LA CHASSE AUX HOMMES
puisés de fatigue, sentant déjà ies préludes de la faim, les Iroquois voyaient commencer pour eux une nuit terrible, avant-coureuse de journées et de nuits plus affreuses encore.
Il n’y avait pas deux avis à ouvrir dans le conseil, qui fut tenu autour des feux de bivouac, auquel semblaient assister, de leurs couches sanglantes, les cadavres des compagnons égorgés, et que troublaient, sans doute, les visions et les spectres de la caverne de 1 ’llet au Massacre.
Il fallait vivre de chasse et de pêche ; il fallait viser à construire des canots, pour retourner au pays qu’il était impossible de jamais atteindre sans ce moyen.
Tout cela devait se faire en présence d’un ennemi toujours sur pied, au sein d’une contrée inconnue, au milieu d’une forêt battue d’estrades, alors qu’on comptait des blessés en grand nombre et qu’on
était dépourvu de tout instrument ou ustensile autres que des armes de guerre.
C’était poser un problème difficile à résoudre.
Le parti micmac-maléchite, de son côté, avait arrêté ses projets d’une façon irrévocable. Il était bien sûr d’en poursuivre l’exécution, avec ce caractère de fatalité qu’on donnait jadis au destin, et qui distingue les actes des hommes accoutumés à vouloir et à se commander.
Les alliés ne voulaient ni sacrifier, ni compromettre une vengeance qu’ils pouvaient savourer à loisir.
Ne s’exposer que dans le cas d’urgente nécessité ; ôter à l’ennemi tout moyen de sortir de sa triste situation, le poursuivre, le traquer sans cesse, l’immoler en détail : — telle était la résolution prise par les cinq Micmacs et leurs frères d’armes les vingtcinq Maléchites.
Pendant la première partie de cette nuit que les Iroquois avaient passé dans l’insomnie, les alliés, gardés par des sentinelles
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vigilantes et bien postées, s’étaient reposés d’un sommeil tranquille et profond.
Et lorsque, un peu avant le jour, les Iroquois, cédant à l’épuisement, se furent endormis, dans cette espèce d’insouciance qui est fille du désespoir, ne laissant debout que quelques hommes lassés et étourdis par les événements de la terrible veille, les alliés étaient là, se glissant sous le couvert, profitant du vent, qui venait à point remplir les bois du bruit des grands arbres agités, et frottant les unes contre les autres les branches de leurs têtes touffues.
Une sentinelle du camp, croyant avoir entendu quelque bruit insolite, élevait au-dessus de sa tête un petit flambeau d’écorce, promptement allumé pour éclairer ses recherches, lorsqu’un sifflement, — aigu comme le cri de l’émerillon, — se fit entendre : au même instant, les gardes iroquoises tombaient blessées, chacune de plusieurs flèches, en poussant un cri de douleur et d’alarme.
Les dormeurs, éveillés en sursaut, se lèvent en désordre ; mais avant qu’ils aient pu se rendre compte de ce qui se passe et
recueillir leurs esprits, une nuée de flèches s’est abattue sur eux.
Puis les flèches cessent de voler : — la solitude se fait, de nouveau et dans un instant, autour du campement des Iroquois affaiblis encore par de nouvelles blessures graves et nombreuses.
Le jour venu, les Iroquois se préparèrent à laisser ce lieu néfaste, entouré de périls incessants, déserté par le gibier, où, de plus, la vue des cadavres des frères, avec la perspective de la famine, déjà commençait à tourmenter d’horribles tentations des imaginations rendues maladives.
Les sauvages mangeaient quelquefois leurs ennemis ; /nais c’était un pur acte de vengeance, et, par cela même, c’eût été pour eux comme un sacrilège de se nourrir de la chair de leurs compagnons.
On résolut de se diriger vers la rivière Trois-Pistoles, en suivant les détours de la Bouqbouscache, pour éviter tout danger de mécompte. La distance, en droite ligne, n’était pas très considérable ; la route en
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canot se parcourait en peu d’heures, mais, à travers bois, taillis, rochers, savanes et ruisseaux, c’était tout autre chose.
Ceux qui ont la pratique de la forêt savent quel travail épuisant et interminable c’est que de parcourir les bords d’une rivière. — Quand, pour la première fois, on se livre à cet exercice, on croit avoir parcouru des lieues, alors qu’on n’a parcouru que des arpents.
A toutes les difficultés ordinaires de pareille marche, venaient s’adjoindre, pour les Iroquois, la nécessité de vivre de chasse et de pêche et les privations d’une situation trois fois exceptionnelle et désastreuse.
Quand il fallut partir, — parmi les cinquante survivants des luttes des derniers jours, — douze blessés se déclarèrent incapables d’entreprendre le voyage, et, selon la coutume des guerriers sauvages, demandèrent d’être achevés.
On leur cassa la tête ; puis, jetant leurs cadavres en travers des brasiers attisés à cet effet, on fit brûler leurs chevelures,
afin qu’elles ne servissent pas de trophées et d’ornements dans les fêtes des ennemis.
