LE RECIT
’ai soixante-six hivers, et c’était treize hivers avant que je fusse né.
» Mon père, chef de ma nation, alors dans la maturité et la vigueur de l’âge, avait établi ses cabanes au bord de la Madaouaska.
» Il avait, de deux de ses femmes, trois fds, beaux et forts jeunes hommes reçus depuis peu au nombre des guerriers.
» Un jour, arrivèrent à la Bourgade deux Micmacs du Bic.
» Ils venaient demander à mon père des secours contre un parti d’Iroquois, descendus pour attaquer leurs familles.
» Les Micmacs sont nos frères... les Iroquois sont des chiens !
» Mon père partit avec ses guerriers, parmi lesquels étaient ses trois fds, qui marchaient pour la première fois dans les sentiers de la guerre.
» L’expédition ne fut pas longue : en moins de douze soleils, nos gens venaient chargés des chevelures ennemies, amenant avec eux trois prisonniers.
» Mais les Maléchites avaient perdu trois guerriers, et de leur nombre était le plus jeune des trois fils de mon père.
» Deux des prisonniers furent mis à mort dans les fêtes célébrées à l’occasion de cette victoire. Le troisième demanda grâce, avoua que les Iroquois sont des chiens et fut adopté comme esclave, pour servir dans la bourgade.
» Le printemps suivant, vinrent aux bords de la Madaouaska, — car on n’avait pas cessé d’habiter ces lieux, — des messagers du Sagamo de Stadacona.
» Ce chef voulait organiser une grande expédition, afin d’aller attaquer les Iroquois dans leur pays, et il demandait à toutes les nations de nos frères, de fournir des guerriers pour y prendre part.
» Mon père assembla les anciens auxquels il avait confiance et tint conseil.
» Le lendemain il répondit aux envoyés de Canada, en présence des Maléchites réu-
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nis, que la proposition était agréée et qu’on allait, en conséquence des événements qui se préparaient, lever les ouigouams, pour recueillir selon l’usage, toute la tribu sur les bords du Kapskouk.
» En effet, c’était ici, que se réunissaient dans ces temps-là toutes les familles de ma nation, quand on avait lieu de croire à la proximité d’une guerre longue et acharnée.
» Pour la première fois, quelqu’un osa élever, au sein de la tribu, la voix contre les décisions du Sagamo et du conseil des anciens.
» Ce furent les deux fils de mon père qui se rendirent coupables de ce crime, dont l’audace étonna tout le monde.
» Ils prétendirent que les Maléchites avaient fait, — l’été d’auparavant, — plus que leur part contre les ennemis communs.
» Mon père écouta sans s’émouvoir ces discours audacieux ; puis se levant, avec calme Pt majesté, il dit d’un ton lent et solennel :
• A « — J’ai perdu, l’an dernier, mon fils !... » Je n’ai plus deguerriers dansma famille !... » Ceux qui viennent de parler sont de fai- » blés femmes ; ils resteront à coudre les
» peaux dans les cabanes... Pour moi, je » conduirai des hommes contre les Iroquois, » lorsque mon frère du Canada sera prêt à » partir. C’est tout ».
» Les deux jeunes gens, honteux et frémissant de rage, se retirèrent poursuivis par les moqueries des guerriers.
» Les femmes et les enfants s’éloignaient d’eux, comme d’animaux dégoûtants.
» Le soir, on les mit à coucher avec l’esclave iroquois !
» Le lendemain il y avait un canot de moins sur le rivage de la Madaouaska : les deux fds de mon père étaient disparus avec l’esclave iroquois.
» Mon père prit la coutume de se retirer, tous les soirs, seul à l’écart dans les bois où il passait des heures entières.
» Les Maléchites se disaient : « — Le Sa- » gamo a le cœur malade... jamais le bon- » heur n’habitera de nouveau sa cabane » .
» Vingt lunes s’étaient écoulées, pendant lesquelles un canot, monté de trois hommes, s’était rendu de la Madaouaska
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aux sources de la rivière des Iroquois.
» Tu as entendu parler de ce voyage, long, bien long, puisque pour l’accomplir il faut nager et nager sans cesse, pendant le cours de vingt soleils.
