LA VENGEANCE
■ ers la mi-relevée, l’avant-garde des Iroquois s’était engagée dans le gué de rocailles de la Bouabouscache.
Après avoir traversé la rivière, ils s’étaient avancés, comme la première fois, dans l’eau, le long de la berge sud du courant.
Arrivés vis-à-vis de l’endroit où étaient leurs canots, ils avaient pénétré dans le bois ; déjà ils allaient saisir les premiers branchages qui obstruaient l’abord de leur cache, lorsque, tout-à-coup, une grêle de (lèches, sortant presqu’à bout portant et de tous les côtés des fourrés voisins, porta dans leurs rangs la consternation et la mort.
L’attaque était si subite, si imprévue, la position des Iroquois était si mauvaise, ils se sentaient en ce moment si faibles, que saisis de panique, ils lâchèrent pied et se mirent à fuir en désordre, retournant
sur leurs pas, par la route difficile qu’ils
venaient de parcourir.
Les alliés, profitant de cet avantage décidé, les suivirent, la hache dans le dos, jusqu’au gue où ils s arrêtèrent , cai là ils entendirent le cri de guerre des Iroquois de la seconde bande, qui répondait déjà aux cris de terreur des fuyards.
Le parti micmac-maléchite recueillit dix chevelures de ce premier succès, qui ne lui avait pas coûté un seul homme et qui augmentait de plus le nombre des blessés parmi les Iroquois.
Ceux-ci, une fois réunis sur la rive nord de la Bouabouscache, tinrent un court conseil ; car il n’y avait pas de temps à perdre.
La situation était affreuse. La troupe ne comptait plus que soixante-dix hommes, dont la moitié étaient atteints de blessures plus ou moins graves !
On ne connaissait rien du nombre ni des moyens de l’ennemi.
On n’avait plus de canots !... Il aurait
l’îlet au massacre.
fallu n’êlre pas sauvage, pour en douter un instant.
Les provisions emportées pour le voyage du Bic, étaient à peu près épuisées. Il était probable que la cache aux approvisionnements avait subi le même sort que la cache des embarcations. Il était également probable qu’une embuscade avait été aussi là dressée !
Mais il n’y avait point à choisir : le seul espoir du moment reposait sur la conservation possible des provisions ; il fallait profiler des deux heures de jour qui restaient pour aller arracher à l’ennemi, s’il en était temps encore, le seul moyen assuré d’existence dans ces tristes conjonctures.
On pensait avoir à livrer un combat à mort, on s’y attendait même comme à une chose certaine. Il fallait donc aller en force, préparé à toute éventualité.
Tous les hommes encore capables de combattre, au nombre de cinquante, devaient faire partie de l’expédition : les vingt autres, tous sérieusement blessés, restaient au campement dont ils devaient commencer les petits travaux.
La cache aux provisions était située à une demi-heure de marche et sur la rive nord qu’on occupait en ce moment. Elle se trouvait placée sur une pointe formée par un détour subit et demi-circulaire de la rivière ; cette pointe était basse et couverte d’une aunaie touffue ; mais, dans le voisinage, la forêt était formée par un de ces grands bois clairs qu’on appelle des fonds d'ormes.
La première fois, les Iroquois y avaient abordé en canot ; mais ils avaient pris une exacte connaissance des lieux et marqué des amêts ; ils ne pouvaient se méprendre de ce côté là.
Prenant à travers les bois, en suivant le cours de l’eau, ils marchèrent avec toutes sortes de précautions, furetant de l’œil et de la main toutes les broussailles.
Parvenus à leur cache, ils ne trouvèrent point d’ennemis, bien qu’ils pussent examiner les travaux assez considérables d’une embuscade parfaitement dressée... Il n’y avait pas de provisions ; il n’en restait pas même de vestiges, non plus que des bagages
l’îlet au massacre.
de guerre qu’on avait en même temps déposés dans ce lieu.
Les Iroquois regardent, examinent, puis examinent encore, comme dans l’impuissance de se pouvoir convaincre de l’épouvantable vérité.
Enfin ils reprennent tristes et désolés la route de leur campement.
Il commençait à brunir, et déjà iis apercevaient, à travers les grands arbres, audessus des taillis, le reflet des feux allumés par leurs gens (1), lorsque, d’un embarras ( 2), en forme de haie de chasse, qu’ils n’avaient point observé au départ, sortit un cri de mort avec une nouvelle volée de flèches, immédiatement suivis de ce bruit que font des hommes ou des animaux fuyant à toute vitesse à travers la forêt.
(1) Champlain, décrivant sa première expédition contre les iroquois, dit que les sauvages en marche de guerre n’allumaient point de feu : cela doit s’entendre de partis voulant faire surprise ou se soustraire à la découverte ; mais lorsqu’ils se savaient observés, ils allumaient du feu pour éclairer leurs gardes et diminuer les dangers de la nuit.
(2) Ce mot, dans le langage des bois, signifie des entassements d’arbres et de branches, faits pour obstruer le passage.
Les Iroquois s’élancèrent à la poursuite ; mais, retardés par les embarras, ils sentirent bientôt que la chose était inutile et, se ralliant, ils continuèrent leur marche vers les feux du campement.
Encore des blessés !... Toujours cet ennemi insaisissable, invisible !... Des embûches qu’on ne soupçonnait même pas !... Ce n’était plus une guerre : c’était une chasse !
On arrive enfin !... Mais quel horrible spectacle éclairent les feux dont on a vu de loin la lueur ! Il ne reste pas un homme vivant des vingt blessés laissés là, deux heures auparavant ! Des vingt cadavres qui gisent en ce moment sur la terre, à la lumière blafarde des brasiers, pas un ne garde sa chevelure !
Les Iroquois se tordent dans des accès indicibles de rage et de désespoir... et ne reviennent à eux-mêmes que pour constater le fait que le peu de provisions, tous les ustensiles et les petits bagages
laissés au camp ont été détruits ou en-
levés !
l’îlet au massacre.