‹ Trois légendes franciscaines de l'an 1629 [microforme]Chapitre 6 sur 14 · TROIS LÉGENDES FRAN CISCAINES · texte numérisé non relu

TROIS LÉGENDES FRAN CISCAINES

grâce de douceur accordée par le Ciel pour adoucir les tristesses de ces jours d’adieux.

Ces jours étaient bien, hélas ! des jours d’adieux : les Récollets expulsés du Canada devaient — le 9 septembre suivant — entreprendre le long et périlleux voyage de leur retour en France.

Mais les hommes éclairés de la lumière divine savent que la gloire de Dieu n’est pas toujours nécessairement attachée au succès et “ils ne pleurent pas comme ceux qui n’ont pas d’espérances ”. Aussi les missionnaires avaient-ils voulu offrir un sacrifice solennel d’actions de grâces au Très-Haut pour le remercier des bienfaits sans nombre par lesquels Il avait béni leur ministère et leurs personnes sur le sol canadien; ils désiraient remettre en même temps, entre les mains de la Reine des Apôtres, l’oeuvre de salut qu’Elle leur avait confiée, alors qu’à peine la semence évangélique commençait à germer ses espérances de moisson. Reconnaissance et renoncement :

telle était donc l’atmosphère dans laquelle se mouvait l’âme des religieux, et dans les énergies fécondantes de laquelle l’épreuve devenait comme

, ————— “Varbre planté au bord des eaux et qui donne son fruit en son temps ”, ce fruit divin qui est la force de l’heure,

Le Patriarche sér phique avait, semble-t-il, prévu ces moments 2: détresse réservés à ses enfants, lorsqu'il ins sa dans son testament der lignes, qui s’impoient à la méditation des gieux proscrits. “Lorsque vous ne serez pas reçus dans une contrée — écrit le doux législateur — fuyez dans une autre pour y faire pénitence, avec la bénédiction de Dieu”, Paroles sombres et tristes comme un départ, mais qui, méditées ce matin-là, dans la chaude lumière de cette fête toute de gloire, sous les regards bienveillants de Celle qui elle aussi avait fui vers un autre pays, dut prendre un sens très précis, dévoilant des hori- ZONS nouveaux au tournant de cette voie unique de la perfection chrétienne: accomplir la volonté de Dieu.

Et puis, ce “fuyez dans un autre pays” ne s’adoucissait-il pas singulièrement lorsque cet

È autre pays était la France, et que la France était la patrie ? n’était-ce pas déjà un peu la “bénédiction du Seigneur” ?

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Aussi, lorsqu’après la messe la communauté se réunit au réfectoire, aucun nuage de tristesse n’assombrissait les âmes; au contraire, une paisible gaieté illuminait et dilatait les coeurs.

Une décision prise au cours du repas vint cependant jeter un peu d’amertume dans cette si douce joie. Il fut convenu que le lendemain, après la messe conventuelle, on descendrait la cloche du campanile, afin de la cacher dans les bois voisins avec d’autres objets du culte qu’on y avait déjà enfouis. N’était-il pas juste que ses dernières notes, en tintements mélancoliques, fussent un hommage au Fils de Dieu descendu une fois encore sur la terre canadienne, après avoir été, tout le jour, un joyeux chant de fête, annonçant l’Assomption de sa divine Mère au ciel ?

La cloche! cette sentinelle avancée au front du monde supérieur, les missionnaires la verraient donc déserter son poste glorieux, près du tonnerre il est vrai, mais près du soleil aussi... Ils la verraient donc ensuite se terrer comme une morte, cette compagne de leur voyage et de leur apostolat,

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elle qui avait chanté avec l’harmonieuse douceur de sa voix française, la chanson divine de la Foi au-dessus du berceau de la Nouvelle-France.

Telles étaient les pensées qui envahirent l’âme des religieux, : ‘u’après le repas ils se séparérent pour alk: reprendre leurs occupations habituelles.

Le frère Gervais, l’un des futurs exécuteurs de l’arrêt porté contre la cloche, était certainement le moins joyeux de tous. Pour secouer sa tristesse, il sortit du couvent et se dirigea vers la lisière du bois où l’on apercevait une hutte habitée par une vieille sauvagesse aveugle - il lui portait, avec des paroles réconfortantes, une portion entière de son dîner.

