‹ Trois hommes fortsChapitre 8 sur 20 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Comme il l'avait prévu, Pascal resta trois mois au Cap.

Il lui fallut ce temps pour recueillir l'héritage qu'il devait rapporter à sa sœur, le parent dont il héritait étant mort sans testament, et ayant laissé des affaires assez embrouillées.

Puis, qu'elles soient claires ou non, les successions ne se recueillent jamais vite. L'argent a un tel attrait, que ceux-là même qui n'en sont que les dépositaires mettent le plus de temps possible à le rendre à ceux à qui il appartient. Il leur semble que, tant qu'il est dans leur caisse, il est à eux, et peut-être même, nourrissent-ils une secrète espérance de le garder toujours, et de finir par se l'approprier.

La fin de décembre était donc arrivée.

C'était une mauvaise époque pour entreprendre un long

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voya^^c par mer ; mais Félicien no songeait qu'au plaisir de revoir sa mùrc et sa sœur, et d'entrer le plus tôt possible dans la carrière qu'il avait choisie, si l'on peut donner ce nom de carrière à une mission apostolique;

Ces trois mois passé? au Cap, il les avait employés à compléter ses études en théologie, conmicncécs au séminaire ; car, comme on le pense bien, ses affaires ne l'occupaient pas toujours, et il n'avait plus qu'à se présenter à l'évéquo pour être ordonné prélrc.

11 partit donc, et à la fin du mois d'avril 183'i, il loucha la terre de France, en poussant ce cri de joie que pousse tout homme qui revoit le sol natal.

Puis, pour ne rien perdre de ses impressions, pour savourer plus à l'aise le retour, quoiqu'il eût hùte de revoir sa chère famille, il voulut faire à pied la route qui le séparait d'elle. Il fit partir ses bagages dans une voiture, et lui, son petit sac suspendu à un bâton, il se mit en route, suivant des chemins qu'il ne connaissait pas, mais dans lesquels il lui était indifférent de se perdre, parce qu'ils étaient ceux de son pays. 11 faut avoir voyagé longtemps, s'être exilé involontairement, ou l'avoir été, pour comprendre ies joîes vraiment grandes qu'il y a à fouler la terre paternelle.

La nature se transforme tout à coup et vous sourit comme ne vous a souri aucune nature, si belle qu'elle soit. L'air semble plus léger, la route moins rude, et je mets en fait qu'(jn se fatigue moins à faire quinze lieues à pied sur le sol aimé, qu'à faire dix lieues dans le plus beau pays du monde, si c'est un pays nouvc-au.

Pascal marchait donc d'un pas rapide, heureux, jeune, franc, trouvant Dieu à chaque halte de la route, saluant les croix de bois et de pierre qui poétisent les chemins, et sur les marches desquelles s'assoient les glaneuses lassées, ne s'arrêtant que pour prendre un frugal repas ou quelques heures de sommeil, se remettant en route avec l'aube, et aspirant, dans toute leur nouveauté, les douces et pureg exhalaisons du printemps.

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Les plaines, les collines, les montagnes qu'il avait eu à traverser, s'effaçaient peu à peu derrière lui ; il arrivait ; mais à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, des pressentiments vagues, et que tout homme a subis s'il s'est trouvé dans la même position que Félicien, s'emparaient de son âme.

Quand vous êtes resté longtemps loin des êtres que vous aimez, loin de ceux qui gardent une partie de votre cœur quand vous vous éloignez d'eux ; quaad le chemin que vous faisiez vous permettait de leur écrire souvent sans qu'ils pussent M)us écrire à vous, voyageur rapide que leurs lettres n'eussent pu rejoindre; quand, après plusieurs mois d''absence, vous reveniez les trouver, n'étiez-vous pas frappé tout à coup de cette idée : que depuis longtemps vous n'aviez pas reçu de leurs nouvelles, que la vie est chose liien fragile, et qu'on peut retrouver vides les maisons qu'on a laissées pleines?

Vous vous disiez : Si le hasard allait faire que ma mère fût morte hier et que j'arrivasse juste pour la voir ensevelir! Cela se peut.

Si j'allais voir, tendue de noir, la maison de mon enfance ; si j'allais retrouver, autour d'une bière éclairée de cierges, tristes et le front baissé, les amis souriants de ma jeunesse; ou bien si, quand je vais lieurter à la porte que j'ai franchie si souvent sans me douter qu'un jour eUe pourrait donner passage à un malheur, cette porte allait m'être ouverte par une personne inconnue qui me dirait : Qui demandez-vous? et qui, au nom que je prononcerais en tremblant, répondrait : La personne que vous demandez est morte il y a longtemps! et en fouillant dans mon souvenir je ne pourrais pas seulement me rappeler ce que je faisais le jour où ce malheur me serait arrivé. J'étais gai pt-'Ut-Otre! Peut-être je rêvais à l'avenir.

