LE CRIME
M. Valéry s'arrêta un instant pour s'assurer de l'effet qu'il produisait sur Pascal. Pascal priait.
— La lampe allumée, reprit le moribond, je m'acheminai vers la chambre qu'on avait donnée au neveu de M. Raynal.
» C'était un beau jeune homme, ce Jean Raynal, à la figure franche, à l'air calme, et qui reposait dans sa conscience.
« Il dormait profondément. C'était tout ce qu'il me fallait.
« J'approchai de son lit, tenant ma lampe d'une main et mon couteau de l'autre. Au moindre mouvement qu'il eût fait, je l'eusse tué.
» J'eus beau mettre la lumière aussi près que possible de SCS yeux, il ne ?e réveilla pas.
w La maifuri était à moi.
» Je montai alors dans la chambre de Toinettc. Je n'eus pas bisoiii d'arme pour la tuer. Je lui saisis le cou d'une main et je serrai vii^^oureusement pendant dix minutes environ.
» La tranquillité avec laquelle j'assistai à cette mort que je donnais moi-même est une chose indescriptible.
» Au bout de dix minutes, Toinette était morte sans pousser un cri, sans faire un mouvement.
» Je passai de là dans la chambre de M, Raynal.
» Lui aussi, il dormait comme un juste.
» Je m'arrêtai quelques instants à le considérer, et déposant ma lampe sur une table, je tirai mon couteau, couteau que je n'avais même pas pris la peine d'apporter, et que j'avais trouvé dans la cuisine.
» Il me sembla qu'en assassinant ce juste j'allais assassiner l'humanité tout entière, et je lui portai dans la poitrine un coup à tuer trois hommes, en même temps que je lui fermiais la bouche pour l'empêcher de crier.
» Il était fort cependant, et il se débattit. Alors je le pris dans mes bras pour qu'il ne fit point de bruit en roulant sur le parquet , et lui labourant le visage et la poitrine à coups de couteau, je l'achevai ainsi.
1) Pas une goutte de sang n'avait sauté sur moi.
» J'allai au secrétaire, je pris un sac contenant douze cents francs; puis, dans un tiroir à secret que j'avais vu M. Reynal ouvrir souvent, car il était loin de se défier de moi, je pris encore trois mille francs en or : ses épargnes personnelles, que nul ne lui connaissait.
» Je refermai le secrétaire; je m'assurai que le curé était bien mort, et, reprenant ma lampe, je redescendis, froid et impassible comme une statue.
» Je rentrai dans la chambre du neveu; il dormait toujours.
» Je crus alors entendre un bruit extrêmement faible et que je ne pouvais détinir; ce bruit semblait sortir du lit de
Jeau. Je me penchai dessus, et je vis des gouttes de sang qui tombaient du plafond sur les habits de celui qui dormait.
t Le plafond était lézardé, et comme le cadavre de l'oncle gisait au-dessus du lit du neveu, le sang filtrait à travers les fissures du plafond.
» — Voilà le véritable criminel, me dis-je en voyant ces preuves sanglantes qui rougissaient les vêtements de cet homme endormi et souriant dans son sommeil.
I) J'allai remettre la lampe dans la cuisine, et, chargé de mon butin, je sortis de la maison comme j'y étais entré.
» Le premier bruit que j'entendis quand je fus dehors fut un rossignol qui chantait.
» La lune était toujours sereine.
» Je repris le chemin qui conduisait à l'auberge, en accompagnant ma marche de la chanson que je chantais quelques instants auparavant. Tout cela s'était si vite accompli que mon hôtesse ne dormait point encore et que, m'entendant rentrer, elle me cria :
» — Déjà de retour?
» Oui, lui répondis-je, l'air m'a fait du bien et j'ai envie de dormir ; mais faites-moi réveiller demain de bonne heure, parce que je veux voir M. Raynal avant de partir.
» Je m'endormis après avoir tranquillement déposé sur ma table le sac de douze cents francs qui, dans le cas où je serais arrêté, devait être la preuve de mon crime. Gomme vous le voyez, mon frère, je faisais bien des choses.
» A huit heures on me réveilla ; je m'habillai et je me rendis chez M. Raynal. J'eus beau frapper on ne m'ouvrit pas, naturellement. J'allai faire part de mon inquiétude au garde champêtre, l'autorité du pays, et j'étais là quand on enfonça la porte et quand on trouva les deux cadavres.
» Ce que j'avais prévu arriva. Jean Raynal fut arrêté, jugé, condamné, exécuté. Les preuves surgirent contre lui avec une efiroyable profusion.