Suivi, comme on le pense bien, par les remerciements que la huronne lui renouvelait du seuil de sa cabane, le frère Gervais s’enfonça dans la forêt vers le sud-ouest, gravit une pente abrupte sur le haut sommet de laquelle la forêt se continuait toujours,

La cloche du couvent sonnait pour les vêpres lorsque notre promeneur parvint devant un cal-

vaire rustique qui s’élevait sur la cime du rocher. Il s’agenouilla sur une saillie du roc et, pour s’unir aux Heures canoniales qu’on psalmodiait au monastère à cette heure même, il récita avec dévotion les Pater de son Office de convers qu’il fit suivre, selon son habitude, du De Profundis pour les défunts. Pour commémorer ensuite la fête du jour, il chanta de son mieux — en maltraitant peut-être quelques modulations — Je Magnificat, et l’écho de la forêt, de sa voix lointaine, très adoucie, lui rapporta fidèlement la finale de chaque verset: Dominum.… salutari meo...

Nomen ejus.…..

L’ascension du Cap, sous cette brûlante chaleur d'août, avait singulièrement alourdi le frère Gervais; le chant l'avait peut-être aussi exténué plus que de raison; toujours est-il que, jugeant à la position du soleil qu’il était encore de bonne heure, il s’assit sur l'écran de tuf, au pied de la croix. Pour prendre un peu de repos.

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Cette croix, c’est lui-même qui l’a érigée il y aura dans un mois, le 17 septembre, juste deux ans.

Depuis lors, cet endroit était devenu le lieu favori de ses promenades, ou mieux de ses pèlerinages. C’est surtout après ses cueillettes de racines sauvages et de simples qu’il aimait à venir revoir cette solitude; alors, pendant que ses mains actives faisaient le tri de ces herbes, son âme se nourrissait de la méditation du grand mystère d'amour qu’est la croix.

Mystère d'amour! La croix, dont le geste rédempteur bénit, console et sauve; la Croix, qui parle du Calvaire et du Christ, c’est en effet le sublime résumé de l’amour, du mystère de l'amour crucifié. Et cette montagne déserte au sein de la forêt silencieuse lui rappelle aussi l’Alverne, ce Calvaire glorieux du Petit Pauvre d’Assise, le crucifié d'amour.

Ici, le Modèle divin dans toute sa fécondité salvatrice et intarissable; là, la copie authentique

idéalement douloureuse, plus près de nous, plus humaine, avec ce quelque chose de fraternel et de doux infiniment, qui attire encore et entraîne toujours, après des siècles.

C’est ainsi que le pauvre convers nourrissait son esprit de foi au cours de ses fréquents pèlerinages. Mais ce jour-là, sa méditation lui fit découvrir un trait de ressemblance, plus frappant encore, qu’il n’en avait remarqué jusque là, entre sa famille religieuse et son chef stigmatisé. Ne gravissait-elle pas, elle aussi, à cette heure angoissante de son expulsion, au sein des ombres de mort couvrant ce pays, un Alverne où elle serait crucifiée bientôt, non par l'amour, mais par la haïne ?

Ah! si les regards de l’humble frère avaient pu sonder l'avenir, quelles consolations son âme abattue n'aurait-elle pas éprouvées! Telle la croix d’or qui précède le cortège processionnel de notre Dieu, il aurait vu resplendir dans les perspectives toujours un peu embrumées de l’histoire, la gloire de cet Ordre de saint François, stigmatisé alors comme son Fondateur et son Père: cet Ordre qui,

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pour avoir porté le flambeau de la Foi jusqu’aux confins du continent, a projeté une traînée lumineuse sur la route qu'a suivie et ‘ue suivra Eglise canadienne pour parvenir à sa transcendante destinée.

Mais le pauvre frère ne voyait rien de tout cela, et même il ne voyait plus rien du tout: l’esprit abattu, le coeur et l’âme tristes, il s’étair adossé à la croix et endormi.

Quand le frère Gervais s’éveilla, le soleil avait disparu derrière la masse violette des Laurentides, tandis que de l’horizon opposé l’ombre grise, toujours plus grise, montait, montait rapidement des basses profondeurs du fleuve.

Il se leva d’un bond en se frottant les yeux, fit une courte prière à la croix, jeta de rapides regards d’adieu autour de lui, puis, sortant de la clairière, il s’enfonça dans la descente où les buisssons au passage griffaient ses manches comm

pour le retenir.

