TUOIS MOIS
voudrait plus des vêpres de LuUi. Je vous prie cependant de lui dire mille choses pour moi et de le remercier de rhonneur de son souvenir ; car
L'inimitié qui règne entre nos deux partis,
N*y rend pas de Thonneur tous les droits amortis.
(( Ah! mon Dieu, oui, ce huitième volume de Voltaire est à faire vomir par la bassesse et la platitude de ses éloges. C'est bien la peine d*avoir plus de cent mille livres de rente et d'être dans un pays libre pour écrire ainsi l'histoire : et à qui croit-il en imposer*? Cela fait pitié! Il est bien digne, après cela,d*avoir fait une plate parodie du réquisitoire d'Omer, qu'il était si aisé de tourner en ridicule au moins par Tidée que je m'en forme, car je n'ai pas eu le bonheur de le lire, et je n'y ai pas grand regret.
« Oui vraiment Rousseau est brouillé, et depuis longtemps, ayec Mme de Boufllers ; elle me Tavait dit avant son départ pour l'Angleterre, et vous l'aurait dit de même, si l'occasion s'en fût présentée, car elle n'en faisait pas un secret. J'imagine que je serai bien mal avec elle à son retour, car je ne lui ai pas desserré les dents. 11 est vrai qu'elle et moi nous avons reçu tant d'honneurs en même temps*, que nous n'avions guère
1. D'Alemberl fait allusion à V Histoire de Russie, parYoltaire.
2. Mme de BoufQers venait de faire un assez long séjour en Anfrleterre ; elle y avait reçu Taccueil le plus empressé.
le temps de penser l'un à l'autre. Tout rentrera bientôt dans l'ordre accoutumé. Adieu. Je vais faire un tour de promenade vraisemblablement avec le Roi. »
« Le 26 juillet 1765.
« Le temps s'est remis au beau et j'en suis fort aise, tant à cause de la promenade qu'à cause de la récolte, qui sera cette année -ci plus abondante dans ce paysci qu'elle ne l'a été depuis trente ans. 11 en avait besoin après une si longue et si cruelle guerre, et quoique je ne sois pas de la paroisse, j'y suis si bien traité que je ne puis m'empécher de m'intéresser à ce qui la regarde. Je ne sais combien de temps nous resterons ici ; le Roi attend incessamment Mme la Margrave de Schwedt, sa sœur. On ne sait s'il la recevra à Sans-Souci ou à Potsdam ou à Charlottenbourg. Ce dernier voyage me déplairait assez, parce que j'y suis très mal logé et que l'eau y est très mauvaise. »
Œ A Potsdam, ces 28, 29 et 30 juillet 1763.
« Les bontés du Roi pour moi sont toujours les mêmes; quelque envie qu'il ait de me combler de bienfaits, il ne me sait pas mauvais gré de ne les pas accepter; il se met à ma place et me disait encore hier, à propos du voyage d'Italie, que je ferais très bien de faire ce voyage, dès que j'en trouverais l'occasion favorable, et qu'il était bien facile de n'en pouvoir pas faire autant. Il aime les Italiens presque
autant que moi, et aussi peu les Anglais. Ce n'est pas, comme on dit, pour me vanter, mais nous sommes assez d'accord dans nos goûts et dans nos jugements. Il n'y a que deux choses qui me contrarient un pen ici, mais que je dois mettre, comme de raison, non aux pieds du crucifix, mais aux pieds du grand Frédéric, la première, c'est qu'il se couche quelquefois à minuit passé, lorsque le plaisir de la conversation l'entraîne, comme cela lui arriva hier soir en parlant de l'Italie ; ce qui me fâcha d'autant plus que j'avais mal dormi la nuit précédente ; la seconde, c'est qu'il faut faire sans cesse son paquet pour aller de Sans-Souci à Potsdam et de Potsdam à Sans-Souci. Cette vie ambulante me fatiguerait beaucoup à la longue, mais cette contrainte durera trop peu pour que j'y prenne garde. (( Mme la Margrave de Schwedl est arrivée hier 28, à midi, avec Mme la princesse de Virtemberg, sa fille, une autre de ses filles, qu'on prétend destinée au Prince de Prusse, le jeune Prince de Virtemberg, son petit-fils, et des dames de sa suite. J'ai eu l'honneur de dîner et de souper avec elle, avec le Roi et deux généraux qui dînent toujours avec Sa Majesté. La Margrave m'a fait beaucoup de politesses, ainsi que la Princesse de Virtemberg. Mais quelque honneur que me fassent ces dîners et ces soupers de cérémonie, j'aime beaucoup mieux ceux où j'ai l'honneur de manger avec le Roi et trois ou quatre personnes. La conversation y est beaucoup plus animée et plus libre.
