‹ Trois hommes fortsChapitre 6 sur 20 · LE MENDIANT · texte numérisé non relu

LE MENDIANT

Vous avez vu de ces enfants qui, grondés et punis par leur père pour une faute qu'ils avaient niée et qu'ils avaient commise cependant, s'écriaient tout à coup en pleurant, en frappant du pied, en montrant les poings quand ils se voyaient dans l'impossibilité d'échapper à la punition :

— Oui, c'est moi qui ai fait cela; oui, oui, et je recommencerai encore ! Et quelquefois même, dans leur jeune désespoir, et comme pour se venger de leur père, ils exagéraient la gravité de leur faute.

Eh bien , regardez ce sentiment par le gros verre de la lorgnette morale, et vous verrez que c'était à un sentiment pareil que Valéry obéissait maintenant en se confessant; seulement ce sentiment était plus grand de toute la différence qu'il y a de l'enfant à l'homme, du père à Dieu, de la faute au crime, de la punition paternelle à la mort, cette punition ou cette récompense de l'éternité.

— Ah! je vais mourir, disait le passager ; ah! il ne va rien rester de moi; ah! ma mort est inévitable, eh bien, je veux qu'on sache ce que j'ai été et ce que je suis.

Cette disposition du malade n'avait pas échappé à Pascal ; aussi ne put-il s'empêcher de dire à M. Valéry :

— Monsieur, vous ne me paraissez pas être dans l'état où doit être l'homme qui va se confesser ; permettez que je me retire. Je vous le répète : la seule chose qui pourrait excuser l'action que je commets, c'est le repentir que vous aurez

éprouvé, et, dans ce moment, vous paraissez être loin de ce repentir.

— Ce sera à vous, monsieur, de m'éclairer, et de me donner le repentir, si je ne l'ai pas. Où serait le triomphe de votre religion^ si elle n'éclairait que les croyants? Je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis bien fou de croire au Dieu qui ms tue, moi que rien n'a pu même faire chanceler dans ma vie. C'est plus qu'une confession que je vous fais, c'est une étude que je vous livre, étude qui ne peut que vous être utile dans la mission que vous accomplissez, car elle vous révélera des mystères étranges du cœur humain; sachez-moi gré, au contraire, de ne pas mettre d'hypocrisie dans cette révélation : j'aurais pu faire des signes de croix et joindre les mains de façon à vous tromper, à quoi bon? De la franchise au repentir il n'y a pas loin.

» D'ailleurs cette confession ne regarde pas que moi, et quand vous l'aurez entendue, vous aurez des innocents à réhabiliter à votre retour en France, car j'ai fait du mal à des gens innocents qui en souffrent encore.

— Parlez, monsieur, parlez.

— Ah! mon frère, continua le moribond dans un des repos que lui laissait sa fièvre morale, quand vous avez pris la résolution d'entrer au service de Dieu, vous n'avez vu dans l'exercice du ministère auquel vous vous dévouiez que la joie de conférer directement avec le Seigneur, et que le plaisir tout chrétien d'enseigner la vérité aux hommes; vous n'avez pas prévu que votre mission vous ferait assister à d'effroyables spectacles et vous forcerait à de hideuses anatomies. Votre nature est douce et frêle, votre âme est née pour le bien, je l'ai vu tout de suite, êtes-vous sûr de ne pas vous enfuir épouvanté la première fois que vous vous pencherez sur cet abhue qu'on appelle les passions humaines et dont vous allez devenir le confesseur et le confident?

» Vous venez de visiter une aature éclatante qui parle sans cesse de Dieu, et, enivré de ses rayons, de ses chants et de ses parfums, vous avez promis à ce Dieu, qui se manifestait ainsi à vous, de lui consacrer votre avenir et de vous

donner tout ontcr à sa loi ; mais votre mission a deux farcs, l'uiu' rayonnante, parce que le ciel seul i'«idaire, l'autre fionibre et ténC'brcusc, parce qu'elle est tournée vers les hommes, c'est-ù-dire vers le vice, vers le doute. La force que vous puisez dans votre foi vous suflira-t-elle; et, voyant Dieu si graud et l'homme si vil, n'épr-ouvercz-vousraB le begf^in de la soUtude et du dôsert?

» Peut-être cette connaissance du cœur humain vous dêgoûtcra-t-elle ùce point, que vous ne pourrez la supporter, comme certams médecins ont 6tô forcés de renoncer à leur art parce qu'ils se trouvaient mal devant les cadavres in fects qu'il leur fallait ouvrir.

— Vous vous trompez, mon frôre, repondit Félicien d'une voix douce, j'ai pesé dans ma conscience, depuis longtemps, les nécessités auxquelles je vais être soumis, et je ne recukrai pas.

Il Quand je serai contraint d'entendre un de ces terribles mystères dont vous parlez, et que la confession révèle, je n'y verrai que le sentiment qui dicte cette confession, le repentir, et je prierai Dieu pour celui qui se repentira. Le Christ, en établissant la confession de l'homme au prêtre, c'est-à-dire à son semblable, a institué une loi sublime à laquelle les arguments de la religion réformée ont en vain essayé de porter atteinte.

» L'homme qui a commis un crime, et qui, comme les protestants, peut, à l'heure de sa mort, ne s'en confesser qu'à Dieu, ne triomphe pas autant de lui que le chrétien qui s'humilie devant un autre homme, organe de la Divinité, et qui a reçu d'elle iC droit d'absoudre avec l'ordre d'oublier. Riet. de plus beau, mon frère, continua Pascal en s'exaltant, que cette mission de guérison morale que le Seigneur confie à ses ministres.