» J'ai voulu suivre toutes les péripéties de ce drame, et j'ai visité l'accusé dans sa prison. Je lui ai donné des encou-
lagements. Je lui ai conscillô d'avouer la véiilé. Il 4 béni mon nom et m'a remercia.
« Pendant deux mois encore, je restai à Nîmes ; puis j'allai à Marseille avec des lettres de recommandation, et je trouvai moyen de me faire transporter pour rien à Madagascar, où j'arrivai, possesseur de cinq raille deux cents francs que j'avais volés à M. rtaynal, et auxquels je n'avais pas toucliC'.
» Je partis pour Madagascar, comme je vous l'ai dit, me jurant qu'à trente ans j'aurais fait une fortune qui pourrait m'ouvrir toutes les voies, quel que fût le but où je tendisse.
» Mes idôes commençaient à se modifier. En philosophie, j'étais arrivé où je voulais. Je ne pouvais pousf?r plus loin l'investigation des choses et le mépris des hommes; je ne vis plus dans la vie que la jouissance des plaisirs matériels, et dans les êtres que des instruments à mes plaisirs.
1) Je restai six ans à Madagascar, et je possède un million.
n Je n'ai pas besoin de vous dire par quels trafics j'acquis cette fortune. Hommes et choses, je vendis de tout.
» Je revenais donc riche, prêt à m'abandonner sans frein
toutes les passions que j'avais repoussées jusqu'alors comme dangereuses et auxquelles je pouvais me livrer maintenant sans crainte qu'elles détruisissent rien en moi; je me disais : A moi l'amour des femmes ! à moi la conscience des hommes! à moi le monde, enfin, si je le veux! quand j'ai été pris de cette fièvre dont je vais mourir.
» Dieu m'attendait sans doute à cet angle de ma vie, et j'avoue que j'ai plus souffert moralement à l'idée de mourir au milieu de ma fortune acquise, et sans en avoir joui, que je n'eusse souffert si j'étais mort sur l'échafaud comme Tasgassin de M. Raynal.
>i — Bien joué ! me suis-je écrié en regardant le ciel, quand je me suis vu malade d'une maladie mortelle et en essayant encore de railler Dieu ; mais les souffrances physiques sont devenues telles, que je me suis avoué vaincu, et que j'ai supplié le médecin de me sauver. 11 ne le peut pas.
» Dieu est donc le plus fort! Je serai beau joueur. Hâtezvous, mon frère, de me dire comment je pourrai apaiser ce
Dieu que j'ai tant offensé et réparer, autant que cela sera possible, le mal que j'ai fait.
n Le malade, épuisé de fatigue, vaincu par la douleur, laissa retomber sa tête sur l'oreiller.
tA RÉPARATIOIf
Qu'on nous permette une comparaison, la seule qui puisse analyser l'état de cet homme en ce moment.
Il était entré dans sa confession comme un fanfaron entre dans un souterrain obscur dont l'orifice est encore éclairé par le jour. Il porte la tête haute, il rit, il chante pour convaincre ceux qui le voient, qu'il est brave, et qu'il traversera ce danger sans peur.
Bientôt cependant son chant et son rire cessent, car le jour diminue et le danger commence. Puis, quand il doit se baisser; quand, à chaque instant, il se heurte les genoux ou se déchire le visage; quand, pour faire un pas, il est forcé de trouer l'ombre épaisse avec ses deux mains ; quand il lui faut ramper comme une couleuvre; quand rien ne lui arrive plus de la vie extérieure; quand l'air lui manque; quand son courage n'a plus d'autre spectateur que lui-même : alors un frisson glacial s'empare de lui et î'étreint comme un linceul de plomb ; il s'arrête, il ouvre des yeux effarés, et, pris de la terreur de mourir ainsi, loin du jour et loin des hommes, il pousse des cris et prie Dieu de le sauver. Il se retourne, et le cœur haletant, s'ensanglantant le visage, se meurtrissant les membres, il marche, il se glisse, il rampe jusqu'à ce qu'il arrive à ce rayon de jour qui l'a accompagné quelque temps, qui est pour lui la vie ; et dès qu'il le revoit, il tombe à genoux, et, avouant qu'il a eu peur, il montre, pour s'en excuser, le sang de ses blessures et les meurtrissures de son corps.
Il en était de même moralement pour M. Valéry.