Lorsqu'il arriva au monastère, la communauté était réunie au réfectoire; on y faisait la lecture en attendant le frère Modeste sorti pour chercher le repas que leur offrait, ce soir de fête, madame Couillard, leur inlassable bienfaitrice,

En voyant entrer le frère Gervais, le Père Gardien interrompit la lecture d’un coup de sonnette et dit:

—“Mais d’où venez-vous donc si tard, mon cher frère? quelques malades sans doute?

—“Je vous demande pardon, mais Votre Paternité ayant bien voulu me permettre une petite Promenade, j'ai fait, une fois de plus, mon pèlerinage favori, sur Ja montagne. Je m’accuse, mon Révérend Père, de m'y être paresseusemen! endormi, et je prie Votre Révérence de m’imposer une pénitence salutaire.

—“Dieu soit béni! mon frère. Je trouve en effet que votre pèlerinage vous inspire ++ je comprends enfin rss préférences m Us pour cette exCursion avec son Programme obligé naturelle

ment: “In pace in ipsum, dormiam et re.

quiescam”,

Le frère baisa la terre — indiquant ainsi qu’il acceptait la correction — et demeura à genoux, la tête et les yeux baissés, Le Père Gardien reprit:

—“C’est parfait! “Ego dormivi et soporatus sum, n'est-ce pas? Après l’autre pèlerinage du même genre que vous allez faire à la cellule tout à l'heure, avec la même dévotion intense, vous Pourrez vous faire une gloire d’observer à la lettre la recommandation de N. P. S. François qui nous veut “{anquam peregrini in hoc saeculo”. Vous avez cru peut-être dans votre simplicité que notre Père priait ainsi sur la Verna, et que le séraphin a dû l’éveiller d’un coup d’aîle pour lui imposer les stigmates? Vous auriez mieux fait dans tous les cas d’imiter d’abord saint François dans son oraison vigilante, ou bien alors, toujours comme lui, d'inviter au moins un faucon à vous réveiller pour 5 heures, puisque je vous attendais pour cette heure-là. Vos ronflements n’ont pas causé d’éboulis toutefois ?

—“Peut-être bien, mon Révérend Père, peutêtre bien; mais ce dût être alors de l’autre côté du cap, car de ce côté, ce que j'ai vu ne ressem-

blait à rien moins qu’à un éboulis.

—“Est-ce que par hasard vous auriez eu une vision, une extase ?

—“Hélas! Votre Paternité sait mieux que personne combien je suis indigne de telles faveurs. Non, mon Révérend Père; j'ai eu... un rêve, tout simplement, comme le commun des mortels.

—“Quoi! vous, frère Gervais Mohier de Chartres, religieux profès de l’ordre de saint François; vous, à un âge qui n’est plus, tant s’en faut, celui des songes, vous avez encore des rêves? et ce qui est plus étonnant encore, c’est de vous entendre dire cela, tout haut, avec l’assurance d’un gazetier, devant des hommes sérieux. “Subsannatio et illusio his qui in circuiti nostro sunt”. Seigneur, où allons-nous ?

—“Oh! si vous saviez, mon Révérend Père ?

—“Savoir... quoi? votre cauchemar, peut-être ?

—“C’était si beau! si beau! que je crois faire un acte méritoire, aujourd’hui surtout, en vous souhaitant pour ce soir le même songe et pour demain ou plus tard, sa splendide réalité,

—“Bon! il ne manquait plus que cela, voilà

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que vous vous mettez à faire de ‘a poésie! Et où la poésie va-t-elle se nicher, je vous le demande !”?

Le frère Gervais, toujours à genoux, levant :ers son supérieur des yeux où semblaient persister des lueurs d’extase :

—“Mon Révérend Père, la poésie doit être expulsée de quelque part, et elle va peut-être rentrer en France elle aussi; en attendant, elle loge où elle peut.

—“Dieu soit béni! on vous a bien de l’obligation pour le renseignement, frère Gervais; mais “Caritas Christi urget nos”; à mon tour je vous souhaite de ne pas rêver trop souvent. Qu'il vous suffise, croyez-moi, de porter avec courage le poids des déceptions que vous réserve la Providence, et n’allez pas vous charger, je vous prie, de celles que vous préparent nécessairement les espoirs fantaisistes inspirés par vos songes creux.

“Voici le frèrèe Modeste qui entre avec le pain des anges — comme aimait à l’appeler saint François — nous nous réjouirons en remerciant le Seigneur: “Benedicamus Domino”. Pour votre pénitence, frère Gervais, vous nous raconterez

votre fameux rêve pendant le souper, et je permets à tous les religieux de rire de vous tout à leur aise, sans remords de rompre ainsi peut-être le fil de votre littérature, Dites maintenant un Ave Maria aux intentions de notre bienfaitrice et allez à votre place.