Si j'allais retrouver intactes, et ensevelies sous l.'ur cachet comme elle sous sa tombe, les lettres que je lui écrivais de distance en-distance pour relayer la douleur de la séparation et rapprocher fictivement le retour! Si enfin, là où je comp-

tais trouver un ôtre pb.'in de vie qui m'eût serré dans ses bras avir toute l'énergie de son bonheur, et qui eût versé sur moi les larmes de la joie, j'allais ne trouver qu'un marbre avec un nom. et qu'un corps iiiijensible chez lequel le bruit de mes pas tant espérés ne trouverait plus d'écho! Ce serait horrible!

Puis, ces pressentiments vagues passant bientôt dans votre esprit à l'état de inobabilités, car rien n'est plus probable que la mort, vous étiez prêt à vous arrêter cl même à retourner en arrière, le doute vous paraissant mille fois préférable à la certitude; car le doute, c'est un coin de l'espérance. Vous regardiez alors les choses qui vousenlonraient, les arbres, les nuages, l'horizon, avec cet espoir que quelque changement de la nature vous avertirait du chang(,'ment que vous redoutiez ; mais la nature était toujours la môme, car elle ne meurt pas, et l'avenir ne trahissait rien de ses secrets.

Vous continuiez donc votre route en discutant avec vousmême, et un grand battement de coeur s'emparait de vous tout à coup. Vous étiez arrivé dans la ville ou dans le village.

Alors vous étudiez les gens qui passaient. Oh ! quelle joie vous ressentiez si le premier visage de connaissance vous souriait !

Vous n'a-\àez donc rien à craindre, puisqu'on souriait en vous voyant, car les hommes ne peuvent pas être assez méchants pour sourire ainsi à ceux qu'ils savent attendus par ftue douleur.

Cependant, untj superstition toute naturelle vous empêchait de questionner ce premier sourire. Vous aviez son joyeux salut comme otage, et vous ne vouliez apprendre votre bonheur que de ceux qui pouvaient vous le donner toul entier. Vous avanciez alors avec plus de confiance, et reconnaissiez les choses d'autrefois.

De loin, vous aperceviez la maison où vous alliez. Rien n'était changé extérieurement en elle.

Votre émotion devenait si forte que vous ralentissiez le

pas, VOUS disant : Ils sont là, ils ne se doutent pas que je suis si près d'eux. Ils parlent de moi sans doute, ils se demandent où je suis, ils me croient encore dans le pays d'où je leur ai écrit la dernière fois; et votre esprit se plaisait à composer le tableau que vous alliez avoir sous les yeux en franchissant cette porte aimée.

Enfin vous touchiez le marteau de cette porte, vous frappiez, votre bonne venait vous ouvrir, croyant ouvrir à un étranger, et, vous reconnaissant, elle se mettait à crier :

— C'est monsieur ! c'est monsieur !

Alors il se faisait un grand bruit de chaises, de baisers, de larmes, de questions, et vous voyiez tous vos pressentiments tristes se sauver par la porte ouverte, comme des voleurs qui n'ont pu rien voler.

Un des effets magiques du retour, c'est défaire disparaître en un instant de l'esprit le temps écoulé depuis le départ et les inquiétudes conçues pendant ce temps. Celui qu'on revoit, on croit instantanément l'avoir quitté la veille, et le soir même, il est tellement rentré dans sa vie passée, et l'on est si franchement rentré dans la sienne, qu'on croit ne l'avoir pas quitté du tout.

C'est à ce nioment que commence le récit des voyages, des accidents, des dangers courus, dont on peut rire, puisqu'ils sont passés ; puis le voyageur questionne à son tour, et demande des nouvelles de ceux qu'il a connus, et qui, lui absent, ont continué le long et difficile voyage de la vie.

Que de destinées changées ! Ceux-ci sont partis, ceux-là se sont mariés... quelques-uns sont morts! Un souhait, un souvenir, une larme tombent sur chacun des noms prononcés, et tout est dit.

Le cœur a un côté égoïste qui l'empêche de s'occuper longtemps des autres quand il est complètement heureux, et le retour au milieu des gens aimés est un des bonheurs les plus complets de ce monde.

Pascal éprouvait ce que nous venons de dire.

