LE SAUVAGE
ous le masque du stoïcisme sauvage, on eût pu voir se rembrunir le front des plus intrépides guerriers, quand le missionnaire s’efforçait de donner à ces peuples une idée des peines éternelles de l’Enfer.
Une voix intérieure, qui parle au fond de la conscience de tous les hommes, leur disait : « — Cet abîme existe ! Il est quelque part cet étang de feu » !
On eût pu voir ces mêmes fronts se dérider et rayonner, quand le Père peignait, avec une onction séraphique, les joies indescriptibles du Paradis.
Tout leur être disait alors : « — Oui, il n’y a qu’un pareil bonheur qui puisse satisfaire les désirs du cœur de l’homme » !
Le missionnaire avait fait, en peu de temps, une telle impression sur ce peuple qu’il était déjà convaincu de la vérité des
paroles de cet homme, chez qui tout respirait la vérité.
Aussi, lorsque le Père se mit à leur parler du baptême, comme moyen indispensable de salut, beaucoup voulurent être baptisés ; mais il leur dit alors : « — Ce n’est pas tout de croire à ces vérités ! Il faut sans doute y soumettre et son intelligence et sa volonté ; mais il y a de plus des choses à faire et, surtout, il y a des choses à bannir de son cœur et de sa pensée. Il faut purifier l’un de ses affections mauvaises, l’autre des idées de superbe et d’orgueil, qui sont le propre de notre nature déchue. — Avant que cela soit fait, point de part aux mérites du Crucifié : — avant cela point de baptême : — excepté pour ces petits, ajoutait le missionnaire en montrant les enfants, à cause de la simplicité de leur cœur » !
L’apôtre touchait au point difficile de la doctrine de la Croix, — « scandale pour les Juifs et folie pour les gentils », — le point difficile de la morale et de la pratique.
Tout le monde croirait facilement, — parcê que la vérité a des accents qui lui sont propres, — s’il ne fallait pas sacrifier,
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soit les liens traditionnels des affections terrestres, soit les coupables désirs du cœur, soit les tristes habitudes du mal.
Tout le monde croirait, sans contestation, si la foi pouvait aller sans les œuvres et n’obligeait pas à des sacrifices, à l’immolation du moi humain, à des luttes continuelles avec son propre cœur et contre une chair rebelle.
Lisons l’histoire des résistances opposées à la promulgation du catholicisme dans le monde, et lisons l’histoire des schismes et des hérésies ; toujours on verra la résistance, la rébellion ou l’apostasie tirer leur origine des intérêts sordides ou des affections criminelles.
Tant que le missionnaire n’avait proposé aux Maléchites que des vérités à croire, tant qu’il s’était renfermé dans la simple exposition du dogme, la chose allait de soi :
— les sauvages se croyaient déjà chrétiens !
Mais quand il leur parlait des vertus à
pratiquer, — des pénitences à faire, — de la confession des péchés, - — ■ de la réparation,
— du pardon des injures... oh! alors, toute la sauvagerie de la nature se révoltait !
Le sauvage sentait en lui comme deux natures qui se combattent : deux lois s’offraient à son choix, celle de la chair et celle de l’esprit.
Une voix violente et agitée semblait lui crier : « Cette parole est dure et qui pourrait l’entendre » !
C’était avant tout le pardon des injures, la loi d’aimer ses ennemis, que les Maléchites et surtout leur chef ne pouvaient comprendre, ou plutôt ne voulaient point accepter.
Il se faisait en eux une lutte terrible ! Déjà convaincus, dans leurs intelligences vierges de toutes les fabrications de l’orgueil philosophique, ils sentaient, tout bonnement, qu’ils avaient à choisir entre le Ciel et l’Enfer.
Les relations disent : « Les sauvages se » rendent aisément à la raison ; ce n’est pas » qu’ils la suivent toujours, ruais ordinaire- » ment ils ne repartent rien contre une rai- » son qui leur convainc l’esprit ».
Ils n’avaient encore ni méprisé, ni abandonné l’Église, enseignant de par autorité divine : — ils étaient encore possesseurs
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de cette lumière qui éclaire tout homme venant au monde.
Ils n’avaient point appris l’art de se tromper soi-même !
Pas assez corrompus, dans le fond du cœur, pour nier la vérité à cause de leurs passions : — ils hésitaient cependant à en accepter les conséquences !
Chaque fois que le Patlialche pressait le Sagamo, auquel il s’attachait surtout, parce qu’il comprenait que de lui dépendait pour beaucoup, humainement parlant, le succès de sa mission, il y avait comme une vision qui se fixait dans l’esprit du sauvage.
Il regardait fixement dans la direction de l’Aloustouc et parlait, dans un langage mystérieux, des traditions de sa race et des ombres de ses frères.
Alors sa nature semblait en proie à des agitations semblables au bouillonnement des eaux de son grand fleuve, quand elles se précipitent, à travers les rochers, dans les profondeurs du Kapskouk.
Un jour qu’ils étaient là tous deux, assis
seuls au bord de la chute, l’homme de paix et le sauvage farouche, et que celui-là parlait à celui-ci de la nécessité de pardonner à ses ennemis, le Sagamo interrompit toutà-coup le missionnaire, et lui dit :
« - — Sais-tu ce que c’est que la vengeance pour un sauvage ?
Puis, sans attendre de réponse, il ajouta:
» — Écoute !
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