Tant que son orgueil avait pu éclairer le commencement
de sa cuiiRssion,!! l'avait l'uitc hardiment, et pour donner, à celui (]ui la recevait, le spectacle de sa force et de sa lutte avec Dieu; mais lorsqu'il avait vu que Pascal n'applaudissait pas à cette volonté de mal dont il était Ir onlident; quand il s'était retrouvé ?cul et sans apinii dans le souvenir de son passé fangeux; quand il avait senti que l'air véritable lui manquait dans celle atmosphère de crimes et d'iniquités : alors, lui aussi, il avait eu peur, il avait regardé autour de lui avec ell'roi, et, ne voyant plus l'antre de sa vie éclairé que d'un rayon, le repentir, il s'était à tout hasard cramponné à ce rayon comme un homme qui se noie, à la branche qu'on lui tend, et il avait dit à Pascal, pour son âme, ce qu'il avait dit à M. Maréchal, pour son corps : Sauvez-moi !
Féhcien, qui avait entendu toute cette histoire, dans l'attitude d'un homme forcé de regarder les profondeurs d'un précipice plein de reptiles et de méphitiques émanations; Félicien, qui, tout en ne perdant pas un mot de cet élrange récit de l'orgueil humain, avait pu suivre cependant la gradation du sentiment qui y avait présidé, et qui devait mener le moribond, sinon au repentir, du moins ù la crainte morale de la mort; Félicien, disons-nous, quand Valéry se fut tu, regarda quelques instants ce malheureux sans lui répondre, mais avec des yeux plus éloquents que la bouche :
— Eh bien, mon frère, demanda le malade, vous ne me dites rien.
— Je vous ai dit, monsieur, répondit Pascal, que je ne pouvais vous donner l'absolution.
— Oui ; mais vous pouvez m'aider à mourir.
— Ainsi vous avez peur de la mort?
— Oui ; mais non comme tout à l'heure. Je n'ai plus peur de la mort physique, de l'anéantissement de mon corps et de la destruction de messeny humains, j'ai peur que, de l'autre côté de la tombe, il y ait quelque chose.
— n y a Dieu, monsieur, Dieu qui punit et qui récompense.
— Voyons, mon frère, est-il un moyeja d'apaiser ce Dieu?
demanda ie moribond d'une voiîi affaiblie et avec le regard d'un homme que le délire va reprendre; car, chez cette nature indomptable, le repentir ne pouvait être que le résultat de l'affaiblissement des facultés.
— Oui, il y a un moyen.
— Lequel? dites-le vite, mon frère.
— C'est de profiter du peu de temps qui vous reste à \ivre pour rendre à la mémoire de celui que vous avez perdu, et à sa famille, l'honneur que vous leur avez enlevé. Il faut écrire le récit du crime que vous avez commis, en détailler les circonstances, puis vous signerez cette déclaration, vous me la remettrez, et, une fois de retour en France, quand j'aurai été ordonné prêtre, je réhabiliterai Jean Raynal. A cette condition, Dieu, j'en suis sûr, consentira à être clément pour vous.
— Donnez-moi de l'encre, du papier et une plume, fit le malade, et, d'une main fiévreuse, il écrivit :
« Aujourd'hui, 20 septembre 1833, au moment de rendre mon âme à Dieu, touché de repentir, je déclare être l'assassin de Valentin Raynal, curé de Lafou, et de sa servante. Toi- ' nette Belami, crime pour lequel un innocent, Jean Raynal, a péri sur l'échafaud.
» Je fais cette déclaration et je la signe avant de détailler toutes les circonstances qui doivent l'appuyer aux yeux des juges, afiu que si la mort me surprenait pendant que j'écris les faits principaux, ma culpabilité et l'innocence de Jean Reynal fussent connues, et que la mémoire de ma 'fictime pût être réhabilitée.
• A bord du Nicolas,
» Joseph Valéry (de Nimes), surnommé
le Mendiant. »
— Est-ce bien ainsi, mon frère? demanda le moribond à Pascal, en lui passant le papier qu'il venait de signer.
— Oui, mon frère, et puisse le sentiment qui vous guide être un sincère repentir !
— Maintonanl ji' vais dôlailler le crime, n'est-ce pas?
— Oui, et pendant ce temps je prierai pour vous.
Valéry reprit la plume et se mit à écrire le récit de l'assassinat aussi clairement que possible, en le signant encore da son nom de Joseph et du nom de Valéry qu'il avait pris à Madagascar.
Quand Pascal eut lu ce récit :
— Mourez en paix, mon frère, dit-il au malade, je vous promets le pardon de Dieu.
— Eh bien, promettez-moi de consentir à ce que je vais vous demander.
— Je vous le promets, monsieur, si ce que vous me demandez est juste.
— Je n'ai pas d'héritiers, mon frère, et j'ai une immense fortune. Voulez-vous me permettre d'en faire don à cette sœur que vous aimez tant, et que je ne connaîtrai jamais, mais qui priera pour moi ?
