‹ Trois légendes de mon paysChapitre 23 sur 25 · PREMIERS RAYONS · texte numérisé non relu

PREMIERS RAYONS

e Sagamo, reprenant le premier la parole, dit au missionnaire :

« — -Mon père, qui comme presque tous ceux de ma race, vécut très vieux, me racontait souvent cette histoire. Chaque fois il me disait : — ; « Les cent quatre- » vingts Iroquois ne valaient pas mes deux » fils » !

» Quand il fut près de mourir, il m’appela près de lui et me dit : — « Jure-moi que tu » seras toujours l’ennemi irréconciliable des » Iroquois. Jure-moi, de plus, que tu re- » mettras à tes enfants cet héritage de ma » vengeance » !

» Je le jurai ; — et tu me parles de pardonner à mes ennemis !

« Mais feras-tu que les ombres de mes deux frères, que je n’ai pas connus, ne se balancent souvent le soir au-dessus des eaux 'bouillonnantes et des âpres rochers du Kapskouk ?

LE SAGAMO DU KAPSKOUK

» Feras-tu que je ne sente pas la présence des esprits de mes pères, errant la nuit autour de mon ouigouam ?

» M’empêcheras-tu d’entendre ces voixintérieures qui me parlent sans cesse de haine et de vengeance ?

» — Oui, répondit le missionnaire; non pas moi, cependant, mais le Dieu que je t’annonce. Quand on sent la présence incessante de ce Dieu qui remplit l’univers, tous les spectres et les fantômes du jour et de la nuit se dissipent, comme ces vapeurs légères du matin, que le soleil disperse, avant qu’on en ait pu saisir les formes trompeuses.

» Quand on écoute toujours en soi la grande voix de ce Dieu qui nous parle sans cesse, toutes les voix et les tourmentes intérieures se taisent, et il se fait un grand calme.

— Peut-être as-tu raison, reprit le sauvage : il fait bon d’entendre parler ainsi !

Puis, après s’être un instant recueilli, il ajouta : « J’ai toujours nourri l’espoir d’être un jour uni à mes pères dans le pays de chasse des esprits ; c’est pour cela que,.

dans les dernières cabanes des nôtres, nous mettons les armes et autres objets qui leur ont servi pendant la vie. Si ce que tu nous dis est vrai, où sont donc les âmes de mes ancêtres ?

— Je ne juge pas tes ancêtres, répondit le missionnaire : la miséricorde de Dieu, tombant sur un cœur droit, peut opérer des miracles. Tes pères n’ont point eu l’occasion de s’instruire ; dans ces cas d’ignorance invincible, l’obéissance à la loi naturelle, accompagnée d’intentions pures, peut faire entrer, à leur insu, des âmes candides dans le sein de l’Église. Mais il n’en pourrait être ainsi de toi et de ceux qui m’ont entendu, parce que vous avez reçu l’exposition de la doctrine, et que l’occasion vous est fournie de choisir entre le vrai et le faux, le bien et le mal, l’Église et ce qui n’est pas l’Église, le Ciel et l’Enfer.

— Tu peux continuer à exercer en paix ta parole au milieu de mon peuple, dit en soupirant le Sagamo, je n’y mettrai aucun obstacle. Pour moi, car je ne veux pas te tromper, je ne suis pas encore prêt à me faire chrétien... Je verrai » !

LE SAGAMO DU KAPSKOUK

Le missionnaire fit peu de conversions.

Le Sagamo ne reçut pas le baptême, ni lui ni ses enfants ; mais eux et tous ceux qui résistèrent ne laissèrent pas d’être profondément travaillés intérieurement, par la prédication de l’apôtre et les exemples des néophytes.

La glace était rompue ; il ne fallait plus que le vent de la grâce pour en disperser les fragments.

« Plusieurs n’attendaient rien des vieilles » souches sauvages, écrivaient plus tard les » Jésuites, toute l’espérance n’était que » dans la jeunesse ; mais l’expérience nous » apprend qu’il n’y a bois si sec, que Dieu » ne fasse reverdir, quand il luy plaist » !

ou

l’évangile accepté.

l’enfer ne prévaudra jamais.

l s’était écoulé un peu plus d’un demi siècle, depuis la première prédication de l’Évangile chez les Maléchites.