Le frère Gervais, moins étourdi par ces latinades de son gardien, auxquelles il était habitué, que par l’ordre de parler tout haut au réfectoire, incapable, lui, de trouver un texte là-dessus, commença tout simplement :

—“Je me trouvais en rêve, comme en réalité d’ailleurs, sur la pointe du cap que l’on peut apercevoir de la fenêtre du vestiaire. La forêt en avait complètement disparu, et le terrain qu’elle occupe à l’heure qu’il est, magnifiquement cultivé et fertile, était à lui tout seul une vraie fête pour mes veux d’agricultenr. I] Y avait par exemple — €t pour ue parler que de cela — des haricots que j'ai pris pour des vignes, et qui tirebouchon.

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naient leur ramure, je ne vous mens pas, presque aussi haut que la porte de Monseigneur le Gouverneur.

“Dans l’angle d’un grand jardin entouré de murs, s’élevaient des constructions massives, aux formes régulières et à l'aspect... disons... recueilli, comme se présente presque toujours un monastère. (C’était en effet un monastère, et ce qu’il y a de plus fort, un monastère franciscain. Il n’y avait pas d’ailleurs à s’y tromper: des religieux de notre saint Ordre, en traversant le jardin passaient près de moi — heureusement sans me remarquer — et par le grand promenoir d’où ils pouvaient observer tout le pays, depuis les Hurons jusqu'aux Montagnais, ils entraient au couvent où la cloche sonnait encore Pour quelque exercice conventuel. En un clin Toeil, le jardin fut délaissé comme un vieux livre de sciences.

“Quelques minutes plus tard, je vis poindre derrière l’église — car il Y avait une église dont je Vous parlerai tantôt — une procession longue... longue... comme d'ici à demain. C’étaient les religieux avec, en tête de leur cortège, une pauvre

mn»

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croix de bois — Dieu me pardonne! j'ai cru qu: c'était la nôtre, la petite, vous savez? — Ils passèrent donc si près de moi que leurs robes de bure touchaient la mienne, en tout semblables, jusques et y compris les pièces.

“Deux à deux, les mains dans les manches, marchaient d’abord de jeunes religieux, de vrais enfants, mes Révérends Pères, dont la piété candide et l’angélique modestie m'enveloppèrent l’âme de je ne sais quoi de doux. Venaient ensuite de vieux frères, à la démarche grave, appesantie par les travaux du dévouement, dont j'enviai le bonheur simple et tranquille... Puis défilèrent, beaucoup plus nombreux ceux-là, les scholastiques dans toute la grâce juvénile de leur vocation en fleur, portant la triple auréole de la tonsure cléricale, de la perfection religieuse et de la science sacrée. Quels beaux...

—“Frère Gervais, frère Gervais, interrompit le Père Gardien, voilà que vous retombez dans la poésie; vous avez dû lire cela quelque part.

—“Si vous appelez cela de la poésie, mon Révérend Père, que voulez-vous que j’y fasse, puisque

—————————————————— mn,

LA PROPHÉTIE DU FRÈRE GERVAIS 31 rh c'est le snjet qui la demande et qui, il me semble, la fournit. Si j'ai lu cela quelque part, ce ne peut être que dans... la procession, pas ailleurs, Je me disais donc — si vous me permettez de Poursuivre — en voyant passer ces futurs missionnaires: Mon Dieu! quels beaux moissonneurs à l’entrée de votre champ, où la moissson s’annonce juste à l’époque où les ouvriers de la première heure sont forcés de se soustraire à ses glorieuses fatigues !

“Mais ce n’est pas tout. Les frères étudiants étaient suivis par les Pères, car dans les processions c’est un peu comme dans le ciel: les dermiers sont les premiers, pardon, je voulais dire: les premiers sont les derniers. I] y avait bien une douzaine de prêtres. Mais jy pense — à temps, par bonheur — , pour en dire quelque chose de convenable et de juste, il me faudrait chercher des comparaisons et faire des rapprochements que toute ma prétendue poésie serait impuissante à vous faire accepter, Je me contenterai donc d’ajouter que cette troisième partie du cortège était le digne complément des deux précédentes.

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“Enfin, pour fermer la marche, vena’ t quatre diacres en dalmatiques blanches toutes raidies d’or, portant sur leurs épaules un brancard enguirlandé sur lequel resplendissait un reliquaire splendide.