» Croyez-moi, l'homme qui ne se confesse qu'à Dieu ne se confesse pas aussi complètement et avec autant de résultat que l'homme qui se confesse à Dieu et au prêtre. Il passe une transaction tacite avec sa conscience, irn'est pas sauvé, il n'est même pas guéri.

— Vous avez peut-être raison, monsieur, et je crois qu'en effet ce doit être une consolation de se confesser quand on a la fiûi ; mais il doit y avoir des crimes que Dieu ne pardonne pas.

— Il les pardonne tous, mon frère, quand on s'en humilie avec sincérité, quand on se repent sérieusement; si votre conscience est chargée, je vous en prie, mon frère, je vous en supplie, faites vos efforts pour mourir chrétiennement ; et, au nom de notre Dieu, je vous promets le repos éternel de votre âme.

M. Valéry regarda avec un sourire moitié railleur, moitié envieux, cet homme dont la conviction était si franche et la foi si pure, et sans mettre de transition entre ce qu'il venait d'entendre et ce qu'il venait de dire, comme si son esprit irrésolu n'eût déjà plus osé douter, mais n'eût pas encore consenti à croire, il dit brusquement :

— Il y a huit ans, le curé d'un petit village, nommé Lafou, fut assassiné ainsi que sa servante. Le neveu de cet homme fut accusé du crime, condamné et exécuté. L'accusé était innocent.

^ Oh! l'horrible fatalité! murmura Pascal.

— IS"est-ce pas? reprit M. Valéry, c'est effroyable à penser !

— Vous avez appris, depuis son exécution, l'innocence de ce malheureux*^

— Je la savais à cette époque.

— Vous la saviez! s'écria Félicien presque épouvanté.

— Oui.

— Et vous ne vous êtes pas écrié : cet homme est innocent!

— Je ne le pouvais pas.

— Vous ne le pouviez pas ! quelle raison peut avoir un homme de laisser mourir un innocent !

— Quand il est lui-même le coupable, et que pour sauver l'innocent il faut qu'il se perde !

— Il doit le faire !

— Oui, mais il ne le fait pas, et s'il a tort comme chrétien,

il a raison comme homme. La vie éleruclle est une belle chose, mais csl moins cerlaiiie que la vie de ce monde.

— Monsieur, lit Pascal eu te levant et en se reculant malgré lui.

— Je vous l'avais hieûdit, queccrtaineschoscs vousl'eraicnt horreur.

— Continuez, monsieir, continuez.

M. Valéry reprit :

— J'assistai aux débals, j'entendis l'arrôt, je vis l'exécution.

FôUcien piilit.

— Et je revins de ce spectacle, 'liouta Valéry, avec le mépris de Dieu, en me disant que décidément la juslicc divine ne valait pas mieux que la justice humaine.

— Ce n'était pas assez pour vous, mon frère, de laisser s 'accomplir un pareil malheur, vous blasphémiez encore!

— Écoutez, mon frère, écoulez :

» Il y a vingt-cinq ans, un enfant en haillons courait sur la roule de Nîmes, les pieds nus, dans la poussière quand il faisait beau, dans la boue quand il faisait mauvais. Cet enfant, qui vivait d'aumônes, qui venait il ne savait d'où, qui n'avait jamais connu ni son père ni sa mère, qui couchait sui la route l'été, sous un mauvais hangar d'auberge l'hiver, qui répondait par hasard au nom de Joseph, comme il eût rêpondtt à n'importe quel autre nom, puisqu'il n'en avait pas à lui, cet enfant, c'était moi. Le mal était ma seule distraction, et cela dès mon plus jeune âge. L'esprit de destruction était inné chez moi.

» Ajoutez à cela une remarquable intelligence, une force morale bien au-dessus de mon âge et du genre de vie que je menais.

» Je volais, mais si habilement et si effronlément à la fois, qu'on ne put jamais me surprendre en flagrant délit de voL Ceux qui me donnaient l'hospitalité, qui me nourrissaient, qui prenaient pitié de moi, étaient les victimes que je préfé-» rais.

» Quand je ne pot vais rien leur prendre, j'essayais de leur

faire du tort d'une autre façon. Si j'étais dans une ferme, je tuais quelque poule ou quelque lapin dont je jetais le corps dans le puits. Si un domestique me faisait coucher dans unemaison particulière, je détériorais les arbres ou le*-^ voitures, je faisais mal aux chevaux, et, à défaut de cela, j'abîmais un mur; je faisais enfin un dégât quelconque, comme s'il eût été dans ma mission de laisser de moi une trace néfaste partout où je passais.

« Je n'avais cependant pas de haine contre la société; ce n'était pas l'abandon où m'avaient laissé mes parents, ce n'était pas la misère qui me faisaient mauvais. Je serais né fils d'un roi que j'eusse été méchant comme je l'étais. C'était un résultat de mon organisation et non des événements. Les hommes me paraissaient plutôt bêtes que méchants. Je sentais dans mon jeune esprit de quoi tromper le monde entier^ et je devais naturellement mépriser des êtres incapables de lutter avec un enfant.

» Cependant, je compris bien vite qu'il fallait utiliser cette intelligence dont j'étais doué, exercer sur une plus grande échelle les étranges qualités qui se trouvaient en moi, et donner enfin un but éclatant à ma vie obscure. Je cherchai le moyen d'abord d'arriver à tout, et le meilleur me parut être l'hypocrisie.

» Je fis des choses incroyables pour mon âge.