(( On dit aujourd'hui que nous allons à Sans-Souci, où il y aura un bal ; on parle aussi d'une comédie et d'un ballet; V éclair cUsement y comme dit la comédie, nous éclaircira, car ici on ne sait jamais ce qu'on doit faire qu'au dernier moment. Du caractère dont vous me connaissez, imaginez conune cela m'accommoderait à la longue. Ce séjour de la Margrave m'oblige à beaucoup plus d'assiduités et me laisse, par conséquent, moins de temps, sans compter les visites actives et passives qu'il faut rendre et recevoir ici. »
a Samedi 50 juillet 1765.
i( Nous avons eu hier, dans l'appartement de Mme la Margrave, grand concert italien, très beau en symphonies, en airs chantants sérieux et en airs chantants comiques. Après le souper, pendant que le Roi était avec Mme la Margrave, les princesses, qui aiment assez les petits airs français et détestent nos grands airs d'opéra, ont chanté des premiers pour s'amuser, et M. le Président Hénault, s'il avait été ici, aurait eu le plaisir d'entendre chanter à Mme la princesse de Virtemberg sa chanson : Quoi, vous partez, sans que rien vous arrête, et le chagrin de l'entendre chanter très mal. Je vous prie de lui dire que je viens h l'instant de recevoir sa lettre du 13, que j'aurais reçue quatre ou cinq jours plus tôt s'il me l'avait adressée directement. Il ne m'est pas possible d'avoir l'honneur de lui répondre en ce moment, parce que le courrier va
partir et que d'ailleurs je voudrais montrer sa lettre au Roi, ce que je ne pourrai guère faire d'ici à quatre ou cinq jours, parce que Sa Majesté est tout occupée, comme de raison, de Mme la Margrave et de ses nièces, et que je ne pourrai guère causer avec elle de littérature que quand ces princesses seront parties. On dit que nous aurons demain la comédie à Sans- Souci ; je ne sais ce que nous ferons aujourd'hui. »
a A Potsdam, le 4" août 4763.
« Le mot sur M. Orner Joli de Fleuri (ni omer, ni joli, ni fleuri) est très plaisant et sûrement paraîtra tel au Roi ; pour M. de Lauraguais, Charenton est ce qui lui conviendrait le mieux, et tout est dit.
« Vous avez bien peu d'idée de ce pays -ci. Vous croyez que le Roi a une cour à Berlin, il n*en a pas plus qu'ici, il n'a pas même été à Berlin et je n'y ai encore été qu'un jour. Je compte y aller passer trois jours avant mon départ, pour voir ce qui me reste encore à voir dans la ville.
« Je vous ai fait part des adieux de Milord Maréchal ; je prévois d'ici que les miens seront à peu près de même, et que j'aurai le cœur serré en quittant le Roi. Vous apprendrez de moi-même tous ces détails et bien d'autres si vous voulez les savoir....
« A l'égard de M. le Président Hénault, je n'ai reçu de lui que deux lettres, une du 28 juin, à laquelle j'ai répondu, et une du 13 juillet, à laquelle je ne répon-
drai que dans quelques jours, parce que je voudrais la lire au Roi et que ce n'est pas actuellement le moment. Je ne vois Sa Majesté qu'au milieu de quinze ou vingt personnes ; il me tarde bien que tout rentre dans Tordre accoutumé....
« Je ne sais ce que les gazettes qu'on lit en France auront dit de ma prétendue présidence; mais j'ai trop bonne opinion du gouvernement pour croire qu'il puisse me savoir mauvais gré des sottises qu'un gazelier peut dire; il est également certain que je n'accepterai pas cette place et que T Académie désirerait beaucoup que je l'acceptasse, et que le Roi y a plus de regret que personne. Tout ce qui me revient des discours qu'il tient sur mon compte ne me le prouve que trop, et Mme la princesse de Virtemberg me dit encore hier les choses les plus obligeantes et les plus flatteuses sur le besoin que le Roi avait de ma société (ce sont les termes dont elle se servit) et sur le vide que mon départ lui laisserait pour sa conversation. Avec cela mille raisons pour une, dont aucune n'est relative au Roi, m'empêchent de rester dans ce pays et m'empêcheraient même d'y faire un beaucoup plus long séjour, sans compter que les chemins seraient presque impraticables, si je reculais mon départ seulement de trois semaines.
