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LE SECRET DE LA GROTTE 53 re ”
—Du couvent? mais les portes doivent être bien fermées, il me semble...”
Un gros soupir fut toute la réponse de l’en- ‘ant. La bonne dame comprit ce langage muet et n'insista pas davantage; se tournant aussitôt vers les personnes de la maison : “Allons! le Benedicite et tout le monde à table, s’il vous plait. Louis, viens t’asseoir près de moi.”
Le souper, en réunissant la famille et les serviteurs, semblait aussi mettre leur tristesse en commun, on se parlait à voix basse, par phrases courtes qui recevaient de brèves réponses, suivies de longs silences. On se serait cru dans une famille où la mort a passé. Auss. le repas ne traîna-t-il pas en longueur et, lorsque tous furent levés de table, madame Hébert demeurant seule avec le petit sauvage: “Que feras-tu maintenant, mon pauvre petit gars ?”
Louis cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots. La charitable hôtesse passant alors maternellement son bras autour de son cou, lui releva la tête sur son épaule et baisant, après les avoir essuyés, ses yeux d’où les larmes coulaient
toujours, elle lui dit d’une voix douce: “Cela me peine de te voir partir, mon cher petiot, mais le Père Josepn, tu le sais, a décidé ton retour vers ta tribu et ta famille.”
En entendant ces paroles, un frisson courut sur les membres de l'enfant qui se serra plus fort près de sa protectrice; celle-ci continua: “Deux hommes de ton pays, arrivés hier soir, doivent repartir demain matin. Tu es libre cependant, ou de les suivre ou de demeurer avec nous; je suis ta marraine, ce qui veut dire un peu ta mère; je n’ai pas le courage de te renvoyer, car je crains qu’un jour Dieu ne me demande compte de ton âme. L'hiver, il est vrai, s’annonce rude ici — nous sommes déjà à la ration — , mais s’il y a des vivres pour neuf, il y en aura bien pour dix; Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel y pourvoira, j'en ai l’assurance.”
Le petit Louis pleura plus fort et ne répondit pas.
L’émotion qu’avait trahie la voix de madame Hébert ayant trouvé un trop fidèle écho dans le coeur des braves gens de la maison, celle-ci, en
véritable mère et en grande chrétienne qu’elle était, ne trouva rien de mieux que d’avancer l'heure de la prière du soir en commun.
La prière, ponctuée par les gros soupirs du petit Louis, fut, faut-il le dire, fervente et émue. On pria pour la Colonie orpheline de ses pères spirituels; on pria pour les Récollets à la merci des fureurs de l’Océan; on n’oublia pas le petit sauvage que tous considéraient comme un legs vivant laissé par les missionnaires. Puis, la prière terminée, chacun se retira pour le repos de la nuit.
Quand la douleur passe sur une nature vulgaire, celle-ci fait pour ainsi dire naufrage, en proie aux forces brutales d’une chair en révolte ou noyée dans les molles fluctuations d’un caractère veule et fade. Malgré ses privilèges de purifier et d’ennoblir, elle perd sa vraie grandeur et devient vulgaire comme celui qui la frustre de sa divine efficacité.
Mais au contraire, que la souffrance effleure
une âme délicate, qu’elle touche un grand coeur, aussitôt sa noblesse s'affirme et son austère beauté resplendit. Ses vouloirs crucifiants, ses dures exigences, ses amers Caprices amuureusement acceptés par la volonté reconnaissante et soumise, se transforment en actes d’héroïsme qui, élevés comme des phares au-dessus des chemins de la vie, éclairent comme une aube d’idéal la pauvre humanité se dirigeant dans les ténèbres, à travers mille pièges, vers les sommets de la céleste Patrie.
Quel accueil la souffrance recevra-t-elle dans l’âme de ce petit sauvage à peine née à la vie de la Foi? sera-t-elle traitée en esclave ou recevra-telle les honneurs dus à une reine? devra-t-elle taire son merveilleux secret devant des récriminations et des plaintes injustes? ou, persuasive et réconfortante, pourra-t-elle plutôt accompagner cette âme dans les sentiers ardus qui montent vers les cimes, pour l’immolation il est vrai, mais pour la seule gloire féconde aussi ?
