Cet ouvrage est, en effet, de Voltaire
« Oui, en vérité, vous auriez souvent du plaisir à nos conversations de dîner et de souper; celle d'hier au soir fut très morale et assez triste, quoique point froide. Elle roula sur le détachement des choses de la vie.... Ne vous flattez pourtant pas que j'en sois ni moins polisson à mon retour ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais par cette raison même j'aurai grand besoin de me dédommager, et à l'égard du maintien de la table, c'est la chose du monde dont le Roi est le moins occupé, malgré son importance, et je ne pourrais m'instruire avec lui sur ce grand sujet.
« Tant mieux pour Marmontel et pour l'Académie, s'il parvient à en être. Je le préférerais à tous les Barthélemys du monde sans en excepter l'apôtre, mais je préférerais l'abbé Barthélémy * à un homme de cour inutile à l'Académie et aux lettres, et souvent nuisible. »
« 23jumetl763.
(( Le Roi prétend que la réponse de la Sorbonne sur l'inoculation est la seule chose raisonnable qu'elle ait dite depuis son établissement, et que cela est bien fort pour elle* . »
1. Barthélémy (Jean-Jacques) (1716-1795), savant littérateui*. Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il fut nommé en 1753 gai'de du cabinet des médailles. En 1763 il reçut le Mercure qu'on enlevait à Marmontel.
2. La Sorbonne interrogée, comme nous l'avons vu, par le Parle-
« A Potsdain, le 25 juillet 1763.
« Je me trouve ici absolument isolé et sans aucune ressource que les bontés dont le Roi continue de me combler. 11 est vrai que sans ces bontés, auxquelles il est juste que je réponde, je ne resterais pas un quart d'heure ici. Ce prince si grand et si aimable à tous égards a un grand malheur au milieu de sa gloire, c'est d'être trop au-dessus de tout le reste de la nation et de n'avoir personne ni pour le seconder dans ses travaux infatigables, ni pour le délasser de ses travaux par la conversation. Je m'y emploie de mon mieux et j'ose croire que j'ai gagné son amitié, malgré ma persévérance à résister à ses offres. Il est trop équitable pour ne pas sentir toutes les raisons que j'ai de ne point renoncer à ma patrie et à mes amis, et s'il me regrette, comme il a la bonté de me le dire, ce sera sans se plaindre de moi. Il est vrai que sans être à lui, on ne saurait lui être plus attaché que je le suis, surtout depuis que je suis à portée de voir le fond de ses sentiments pour ma nation. Sa conversation est charmante, gaie, douce et instructive; vous seriez charmée, vous que les détails de guerre ennuient et doivent ennuyer, de la clarté, de la précision et de la simplicité avec laquelle il en
ment sur la question de savoir s'il fallait ou non autoriser linoculation, avait eu l'esprit de répondre que ce qui regardait la santé n'était pas de son ressort.
parle; on voit bien qu'il est au-dessus de son sujet. Je lui parle souvent de sa santé et je lui fais des reproches du peu de soin qu'il en a, surtout par la quantité de fruits qu'il mange et qui est excessive. Dieu le conserve longtemps pour le bien de son pays et pour l'exemple de l'Europe I
« Je n'en dirai pas autant de M de LauraguaisS dont les nouvelles sottises ne m'étonnent point. Sa lettre à M. de Bissy est pourtant assez bonne, du moins vers la fin. J'ai lu cette fin au Roi, qui l'a trouvée assez plaisante et qui d'ailleurs connaît bien l'auteur pour ce qu'il est, car il l'a vu ici et ne Ta que trop vu; vous ne sauriez croire le ridicule dont cet arrêt sur l'inoculation couvre le parlement de Paris; il ne se relèvera pas d'avoir consulté, sur une chose de cette espèce, Ir Faculté de théologie^ qu'il a d'ailleurs si fort vilipendée. Il n'y a que la Condamine qui se soit rendu aussi ridicule par sa belle requête aux magistrats de Londres. 11 est vrai que c'est la petite pièce. Avouez qu'en gros et en détail nous donnons une grande idée de nous aux autres nations. »
Indigné de Tarrêt du Parlement, M. de Laura-
1. Lauraguais (Louis-Léon-Félicité, duc de Brancas, comte de) (1733-1824). Après avoir débuté dans la carrière des armes, il la quitta en 1758. Ses démêlés avec Sophie Arnoult sont restés célèbres. U s'occupait de mille sujets divers et prodiguait les brochures sans compter. En 1814, il fut nommé pair de France par Louis XVIII.
64 TROIS lois
guais avait pris en main la cause de l*inoculation avec loute la fougue qu*il apporiail dans ses engouements. Il composa un mémoire sur VinoculalioTif et le lut à TAcadémie des sciences', mais la compagnie lui défendit de le faire imprimer s*il n'en enlevait pas toutes les personnalités. Lauraguais écrivit alors au comte de Saint-Florentin en le priant de soumettre son mémoire au roi ; il s'adressa également à M. de Bissy; il lui disait : a N'imaginez-vous pas que M. Omer de Fleury ainsi que le Pariement ont dit : « Il faut bien essayer à quoi la faculté de théologie peut être bonne : nous la faisons déjà taire en théologie, voyons si on peut récouler en physique, et si elle radote sur rinoculation ainsi que sur les sacrements, nous lui défendrons d'ouvrir à jamais la bouche que
pour la consécration, ce qui ne lire point à conséquence. »
Celle tirade impertinente fit crier au blasphème,
et le défenseur de l'inoculation reçut une lettre
de cachet. Il fut enfermé à la citadelle de Metz*.
1. Il s'occupait de chimie et de physique, et en 1758 avait été nommé adjoint mécanicien à l'Académie des sciences.
2. Lorsque l'exempt chargé de la lettre de cachet se présenta,
Frédéric, qui ne croyait pas à la médecine, se moquait avec d'Alembert, de l'acharnement étrange qu'on apportait en France à ces questions, et des passions politiques et religieuses qu'elles soulevaient.
Après avoir accablé de ses sarcasmes et la Sorbonne et la Faculté de théologie et le Parlement, le roi donnait volontiers à son philosophe un spécimen de ses talents variés. Tantôt il lui lisait ses poésies, que l'encyclopédiste avait la faiblesse de trouver fort agréables, tantôt il lui jouait sur la flûte des morceaux de sa composition. Mlle de Lespinasse était fidèlement mise au courant et dans les moindres détails de l'existence de son correspondant :
a 25 juillet 1763.
« Dites à M. d'Ussé que le roi de Prusse ne fait pas grand cas de la musique française et de la médecine de tous les pays, et n'en est pas moins un grand homme. Si M. d'Ussé l'entendait jouer de la flûte, il ne
Lauraguais demanda où était le roi. L'exempt répondit qu'il était allé à Saint-Hubert chasser trois cerfs qu'il avait manques la veille. « Que ne les faisait-il arrêter par lettre de cachet », répondit le comte. [Journal de Collé.)