“Ils passèrent, et plus ils s’éloignaient, plus j'avais envie de les suivre. Enfin, je n’y tins plus, et à petits pas discrets, me dirigeai vers la c''apelle où je pénétrai à la suite du cortège.

“De cette chapelle, dont j’ai promis inconsidérément de vous parler, je m'aperçois que je ne puis rien vous dire, Que votre indulgence daigne agréer mes excuses dont elle appréciera ia valeur. D'abord les nefs étaient remplies de fidèles venus de je sais où; ensuite, le sanctuaire disparaissait sous les lumières et les fleurs; enfin, les voûtes, ne m'en parlez pas, étaient pleines de musique et d’encens: ce sont toutes des choses qui embrouillent singulièrement la vue, vous le savez. Une foule comme à Notre-Dame-de-Chartres aux plus grandes solennités! Et des orgues, oh! des orgues, comme à la chapelle royale, quoi! Ce devait être un ange, pour le moins, qui les touchait. Quelles harmonies! quelles suavités! quel concert

mo

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où mon pauvre vieux coeur battait, battait... lui... sans mesure...

“Du choeur cloîtré, les moines entonnèrent bientôt une hymne à saint François et vinrent ensuite, en chantant, deux à deux, vénérer au piel de l’autel une insigne reiique du Sang des Stigmates de Notre Séraphique Père. Et lorsque, à la suite des fidèles, je voulus vénérer moi aussi la précieuse relique, je me suis éveillé.

“J'étais bien assis comme à la chapelle, mais c'était tout. Eglise, monastère, relique, moines, harmonies, tout avait disparu. (était la forêt vide, le désert silencieux qu’illuminait seul un coin de l’horizon décoré comme mon rêve, et sur lequel se dressait, sombre comme la réalité, me pauvre croix de bois.”

Le frère Gervais, qui avait terminé son récit depuis quelques instants, se hâtait de prendre son souper, et tous les religieux semblaient l’écouter encore. Personne n’avait pensé à rire, plusieurs

même n'étaient pas sûrs de n’avoir pas pleuré. N’était-e pas, sur un rythme nouveau, la mélodie de leur propre rêve de la veille, synthétisant toutes les ambitions sacrifiées aujourd’hui, que la beauté attachante du récit avait fait passer devant leurs yeux ?

Cherchant peut-être un pont de latin à jeter entre les rives du songe et celles de la réalité, le Père Gardien ne se pressait pas de rompre un silence qui commençait à devenir aussi pénible qu'embarrassant. Enfin il fit grincer la petite crécelle pour annoncer la fin du repas et ajouta: “Nous réciterons tous ensemble la Station du S. Sacrement pour la pauvre Kalysta, décédée ce soir même; elle m’a promis de prier là-haut pour que le pays nous soit bien vite rendu.”

Le 9 septembre suivant 1629, les Récollets, expulsés de la Nouvelle-France, quittaient Québec, en route pour Tadoussac, Londres, Douvres, Calais, pour de là, en vrais Frères Mineurs, c’est-àdire à l’évangélique, rentrer à pied à leur couvent

de Paris.

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Parmi les monuments que la ville de Québec révère comme des souvenirs de son glorieux passé, l'antique chapelle de N otre-Dame-des-Anges jouit, semble-t-il, des privilèges d’une éternelle jeunesse, au cceur de cet hôpital qui l’enchâsse comme une relique.

La rouille qui ternit les vieux fers-blancs de ses toits n'en rend les reflets que plus doux: ainsi au cours des âges, les épreuves de toutes sortes, loin d'éteindre le feu sacré du zèle allumé jadis dans ce sanctuaire, l’ont enflammé d’une ardeur nouvelle, avec ce quelque chose d’adouci que laisse dans les âmes, après la guérison des plaies, le geste virginal de la divine charité.

Les siècles pansaient ainsi avec amour la blessure faite au pays par l'expulsion de ses premiers missionnaires et endormaient maternellement son regret de ne plus les revoir. Mais sur ce regret endormi, la Providence veillait avec sollicitude.

Dans ces derniers temps, comme le phénix qui renaît de ses cendres, le passé est sorti plein de vie de son sommeil séculaire. Sa voix a éveillé des réminiscences telles, qu’en l’entendant, la

vieille capitale a senti frémir au plus profond de son âme les fibres d’une émotion depuis longtemps oubliée, lui donnant l'illusion d’être encor: à cette époque lointaine qu’elle considère à juste titre comme celle des plus belles années de sa jeunesse fleurie.

