‹ Trois idées politiquesChapitre 9 sur 25 · SAINTE-BEUVE OU L EMPIRISME · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE OU L EMPIRISME

mène ou néophyte, nul ne s'entendait comme lui à déraisonner dans le chœur. Puis, soudainement, sur le signe de quelque puissance invisible, il prenait un air mécontent; son Msage se refermait, il saluait, fuyait, et les plus douces habitudes ne le ramenaient point.

Ainsi répandit-il sa fine et discrète lueur chez les saint-simoniens du Globe, dans la société de Victor Hugo, le monde de Chateaubriand, l'école menaisienne, le cercle de Vinet... Chaque départ indignait l'hôte, qui criait à la trahison. Je conviens que l'allure de Sainte-Beuve, un peu gauche et oblique, jointe à tout ce que l'on savait de son naturel, donnait une prise au reproche. Et cependant il n'avait trahi personne, ni rien li\ré. Le trahi, c'était lui : au lieu des vérités capitales promises, on lui avait fourni le faux; mais ce contact du faux suffisait à l'émanciper.

Émancipé- des autres, il m- libéra de lui même. Un jour arriva promplemeiit que Charles- \ugustin Sainte-Beuve sut préférer la vérité à sou cœur. Tout au moins, quand il s'occupa i\os écrivains d'un autre siècle que le sien, il cessa <le chercher, comme il avait fail au début, sa propre ressemblance au fond de leurs œuvres; il les lut, les approfondil pour elles mêmes. Dans les ringl cinq mi

trente années dernières de sa vie, l'admirable vieillard entre, pénètre, s'insinue, agile et puissant comme un dieu,, dans chaque repli des idées et des affaires ; il s'égale au moindre détail; il en dresse des états aussi minutieux que brefs; il se renseigne exactement, nous renseigne avec abondance; il éclaire mille difficultés d'histoire par des chefs-d'œuvre de biographie. Peu à peu se dispose dans son esprit comme un Musée de la vérité partielle. Sans étiquette de politique ou de religion, il note ce qui est, tout ce qui est, comme il le perçoit, de son style paisible, honnêtement gracieux, mais substantiel et vivant, où tout conspire à peindre et à faire sentir. L'exercice, ajouté à ses dons naturels, lui avait formé peu à peu ce jugement, ce sentiment, ce don de voir, de classer, de proportionner dont il n'était aucun exemple autour de lui. L'étude des siècles antérieurs aux nôtres, sa grande Histoire de Port-Royal, qui l'avait fait le contemporain et le condisciple de Biaise Pascal et de Jean Racine, avaient achevé de l'instruire et de le délivrer. Sans se vanter,, mais infatigablement (bien plus qu'un Nisard, à vrai dire) il s'imprègne de la vraie moelle nationale : vivacité du xvmc, doctrine du xvue. Quand d'autres de son âge descendent à la mort sans avoir quitté le berceau, ce fin et large esprit ne s'arrête de croître, de mûrir, de fructifier. Il meurt et, à défaut (lune doctrine formulée, laisse an monde son répertoire

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