» Comme je vous l'ai dit, je mendiais ; mais, au lieu de dépenser l'argent que je récoltais à jouer avec mes camarades de mendicité, je le gardais précieusement. J'avais fait au pied d'un arbre un trou ignoré de tous, et j'enfouissais chaque soir dans ce trou ma récolte de ma journée. Il m'est arrivé de rester des nuits entières la main dans ce trou, à. faire sonner les sous qu'il renfermait, comme un riche avare fait sonner des pièces d'or; l'amour de l'argent était en moi,, et j'avais hâte d'en acquérir beaucoup, convaincu que j'étais qu'avec nxjn intelUgence et de l'argent je briserais tous lesobstacles qui se trouveraient dans mon ambition, vers quelque but que cette ambition se portât.

» Quelquefois aussi je m'en allais jusqu'à la ville, et quand

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je vovpi'! un mendiant vieux au coin d'une rue ou à la porte d'onf c'^'lise, j'atUiulais le moment où je pouvait être entendu de plusieurs personnes, et tirant quelques sous de ma poche, je les lui donnais en lui disant :

» — Tenez, mon brave homme, nous sommes pauvres touti les deux ; mais vous êtes vieux et je suis jeune; vous ne pouvez plus marcher et j'ai de bonnes jambes : voici ce que j'ai gagné hier, je n'ai besoin que de ce que je gagnerai demain.

» Le mendiant me remerciait quelquefois en pleurant; je surjircnais des larmes d'attendrissement dans les yeux de ceux ou de celles qui m'6coutaient, et je m'enfuyais, comme pour me soustraire aux félicitations des témoins de cette •cèue, et en me disant :

» — Quel bonheur qu'il soit si facile de tromper les hommes '

» Comme vous le voyez, mon frère, il n'eût guère été poo- Bible de trouver \ine plus infâme créature que moi.

» J'avais huit ans.

» Mais un sentiment bizarre, et qui me rendait réellement malheureux, s'était peu à peu emparé de moi. C'était la conscience de mon inféTiorité vis-à-vis de l'être qui avait fait la nature dont j'étais entouré, et auquel on a donné la dénomination de Dieu, ce mot qui sert à désigner une puissance inconnue. Quand, tous les ]ours, je voyais le soleil s'éteindre à l'horizon, la nuit descendre et s'illuminer d'étoiles, je prenais en haine cette régularité quotidienne contre laquelle je ne pouvais rien,

» Il m'est arrivé, dans mon ignorante haine pour tout ce qui était au-dessus de moi et que je ne pouvais pas expliquer, de passer toute une nuit à regarder une étoile, avec l'espéraûce que mon regard la ferait tomber ou l'éteinflrait. Puis, quand après avoir passé des heures ainsi, je voyais l'horizon blanchir, le soleil reparaître et l'étoile s'effacer dans une orome lumineuse, je montrais le poing à ce ciel et je jurais de me venger.

• Seulement, comme ce que je voulais atteindre était loin de moi, je me dis que si on peut tromper les hommes par

riiypocrisie, on ne peut tromper Dieu que par la patience. Je calculai que je pouvais vivre soixante ans, et je me rais à croire qu'en soixante ans je pourrais arriver à détruire*cette harmonie universelle.

» Mon imagination était tellement pervertie et tellement ardente, que, comme vous le voyez, elle était déjà entrée d'un pas dans la folie.

» Un soir, dans une auberge où l'on m'avait accueilli, un homme vint loger, qui se rendait à la foire de Beaucaire, avec un grand instrument. Cet inst-ument était un télescope.

» La nuit était superbe. Ptur amuser l'aubergiste et ss femme, il tira son télescope de son étui ; il l'appuya sur un pied à triple branche, et il leur fit voir la lune et les étoiles. Je fus admis à ce spectacle.

» Quand je m'aperçus que ces points lumineux, qui me paraissaient gros comme des têtes d'épingles quand je ne les voyais qu'avec mes yeux, étaient des mondes quelquefois plus grands que la terre; quand j'entendis cet homme expliquer cela tant bien que mal, je poussai un cri d'étonnement, et je lui demandai qui avait fait ce qu'il nous montrait là.

» — Dieu! me dit-il en me tapant sur la joue.

» — Dieu !... murmurai-je! Toujours Dieu ! et je sentis ma jalousie redoubler contre cet être qui a semé des mondes dans l'immensité comme le laboureur sème des grains dans les sillons.

» La nuit même, je trouvai une destination à l'argent que j'avais ramassé. Je voulus apprendre la vérité sur ce que je Toyais, et demander à la science la révélation de ces effrayants mystères. J'allai à mon trésor. Je comptai ce qu'il contenait. En pièces d'un sou, en liards et en pièces blanches, il renfermait cinq cents francs. Je pris cette somme et je partis pour Nîmes.

* Quand j'y fus, je demandai quelle était la meilleure institution de jeunes gens ; on m'indiqua une grande maison ceinte de murs, et d'où, quand j'en approchai, j'eutendis sortir mille cris joyeux.

» La volonté qu'il y avait en moi est une chose merveii-

leusc. Si j'avais pu l'appliquer au bien, je serais malalcnant un des plus grands hommes du monde.

» Jo me rendis à la pension qu'on m'avait indiquée, et je demandai, toujours muni de mon sac, à parler au chef de i'éUîblissement.

» Le portier voulut d'abord me mettre à la porte, mais j'insistai tellement, que, vaincu par mon entêtement, il alla prévenir le directeur, lequel me reçut.

