‹ Trois mois á la cour de Frédéric; lettres inédites de d'AlembertChapitre 5 sur 11 · Watelet (Claude-Henri), littérateur et dessinateur · texte numérisé non relu

Watelet (Claude-Henri), littérateur et dessinateur

me renfermer dans ma coquille, content d'avoir vu le héros de ce siècle et d'avoir reçu de sa part quelques marques d'estime et de bonté ; j'en reçois si peu d'ailleurs !

(( Vous seriez bien étonnée de l'entendre parler de nos autem^s et de nos pièces de théâtre, comme s'il avait passé toute sa vie à les lire; je ne puis plus citer aucun endroit remarquable, surtout dans nos poètes, qu'il ne connaisse aussi bien que moi, qui n'ai guère eu d'autre chose à faire; et ce qu'il y a de mieux encore, c'est qu'il en juge très bien et qu'il a le goût très sûr et très juste.

a Nous sommes ici dans un château très grand, dont le jardin est très beau et dont les appartements étaient magnifiquement meublés avant que les Russes y eussent tout brisé et tout arraché. A présent il n'y reste que les quatre murailles et je suis couché dans une ' chambre où il n'y a que trois chaises, une table et un lit sans rideaux ; les cousins m'y dévorent et m'importunent encore plus par leur bourdonnement que par leurs piqûres.

« Joignez à cela l'inquiétude où j'ai été depuis quinze

1786). Lié avec tout le parti philosophique, il entra à l'Académie française en 1760. 11 a écrit, entre autres ouvrages, un poème sur l'ai't de peindre avec des gravures exécutées par luimême : a Si le poème m'appartenait, disait Diderot, je couperais toutes les vignettes, je les mettrais sous des glaces et je jetterais le reste au feu. »

jours, et vous ne serez pas étonnée si je dors mal. Si quelque chose peut me consoler, c'est de penser que je ne déplais pas au Roi ; il a eu la bonté de s'expliquer là-dessus de la manière la plus obligeante avec différentes personnes de qui je le tiens.

« Nous avons ici à dîner le prince royal de Prusse, le jeune prince Henn*, frère du prince royal, que le Roi me parait aimer beaucoup, et qui a, dit-on, beaucoup d'esprit: je ne Tai pas tu assez longtemps pour en juger: nos dîners sont un peu froids, parce que le Roi y admet beaucoup de ministres, de conseillers, de généraux : les soupers sont plus gais, ou du moins d'une conversation plus animée, et le Roi me paraît ne s*y pas ennuyer ; il est vrai pourtant que sans Milord Maréchal et moi (car le marquis d'Argens est resté à Potsdam) on y garderait le silence comme au réfectoire de la Trappe, car tous ces autres messieurs ne disent mot et se contentent de rire quelquefois des contes que nous faisons. On dit que nous resterons deux jours à Potsdam, où il faut toujours m'adresser yos lettres....

« J'oublie de vous dire que la Reine de Prusse, qui est à Schôuhausen à deux lieues d'ici, m'a fait dire qu'elle désirerait beaucoup de me voir et que j'aurai l'honneur d'aller lui faire ma cour dès que le Roi voudra bien me le permettre. Je crois même que je serai obligé de passer quelques jours à Berlin, où il y a beaucoup de choses et quelques personnes digues d'être vues. Vous

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saurez des nouvelles de tout cela à condition que vous me donnerez des vôtres.

« La lettre que j'ai reçue du Président* est pleine d'éloges du Roi ; je Tai lue à Sa Majesté, qui m'y a paru fort sensible ; cette lettre est en effet très jolie, je vous la garderai ; Milord Maréchal, à qui je l'ai lue hier après avoir écrit au Président et cacheté ma lettre, m'a prié de lui en donner copie et m'a chargé de faire mille compliments à l'auteur; je vous prie de le lui dire. »

a A Charlottenbourg, le 18 juillet 1763.

« Milord Maréchal s'en ira le 21 et me laissera absolument seul, je dis absolument seul, car sans le Roi que je ne puis voir que des moments et le marquis d'Argens qui est souvent malade', je n'aurais personne avec qui converser. Je sais, à n'en pouvoir douter, que ma conversation ne déplaît pas au Roi : il a même eu la bonté de dire que je fais du bien à son âme (c'est l'expression dont il s'est servi) et qu'il se trouvera fort dépourvu quand il ne m* aura plus; mais notre destinée réciproque ne permet pas que nous passions nos jours ensemble; la sienne est d'être Roi

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