C’est ce que la suite du récit nous dévoiler.
Demeuré seul, après la prière du soir, dans la vaste cuisine où madame Hébert lui avait fait
préparer un lit, l'enfant se coucha, mais ce ne fut pas le sommeil qui vint, ce fut la réflexion avec ses voix contradictoires.
Retourner chez ses parents? Jamais! plutôt mourir de faim! La conduite indigne de son père envers lui; les mauvais traitements dont il gardait encore les marques sensibles, pour l’amener à fuir les Récollets et leur sainte Religion, tout cela repassait dans sa mémoire. Il redoutait plus encore de s’exposer sans soutien moral à l’emprise diabolique, subie jadis, emprise dont il avait été délivré par un miracle que, dans les circonstances présentes, il ne lui était plus permis d'espérer.
D’autre part, rester chez sa marraine, dans l’atmosphère chrétienne de cette famille modèle, avec, autour de lui, les souvenirs vivaces des missionnaires, attendre ainsi un retour que Dieu ne pouvait refuser longtemps aux prières et aux larmes des colons: quel bonheur! quelle paix!
Autant la première perspective se présentait sombre et désolante, autant la seconde était pleine de lumière et de joie. Toutefois, dans cette âme primitive qu’elle avait commencé d’affiner, la
grâce divine — ce ne pouvait être qu’elle — excitait un sentiment de délicatesse plus puissant que l'intérêt, Un invincible instinct inspirait à l’erfant de ne pas accepter l'offre généreuse de cette famille parce que, en retour, son âge ne lui permettait de lui offrir le plus léger travail de compensation, alors surtout que l’hiver s’annonçait déjà avec deux compagnes plus détestables que lui: la misère et la faim. Tour à tour, cette alternative avec son double visage grimaçant et terrible, ou doux et souriant, attirait et repoussait le choix du pauvre petit Louis, berçant sa volonté incertaine, jusqu’à ce que, harassé de fatigue, s’endormit dans l’indécision, sans avoir pris parti.
En ce temps-là comme de nos jours, la nuit, selon l’adage, portait conseil. Bien avant l’aurore Louis était debout. Sur la pointe des pieds. il traversa la cuisine et alla déposer un baiser sur la porte de la chambre de sa marraine, comme pour la remercier de son maternel dévouement, solliciter son pardon et lui faire ses adieux. Sortant ensuite de la maison. il fit taire d’un mot les chiens de garde qui commençaient à grogner,
et dans la nuit obscure prit la route qui descendait à Notre-Dame-des-Anges.
Après avoir escaladé la clôture de pieux avec non moins de succès que la veille, il se rendit devant la chapelle, s’agenouilla sur le seuil et, les mains jointes, le front appuyé sur la grande porte close, les regards de l’âme cherchant l’autel invisible de la Vierge, il fit sa prière du matin.
Affermi dans une résolution qu’il avait voulu faire bénir par sa Mère du Ciel, l’enfant descendit vers la Petite-Rivière; il retrouva facilement, pour y avoir vu mille fois, un vieux canot d’écorces à moitié caché sous les jones et les glaïeuls, le tira avec peine du sable où il était enlisé et le remit à flot, puis l’ayant monté, il en abandonna la direction aux caprices du courant.
Où va-t-il celui qui n’a pour toute force que sa faiblesse ; pour toute science que sa candeur; pour toute itinéraire que sa confiance en Dieu et le désir impulsif né d’une parole de zèle: “Tu dois être missionnaire !”?
Depuis que, dans le Temple de Jérusalem, à l’âge de douze ans, le Christ avait inauguré sa
mission rédemptrice en prêchant devant les Docteurs ébahis, jamais peut-être le Ciel ni la terre n'avait revu un conquérant d’âmes de cette taille. Mais l'Esprit ne souffle-t-il pas où 11 veut? Dieu qui dépose des parfums subtils dans de pauvres fleurettes des bois et qui donne à des herbes des champs que l’on nomme ‘des simples” la vertu de guérir des maladies mortelles, ne peut-il pas une fois de plus se servir de la faiblesse selon la chair pour confondre Ja force qui chancelle, et de l'ignorance selon le monde Pour abaisser la sagesse de ses prétendus savants ?