Cette période avait été pour l’Église de la Nouvelle-France, pour les missions des Jésuites, pour les colons canadiens et acadiens, une période de travaux, de luttes, de souffrances et d’angoisses ; mais aussi de foi, de courage, de dévouement et d’héroïsme.

Des guerres continuelles avaient porté la

dévastation et le carnage dans toute l’étendue des colonies françaises. Les Iroquois, armés et soutenus par les Hollandais, semblaient devoir éteindre la religion catholique et le nom français, dans cette partie du nouveau monde. Une nation alliée, la nation huronne, avait disparu presqu’en entier dans ces luttes. Le martyre de plusieurs missionnaires avait laissé des églises sans apôtres.

Il y a ceci de remarquable dans l’histoire du catholicisme, c’est que les époques qui paraissent les plus pénibles et les plus désespérantes, pour ceux qui doivent en supporter le fardeau, sont justement les époques qui, aux yeux de l’histoire et de la postérité, demeurent comme les plus belles et les plus glorieuses.

Aussi cette terrible période de l’histoire de l’Église du Canada a-t-elle reçu le glorieux titre de temps héroïques.

Plusieurs des tribus sauvages, chez qui les missionnaires étaient allés porter la semence de l’Évangile, avaient été forcément délaissées depuis. — Les ouvriers manquaient à la vigne.

Cependant, ces premières prédications n’avaient point été sans fruits durables, et la bonne nouvelle se propageait, en dépit des efforts de l’enfer.

« Vous demanderez, disent les Relations, » comment il est possible que le Christianis- » me puisse subsister dans les forêts parmi » des peuples errants... Les sauvages qui » ont eu la connaissance de Dieu et de son » Évangile, par le ministère de nos pères, ont » eux-mêmes le soin de communiquer aux » autres sauvages de leur nation, cette con- » naissance qu’ils ont reçue, et deviennent » ainsi eux-mêmes des Apôtres... et ceux- » mêmes qui sont encore infidèles, ne lais- » sent pas de venir présenter leurs enfants » au Baptesme »...

Parmi ces tribus, étaient les tribus micmac et maléchite.

Une partie de cette dernière, et notamment les descendants du Sagamo du Kapskouk, fréquentaient alors la rive sud du Grand Fleuve.

Encore aujourd’hui le principal village maléchite occupe, en arrière des paroisses de Kakouna et de l’ Ile-Verte, un étroit

lambeau de terre, parcimonieusement découpé dans le vaste pays qui jadis leur appartenait tout entier.

Les Maléchilytes, comme les Abénaquis leurs voisins de l’Est, comme les Montagnais leurs voisins du Nord, avaient, «sans » aucun maistre, ny aucun Docteur pour » cultiver cette permière graine et cette » première semence, conservé et augmenté » leur foi ». Malgré cela, comme on peut facilement se l’imaginer, il y avait encore bien des infidèles parmi ces sauvages, mais il n’y avait guère d’incrédules.

Au moment où nous reprenons notre récit, une ère nouvelle commençait à luire sur le Canada.

Depuis quelques années déjà, était arrivé à Québec le premier Évêque de notre pays, Monseigneur de Laval-Montmorency, du titre de Pétrée, Vicaire apostolique de la Nouvelle-France.

D’autre côté, le grand Roi, désireux de mettre un terme aux incursions des Iroquois, avait envoyé dans la colonie, sous les

ordres d’officiers braves et distingués, ce noble et vaillant régiment de Carignan- Salières, si digne de continuer, dans les forêts de l’Amérique, le rôle commencé par Clovis sur l’antique sol des Gaules.

Les Iroquois avaient fui devant les cohortes de la France, puis avaient demandé la paix et, avec la paix, le baptême.

L’Église canadienne était dans l’allégresse ! L’hymne de triomphe, entonné par son premier pasteur, avait été chanté par tout le peuple fidèle.

C’était une nouvelle consécration de cette promesse faite à l’Église : « Les portes de » l’Enfer ne prévaudront point contre elle » !

Le Dieu fort, qui veut que son Église soit constamment attaquée et maltraitée, finit toujours, cependant, à cause de cette promesse par lui donner la victoire. Il se moque pas mal de la puissance et du nombre de ses ennemis. Il est « patient parce qu’il est éternel », et il sait bien, à son heure, renverser les complots des méchants, qu’ils se nomment Iroquois ou de tout autre nom !

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