Peu après, sur la pente la plus douce de son fier promontoire elle a vu s’élever un séminaire franciscain. Là, dans le recueillement où se trempent les âmes fortes, sous la conduite des vétérans de la vie ascétique, se préparent à la vie de missionnaire — et peut-être aussi à la mort du missionnaire sur les plages lointaines — en mettant leurs pas sur les vestiges mêmes de ceux de leurs vaillants ancêtres !Ls Récollets, les successeurs de ces premiers apôtres.

Si, maintenant, vers la Notre-Dame-de-Septembre, à l’heure des vêpres, vous voulez suivre les traces maintenant bien effacées des pas de l’ancien frère Gervais, vous trouverez sur le sentier même qu’il escaladait avec tant de fatigues, un large escalier qui vous conduira sur le haut sommet du cap, d’où, depuis longtemps, toute la forêt

LA PROPHÉTIE DU FRÈRE GERVAIS 37 EE ER EL Se a disparu.

Vous verrez alors la masse austère des bâtiments à l’angle du vaste jardin entouré de murailles. Dans la dernière allée basse, vous verrez encore, passant devant une croix de bois qui rappelle celle de jadis, et dont la blanche bénédiction perpétue des souvenirs aimés, le cortège des moines recueillis précédant les quatre diacres qui portent le rutilant reliquaire et sa précieuse relique.

Si vous voulez suivre la procession jusqu’à la chapelle, les nefs seront remplies de fidèles, je sanctuaire, de lumières et de fleurs, et les voûtes, d’encens et de musique.

Le songe du frère Gervais est devenu une vivante réalité que nous devons peut-être à la dévotion filiale de l’humble religieux pour son Séraphique Père, peut-être aussi aux promesses de Kalysta la huronne; mais plus sûrement encore à la semence de vertus chrétiennes répandues pas nos missionnaires dans ce sol qu’ils avaient fécondé de leurs travaux et arrosé de leurs sueurs.

Par l'érection de ce monastère, Québec écrivait en lettres de pierre une nage ineffaçable de son

histoire, immortalisant l’expression idéale de sa reconnaissance avec sa loyale devise, toutes deux vieilles et nobles comme elle: “Je me souviens”.

Si l’aumône des citoyens — voix éloquente entre toutes — répète sans cesse cette devise, comme une marque non équivoque de leur fidélité aux fils et aux frères des anciens Récollets, l'Ordre franciscain lui aussi “se souvient”, qui prolonge en notre siècle, de l’anneau d’or de son dévouement, la chaîne trois fois séculaire de ses traditions apostoliques en ce pays. Il est heureux et fier de continuer cette mission sublime dont l’héroïsme des débuts restera comme le sceau du Dieu vivant, sceau éminemment franciscain, apposé aux premières pages de cette histoire sainte qu’est l'Histoire du Canada.

ARGUMENT HISTORIQUE

Choumin le Montagnais avait cédé aux Récollets de Québec son enfant Nanéogauuchit, pour qu'il fût élevé duns la religion chrétienne. Les talents et les dispositions de cet enfant des bois étaient admirables, et l'Esprit de Dieu était sur lui, comme son histoire, que l’on peut lire tout au long au chapitre XXI de l'Etablissement de la foi au Canada par le R. P. Odoric, o0.f.m., en témoigne abondamment. Mais l’histoire de Louis Nanéogauachit s’interrompt brusquement au départ des Récollets en 1629. “II retourna aux sauvages”, nous apprennent vaguement les chroniqueurs. Dans quelles circonstances? comment vécut et mourut le jeune indien? Ce que l’histoire ne dit pas, la légende va nous l’'apprendre...

Le secret de La grntte

“Viam mandatorum tuorum cucurri; cum dilatasti cor meum.’ Ps. 118.

Dans la bibliothèque aux rayons vides, à la lueur tremblante d’une bougie, le Père Joseph achevait la rédaction d’un vo'umineux mémoire. Il avait déjà répandu la poudre su- sa dernière page d’écriture et il ouvrait son bréviaire pour réciter, en attendant que l’encre séchât, une partie de son Office. Mais à peine eut-il fait le troisième signe de croix — il vouiait réciter Complies sans doute — que la porte s’entrebailla sans bruit, laissant voir la figure d’un enfant qui fixait sur le religieux des regards interrogateurs.

