‹ Trois idées politiquesChapitre 10 sur 25 · SAINTE-BEUVE OU LEMPIR1SME · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE OU LEMPIR1SME

de réalités bien décrites, ses leçons d'analyse et l'idée de traiter des œuvres de l'esprit en naturaliste et en médecin.

Un esprit d'une rare pénétration1 a nommé l'auteur des Lundis notre Thomas d'Aquin. Le mot, qui peut surprendre, a sa profonde vérité. Chaque âge possède le Thomas d'Aquin qu'il mérite, et n'a rien de meilleur. Le nôtre est sans doute plus critique que généralisâtes et plus douleur qu'affirmatif. Pourtant, sachons tout ce que vaut celte Somme naturaliste, rédigée par le plus analvslr des hommes. Il ne faut pas croire qu'on n'y trouve,., que des faits à côté d'autres faits, privés de vie ,, de vertu, comme des fleurs d'herbier. C'est là un .„„.■„,, préjugé, né de dos préventions, non contre Sainte* Beuve mais contre l'analyse. L'analyse passe aujourd'hui pour impuissante a donner autre chose que cette poussière de renseignements desséchés. J< ne sais pas ,,.,.,.,.,.„,. pins grande. S'il esl très vrai que l'analyse décompose pour découvrir l'ordre de la composition, .1 I poinl vrai que cette décomposition, cette anatomie soient stériles pour la vie active el ne fassent que nous

i. \i, Anatole France, dans La Vie littéraire.

montrer l'ordre de ce qui est ou le mécanisme des composants. L'analyse fournit les éléments d'une recomposition : les personnes qui n'ont jamais usé de ce procédé sont les seules ù l'ignorer.

En effet, l'analyse ne démembre point indistinctement tous les produits de la nature. Chez Sainte-Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer l'arrangement et le travail, les plus heureux et les mieux faits, ceux qui témoignent d'une perfection de leur genre et, pour ainsi dire appartiennent à la Nature triomphante, à la Nature qui achève et réussit. En ce cas. l'analyse fait donc voir quelles sont les conditions communes et les lois empiriques de ces coups de bonheur; elle montre comment la Nature s'y prend pour ne point manquer sa besogne et atteindre de bonnes (Ins.

" De l'étude de ces succès particuliers, l'analyste peut se former une espèce de Science de la bonne fortune. Il en dresse le coutumier, sinon le code. De ce qui est le mieux:, il infère do l \ pos qui v soient conformes dans l'avenir. Cett<v élite des faits lui propose ainsi la substance des intérêts supérieurs que l'on nomme, suivant les cas, le droit ou le devoir. Sainte-Beuve n'était ni si croyant ni si crédule qu'il se pût flatter d'avoir lu, comme nu aruspice, aux entrailles des choses, soit les grandes lois de l'histoire, soit la clef de nos destinées

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particulières et le guide précis de la moralité : mais, aussi souvent qu'il pouvait ajouter au renseignement de fait une vue de droit naturel et, comme on peut dire en tudesque, une échappée sur l'idéal, qui n'eussent rien d'imaginaire, il le faisait hardiment et modestement.

Qu'il s'agisse de la correspondance d'un préfet, des écrits de Napoléon ou des recherches de Le Play sur la condition du travail ride la famille en Europe (ce Le Play, qu'il appelle an « Bonald rajeuni, progressif et scientifique » ), une diligente induction permet à Sainte- Beuve d'entrevoir et de dessiner, entre deux purs constats de faits, la figure d'une vérité générale. Cette vérité contredil souvent les idées reçues de son femps.

Elle contredit même, celle vérité aperçue par la raison

de Sainte Bcuve, les gOÛtS qui lui SOnl pe! >onnels. CCUX

qui lui viennent <le naissance et de complexion. 11 ne faut pas perdre de vue, quand nous parlons de lui, les différences capitales entre l'homme et l'esprit. Le premier a été jugé avec dureté, mais justice, par Frédéric Nietzsche1. « Il n'a rien <|ui suit de l'homme, il est plein de petites daines contre t<>ns les esprits virils. . . Il erre c.'i ci là. raffiné, curieux, aux écoutes. I d être féminin au fond... Ses instincts inférieurs sonl plébéiens.

i. Flâneries ïn< traduites par M. Henri Albert au Mercure

de France.

— Révolutionnaire, mais passablement contenu par la crainte. »

C'est bien cela, mais à cette sensibilité anarchique s'alliait l'esprit le plus droit, le plus sain, le plus organique. Parlons mieux; c'était un esprit, c'était une raison : il n'y a point d'esprit, ni de raison qu'on puisse appeler révolutionnaires. La révolution est toujours un soulèvement de l'humeur. Toutes les fois qu'intervint son intelligence, Sainte-Beuve étouffa ce soulèvement : si bien que c'est peut-être dans la suite de ses études que se rencontreraient les premiers indices de la résistance aux idées de 1789 qui, plus tard, honora les Taine et les Renan. Un effort continué de simple analyse lui avait l'ail sentir l'infirmité de ces ambitieuses idées que la nature même juge et condamne chaque jour, par l'échec quelle leur inflige.

En ce cas, l'analyse fit donc ouvrage créateur. Elle fournit un conseil pratique, une direction pour agir. Si les romans de philosophie cousinesque consacrés au Bon el au Beau faisaient sourire Sainte-Beuve, c'est justement qu'il aidait, d'un autre côté, à la science positive du beau et du bon. Une Hygiène, une Morale, une Politique, une Esthétique même et même une Religion peuvent naître, en effet, par la suite des lents progrès de ce qu'il nommait finemenl son[c Histoire naturelle des

esprits 0.

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