» — Monsieur, lui dis-je alors, je suis un mendiant, je n'ai ni père ni mère, mais je veux un jour être bon à quelque chose. Depuis que je mendie, je n'ai pas dépensé un sou pour moi. La charité m'a nourri, logé, habillé comme je suis là. Les quelques sous que j'ai dépensés, je les ai donnés à de plus pauvres que moi ; j'ai ainsi économisé cinq cents francs. On m'a dit que votre cœur est excellent et que votre institution est la meilleure de Nîmes; je viens donc tout bonnement vous dire : Prenez mes cinq cents francs, gardez-moi chez vous tout le tempe que cette somme donne le droit d'y rosier, et faites-moi apjirendre, pendant ce temps, tout ce que je pourrai apprendre, surtout l'histoire des étoiles et du ciel. Le temps expiré, renvoyez-moi, je bénirai votre nom et je serai stir de l'avenir.

» Le calcul que je faisais intérieurement me réussit à merveille. Le chef de l'institution me regarda avec étonnement, avec admiration même. Il alla jusqu'à s'émouvoir, et je vis des larmcS poindre dans ses yeux.

» — C'est très-bien, mon enfant, ce que vous faites là, me dit-il. Je vais garder vos cinq cents francs, mais pour vous les remettre quand vous quitterez ma maison, et vous ne quitterez ma maison que lorsque vous saurez tout ce que vous devez savoir.

» — Imbécile ! murmurai-je , et je me jetai aux genoux du directeur pour le remercier de ce qu'il faisait pour moi,

I) Le lendemain, il n'était question dans la ville que de mon histoire, et, à partir de ce jour, je reçus de mes nouveaux camarades le surnom de mendiant.

» Ce fut alors que je pus me rendre compte de la mauvaisa

nature du cœur de l'homme, et combien on a raison de le haïr, sans même le connaître, et de le mépriser quand on le connaît.

» Aux yeux de tous, n'est-ce pa3 que ce que j'avais fait devait être considéré comme une belle chose ? Un enfant de dix ans, un mendiant, sans famille, sans principes, sans autres habitudes que les mauvaises habitudes de la misère et de l'abandon, qui parvient à réunir une somme de cinq cents francs, qui applique cette somme à acquérir de l'instruction, et à tenter de s'élever au-dessus de la position où la fatalité Fa fait naître, est évidemment un enfant digne d'éloges, ou tout au moins de sympathie. Il fallait être moi pour savoir ce que cachait le fond de cette belle action.

» Je méritais donc , sinon Tamitié , du moins l'estime des enfants au milieu desquels je me trouvais, puisque aucun d'eux n'avait assez d'intelligence pour lire la vérité dans mon âme : ils étaient tous riches, tous heureux, tous fiers de leur fortune et de leur naissance, depuis l'enfant noble jusqu'au fils du commerçant; ils pouvaient donc sans se faire de tort, accepter comme camarade ce pauvre petit qui, à leurs yeux, ne commettait pas d'autre crime que de venir demander des moyens d'existence à cette instruction qui devait être pour eux un jour une superfluité.

» Eh bien , je ne trouvai pas une main à serrei âans la mienne. Je ne pus me mêler à aucun jeu. Ils me regardèrent du haut en bas, me baptisèrent : le mendiant, et tout fut dit. MoD teint halé, mes mains noircies par la poussière et les intempéries, mes pieds durcis par les cailloux sur lesquelsje marchais sans souliers depuis neuf ans, les dégoûtèrent et ils me laissèrent dans un coin.

» — Tant mieux, m'écriai -je, en voyant ce qui se passait, et je montrai le poing à tous ces enfants qui plus tard seraient des hommes dont je pourrais me venger. Je me jetai dans l'étude, et ma vengeance commença, car, au bout d'un mois, je savais hre et écrire couramment, faire les quatre premières règles des mathématiques, et, dans la classe ott Ton m'avait mis, nul n'était de force à lutter avec moi.

» Cette .■?iip(^rioriti', si vile acquise, ne fil qu'ajouter l'envie ù la haiTie de tous ces petits iHres coalre moi. De méprisants qu'ils avaient été d'abord, ils devinrent a{^ressi^i^; ce ne fut plus assez pour eux de me détester, ils m'alta(]uôrent, et sans que je leur eusse rien fait, dea^ ou trois d'entre eux me battirent.

» Mon premier mouvement fut d'en étrangler un, car j'étais remarquablement fort pour mon iige; mais yi parvins à me contenir; et avec cet air doux et résigné que je savais si bien prendre, et qui plus tard m'a si bien servi, j'allai trouver le directeur, et je lui racontai ce qui venait d'avoir lieu.

» J'ajoutai, toujours du même ton, que si je devais être un objet de discorde parmi ses élèves, je demandais à rentrer dans ma vie passée, ne voulant pas reconnaître par le mal le bien qu'on me faisait.

» Le soir, ceux qui m'avaient battu étaient punis.

» Le maître de celte pension était un honnête homme dans toute l'acception du terme, et j'étais moi-même une nature si vicieuse et si corrompue, que, plus j'étais forcé de l'estimer, plus je le haïssais ; le bien qu'il semait sur moi poussait en mauvaises pensées contre lui.

» Je devenais un savant, mon orgueil s'augmenta, et quand j'eus surpris quelques-uns des secrets de la nature, je me crus 'en étal de commencer mon duel avec Dieu. Il n'avait rien fait pour moi, et tout ce que je pouvais être, moi seul devais en être l'auteur.

» — Ah ! Dieu a fait le monde ! ah ! il lit au fond des cœurs et voit ce qui s'y passe, me disais-je, ah ! rien n'arrive que par sa volonté; eh bien, qu'il lise dans mon cœur, et qu'il m'empêihe d'arriver où je voudrai, je l'en défie!