Sans interrompre d’abord sa prière, le Récollet

leva les yeux vers l’extrémité plus sombre de la salle où se tenait le nouveau venu; reconnaissant aussitôt le visiteur tardif, le Père mit ses lunettes dans son bréviaire qu’il déposa sur la table, et se tournant vers le petit Louis qui attendait silencieux dans la porte entr’ouverte, il lui dit avec douceur :

“Oui, viens, cher petit; il est onze heures à peine; il me suffira de vingt minutes avant minuit pour terminer mes prières: approche !”

Et le Père Joseph commença une dernière leçon de catéchisme.

C’est ainsi que ce soir-là, comme beaucoup d’autres soirs précédents, malgré les multiples occupations qui remplissaient ses jours et même ses nuits, le missionnaire avait pu préparer à sa première communion, Nanéogauachit, l’enfant que Choumin le Montagnais avait donné aux Récollets.

Le lendemain matin, jour même du départ des Religieux pour la France, le Père Joseph enlevait la dernière hostie du tabernacle et la déposait dans le ciboire de cette âme d’enfant, comme aux jours endeuillés de la Semaine-Sainte on trans-

porte la Sainte Réserve dans une chapelle plus richement ornée en attendant l’Alleluia pascal.

Mais le prêtre ne voulut pas laisser ce reposoir vivant sans lumières, et, de l’esprit de son coeur, mente cordis sui, l’action de grâces jaillit comme une gerbe d’étincelles venant enflammer de vives ardeurs le zèle ingénu du nouveau communiant.

—“Nous partons, mon fils, dit, entre autres choses, le saint religieux; dans le refus que le vainqueur oppose à notre désir de t’emmener en France, nous devons voir l’expresssion de la volonté toujours adorable de Dieu. Ses desseins, impénétrables à nos courtes vues humaines, sont sûrement miséricorde et amour.

“Tu avais désiré d’être missionnaire, et voici que le Dieu des missionnaires, que l’on cherche à expulser avec eux, vient de se réfugier dans ton âme, y demandant ce droit d’asile inviolable au moyen duquel il veut demeurer plus longtemps et malgré ses ennemis, dans ce pays qu’Il aime du même amour dont Il aime les Francs. Que dan:

ta petite poitrine, Il trouve un coeur large, d’où T1 puisse resplendir et rayonner dans toute ta vie:

tes vertus, tes exemples seront alors comme autant de voix persuasives, autant de missionnaires, qui convertiront les âmes autour de toi.

“Si vous demeurez en Moi et que mes paroles demeurent en vous — te dit à cet instant même le Bon Maître — demandez tout ce que vous voudrez, et cela se fera en vous, car “c’est la gloire de mon Pè:c que vous portiez beaucoup de fruits”. Ce tout que nous pouvons, que nous devons demander, sera toujours infiniment au-dessous de tout ce qu’Il veut nous faire de bien. N'oublie pas que sa puissance est au service de son amour!

“Eh! pourquoi ne Lui demanderais-tu pas, aujourd’hui, une âme? Une âme que tu Lui remettrais ensuite rachetée, sanctifiée, en reconnaissance du don de Lui-même qu’Il vient de te faire, pour ta propre rédemption et sanctification. Après celui de ce jour, si le bonheur se pose encore une fois dans ta vie, crois-moi, ce sera le jour où tu auras pu donner une âme à Dieu, sinon Dieu à une âme.

“Souviens-toi pourtant, toi qui veux être rédempteur, que le Thabor demeure toujours une

étape du Calvaire; si toute rédemption s’opère par l’amour, l’amour opère, lui, par la souffrance et triomphe par la croix, car toutes les âmes doivent être lavées dans le Sang de l’Agneau.

“Oui, présente avec confiance ta demande à Notre-Dame par les mains de l’apostolique Fran- Çois, notre très-aimé Père; en renouvelant chaqu: jour ta consécration à ta Mère Immaculée, tu t’assureras sa puissante protection pour tous les moments de la vie et surtout pour l’heure de ta mort.”

Le Père Joseph remit ensuite au petit Louis un souvenir de première communion, en lui recommandant de le porter toujours sur lui, puis il ajouta, les mains croisées sur la tête de l’enfant: “Que le Seigneur te bénisse et te garde; qu’Il te montre Sa Face et qu’Il ait pitié de toi; qu’Il tourne son regard vers toi et te donne sa paix. Moi, son indigne ministre et serviteur, je te bénis au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Adieu pour le temps! au revoir dans l'éternité !”