» Depuis notre pays jusqu’au GrandFleuve et de là jusqu’à l’embouchure de la rivière des Iroquois, on marche en pays ami : — de l’embouchure de cette rivière jusqu’au grand lac qui en est la source, c’est un pays occupé, tour à tour, par nos frères et par nos ennemis, c’est un chemin de sang. Au-delà, c’est le pays des Iroquois.
» Les trois échappés, vigoureux et bien munis, n’eurent pas de peine à parcourir cette distance, à travers une navigation facile. — Leur nombre ne pouvait inspirer de crainte à aucune des nations dont les partis de guerre suivaient souvent cette route : au cas de surprise, la présence parmi eux d’un Iroquois et de deux Maléchites pouvait offrir des moyens de se tirer d’affaire.
♦ » Ce qui leur advint, pendant le voyage, peu importe ! — ce qui se passa chez les
Iroquois, à l’arrivée de ce canot, on le devine aisément !
» Quarante lunes après le jour qui avait vu mon père flétrir ses deux fils, devant les siens et en présence d’arnis étrangers, trente grands canots de guerre iroquois, montés de cent quatre-vingts guerriers et guidés par deux Maléchites, étaient arrivés à la tête du lac Témiscouata.
» Ils venaient surprendre et détruire nos familles.
» Ils avaient pu, en remontant la rivière qui conduit au lac, nourrir leur haine et leur désir de vengeance par la vue des lieux, témoins de la destruction des dernières bandes de leurs frères, immolés l’année précédente sur les bords de la Bouabouscache !
» Instruits par les récits de l’esclave évadé, profitant des conseils et des services des deux traîtres, il n’y avait pas de danger qu’ils vinssent à commettre les fautes qui avaient perdu leurs devanciers.
» Arrivés au lac, la navigation devenait
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pour eux aussi délicate, à cause des surprises possibles, qu’elle était facile d’ailleurs, à travers les grandes et belles eaux du Témiscouata, de la Madaouaska et de l’Aloustouc.
» Sur l’avis des Maléchites, on demeura là tout un jour, — les canots et le gros du parti soigneusement cachés dans le sombre et étroit enfoncement, entouré d’ajoncs et de foin d’eau, qui forme l’embouchure tortueuse de l’Acheberache, — le reste des hommes, avec les deux traîtres, répandus dans les bois voisins, pour examiner les lieux.
» A partir de cet endroit on adopta un nouvel ordre de marche, toujours suivi en pareil cas : — - on ne voyagea plus que la nuit.
» Le jour, on se tenait sous le couvert, et on n’allumait jamais de feu, si ce n’est lorsqu’il était possible d’en cacher entièrement la flamme et la fumée.
« Le soir, ou attachait solidement les canots ensemble ; et sans bruit, à la faveur des ténèbres, sur les eaux dormantes du lac, sur les doux courants de la Madaouaska, on
descendait pour arriver au but de ce long voyage.
» Il n’y avait pas de lune, les nuits étaient sombres. En partie par suite des dispositions prises, en partie par pure faveur des chances, tout secondait les ennemis de mon père, dans l’exécution de leurs projets.
» Le matin de la seconde nuit de marche, on s’arrêta de bonne heure, à quelque distance du lieu qu’occupait, lors du départ des trois fugitifs, la bourgade de la Madaouaska.
» Il fallait voir si, selon la détermination prise par mon père, on avait transporté les ouigouams maléchites sur les bords de l’Aloustouc ; — car les Iroquois avaient été mis au fait de tout ce qui s’était passé avant le départ de leurs guides.
La bourgade n’était plus là, comme on s’y attendait. — « C’est ici, dirent les deux » Maléchites aux Iroquois, en leur montrant » l’emplacement des cabanes, c’est ici qu’on » nous a chassés du milieu des hommes, » pour nous reléguer avec les chiens !... » C’est encore ici, ajoutèrent-ils, que deux
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» des vôtres ont été liés au poteau, déchirés » et scalpés ».
» L’examen des alentours démontra que l’éloignement des familles avait suivi de près le départ des transfuges. Rien n’indiquait dans ces lieux le passage récent de l’homme. Les fougères, les quatre-temps, les buis, qui tapissaient la forêt, n’avaient point été foulés récemment. Tout respirait le calme de la désertion la plus complète.
» En conséquence, on profita de la fin du jour pour opérer le passage du court et seul portage qu’on eût à faire, à l’embouchure de la Madaouaska.
» Les précautions devaient ici redoubler ; il fallait faire petites nuits et journées vigilantes, de peur d’être aperçus — et pour une autre raison encore.