» Les joies acres que me donnait cette lutte sont impossibles à décrire. Chaque affront que l'on me faisait et qui glissait sur moi comme une goutte d'eau sur du marbre, chaque mensonge que je faisais, sous un masque d'innocence et qui surprenait la bonne foi des gens qui devaient se croire mes supérieurs en tout, me grandissaient à mes yeux et me donnaient hâte d'arriver au temps de ma vie oii je pourrais

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mettre en jeu sur un plus grand théâtre toutes les ressources de ma perversité.

» Vous devez comprendre, mon frère, ^uel puissant levier ce devait être dans l'avenir pour un homme, que cette théorie qui grandissait tous les jours en lui, et de laquelle il résultait que, pourvu qu'on sache le cacher, on peut avoir les plus mauvaises pensées du monde et être estimé comme une âme honnête et un cœur loyal. De là, à se dire qu'on peut commettre tous les crimes, pourvu que l'on ait l'habileté de ne pas se laisser prendre, il n'y avait pas loin.

» Cependant j'eus en même temps une grande joie et une grande déception. Ce qu'on m'apprenait ne suffisait plus à mon ardent désir de connaître, et je voulus étendre par moimême les limites de mon instruction. Le monde physique me devenait trop étroit, à moi qui voulais opérer sur le monde moral.

» Notre chef d'infititution avait une belle bibliothèque, «t souvent j'y avais regardé avec curiosité les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Comme je passais tout mon temps à lire, je demandai à notre instituteur, qui était fier de mes progrès et stir de moi, la permission de venir prendre de temps en temps un hvre pour me distraire. Il y consentit, ne se doutant pas que le premier que je lirais serait justement le dernier qu'il eût voulu que je lusse.

» Je profitai, pour user de sa permission, d'un moment où il était sorti, et je m'emparai du hvre de Jean-Jacques.

t. Quand je vis cette froide anatomie que Técrivain a faite sur lui-même, quand je pus suivre de l'œil le scalpel moral qui décousait le cœur humain et le mettait à nu aux yeux de tous, quand je reconnus dans ce grand criminel, que l'aveu écrit de ses turpitudes a immortalisé, les mêmes impressions qu'en moi, je fus fier de la ressemblanct* je m'abreuvai de cette traduction de moi même, faite avant moi, et je me baignai pour ainsi dire dans cette poésie du mal.

» Mais, d'un autre côté, moi, qui me croyais un être extraordiLaire, moi qui me croyais destiné à contre-balancei Dieu, car l'orgueil est infini • moi, qui espérais que persomie

n'avait jamais élu aussi mOchant que moi, jo lus épouvante, je fus anéanti en ra'apercevant qu'un autre homme l'avait été et avait joint îi cette infernale nature le talent de lui dor^er de l'attrait et de paraître aussi j,nand, plus f^rand peut-être sur son ''i-hafaudage de vices, que le plus grand homme de bien sur le piédestal de la vertu.

» Je sentis en moi un côté impuissant, car je compris que jamais je ne serais publiquement à la hauteur de cet homme. Ge fut la premién? douleur réelle de ma vie.

» J'avais treize ans alors.

ANATOMIE MORAI,B

» Si Jean-Jacques n'avait pas écrit ses Confessions, ou que je ne les eusse pas lues, je sens en moi que j'aurais été tourmenté toute ma vie du désir d'écrire un livre du mcn.e genre, et de me faire aux yeux de la postérité, un manteau brodé de mes vices et de ma corruption.

» J'ignore si vous avez lu les Confessions, mon frère, mais c'est bien à la fois le plus beau et le plus infâme livre qui soit tombé de l'orgueil d'un homme.

>. Si j'étais roi de France, je ferais déterrer celui qui l'a •écrit, je ferais brûler ses restes par la main du bourreau, je ferais jeter ses cendres au vent, j'essayerais de faire croire au monde entier que Jean-Jacques n'a jamais existé.

» Et remarquez, mon frère, que celui qui vous dit cela est un homme qui est sûr d'avoir été plus méchant que celui dont il parle; car, malgré la peine que Rousseau a prise do se présenter toujours sous son aspect le plus défavorable, il était meilleur que moi, et, à mesure qu'il s'éloignait d£s hommes, il se rapprochait de Dieu, tandis que je m'éloignais en même temps des uns et de l'autre.

» Je me consolai cependant de cette lecture, en me promettant d'être, dans le mal, plus grand à mes yeux seuls que Jean-Jacques ne l'avait été aux yeux de tous.

» se ne voulus pas me donner d'autre confident que moimême, et je tressaillis d'aise en songeant à l'ironie intérieure dont j'accueillerais les actions des hommes qui me croiraient leur ami ou leur obligé, et à la réputation d'honnête homme que je laisserais en mourant, quoique je poussasse le besoin de négation presque jusqu'à nier la mort.

» Je devins donc pour moi-même une étude sérieuse et je la fis consciencieusement. Jusqu'à dix-huit ans, je ne vis pas poindre en moi le germe d'un bon sentiment. Les rêves de la jeunesse, les illusions de l'amour me restèrent inconnus, et cependant j'étais heureux, puisque mon bonheur consistait à me mettre au-dessus des passions routinières des autres et à ne pas me laisser tromper comme eux par les impressions communes aux gens de mon âge.

» Tout me réussissait dans une proportion toujours ascendante.

» J'étais mauvais et l'on me croyait bon, athée et l'on me croyait religieux; enfin, ma réputation d'honneur, de courage, de loyauté, de délicatesse était établie à ce point que je pouvais commettre un crime, avec la certitude qu'on n'oserait même pas m'accuser, et que l'on douterait encore si l'on me surprenait le commettant.