Pascal devint rouge sous cette offre comme sous un affront.
— Ceux qui sont riches et qui meurent sans héritiers, répliqua-t-il, ont les pauvres pour héritiers naturels.
— C'est juste, mon frère, pardonnez-moi la proposition que je vous ai faite, et veuillez vous charger encore d'une mission.
En disant cela, Valéry écrivait une donation de toute sa fortune aux pauvres de Nîmes, et donnait l'ordre à son correspondant, M. Morel, qui en était le dépositaire, à Paris, de la remettre aux mains de Félicien Pascal.
A peine si cette donation était lisible, tant était faible la main de celui qui l'écrivait.
— Bien, mon frère ! très-bien! fit le jeune homme en lisant le papier, voilà une partie de votre passé complètement purifiée.
Le malade ferma les yeux sans répondre.
Il sentait la vie se retirer de lui.
Félicien regarda quelques instants ce corps qui avait renfermé une âme si corrompue, et qui n'était déjà plus qu'une inerte matière, frissonnant sous le soufQe glacé de la mort
Puis, il quitta sans bruit la cabine, pour ne pas éveiller le moribond, à qui Dieu envoyait le sommeil comme première récompense de son premier remords.
Deux heures après on était arrivé au Cap.
— Eh bien, demanda Félicien à M. Maréchal, au moment où celui-ci revenait de voir le malade, qui Pavait fait appeler en se réveillant.
M. Maréchal secoua la tête.
— Il est mort? fit Pascal.
— Pas encore, mais il ne peut tarder. La tête n'y est déjà plus.
— Que vous a-t-il dit?
— Il m'a demandé du vin de Madère.
— Vous lui en avez donné?
— Je lui en ai donné une bouteille. Il ne vaut même plus la peine qu'on lui refuse quelque chose.
Félicien, qui avait hâte de quitter le vaisseau, où ii lui semblait que, depuis cette confession inattendue, il respirait mal à l'aise, descendit une dernière fois auprès du mendiant.
— Courage, mon frère, lui dit-il en lui prenant la main. M. Valéry essaya de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent
convulsivement et il ne put arriver à prononcer une parole.
La bouteille de Madère était vide.
Au contraire de M. Maréchal, nous croyons que le mourant avait toute sa tète, et que, ne pouvant supporter le poids de ses souvenirs, il avait cherché l'oubli dans l'ivresse.
FÉLICIEN PASCAL
Comme nous l'avons dit, le premier besoin qu'avait éprouvé Félicien en quittant la cabine de Joseph, avait été de regarder le ciel et d'aspirer le plus d'air pur possible, comme pour chasser l'atmosphère putride dans laquelle il lui avait fallu vivre le temps qu'avait duré cette confession, et pour se convaincre que ce qu'il venait d'entendre n'était qu'une
dOplorabl'.! excoiilion dans les conditions humaines; mais quand il s'était retrouvé seul au Gap, il avait posé sa léte entre ses mains, et il s'était de nouveau penché sur l'ahînie que le mourant lui avait montré et dont il avait éclairé les plus sombres proloudfurs.
Le doux jeuuc homme, pris d'un amour immense pour Dieu, amour inspiré par le spectacle des i^randes choses de la nature etdes vastes solitudes de l'Inde, n'avait vu, dans la mission qu'il s'était promise, que le malheur à consoler, que le bien à faire, et il n'avait pas prévu qu'au miUeu de cette foule d'hommes qui représentent la civilisation, il trouverait de pareils crimes et de pareils vices.
il retombait donc épouvanté de cette première confession que le hasard lui avait fait connaître, et il en était à se demander s'il aurait la force d'assister souventà ces effroyables anatomies du cœur.
Mais il s'écria tout à coup, après avoir longtemps réfléchi :
— Plus le devoir est diflicile à remplir, plus il est agréable à Dieu qu'on le remplisse.
Cependant il sentait la nécessité de distraire bien vite son esprit de la préoccupation dans laquelle le récit de Joseph l'avait jeté, et comme, après Dieu, rien ne pouvait plus occuper son esprit que sa mère et sa sœur, il écrivit à l'une et à l'autre, en n'adressant toutefois sa lettre qu'à l'une des deux, à sa mère.
« C'est aujourd'hui le 20 septembre 1833 ; nous voilà arrivés au Cap, ma bonne mère, c'est te dire que je suis en route pour te revoir bientôt.