À nos étonnements curieux, à nos objections mesquines, à nos raisons humaines, entendez l’ardent petit néophyte répondre, aprës son inimitable modèle, l’Apôtre des Nations: “Cest lorsque je suis faible que je suis fort !”
Et doucement le canot glissait..,
T1 ne faisait pas encore jour et pourtant ce n'était plus la nuit, car les ténèbres bleuissaient là-bas, derrière la ligne mate des eaux tranquilles, L’embarcation entra dans le fleuve, laissant À sa droite Québec endormi là-haut, la tête eur l’oreiller
sombre des nuages, et oubliant un instant Ja tristesse de sa récente épreuve; elle passa devant la chute, cette reine du paysage québécois, moelleusement enveloppée de sa robe d’hermine, descendant avec grâce l'escalier royal des rocs incrustés de perles liquides, pendant que des fanfares puissantes cachées au fond de l’abime depuis la création de l’harmonie célèbrent éternellement sa beauté et chantent sa puissance. Mais le petit Louis n’en voyait que les masses d'eaux tombantes, et ne rêvait de rien moins que de pouvoir les verser toutes sur la tête de tous les infidèles de tous les mondes,
L’horizon se frangeait légèrement de rose lorsqu’il passa à l’Ile d'Orléans, entre le velours du ciel et le satin des eaux.
Et, doucement, le canot glissait toujours...
Bientôt le firmament gris devint d’un lilas soyeux sur lequel des lueurs lointaines montaient comme des lames d'argent. L’aurore, qui semblait vouloir choisir un trône au soleil avant qui! ne sortit de son berceau, caressa d’un regard humide le pente de nos fières Lx irentides, Mais
ne
déjà l’astre roi avait franchi la porte de l’horizon et s’avançait sous son dais de pourpre, étalant sur le fleuve les replis de son manteau d’or.
Au fond, là-bas, faisant le salut militaire au soleil qui le déccrait de médailles, le Cap Tourmente se dressait, guerrier indomptable, sentinelle inamovible aux portes de cet océan dont les vagues vaiucues viennent: en escadrons pressés lui présenter les armes et retournent au galop vers les plaines limpides où les entraîne la soif d’une victoire qui les appelle et les attend.
Et le canot glissait toujours... portant au milieu des merveilles de la nature canadienne potre petit apôtre, merveille bien autrement admirable de la grâce divine.
Un peu plus bas que le Cap, Louis fut aperçu Par trois sauvages cachés dans les broussailles de la grève. Vivement, ils sautèrent dans leurs canots et, parvenus près de l’enfant, se saisirent de lui et le ramenèrent sur la rive; puis, après lavoir chargé de leur bagage, ils le poussèrent devant eux, à travers les bois, vers leur wigwam, où ils arrivèrent à la nuit tombante. Deux femmes
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les y attendaient: l’une, la plus jeune, tout occupée de son enfant malade; l’autre, qui se mit sans retard à préparer le repas du soir. La journée avait été chaude, et la pêche à l’anguille de la nuit précédente particulièrement heureuse; le souper fut copieux, et bientôt après les pêcheurs se couchère: ‘ en laissant leur prisonnier à la surveillance de la jeune femme.
Aiïle-Brune — c'était le nom de la sauvagesse, — lorsqu'elle était encore au village natal, avait assisté à plusieurs instructions des missionnaires ; malheureusement, elle avait dû suivre son mari avant d’avoir pu recevoir le baptême. C’est un désir que, depuis lors, elle avait toujours caché dans son coeur, mais qui venait de prendre une forme nouvelle, depuis la naissance de son premier enfant. Résolue à ne pas priver le petit être de l’héritage du Grand-Esprit, elle n’attendait qu’une absence plus prolongée de Dent-de- Renard, son roi et maître, pour aller faire baptiser leur enfant, soit au Cap, soit même à Stadaconé. Maïs depuis quelques jours, une maladie inconnue Avait frappé le pauvre petit, et ce soir-là les re-