Si vous l'aviez vu suivre le sentier étroit, bordé de mûriers en fleurs, qui devait le mener à la maison de sa mère.

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VOUS auriez deviiu' dans ce voyageur solitaire l'iiiquiétudo que nous veuoas d'essayer de décrire.

ELANCHE

Le village, placé sur une hauteur, se détacha bientôt sur le ciel, avec le clocher massif de son église, clocher semhlable au sommet d'une ruche.

Moncoîitour est dans une situation charmante. Entouré d'amandiers et d'aubépines, il déroule tout autour de lui des collines soigneusement peignées par le fer de la charrue, et qui, là où elles sont restées vertes, sont animées par de grands bœufs blancs et roux qui les tondent, et qui, lorsque vous passez auprès d'eux, vous regardent avec ces yeux étonnés dont les bœufs ont le privilège.

La maison de madame Pascal était une des plus belles du pays, et elle était bien simple cependant. En arrivant par le chemin que suivait Félicien, c'était la première maison qu'il devait rencontrer, car elle était séparée des autres de la longueur d'un arpent environ.

Le jeune homme l'aperçut bientôt à travers un rideau de peupliers, souriante comme une jeune fille derrière son voile.

Dix minutes après il s'arrêtait à la grille dont il parlait dans une lettre que nous avons transcrite, et, mettant sa main sur son cœur, il sonnait doucement.

Ce fut le jardinier qui vint ouvrir à Pascal.

Le brave homme ne put retenir un cri en reconnaissant son maître.

Félicien lui tendit la main et la lui serra allée tueusement.

— Où est ma mère? demanda-t-il.

— Ici, monsieur.

— Et ma sœur?

— Est avec madame, au fond du jardin. Je vais prévenuces dames, qui vont être bien heureuses.

— Non, mon ami, restez là. Je veux avoir le plaisir de les prévenir moi-même.

Pascal poussa un bon soupir de joie, remercia mentalement Dieu, et se dirigea vers le fond du jardin qui s'étendait du côî«'' de la campagne et qui était entouré d'un mur peu élevé.

Il aperçut sa mère et sa sœur qui se promenaient bras d<:psus, bras dessous, et en causant.

Il prit par l'autre bout de l'allée qu'elles suivaient, et, s'a- Taiif-ant sur la pointe du pied, il se trouva tout à coup en face d'elles.

Rappelez- vous l'étonnement le plus heureux de votre vie, le plus grand cri de joie que vous ayez poussé, et vous aurez l'étonnement et le cri de madame Pascal.

Ne m'en demandez pas davantage. Il y a des choses qu'on sent et qu'on ne décrit pas^

Blanche ne manifesta pas de la même façon que sa mère le plaisir qu'elle éprouvait à revoir son frère. Elle pâlit en le ■voyant, et cette pâleur n'échappa point au jeune homme.

-- Tu ne m'embrasses pas, toi. Blanche? lui dit-il.

— J'ai été tellement saisie, tellement heureuse en le voyant, répondit-elle d'une voix faible, que j'ai cru que j'allais me trouver mal.

En même temps, la belle enfant mettait sa main sur sa poitrine pour contenir les battements de son cœur, et, revenue un peu de son émotion, elle se jeta au cou du voyageur.

A partir de ce moment, Blanche ne quitta plus le bras de son frère et l'accabla de caresses et de touchantes questions.

— Raconte-nous tes voyages, confie-nous tes projets; comment es- tu venu? disait-elle. Pourquoi ne nous as- tu pas averties du jour de ton arivée?

— Je suis venu à pied, répondit Pascal, et cela depuis Nantes.

— Alors tu dois être bien fatigué, tu dois avoir besoin de repos?

Et Blanche, sans attendre la réponse de son frère, remmenait dans la salle à manger, où sa mère prépara tout de suite

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le repas du retour, uu voulant pas, dans sa siiperstilion materiK'ilc, altuiidomior ce soin à des mains étrangères.

Blancjje s'assit alors tout près de son l'rèrc, et les deux jeunes geus se prirent les mains en souriant.

Félicien ne se lassait pas de la considérer, tant elle était belle. Ces beaux cheveux ondes avec des reflets d'or, cette peau blanche et si line qu'elle laissait presque voir la vie circulant dans ses veines, ces grands yeux bleus brillants et humides comme une fleur couverte de rosée, ce nez fin aux narhies transparentes, cette bouche étroite, pourprée, cntr'ouverte comme pour laisser voir des dents plus blanciies que les plus blanches perles, C(> cou souple et éléfiant, tout ce^ nsemble merveilleux qui, le jour où on l'avait baptisée, avait fait donner à la sœur de Pascal le doux nom de Blanche, était pour le jeune homme un spectacle dont il ne se pouvait rassasier.