» Le vaisseau qui m'a déposé ici repartira demain et te portera cette lettre, dont notre docteur, un de nos compatriotes, veut bien se charger, tandis que je serai encore loin de toi; mais je m'en console en me disant que c'est du bonheur de Blanche que je m'occupe ; car cet héritage que je viens recueillir ici, et qui nous appartient à elle et à moi, il est bien entendu que je le lui abandonne et qu'il lui servira de dût, si comme je l'espère, grâce à son esprit, à ses bons
TliOIS IIOMBIES FORTS 91
sentiments et à la beauté dont Dieu lui a fait don, ma chère sœur trouve un honnête liomme qui l'aime comme elle mérite d'être aimée, et dont elle devienne la femme.
» Oui, ma bonne mère, ma résoluUon eetbien prise, oui, je veux entrer au service de Dieu.
« Tu essayais, dans la dernière lettre que j'ai reçue de toi, à Bourbon, de m'éloigner de cette pensée. Il te semble que ton amour jaloux me possédera moins.
» Tu te trompes, ma mère. Je serai plus à toi de cette façon que si je prenais ma place dans les carrières enviées des hommes. Dieu, les malheureux, toi et ma sœur, vous serez mes seules amours.
» Tu me disais de réfléchir longtemps avant d'exécuter mon projet. J'ai réfléchi, car tes conseils, je les suis religieusement, j'ai tout pesé dans ma conscience et dans ma raison, et ma résolution n'a point changé.
» Si tu avais vu comme mol, ma mère, la nature que je viens de visiter, si tu avais pu boire la vérité aux sources éternelles des solitudes et des im.mensités, si tu avais pris Dieu sur le fait au sein de toutes ces splendeurs, tu reviendrais animée de l'esprit qui m'anime, et tu dirais comme moi : Dieu seul est grand, et tu n'aurais plus d'autre ambition que de le servir et de le révéler.
» Ne me disais-tu point aussi dans ta lettre, chère et bonne mère, que je suis bien jeune encore, que j'ai vécu d'une vie indépendante, et que, comme tous les hommes, je puis être sujet aux passions; qu'alors placé entre elles et mon devoir, je serai peut-être malheureux, et que tu redoutes de me voir souffrir ?
» Il n'y a victoire que là où il y a lutte, ma mère. S'il plaît au Seigneur d'éprouver mon âme et de la tenter, je lui offrirai avec joie le triomphe que je remporterai sur moimême, car je lui sacrifierai tout; mais Dieu adoucira mon chemin et me laissera venir tranquillement jusqu'à lui.
n Qu'ai-je à redouter, d'ailleurs? je te le demande. Tu m'aimes, je suis aimé de Blanche, et je vous dimf toutes lea deu\.
Q^l TROIS HOMMES FORTS
» Mon esprit, forlilié par l'Oluilc, |);ir une cxpôrience précoce, par les spectacles magniliiiuesauxciiiels j'ai assisté, est parvenu à assitriier àcliaque chose sa véritable |(lace. Les passions qui a^'itent les lionnnes et que tu crains pour nîoi, me semblent bien mcsciuines et bien étroites, et c'est parce que je les ai mises avec toutes les autres choses de la vie dans le plateau de la balance, que je sais maintenant combien elles sont léixères et de (pid fail)le poids elles peuvent peser dans l'existence d'un honuue qui marche les yeux tournés \ers la vérité.
« Vois donc, au contraire, mère, quelle douce existence ma résolution te prépare.
« D'al)ord, je ne te quitterai pas. La petite maison où je suis né, et qui est le nid de tous nos souvenirs heureux, tu continueras à l'habiter, et j'y viendrai souvent.
« Je la vais d'ici, avec ses volets verts, avec ses grands chèvrefeuilles qui courent le long de ses murs blancs, et dont les fleurs éclatent au soleil en gerbes roses. La grille qui la précède cache ses barreaux dans les feuilles, et dérobe aux envieux, s'il y en a, le tableau du bonheur intérieur et des joies familières.
» J'ai ma jîetite chambre pleine de livres, et je suis là, travaillant et lisant, tandis que ma sœur et toi vous causez, assises dans le jardin.
« Puis, BlaRche se marie ; de beaux et bons enfants blonds naissent autour de moi, et je les aime comme si j'étais leur père. Je prends en main [leurs jeunes âmes et je les éclaire dès leurs premières années; je leur explique le but des choses auxquelles le Seigneur leur permet d'assister.