Le parti pris par les Micmacs-Maléchites, de n’ofïrir le combat qu’en dernier ressort, n’était pas uniquement le fruit d’un calcul et cl’un raffinement de vengeance ; mais c’était encore une loi imposée par la nécessité.
Les alliés, en effet, étaient moins nombreux que leurs ennemis : puis, s’il était vrai qu’ils eussent jusqu’à ce moment opéré presqu’en masse, l’instant était arrivé pour eux de se partager en deux bandes.
Il était essentiel de tenir, hors de toute atteinte possible et loin du théâtre des attaques, les canots sur lesquels on avait embarqué les provisions, les bagages, les ustensiles, les flèches et autres armes de rechange. — Il fallait une dizaine d’hommes pour conduire et garder les cinq canots de guerre ainsi employés.
C’était donc avec environ vingt guerriers,' — mais sains, mais se relevant à tour de rôle, — qu’on avait à pourchasser
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et à détruire trente-huit Iroquois affaiblis, mais redoutables jusqu’au dernier moment.
Ceux-ci, avant de quitter le débarcadère de la Bouabouscache, avaient examiné et analysé les traces laissées par leurs assaillants, la veille au soir et le matin du même jour : ils avaient acquis la certitude que le parti ennemi n’était pas très nombreux.
Une dernière lueur d’espoir brillait encore à leurs yeux, lorsqu’ils se mirent en route, par un temps d’une pluie d’averse qui promettait, cependant, de n’être pas de longue durée.
On n’avait pas fait quatre heures d’une marche tortueuse et pénible, équivalant au plus à une lieue de chemin droit, que, déjà, quelques blessés traînards avaient été tués et scalpés par les alliés.
Les sauvages ignoraient l’art de couvrir une retraite. En temps ordinaires, ils prenaient quelque soin de leurs blessés ; mais en cas de désastre, c’était à peu près un sauve qui peut général. Il fallait alors accepter de l’ennemi les conséquences de
l’axiome, « malheur aux vaincus » ; on y ajoutait dans la pratique, pour les siens, la maxime, malheur aux faibles !
Sur le midi, on s’arrêta dans un endroit qui parut favorable pour la chasse au petit gibier et pour la pêche ; car on jeûnait depuis un jour.
Une chasse, menée avec soin tout le reste de la journée, produisit des lièvres, des porcs-épics et quelques perdrix. On dressa des collets, et une tenture de pêche à la nasse fut placée dans un endroit propice, immédiatement voisin du campement où l’on devait passer la nuit.
Un peu de gibier et une assez abondante prise de poissons permirent aux Iroquois de continuer le lendemain leur route. — Il en fut ainsi des deux jours suivants ; mais, dans ces trois jours de marche et de chasses pénibles, les onze plus faibles d’entre les blessés Iroquois avaient payé, à leurs implacables poursuivants, la dette du sang, récemment contractée dans la Baie du Bic.
On avait, sur la fin du troisième jour, non loin oè la rivière Trois-Pistoles, atteint un endroit couvert de grands bois francs,
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entouré de coteaux, où l’on observait à chaque pas et partout du bois frais mangé d’orignal.
C’était la planche de salut dans un naufrage complet. Tuer un ou deux orignaux, prendre aux grands bouleaux du voisinage des écorces pour construire à la hâte quatre ou cinq canots, avec lesquels, dans quelques heures, on atteignait le Grand Fleuve,... voilà l’espérance à laquelle les vingt-sept Iroquois, encore debout à la suite des victoires et des désastres d’un grand parti de guerre, s’attachèrent avec toute l’ardeur d’âmes vigoureuses revenant d’un cruel abattement.
En examinant les lieux on découvrit, à l’embouchure d’une petite rivière, une de ces îles dénudées, ou plutôt une de ces battures de cailloux amoncelés par le charroi des grosses eaux du printemps. Un mince filet d’eau, coulant dans une expansion du lit de ce courant, isolait cet îlot des rives voisines sans en empêcher le facile accès à gué.
Là, dans cet endroit déserté, les Iroquois, après la chasse, pouvaient passer quelques jours à construire leurs embarcations, sans crainte des surprises subites. On y campa le soir même.
Dès l’aurore du lendemain, les Iroquois se mirent à la recherche de pistes récentes d’orignaux.
Bientôt on tomba sur les voies toutes fraîches d’une femelle accompagnée de son petit.
Les deux animaux suivaient, en le contournant, un long coteau boisé d’érables : ils marchaient de cette allure qui dénote l’absence de toute inquiétude.
Les Iroquois s’arrêtèrent pour convenir des détails de la chasse ; car, s’il importait de s’emparer des orignaux, ce qui ne pouvait se faire en marchant tous ensemble, il importait également de ne pas trop se séparer, à cause des ennemis.
Il fut convenu que les deux meilleurs traqueurs de la troupe prendraient les devants, sur les traces des deux bêtes, et que tout le parti suivrait sans bruit, d’un peu loin, pour les soutenir au besoin.