Quelques instants après, tous les Religieux étaient à genoux à la porte ‘1 couvent, sur le

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seuil de la chapelle fermée qu’ils baisèrent en recevant la bénédiction de leur supérieur. Puis, les portes closes et les clés remises à l’envoyé de Kirck, tous descendirent au port où l’on n’atten-

ait plus qu'eux pour lever l'ancre.

Au lieu de suivre les voyageurs à l’embarcadère, Louis préféra monter sur la citadelle, d’où, après les dernières manoeuvres, il pourrait voir partir le vaisseau et le suivre des yeux plus longtemps et plus loin.

En effet, il vit les chaloupes transporter les religieux qui montèrent sur le tillac par les échelles de cordage. Il vit ensuite les chaloupes elles-mêmes reprendre leur place sur le passavant, et enfin le vaisseau lever l’ancre et, poussé par la brise de l’ouest, partir avec lenteur, salué par les gestes d’adieu des colons.

Les années de vie de famille que Nanéogauachit avait passé avec les Récollets; les mille détails de

ces humbles vies héroïques qui seront toujours les meilleurs enseignements; le récit cent fois répété de leurs voyages et de leurs missions; tout cela avait accumulé au fond de cette ême neuve des désirs têtus d’apostolat, des ambitions tenaces de zèle et de dévouement. C’étaient des germes sains que les semeurs apostoliques avaient vu croître avec joie dans cette terre vierge, débarrassée par eux des épines du paganisme et de la superstition ; c’étaient encore des moyens puissants dont les éducateurs s'étaient servi pour élever cette nature sauvage à la hauteur de sa future mission; mais à l’heure actuelle, où l'expulsion des missionnaires venait ruiner toutes ces belles espérances, ces souvenirs d’hier étaient comme un encens rare jeté sur la brûlante douleur de Louis, et dont le Sas lui remontait à fleur d’âme à mesure que les expulsés s’éloignaient sur la route bleue du fleuve.

Lorsque le navire se fut enfoncé tout à fait dans la perspective baissante des eaux lointaines, lorsque les yeux mouillés du petit Louis ne virent plus que la ligne mobile et brisée mais toujours

droite de l’horizon vide, il quitta son poste d’observation et instinctivement, ramené par la force même de ses pensées, il revint au monastère.

La palissade de pieux qui entouraient les dépendances du couvent était élevée, il est vrai, mais sa hauteur n’était pas un obstacle insurmontable pour la souplesse d’un enfant des bois; en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Louis escalada la barricade et, parvenu sur le toit de la remise qui lui était adossée, il descendit dans le préau.

De solides cadenas avaient été posés à toutes les portes extérieures du monastère et les fenêtres, munies de contrevents et de barres de fer, étaient toutes bien verrouillées. Il s’était proposé seulement de revoir cette maison paternelle de sa vie heureuse, lorsque, rendu devant la porte de service qui donnait sur le potager, il pensa que peutêtre on aurait oublié de remettre avec les autres la double-clé de cette porte. Il enjamba les marches du perron, souleva sans peine une pierre plate tout près du seuil, et mettant la main dans l’excavation, en retira la clé. Se relevant alors dans une cabriole où pointeient des réminiscences

de danse sauvage, de la joie plein les yeux, il ouvrit la petite porte et entra dans le couvent désert comme un roi exilé rentre dans son royaume.

Il se rendit d’abord au bout du cloître, devant l’oratoire de la “Bénédiction”, ainsi nommé d’un fac-similé de la bénédiction écrite par saint François, incrusté par les frères dans le grand panneau d’érable qui tenait lieu de tableau de fond; après une courte prière devant le petit autel dénudé, il continua, presque à tâtons, la visite du monastère, car seuls, les losanges de lumière dans les contrevents trouaient l'obscurité des pièces. Il examina longuement chacune des salles conventuelles, entra dans toutes les cellules, ouvrit tous les piacards. Au guichet du réfectoire, il trouva le pauvre déjeûner refroidi que des religieux avaient oublié de prendre; il mangea en pensant que la Providence n’était pas partie avec les Récollets.

T1 sortit ensuite au jardin, fit le tour des allées. s’arrêta devant la remise, poussa jusqu’au bout du terrain et revint finalement devant la chapelle. Déjà il avait essayé d’entrer au choeur dont la porte donnait sur le cloître, près du chapitre;

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