» Pour être encore plus sûr de moi, pour empêcher mon âme d'être vaincue par un bon sentiment ou par une impression inconnue; pour briser à l'avance tous les obstacles qui pourraient s'opposer à l'exécution d'un projet quel qu'il lût, le jour où j'aurais pris la résolution de l'accompHr, je soumis mes sens à des épreuves incroyables.

» Je recherchai, sous le masque du dévouement, et pour m'endurcir à tout, les spectacles que les plus courageux évitent, que les plus insensibles fuient. La mort surtout était pleine d'attraits pour moi.

n J'allais dans les hôpitaux ; je voyais mourir les malheureux au milieu des cris de désespoir de leurs femmes et de leurs enfants, et j'avais la double force de ne rien ressentir en moi-même et de pleurer comme si ce spectacle m'eût fait souffrir. Puis, ie me uromet^aif cette étude de suivre dans la

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Tic, ceux qiii y restaient, aprùs avoir été au uionicnl de se tuer sur le cadavre des parents ou des amis perdus, et il ne s'écoula jamais deux mois sans que je visse passer, joyeux ou indilTérents, ccux-lù que j'avais vus en proio à la plus grande douleur.

n Pas une (>xô> iition n'avait lieu à dix lieues à la ronde que je n'y assistasse; et quand la lôte du condamné aval roulé dans le panier, quand tout le monde, satisfait du spectacle, se retirait, moi, je m'approchais de la machine, et, sous l'honorable prétexte de prier sur un mall/enreux que tout le monde abandonnait, et d'accompagner jusqu'au cimetière un cadavac méprisé, j'obtenais la permission de voir la tête et de me repaître des hideuses grimaces de la mort survenue au milieu de l'élan unanime de la vie, et quand toutes les facultés sont réunies pour conserver longtemps encore l'existence de celui qui va mourir.

» Aucune sensation n'était capable de m'émouvoir ; rien de ce qui arrivait aux autres n'était capable de me faire pleurer, rien de ce qui ne me regardait pas ne pouvait faire battre mon cœur.

') 11 s'agissait donc, pour que la victoire fût complète, que'je devinsse insensible à ce qui me serait personnel. C'était facile.

o Je n'avais jamais rien aimé, aussi ne ra'occupai-je que de vaincre la matière, ce corps stupide, cette enveloppe ridicule, qui tremble au moindre danger et se fatigue à la moin^ dre lutte.

» Je triomphal du sommeil. Je pouvais passer huit ou dix nuits de suite; je pouvais ne me nourrir que de pain et d'eau, sans rien perdre de mon énergie ; l'hiver, je me jetai à l'eau deux ou trois fois pour sauver des gens qui se noyaient; mais en réalité pour voir si, le cas échéant, je pourrais sans danger supporter dix degrés de froid dans l'eau. Je sauvai des gens et l'on me donna des médaiHes d'honneur pour ces hauts faits. Chose étrange! je faisais le bien pour m'habituer au mal.

K Comme vous le pensez bien, mon frère, j'étais sorti de pension, et quoique je fusse convaincu que l'argent est le

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moyen de tout, j'en étais sorti sans vouloir reprendre les cinq cents francs que mon maître m'avait gardés.

» — Non, lui avais-je dit, conservez cette somme, monsieur, non pas pour vous payer du service immense que vous m'avez rendu, mais pour subvenir aux frais de l'éducation de quelque pauvre enfant qui aura besoin de savoir lire et écrire, et qui ne possédera rien.

» Ce nouveau trait de grandeur d'âme et de générosité me fit l'objet de l'admiration universelle.

11 On vint me proposer des places, mais je répondis que je voulais rester indépendant, et chacun admira ce caractère en se promettant de m'aider malgré moi s'il en était besoin.

» Je ne fus plus préoccupé que d'un désir, celui de faire fortune.

» J'avoue que cette ambition était la seule dont je n'eusse pu triompher dans aucun cas. J'avais l'amour de l'or, je voulais en avoir beaucoup, parce que, à mon avis, la fortune était ce point d'appui que cherchait Archimède, et avec lequel on peut soulever le monde. Je voulais être riche pour voir encore mieux les misères des hommes et les injustices de Dieu.

1) J'avais mendié. Je voulais voir à mon tour les autres me tendre la main, pouvoir leur refuser le pain qu'ils me demanderaient, et dire à Dieu :

» — Tu ne peuft pas faire pour eux ce que je ferais, moi, et, si je le veux, tous ces gens-là mourront de faim.

» Vous voyez que je ne me démentais pas un instant, et que je ne déviais pas un instant de la route que je m'étais imposée.

» Je louai une chambre, en annonçant au propriétaire que je n'avais pas d'argent pour le payer, mais que j'en gagnerais un jour, et qu'il pouvait avoir confiance en moi; j'achetai des meubles par le même procédé, et je me mis à l'œuvre.

" Toutes les nuits on voyait briller ma fenêtre comme une étoile, car je travaillais jusqu'à deux ou trois heures du matin, et ceux qui passaient disaient, en montrant mes vitres éclairées :

» — Voilà le mon (liant (]iii Iravaillo, car le surnom que m'avait donné mes camarades m'C'tail rcslô.

» Cos nuits, je les passais à érrirc des livres pieux, destinés à la jeunesse, et que je veiulaisà trés-bas prix, mais qui me servaient à vivre.

» JY'lais, par-dessus le marché, adoré des curés oC des prêtres, qui voulaient absolument me l'aire entrer dans les familles dont ils étaient les amis, pour que je fisse l'éduralion des enfants, convaincus qu'ils étaient qu'on ne pouvait trouver un professeur plus instruit, ni un directeur plus pieux.