» Ah ! si tu connaissais les émotions d’une situation semblable ; quand la vengeance approche et qu’on a peur que la chevelure ennemie échappe à la main prête à la saisir ?... Moments de joie, de crainte, d’espoir, de doute, de je ne sais quoi !... Le moindre son frappe l’oreille : un arbre qui
tombe, le murmure du ruisseau, les rapides d’une petite rivière qui débouche sur des galets, le vol d’une perdrix réveillée par la peur, les coups de bec d’un pivart, tous ces bruits qu’on entend quand on descend de nuit, en suivant la nuit, le cours d’une grande rivière, on les perçoit en pays ennemi d’abord aussi clairement que tu m’entends parler ; puis ils grossissent, puis il semble qu’on les entend sans interruption, puis tous à la fois, puis ils se confondent en un bourdonnement qui monte, descend, prend tous les tons et finit par ne plus permettre de rien distinguer ; — - alors gronderait le tonnerre lointain qu’on ne le reconnaîtrait pas ! — Ah ! il faut des guides solides, va, dans de pareils moments, et encore ne doit-on pas prolonger ces heures d’épreuve. — Voilà pourquoi, surtout, les canots iroquois faisaient petites marches.
» Ce n’était que vers le milieu de la troisième nuit après le portage du Petit Saut, qu’on se promettait d’arriver dans le voisinage de la bourgade.
» J^e soir de cette dernière nuit, on sortit d’une petite anse, formée par la décharge
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d’un ruisseau profond, où l’on s’était soigneusement tenu caché pendant le jour.
» Les canots étaient fortement liés ensemble, cinq de front sur six de profondeur : — les armes étaient préparées : — le débarquement devait avoir lieu dans un détour subit de l’Aloustouc, au milieu d’un endroit bien boisé, à quelques centaines de pas du village.
» L’attaque devait se faire au milieu des ténèbres, et trois heures seulement séparaient les exécuteurs et les victimes du moment du carnage.
» Les canots glissaient sur un courant plus rapide.
» On était au plus obscur de la nuit.
» Dans ce moment, deux hommes de l’expédition, se levant de toute leur hauteur dans les canots, frappent, à petits coups redoublés, leur bouche de leur main, en poussant ce cri strident et saccadé que tu connais sans doute.
» Des cris semblables et prolongés répon-
dent du rivage, et vont éveiller les esprits endormis dans les montagnes.
» Aussitôt des flambeaux, élevés des deux côtés de la rivière, se détachant en langues ardentes sur le sombre bandeau de la nuit, illuminent les eaux.
» Les Iroquois étonnés, se redressent et jettent un regard ébahi sur cette scène étrange !
» Rappelés à leurs sens par le choc de cette émotion, ils ont bientôt compris ce que signifie ce spectacle. Alors, s’enveloppant avec calme de leurs couvertures, ils reprennent les bras croisés leurs sièges dans les embarcations.
» Une minute après, les trente canots et les cent quatre-vingts guerriers allaient s’engouffrer dans les abîmes du Kapskouk, - — salués dans cette descente par les cris de centaines de Maléchites, hommes, femmes et enfants, qui, perchés sur les rochers des deux côtés du précipice, se penchaient vers eux, accrochés d’une main aux sapins du rivage et agitant de l’autre les torches allumées pour le sacrifice ».
— Vision d’Enfer 1 — s’écria, en joignant
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les mains, le pauvre missionnaire, dès que le Chef eut prononcé le dernier mot de son récit.
— Spectacle sublime ! — répliqua le Maléchite.
— Tu comprends, reprit le sauvage, après une pose, que mon père savait tout... Tu comprends que la prétendue rébellion de mes deux frères n’était qu’une feinte, imaginée pour exécuter un chef-d’œuvre de vengeance. — Mais tu ne saurais comprendre ce qu’eut à souffrir mon père, pour contribuer à l’exécution de leur dessein.
» Quand, le soir de l’événement, il lui fut permis de tout révéler et de s’écrier en présence de la peuplade assemblée : « Mes fils sont des hommes» ! il lui sembla, m’a-t-il dit souvent, longtemps après, que les montagnes des Chigdos descendaient de dessus sa poitrine ».
Il y eut ensuite un long silence entre les deux interlocuteurs qu’agitaient de bien graves pensées.