» Mon beau-frère est un beau et brave homme, qui devient ton second fils, et qui reste auprès de toi, tandis que je vais consoler mes malades, secourir mes pauvres ou instruire mes fidèles, tandis que je vais semer un peu de bien dans l'universelle famille. Puis, comme nous aurons vécu sans reproches, nous mourrons sans effroi, et la mort, ce sommeil éternel, nous viendra douce et tranquille, semblable au sommeil quotidien
» Depui? longtemps imbus des grands principes de la vie éternelle, nous ne verrons dans cette loi de la nature qu'un bienfait du ciel, que le repos après la fatigue, que la récompense après le travail. Comme nous aurons donné le tableau lie notre vie unie et transparente aux enfants qui nous seront venus, nous leur donnerons, en dernier exemple, le tableau de notre mort calme et souriante, et cet enseignement dernier sera peut-être celui qui leur profitera le plus.
» Nous aurons accompli chacun notre mission, et nous aurons peut-être la joie d'avoir rendu meilleurs ceux qui n'étaient que bons, et bons ceux qui étaient méchants.
» N'en doute pas, ma bonne mère, voilà l'avenir que Dieu nous réserve. En est-il un plus doux? en connais-tu un plus beau?
« Bonne et tendre mère, je te vois d'ici, hsant ma lettre, tandis que Blanche pose sa tête sur ton épaule pour mieux écouter les paroles que je vous envoie à toutes deux; ou si c'est Blanche qui lit, je te vois suspendant le travail que cette lecture interrompt, essuyer tes yeux aimés pleins de ces larmes que les mères donnent si vite au souvenir de leurs enfants.
» Le soir où cette lettre eera venue te trouver dans ta petite retraite, tu dormiras plus heureuse, n'est-ce-pas? Tu la plieras et tu la cacheras dans ton sein, comme un avare cache son trésor, et quand tu seras seule dans ta chambre, couchée entre ta lampe et ton grand christ qui te bénit chaque jour du fond de ton alcôve, tu rouvriras cette lettre et tu la liras encore, et tu remercieras l'image du Dieu qui a mis des joies si pures dans le cœur de ses créatures.
n Oh ! oui, le monde est bon. Oui, il y a encore de bonnes et chastes sensations dans la vie, de bonnes larmes à répandre, de bonnes pensées à avoir. J'ai besoin, malgré moi, de m'en bien convaincre à l'aide de ton souvenir, car, aujourd'hui, j'ai eu une des plus tristes émotions de ma vie.
>^ Moi qui t'ai toujours tout confié, je ne puis cependant te confier celle-là. Elle ne m'appartient pas, mais tu t'y trouves mélé^ encore, puisque avec Pieu tu m'en consoles.
» Trnnquillise-toi, ccpondaul, ma bonne mère, il ne m'est arrivé aucun malheur, et je n'en ai point à redouter,
» Oue la vie a des pliasessin^Miliùres! C'est aujourd'hui le VO sei)lemlire 1833. J"ai aujourd'Jiui vingt-quatre ans! Je ne puis nrcnipéelicr de songer à ce qui se passait ce jour-là dans notre petite maison. Je venais de voir la lumière; il y avait donc un (Mre de jilus au fuyer, petit être qui venait de compléter la triuité de la famille, — le père, la mère et l'enfant.
» Je vais te revoir bientôt, et nous serons trois au foyer; et cependant un de ceux qui étaient là est mort, mais un autre est venu et a pris place, puisque Blanche est née huit ans après moi, et que noire pauvre père est mort deux ans après sa naissance.
1) Quelle admirable chose que cette transmission de la vie, qui fait qu'un être continue à vivre dans d'autres!
» Ainsi mon père est mort, matériellement mort, mais l'âme qu'il avait, nous nous la sommes partagée, Blanche et moi, et il vit en nous. Ce n'est plus le môme visage, mais ce sont les mêmes pensées, la môme foi, les mêmes sentiments. II eût eu dix enfants, qu'il eût nwécu dix fois sur cette terre, tandis que son âme serait cependant retournée tout entière vers Dieu.
» Oh ! ma mère, que la religion qui nous a révélé tous ces mystères est une belle et grande chose, et que l'on a raison de se vouera elle !
)) Mon père était bien ému ce jour-là, tu me l'as dit sou- 7ent. 11 était pâle, et, les yeux fixés sur toi, il attendait, en murmurant une ardente prière, que tu jetasses le cri qui devait annoncer la fin de tes douleurs et le commencement de ma vie. Et j'arrivai dans ce monde, pauvre et chétif, et il me prit dans ses bras, et il s'agenouilla, et tous deux vous vous mîtes à pleurer les larmes de la reconnaissance.
« Voilà que je suis grand aujourd'iiui; voilà que cet enfant, qui ne pouvait se remuer, qui était sans regard, sans voix et sans force, a franchi des milliers de lieues, a touché du doigt le bout du monde, a été aussi loin que possible à la
rencontre du Seigneur ; voilà que son cœur sent, que son intelligence saisit toutes choses ; et il en est ainsi de tous les hommes. Que cela est beau, que cela est grand !