Par la vie qu'il avait choisie. Blanche était la seule femme que Félicien put aimer; aussi cet amour fraternel s'augmentait-il un peu des autres amours qui lui étaient interdits, ou plutôt qu'il s'était volontairement fermés. Mais il lui était permis d'admirer ce qui était beau, d'aimer ce qui était

t f bon, et comme Blanche était bonne et belle, il avait tout l'i- V^ déal de l'amour dégagé de la matière et de la passion.

ti4^MA,\ Cette lîî^tioh était si jalouse, si prévenante, si craintive,

h que, comme on vient de le voir, elle s'efi'rayait du moindre

Ji^i^uage.

— Blanche, ma sœur adorée, s'écria tout à coup le jeune homme en prenant dans ses mains la tête de la belle enfant, et en posant ses lèvres sur son front, dis-moi que tu es heureuse.

— Oui, je suis heureuse, bien heureuse, mon frère! répondit Blanche avec eonviction.

— Alors, maintenant j'ai faim.

Madame Pascal rentrait en ce moment dans la salle, appor- ^nt des assiettes pleines.

Son fils se mit à table entre elle et sa sœur. Les questions recommencèrent.

— Nous reviens-tu pour toujours? demanda la mère.

— Oui, ma bonne mère, et cependant je serai forcé de vous quitter, un mois peut-être.

— Où iras-tu donc ?

— Dans le midi de la France.

— Quel est le but de ce voyage ?

— Les dernières volontés d'un mourant à accomplir, d'un mourant dont j'ai reçu la confession.

— Tu as reçu la confession?

— Oui, ma mère; et dès demain j'irai voir monseigneur l'évêque de Niort, à qui je me confesserai à mon tour de cette faute, car c'en est une, puisque je n'étais pas encore ordonné quand j'ai reçu celte confession. Mais comme je l'ai accueillie avec la plus grande foi, comme ma résolution de me consacrer à Dieu n'a point changé, comme de cette confession fl peut en résulter un grand bien pour la religion et pour plusieurs personnes, j'espère que monseigneur l'évêque me la pardonnera.

M Mais tranquillise-toi, ma bonne mère, je ne partirai que lorsque je serai prêtre, et cela va prendre encore un peu de temps.

— A m.oii tour, maintenant. Sais- tu ce que j'ai fait, moi, pendant ton absence?

— Non, ma bonne mère; mais ce que tu as fait est bien fait, j'en suis sûr.

— Je suis allée à Niort.

— Pourquoi?

— Pour voir l'évêque.

— Tu l'as vu?

— Oui ; et je lui ai parlé de toi, et je lui ai montré tes lettres.

— Alors...

— Alors, il m'a dit que je t'envoie à lui aussitôt que tu serais revenu, et il a fait dire à M. le curé, qui allait changer de diocèse d'attendre jusqu'à nouvel ordre. Gomprends-tu ce que cela veut dire?

— Oui, je crois comprendre, fit Pascal avec joie, que grâce a toi, ma mère, ce sera moi qui remplacerai notre bon curé.

— Juslomcnt; ai-jc bien lait?

— Tu le demandes !

— Demain, de bonne heure, je memelliai en route, reprit Félicien.

— Mais, pour cela, il i'aut que tu te sois bien reposé. Blanche, va dire qu'on prépare pour Ion frère la chambre qui l'attend depuis si longteinii?, et veille toi-même à ce qu'il ne manque de rien, car il va durmir un peu, n'est-ce pas, cher enfant?

La mère et le fils s'embrassèrent encore ; c'est là r^ternelle éloquence d.'S mères et des enfants qui se revoient après une longue séparation.

Blanche quitta la salle pour faire ce que madame Pascal venait de lui dire ; mais avant d'entrer dans la chambre de son frère, elle entra dans la sienne, et après s'être assurée qu'elle ne pouvait être vue, elle prit un morceau de papier sur lequel elle écrivit à la liate et en tremblant quelques mots.

Puis, sans se donner la peine de plier ce papier, elle le froissa dans ses mains et le cacha dans le corsage de sa robe» en attendant sans doute qu'elle pût le faire parvenir à son adresse.

Lorsque ensuite Blanche quitta sa chambre, son émotion était grande, et elle fut forcée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

C» qu'elle venait de faire était donc bien mal?

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