LE MISSIONNAIRE
eportons-nous, maintenant, à environ quatre-vingts ans après l’époque marquée par les événements qui ont fait le sujet du chapitre précédent.
Des missionnaires de la Sainte Église Romaine étaient venus travailler à la vigne
du Seigneur, dans les champs du nouveau monde couverts des ronces de l’idolâtrie.
Ils savaient, ces hommes bénis de Dieu,
LE SAGAMO DU KAPSKOUK
quelles privations, quelles souffrances, quels dangers, quels déboires, quelles déceptions même ils devaient rencontrer, au milieu de ces tribus sauvages des forêts ; mais, dans les combats du Christ et de son Église, on ne compte pas avec tout cela : l’effort est de l’homme, le succès est de Dieu.
Déjà les travaux d’évangélisation étaient commencés. Déjà des enfants baptisés de ces pauvres peuples étaient allés recueillir au ciel le prix de la rédemption du Verbe. Ces chères petites créatures, régénérées et étincelantes de gloire, aidaient en déposant l’encens de leurs prières aux pieds de l’agneau, à la conversion de leurs frères laissés sur la terre entourés des ombres de la mort.
Deux soldats de cette milice d’élite, qui est comme la garde-du-corps du Vicaire de Jésus-Christ, deux Jésuites étaient venus se vouer aux missions de cette partie de l’Amérique du Nord, dont la France venait de prendre possession sous le nom d’Acadie.
Ils avaient déjà visité une partie du littoral, lorsque bientôt, voulant embrasser
dans leur zèle toutes les tribus sauvages dont l’existence leur était révélée, les deux apôtres, les Pères Biard et Masse, — comme autrefois les douze choisis par le Sauveur, — se séparèrent : Le Père Biard demeura sur le littoral de la mer, et le Père Masse, «jugé plus propre à cela par la commune voix de la communauté », comme disent les relations, prit par l’intérieur, en suivant le cours de la rivière Saint-Jean (1).
Sur les bords de la rivière Saint- Jean, à environ soixante-quinze lieues de son embouchure, au pied du Kapskouk, s’élevait un village maléchite assez considérable.
Les Maléchites obéissaient alors aux ordres d’un vieux chef, qui exerçait sur ses peuples une autorité aussi absolue que cordialement acceptée.
Là où existe le principe de l’autorité, là repose un élément de bien, que les vices
(1) La relation de 1611-12 parle d’un voyage du père Masse, en 1612, à la rivière Saint-Jean, où il passa l’année, sans dire jusqu’où il se rendit ; mais il était parti pour « aller et demeurer avec les naturels, errans et 'vurans avec eux par monts et par vallées et vivuns à leur mode quant au civil et corporel ».
LE SAGAMO DU KAPSKOUK
de celui qui commande peuvent bien pour u i temps neutraliser ou exploiter à l’appoint du mal, mais qui ne laisse jamais q le de produire en définitive de bons fruits.
Les Maléchites, certes, n’avaient point à se plaindre de leur vieux chef, dont la sagesse et le dévouement aux intérêts de sa tribu étaient célèbres chez les nations voisines : vertus du reste qu’il tenait traditionnellement de ses ancêtres.
Cependant, ces vertus naturelles ne laissaient pas moins subsister, chez le Sagamo, toutes les passions indomptées du sauvage.
Le Père avait pris tous ces renseignements, pendant son séjour chez Louis Membertou, sachem de l’embouchure du Saint- Jean, fils de cet autre chef Henri Membertou, une des plus belles intelligences de l’intelligente nation souriquoise, et l’une des plus grandes figures aborigènes de toutes nos vieilles annales.
Le voyage du Kapskouk, que le missionnaire avait tant désiré, se fit enfin. Le
Père, conduit par des sujets de Membertou, remonta le cours du Saint-Jean, et, après une navigation de huit jours, il arriva au village maléchite.
Muni des recommandations de leurs frères des eaux salées, le Père fut bien reçu du Sagamo et de ses gens de l’intérieur, qui ne furent pas peu étonnés de cette visite, bien qu’ils eussent appris beaucoup de choses de l’arrivée d’hommes étranges, venus sur d’immenses canots de bois du grand l'autre côté.
Après avoir fait quelques jours de connaissance avec ces sauvages, et avoir satisfait à toutes les questions d’une curiosité bien naturelle, le missionnaire, qui se faisait « tout à tous pour les gagner tous », se mit à leur parler du Dieu Trinité et du Dieu fait homme pour le bonheur des hommes.
Les Maléchites écoutaient, dans l’admiration, le développement de la doctrine chrétienne.
Un Dieu couronné d’épines, cloué au bois, expirant en priant pour ses bourreaux: c’est en effet quelque chose de saisissant !
LE SAGAMO DU KAPSKOUK
C’était pour ces hommes quelque chose d’une étrange nouveauté. Ils voyaient dans ce courage sublime un dévouement qu’ils croyaient comprendre, un sentiment qui les agitait profondément.
Puis, quand le Père leur déroulait la partie historique de l’ancien et du nouveau testament, appuyant surtout sur les grands tableaux de ce drame du monde, l’imagination de ces hommes, ne vivant encore intellectuellement que par l’imagination, s’exaltait... Ils avaient peine à maîtriser leur surprise, pour rester dans cette impassible gravité que devaient garder, selon leurs idées, des hommes traitant de choses sérieuses.
C’était la première fois qu’ils entendaient donner une explication de ces lambeaux qu’ils possédaient des traditions originelles, que nul peuple n’a jamais perdues tout entières.
Les sauvages n’avaient, des révélations premières faites à l’humanité et conservées intactes par le seul peuple de Dieu, que des
idées on ne peut plus vagues, confuses et extravagantes. Cependant, les notions de l’Être Suprême, de la Création, de la Faute originelle, du Déluge, des Migrations des peuples, de l’Existence des bons et des mauvais esprits n’étaient pas tout à fait éteintes chez eux.
Un homme, qui venait leur donner sur ces sujets des renseignements capables de satisfaire leur esprit, revêtait de suite à leurs yeux un caractère dont, jusque là, ils ne s’étaient jamais fait d’idée. Cherchant un nom qui pût convenir à cet envoyé, et n’en trouvant point dans leur langue, ils empruntèrent aux récits mêmes de l’homme de la prière un mot pour le désigner.
Ils avaient admiré, comme des hommes considérables et amis du Grand Esprit, ces chefs des premiers ouigouams, dépositaires de la triple autorité de Pontife, de Père et de Roi : ils donnèrent au missionnaire le titre que portaient ces hommes, et le nommèrent Patlialche.
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