dire ^/y\ d'espérer, n'est-ce pas? C'est tout ce qu'il faut. Laissez-nous t*^4seuls, docteur, et vous, mon frère, asseyez-vous auprès de t^^ moi et hâtons-nous. Oh ! qui m'eût jamais dit que la con- '-n-A fession serait un besoin pour moi! Je souffre tant!... Dieu
en abuse et se venge bien!... Écoutez-moi, mon frère!
— Pas encore, fit Pascal !
— Pourquoi?
— Parce qu'il se peut que vous ne mouriez pas, monsieur, et alors vous auriez peut-être un jour le regret d'avoix confié à un homme un souvenir qui semble peser lourdement sur vous. Votre conscience, comme la mienne, serait troublée si vous surviviez à cette confession. Je m la recevrai que lorsque le docteur aura perdu tout espoir, et Dieu merci, nous n'en sommes pas encore là. Calmez-vous, vous avez un peu de déUre. Si je reçois votre confession, c'est à
58 TROIS HOMMES FOllTS
votro sang-froùi, à votre ropcntir, et non à l'apilation de Yotre liCvre que je veux que Dieu la doive. Reposez-vous une heure ou deux et nous verrons. En ce moment, il vous serait impossible de mettre longtemps de la suite dans vos idées. Prenez un peu de celte potion que l'on vous a préparée; elle vous fera dormir trois ou quatre heures, (!t à YOlre réveil, le docteur me dira si franchement vous devez espérer ou non. Courage et patience, monsieur.
Eu même temps, M. Maréchal versait dans le verre de M. Va lery quelques poultes d'une liqueur rouge dont le llacon éLuit posé sur la table de nuit.
Le malade but avec avidité.
Un sueur brùlaute couvrit tout son corps; il lui sembla que son cerveau s'cmi)lissait de plomb; il marmotta quelques paroles, fit signe au médecin et à Pascal de ne pas s'éloigner, et, fermant les yeux malgré lui, il s'endormit au bout de dix minutes du plus profond sommeil.
Les deux jeunes gens sortirent de la chambre.
— Est-il en réel danger de mort? demanda Pascal au médecin.
— Il est midi, je vous dirai cela à quatre heures. Maintenant, allons respirer un peu d'air pur. Le délire de cet homme me fait mal, je ne sais pas pourquoi, car j'ai vu mourir bien des gens sans que cela me fît cet efTet-là.
Deux heures après, M. Maréchal, accompagné de Pascal, redescendit auprès de M. Valéry.
Celui-ci dormait toujours.
Le ravage que la maladie avait fait depuis vingt-quatre heures était inouï ; dans la position et dans l'état où il était au moment où le docteur et son compagnon rentrèrent chez lui, ou'l'eût aisément cru mort.
^es yeux étaient entr'ouverts et vitreux, les joues creuses et mates, et sans des tressaillements fréquents qui agitaient ses mains, il eût eu toute l'apparence d'un cadavre.
— Le plus grand bonheur qui pourrait arriver à cethomme dit le médecin, ce serait qu'il ne se réveillât point, car H souffrira beaucoup avant de mourir.
— Il mourra donc certainement?
— Oui, fit M. Maréchal en joignant un signe de tête à cette affirmation, pour la faire plus affirmative encore.
— Les jambes sont déjà froides et mortes, continua-t-ïl en soulevant le drap du lit et en montrant au futur prêtre les jambes décharnées du moribond.
— Quel changement en un jour! s'écria Pascal, et il se remit à contempler ce corps qui, à cette heure, renfermait encore quelque terrible secret, s'il fallait en croire les secousses fébriles qui l'agitaient, même pendant son sommeil, et qui bientôt n'allait plus être qu'une matière inerte, bonne à jeter à la mer.
En ce moment, M. Valéry se réveilla, et après avoir regardé autour de lui, il rappela péniblement ses souvenirs.
— Ah! vous voilà, messieurs, dit-il, eh bien?
Le docteur, à qui cette question s'adressait, garda le silence et regarda confidentiellement Pascal.
— Je suis à vos ordres, dit celui-ci en s'adressant au malade.
— Ainsi, il n'y a plus d'espoir?
— Qu'en Dieu, fil le médecin.
— Autant dire que tout est fini alors, fit M. Valéry,
— Vous doutez de Dieu, monsieur! s'écria Pascal.
— Ah! non, je n'en doute plus, puisque je vais mourir, réphqua M. Valéry ; ainsi, continua-t-il, dans un moment de fièvre j'ai dit que je me confesserai ; eh bien, soit, je me confesserai.
— Il est encore temps, monsieur, de revenir sur cette résolution, fit Pascal, si vous hésitez le moins du monde. Je le préférerais même, car j'aurai à demander pardon à Dieu d'avoir reçu cette confession, et, si j'y consens, c'est pour la tranquillité de votre âme.
— Eh bien, asseyez-vous là, mon frère, et vous allez, je vous en réponds, entendre une chose curieuse.
Pascal regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi.
— Voilà un homme étrange, se dit le docteur en s'éloignant, car il lui semblait que cette confession que le mori-
bond Yoalail l'airo par peur (lurlqucs heures auparavant, il uietlait mainlcnaiil de l'orgueil à la faire.
En clTet, par un de ces brusques cliangemenls qui caractôrisaient sa nalure, Valéry, sClr de mourir, jela sur ce qui l'entourait, au moment de révOler sa vie, un de ces regards de colùre et de dOfi que l'ange déchu dut jeter sur le Dieu vainqueur, quand il résolut d'accepter la lulle éternelle.