» Aujourd'hui, je vois ce que tu as fait, chère mère. Pour l'anniversaire de la naissance de ton fils, cette date que les mères n'oubUent jamais, tu es entrée dans ma chambre, et là tu as pensé à moi.
» Tu as touché toutes les choses qui peuvent me rappeler le plus vite à ton souvenir, et tu as vécu dans ma vie. Tu t'es dit ; Où peut-il être à cette heure? et tu t'es mise à regretter cette envie dont j'ai été pris un jour de visiter le monde et de le connaître.
» Puis, comme moi, tu t'es rappelé les vingt-quatre années qui se sont.écoulées depuis ma naissance, et tu as redescendu dans le passé Féchelle des souvenirs heureux. Admirable chose que cette sympathie qui fait que, séparés par des milliers de lieues, deux êtres qui s'aiment, un frère et une sœur, une mère et un fils, peuvent avoir, le même jour, la même pensée, et communiquer ensemble par les invisibles chaînons du cœur.
» Et tandis que tu remerciais Dieu de m 'avoir donné à toi, je le remerciais de m'avoir fait naître ton fils. De quels soins pieux tu as entouré mon enfance ! quelles excellentes choses ton esprit et ton cœur ont semées dans mon cœur et dans mon esprit! Le peu que je puis valoir, c'est à toi que je le dois.
w Laisse-moi donc t'en remercier, bonne et sainte mère.
» Sans doute tu as été aussi visiter la tombe paternelle, car tu donnes la même dévotion à ton époux et à ton enfant, tous deux loi den toi, l'un pour toute la vie, l'autre pour quelques mois encore. Tuas été t'agenouillor sur cette tombe où nous avons déposé un jour celui que nous aimions, et qui était mort en nous souriant.
» Pendant que nous pleurions tous les deux cet amour que Dieu nous reprenait, Blanche, qui n'avait que deux ans alors, et qui ne comprenait rien aux larmes, nous rcgardaits avec ses grands yeux bleus étonnés, et quand nous revinmet
du cimcliùre, nous la trouvâmes jouant dans le jardin. Lo Seigneur, dans son élernellc justice, refuse la douleur aux cœurs qui seraient trop faibles pour la supporter; mais le cœur n'y perd pas ses droits, cependaii!, car, lorsque l'enfant a grantli, il a, par le souvenir, la douleur qu'il n'a pas eue par l'impression.
» Ainsi, quoique Blanche ait à peine vu son pure, quoiqu'elle ne puisse se rap|)i'lcr ses traits, elle ne prononce pas son nom sans que des larmes moulent de son cœur à ses yeux. C'est que ce genre de douleur est bien plus dans les souvenirs que la mort de l'être aimé fait renaître dans l'esprit, que dans la mort elle-même; voilà ce qui la fait longue et quelquefois étcrnelljî.
») Quand, nous penchant sur le corps de celui que nous ne reverrons plus, nous nous rappelons que ce regard éteint s^ fixait jadis avec amour sur nous, que cette bouche nout couvrait de baisers quand nous étions enfant, nous donnait de bons et sages conseils quand nous devenions un homme; que ce cœur qui a cessé de battre était plein d'affection^ d'inquiétudes, de terreur pour notre avenir, et quand noua voyons toute cette habitude de vie rompue, brisée en une minute, et que les caresses dont nous couvrons le mort ne le font plus sourire, et que nos cris ne peuvent le réveiller î alors, oh! oui, alors nous ressentons une douleur énorme, et nous nous sentons ensevelir sous cette douleur comme sous unû montagne.
» C'est à ce moment qu'on entend le bourdonnement des moments heureux dus à celui qu'on pleure, et qui viennent chanter autour de notre tristesse, comme des oiseaux libres autour d'un oiseau prisonnier. On croit que l'on ne se consolera jamais. La vie y parait insuflisante, et l'on se laisse tomber au fond de sa douleur. Là, on trouve Dieu, car il est au fond de tout, qui vous relève, et vous dit d'espérer eacore.
» Comme tu le vois, ma mère, c'est toujours à Dieu que i'arrivo, quelque chemin que je prenne.
>• Adieu, ma bomie mère.
» Voici une de ces bonnes et longues causeries toutes filiales et toutes chrétiennes, coname ton cœur sait les comprendre, et comme nous en avions si souvent, lorsque assis à côté l'un de l'autre, par un beau soir de printemps ou d'automne, notre doux entretien se colorait des teintes mélancoliques du passé.