» Voilà à quoi leur servait la lumière dont ils se disaient éclairés.

» Je me rappelle qu'un jour, m'élant trouvé dans une voiture publique avec un prêtre et un gros marchand de rubans, tout imbu de Voltaire, ce marchand, d'assez mauvais goût, entama avec le prêtre une discussion sur la religion, et quoi que pût répondre celui-ci, il fut vaincu dans cette discussion par les raisonnements du marchand absurde. Alors je me mêlai à la conversation, et moi, moi qai ne croyais à Dieu que pour l'attaquer, je me mis du côté du prêtre, et je battis le voltairien sans qu'il trouvât une réponse à me faire.

» Dix minutes après, si l'on avait voulu, j'aurais soutenu la thèse contraire avec le même succès.

» Comment pouvais-je croire à ce Dieu qui, disait-on, m'avait donné l'intelligence que j'avais, et qui me laissait ainsi abuser contre lui de cette intelligence; le prouver quand je le voulais, et le nier quand c'était mon plaisir?

« C'était donc justement là où les autres oat raison de puiser leur foi, que moi je puisais la négation et l'athéisme.

YIl

M. n.\YNAL

» Cependant, je m'aperçus bientôt que j'avais tellement rétréci les moyens autour de moi, que tant que je resterais ù Kîmes, )e ne pourrais y faire fortune, et mon esprit, s'enhar-

dissant dans le mal, me conseillait de plus grands exploits que ces hypocrisies intérieures qui ne servaient qu'à amuser mon orgueil.

» Sur ces entrefaites, je fis connaissance du curé de Lafou.

« C'était un saint homme; et, dans certaines conversations que j'eus avec lui, je distinguai bien vite un esprit éclairé, arrivé à la foi, comme vous, par le raisonnement; car j'ai retrouvé dans votre conversation les mêmes principes et presque les m.èmes mots que dans la sienne. Je pris cet homme en haine; naturellement c'était un véritable homme de bien, et je le reconnaissais plus fort que moi.

« Je ne cherchai plus qu'une occasion de lui faire du mal et de le faire douter, si cela était possible.

» Je m'habituais tellement à cette idée, que les combinaisons les plus étranges se présentèrent à mon esprit infernal, et peu à peu, pour ne rien perdre de ma mauvaise action, je me dis que je la ferais me rapporter quelque chose par-dessus le marché. Il me sembla que depuis le temps que je provoquais la Providence, il ne s'était pas encore offert de plus belle occasion de lutter avec elle corps à corps.

» Je choisi? M. Raynal comme terrain où le combat aurait lieu : et dans une nuit fiévreuse où cette pensée veillait avec moi, je me rappelle avoir dit à Dieu, comme si Dieu eût été à côté de moi et eût pu me répondre :

» — Voici un homme de bien qui vous aime et que vous bénissez, qui répand partout l'amour de vous et le respect de votre nom. Eh bien, moi, une des plus infimes créatures de ce monde, je tuerai cet homme et j'échapperai à votre justice comme à celle des hommes; et l'argent qu'il amasse pour les pauvres, j'en ferai la base de ma fortune, et je serai riche, heureux, estimé, et j'aurai peut-être encore la joie de vous voir laisser condamner et mourir un innocent à ma place.

» Il faut vous dire, mon frère, que j'avais vingt-deux à vingt-trois ans à cette époque, et que les passions étranges qui, de mon esprit, avaient envahi mon cœur, n'avaient, comme je vous l'ai dit. accordé aucune place aux passions

78 Ti;ois HOMMES forts

qui d'ordinaire doniincnlou tout au moins occupent les j;cns jeunes et vijzoureux. Les femmes étaient pour moi des C'tres nul?, inutiles, ce qui revenait ;\ \)vu prrs au même.

» Je ne voulais être faible devant personne, et l'amour est une preuve de faiblesse qu'on donne ;i un Cire plus faible que soi.

» Je refoulais donc, avec toute mon Onerfiie, ces aspirations soudaines, à l'aide desquelles je me disais que Dieu espérait me vaincre, je réglais avec moi-méux; la question de mes sens, et lorsque j'avais recouvré toute la lucidité de mon esprit et toute l'énergie de mon être, je me trouvais plus grand encore et je m'estimais davantage.

» Cependant la nature, et je le comprends maintenant, a voulu qu'à l'âge que j'avais, l'homme dépensât la surabondance de sa force par tous les moyens qu'elle a mis à sa disposition, depuis le plaisir jusqu'au travail ; et lorsqu'au lieu de s'abandonner à celte loi de la nature, l'homme concenlre sur un seul point toutes les facultés qui doivent se mouvoir simultanément en lui, vers des buts différents, l'idée unique dont il s'occupe acquiert bientôt des proportions effroyables, et fait monter sa passion dominante jusqu'aux dernières limites de l'exaltation, jusqu'aux premières limites de la folie. Si l'on est bon, on peut, dans ce cas, devenir un saint; si l'on est un homme ordinaire, on doit devenir fou; si l'on ^'M mauvais, comme moi, il faut devenir criminel.

» Mon besoin de destruction devint une idée fixe dans mon esprit, et qui y grandit à faire éclater mon cerveau.

» La haine me donnait les mômes transports que l'amour, et la nuit, éveillé ou endormi, je rugissais à la pensée d'un meurtre comme un moine tourmenté de passions et de pensées de plaisir.

5» Je goûtais une féroce volupté à me figurer ce vieillard mort, et à voir, en imagination, couler son sang.