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Il y avait un peu plus d’une heure qu’on allait dans cet ordre, avec toutes sortes de soins et de précautions ; lorsque les affûteurs, de leur oreille vigilante et exercée, entendirent, à distance, dans la direction d’un détour du coteau d’érable, le bramement sourd et plaintif du jeune orignal : — Ti-am — ti-am — ti-am.
Autant la chasse de l’orignal, ce roi magnifique de nos forêts canadiennes, est facile à travers les neiges dures et profondes des mois de Février et de Mars, autant l’ affûtage de ces animaux est difficile dans la saison d’été.
Ici, néanmoins, l’endroit était propice, les affûteurs habiles et le succès une question de vie ou de mort.
Les deux chasseurs, pour ne pas être dérangés dans les soins de l’approche du gibier, élevèrent, sur leurs propres pistes, quelques branches enfourchées de travers sur la voie, afin d’avertir leurs gens de s’arrêter là et de redoubler d’attention, pour ne pas troubler Y affût.
Voyez avec quelles peines infinies ils commencent Y approche : directement, car le
vent vient du fourré où les bêtes se sont renibuchées.
Voyez-les faire timidement un pas, en s’abritant sous les futaies... se redresser sans bruit pour regarder en avant... prêter l’oreille au moindre son... s’arrêter tout-àcoup, puis se traîner sur les genoux et les mains... éviter de rompre les branches sèches qui gisent sur le sol... contourner les petites clairières... profiter des plis du terrain... mettre à contribution, en un mot, tout ce que l’intelligence des forêts et des habitudes de leurs habitants, unie à une patience à toute épreuve, peuvent fournir de moyens.
Le petit orignal était couché, le dos aux chasseurs, à demi caché par un gros arbre renversé et recouvert de broussailles de mascouabina (1) et de bois barré (2) ; la femelle, à deux pas de son petit, paraissait comme ensevelie dans l’épaisse feuillée.
Après avoir rampé sur le tapis de la
(1) Le mot mascouabina veut dire graine à ours ; c’est le cormier, dont les orignaux mangent l’écorce qu’ils aiment beaucoup.
(2) L’arbuste qu’on appelle bois barré est une espèce de petite érable, qui sert aussi de nourriture aux orignaux.
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forêt, s’être arrêtés maintes fois, les affûteurs enfin sont parvenus à portée d’arc des deux orignaux.
La femelle ne bouge pas, — elle rumine sans doute : — le petit brame et se remue de temps à autre sur sa couche.
Les chasseurs se redressent alors avec précaution, mettent un genou en terre ; ils tendent leurs arcs et, choisissant le défaut des branches du fourré, décochent à chacune des deux bêtes une flèche poussée d’un bras vigoureux, à distance de quelques pas seulement. Puis, sans perdre un instant, ils s’élancent vers leur proie pour assurer leur conquête.
D’un bond ils sont sur les corps des deux orignaux ; mais au moment où ils vont enfoncer leur arme dans les chairs palpitantes, ils tombent, eux-mêmes, percés de flèches et s’agitant, sans pouvoir proférer un cri, dans le râle de la mort !
Les Micmacs-Maléchites avaient, avant eux, tué l’orignal femelle et lié près d’elle son petit. — Ils avaient appâté les Iroquois, comme on appâte les ours, les loups-cerviers et autres bêtes carnassières.
Mais la chasse n’était pas finie !
Ils se hâtèrent de fixer contre l’arbre renversé, près des dépouilles des deux animaux, les cadavres des deux affûteurs iroquois : - — puis, poussant un double cri d’appel, ils attendirent dans leur embuscade l’arrivée de toute la troupe des ennemis.
Les Iroquois, croyant avoir entendu la voix des leurs, arrivent pleins d’une joie qui redouble à la vue de leurs deux compagnons penchés sur les corps des orignaux tués. Mais au lieu d’une heureuse curée, ce sont encore des traits meurtriers qui les accueillent. Faibles et découragés les malheureux n’essaient point de résistance : ils reprennent à la hâte le chemin de l’Ilet, laissant sur place neuf des leurs pour être scalpés par les chasseurs d’hommes.
Réunis sur ce lit de cailloux, au milieu de l’eau, les dix-huit infortunés n’attendaient plus que la mort.
Les alliés, tous assemblés quelques heures après autour de leurs canots tirés sur la rive, résolurent d’en finir avec leurs ennemis. D’ailleurs, il fallait faire quelques
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prisonniers pour les joies du triomphe qui devait suivre la victoire.
Bientôt après, tous les Micmacs-Maléchites, divisés en deux troupes, abordaient, par les deux côtés, la batture occupée par les derniers des meurtriers de leurs frères du Bic.
Le combat ne fut pas long : tous les Iroquois, à l’exception de six prisonniers, furent tués et scalpés.
Les alliés perdirent néanmoins, dans ce combat inégal, trois Maléchites tués et comptèrent de plus plusieurs blessés.