» Bientôt, nous reprendrons, je l'espère, cette tranquille habitude pour ne l'abandonner que lorsqu'il plaira au Seigneur de rappeler un de nous à lui.
» Embrasse tendrement ma sœur Blanche, et dis-lui bien que ma pensée est pleine de rêves et de vœux pour elle.
» Je voudrais continuer encore cette lettre, mais je tiens à l'aller porter moi-même au débarcadère, et j'ai une assez longue distance à parcourir pour y arriver, car la ville est séparée de la mer par un véritable désert de quatre lieues.
» Ton fils,
» FÉLICIEN PASCAL
Cettt. lettre terminée, Pascal se sentit heureux. Elle fai» sait un contraste si frappant avec la confession de Joseph, elle était si bien l'expression d'un cœur qui suit le sentier droit de la vie, que Félicien se reposa dans la lecture de cette lettre écrite par lui, comme le voyageur lassé se repose sous la tente qu'il a dressée lui-môme.
Puis, il la cacheta, y mit l'adresse, et prenant son bâton et son chapeau, il quitta l'hôtel où il était descendu et s'achemina vers la mer, en compagnie de voyageurs qui allaient s'embarquer sur le Nicolas.
Comme eux, il monta sur un mulet sans bride et sans étriers, couvert d'un sac de toile grise en guise de selle.
Des nègres, qui marchaient à côté des voyageurs, étaient chargés de conduire leurs montures.
Le lourds chariots, chargés de marchandises à exporter, traînés par des bœufs qui se dandinaient sous le joug, complétaient cette caravane, et les conducteurs de ces chariots, la main gauche appuyée sur le dos des Isœufs, dormaient tout en marchant.
Au loin, la mer coupait d'une ligne plus foncée l'azur du ciel avec lequel elle fermait l'Iiorizon.
Le Nicolas paraissait, à la distance où il se trouvait, gros comme une coquille de noix.
Félicien ne venait pas seulement à bord pour remettre la lettre à M Maréchal, le docteur, qui s'était chargé de la faire tenir à madame Pascal, il venait aussi pour savoir si Joseph était mort, et loinmcnl il était mort.
Enfui, la distance s'elTaca peu à peu, on touciia le rivage, et, au milieu des mille cris d'un embarquement, Pascal monta dans une des barques qui attendaient au débarcadère.
Une demi-heure après, il était sur le pont du Nicolas.
— Mon cher docteur, dit-il à M. Maréchal, vous m'avez promis de remettre une lettre de moi à ma mère?
— Et j'accomplirai avec joie cette promesse.
— Vous verrez une digne et sainte femme, une belle et charmante jeune fille. Vous ne les connaissez pas encore, mais vous leur direz que vous m'avez connu, et elles vous aimeront tout de suite, d'abord pour cela, puis pour vousmême. Vous les embrasserez comme je vous imbrasse, et leur annoncerez mon retour.
— Combien de temps resterez-vous au Cap ?
— Deux ou trois mois ; vous savez ce que sont les héritages et les gens d'affaires : on n'en finit jamais avec eux.
— Comptez sur moi.
— Et maintenant, comment va M. Valéry?
— Regardez, répondit le docteur.
Et du doigt il montrait un mousse occupé à coudre un boulet dans un sac.
— Qu'est-ce que cela signifie?
— Cela signifie qu'on prépare le boulet qu'on va lui attacher aux pieds quand on va le jeter à la mer.
— C'est donc fini?
— JN'on, car il peut se vanter d'avoir la vie dure comme un chat, cet homme ; mais nous n'attendons que son der- Dier soupir pour nous en débarrasser. Il est impossible qu'il en revienne, et ce serait charité pour lui et pour nous de lui
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épargner les derniers moments de l'agonie. Ce gailiard-là serait capable d'empester tout le bâtiment. Personne n'ose plus l'approcher. Restez dix minutes avec nous et vous verrez son enterrement, si l'on peut donner ce nom à cette cérémonie.
— i\on, fît Pascal, je ne veux pas voir cela.
— Alors, adieu, mon frère ; car cela ne tardera pas. Les deux hommes s'embrassèrent cordialement.
Pascal, tout rêveur, redescendit dans la barque, après avoir serré la main au capitaine.
La barque s'éloigna rapidement.
Comme elle abordait au rivage, il entendit deux coups de canon.
C'étaient les adieux du Nicolas, qui reprenait la mer.
— C'est sans doute maintenant fini pour ce malheureux, murmura Pascal, en adressant une prière au Seigneur pour le repos de l'âme de Joseph. Orgueil de l'homme! voilà donc où tu vas !