» Quand je le quittais, après un entretien où j'avais gagné ses sympathies par mon adhésion à tous ses principes, où je l'avais édifié par la pureté de mes sentiments, je m'en revenais, insultant à ce Dieu qui ne permettait pas à ce pieux

vieillard de voir clair sur mon compte, et de me chasser comme un misérable.

» Je dois vous dire que je croyais ne pas craindre la mort; je l'acceptais résolument dans le cas où je tomberais vaincu dans la lutte que j'allais commencer contre toute une société ; mais je me j^romettais bien aussi, si j'en sortais vainqueur, d'user largement de ma victoire et de ne plus poser de bornes à mon ambition.

» Vous allez voir quelle impitoyable hardiesse je déployai dans l'accomplissement de ce crime, qui a tant agité la ville où il fut jugé.

» Oh ! je faisais bien les choses, et dans la partie que je jouais je rendais des points à la Providence.

» Un soir, je partis pour Lafou, après m'être fait le serment que le lendemain M. Raynal aurait cessé de vivre, et que j'aurais dans ma poche et son argent particulier et les aumônes qu'il recueillait, et jusqu'aux économies de sa servante.

» J'avais déjà en tête le projet de voyage que j'ai accompli, et je voyais dans cet ai-gent la source première de la fortune que j'ai faite.

» J'aurais pu, me direz-vous, si vous étiez un homme à faire de pareille réflexion, j'aurais pu, pourtant faire que de tuer un homme, en tuer un plus riche, et m'emparer déplus d'argent. C'est vrai ; mais, comme j'ai essayé de vous le faire comprendre, ce n'était pas tant en moi l'espoir du gain qui dominait, espoir qui n'eût fait de moi qu'un obscur voleur, que ce besoin de me prouver que j'avais raison de nier la justice divine, et de me montrer à moi-même que cet être devant lequel on se prosterne, est méchant pour les gens de bien, et bon pour les méchants, et que par conséquent ii n'existe pas, ou que, s'il existe, il est un être malfaisant:

» Oh ! quand la philosophie et l'orgueil entrent dans l'esprit de l'homme, ils peuvent aller et le pousser loin.

s Je ne voulais pas tuer un homme ordinaire , car ma haine ne s'adressait qu'aux êtres intelhgents et capables de se défendre. La preuve est que je ne me rappelle pas avoir

80 TROIS HOMMES FOKTS

irappô un enfant, ni ballu ua cliion, ni coupé une fleur. L'idée ne m'en venait pas.

» Tout ce qui ne pouvait m'opposer de résistance n'exifr' •ail pas pour moi.

'i Je partis iJovic pour Lafou.

» J'étais maide de moi; j'étais sûr que mon sang-froid ue m'abandonnerait pas et que ma main ne tremblerait pas.

» Ceci se passait au mois d'avril 18'25.

» J'arrivai chez M. Uaynal. Je sonnai. Toinettc, si servante, vint ni'ouviir.

» 11 pouvait être neuf heures du soir. Je lui demandai si M. Raynal était seul, elle me raconta qu'il était au salon avec trois personnes et un neveu qui était venu le voir ce soir-là pour la première fois de sa vie, et qui était le fils d'un frère quil n'avait pas vu depuis vingt-deux ans, histoire que je connaissais dans tous ses détails, car M. Raynal me l'avait racontée souvent.

» Toinette ajouta que ce jeune homme coucherait dans la maison, et ne tarderait même pas à prendre du repos, car il était très-fatigué. C'était un obstacle, mais aussi une espérance de plus : au lieu d'une victime, j'en avais trois, et trois bien et dûment innocentes.

1) Toinette insista pour que j'entrasse; je m'y refusai, prétextant que je ne voulais pas troubler, par ma présence, une scène de famille, et ajoutant que, d'ailleurs, je verrais M. Raynal le lendemain , mon intention étant de coucher à Lafou, dans l'auberge voisine.

« Je m'y rendis , en effet; je soupai tranquillement, et à onze heures du soir, quand tout le monde dormait, je quittai ma chambre.

» Comme j'en sortais, je rencontrai la maîtresse de la maison, qui avait été retenue dans sa cuisine par des soins de ménage, et qui montait se coucher plus tard que de coutume.

» — Où allez-vous donc? me dit-elle.

» — Je n'ai pas encore envie de dormir, lui répondis-je, je vais me promener sur la route, au clair de la lune.

» — Bonne promenade ! fit-oUe ; et elle disparut.

i> Rieu de ma part n'étonnait cette femme, dans la maison de laquelle j'avais couché plusieurs fois, et qui ne m'avait jamais vu vivre comme tout le monde.

» Je me dirigeai ve*3 la route en chantant, et le bruit de ma chanson, qui troublait le silence de la nuit, dut arriver jusqu'aux oreilles de mon hôtesse.

I) La lune, que j'apercevais derrière l'aqueduc, était magnifique et jetait une clarté égale à celle du plus beau jour. De larges rayons blancs passaient à travers les arcades du pont, et venaient éclairer jusqu'aux moindres détails du paysage.

1) Un autre que moi eût reculé, car j'avais à redouter nonseulement qu'on me vît , mais encore qu'on vît mon ombre trois fois plus grande que moi.

» Cela ne fit que m'enhardir.

» Je connaissais admirablement les êtres de la maison du curé.

» J'entrai dans le cimetière toujours ouvert et contigu au presbytère; je montai sur une tombe adossée au mur et je me trouvai en un instant sur le toit de la maison.

» Je pénétrai par la fenêtre du grenier et je descendis tranquillement à la cuisine, où j'allumai une lampe.

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