1. Luxembourg (Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroy, mai'quise de Boufllers, duchesse de) (1707-1787). Elle avait
72 TROIS lois
« Oserais-je tous prier de Touloir bien assurer Mme de Luxembourg de mou respect et de lui témoigner combien je suis sensible à l'honneur de son sou- Tenir? Je ne manquerai pas de dire au Roi, et dès aujourd*hai, les regrets qu'elle a de penser qu'ellemourra sans le roir, et je vous assure qu'elle a bien raison.
a Quoique ma santé se soit assez bien soutenue, j'appréhenderais qu'un plus long séjour ne la dérangeât, je commence à sentir dans les jambes une espèce de pesanteur qui vient vraisemblablement du peu d^exercice que je fais par comparaison à celui que je fais à Paris. De plus, quelque sobre que je sois à la table du Roi, cependant comme il faut manger et que tout est épicé et farci, cette cuisine m'incommoderait infailliblement à la longue. Je n*ai encore mangé qu'une seule fois du bouilli franc sans ragoût et une seule fois de vrai potage ; voilà de beaux détails !
(( Nous avons été hier dîner et souper à Sans-Souci, et je suis revenu coucher ici, parce qu'il n'y a de place à Sans-Souci que pour le Roi et les princesses; nous aurons aujourd'hui la comédie, et qui ne sera pas trop bonne, car il n'y a ici qu'un commencement de troupe, et demain bal et illuminations, et après-demain tout
s'en ira.
épousé en premières noces le duc de Boufflers. Après une jeunesse plus que galante, elle était devenue l'arbitre du bon ton et son salon réunissait l'élite de la société.
« Mme La Margrave causa hier assez longtemps avec moi ; il faut qu'elle ait lu, je ne sais comment, ma réponse à l'impératrice de Russie, car elle m'en parla en personne instruite ; vous ne sauriez croire l'effet que ce refus d'aller en Russie a fait à mon avantage. »
« A Sans-Souci, le 8 août 1763.
« Non, ce château-ci ne sera non plus jamais le mien, mais en vérité ce n'est pas à causn du maître qui l'habite et qui mérite bien qu'on s'attache à lui. Depuis le départ des princesses je jouis beaucoup de sa société, la seule que je puisse avoir dans ce pays-ci, el nos dîners et soupers sont beaucoup plus animés et plus libres. Il faudra pourtant dans très peu de jours lui annoncer mon départ, et je vous avoue que celte annonce me coûtera et encore plus la séparation. »
a Le 9 (au matin) août 1763.
ce Je me porte mieux, parce que le Roi m'a donné hier une grande satisfaction, c'est d'accorder, sur les représentations que je lui ai faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand sujet de son Académie, et qui, se trouvant chargé de famille et assez mal-aisé, voulait s'en aller à Pétersbourg. J'ai parlé au Roi à ce sujet avec autant d'éloquence el de chaleur pour le moins que Mme Du Deffand à la
1. Cependant, en 1766, Euler retourna en Russie, où 41 vécut jusqu'à sa mort.
iemme é^ diâmbre de Sne de CJermanl, qui Toalait k qfoitter, «t j"ai mieux rénaâ *{a*elle*. respérc faire enenre ipeiqnes bennes obo^t» svant (pie de m*en aller, et Isnaser iei* f ose le dire, qoeiçies regrets de ■on départ, et emporta ,f oae le dîreeBcvre, Fcrtiiiieet Tamitié do Raî. On ne peut être pins toodié q[iie je le sois de toutes les marques de confiance ^ de cimsidération qall me donne, et je poorrû bien dire en le qoittani, caonne Lonis HT à la mort de si femme : «Toîd le seul diagrîa quH m'ait jamais causé >.
t A Ssas-Sonex. le 13 aodf 17C
« Le Boi, à qui je dis hit^ que M. le Président Hénault était très malade, prit beaucoup de part â son état, parla de lui avec éloge et dit que ce serait une perte pour les lettres et pour la société....
f Oui, j'ai écrit à Yoltaire, nuis ma lettre était courte, froide et plate; le Roi me parle de lui très souvent et je TOUS assure lappréde à tous égards avec beaucoup d'équité, quant à Tesprit et quant au caractère. On peut appliquer à ce prince les deux mots qu*on ayait fait^ pour La Motte : justice eiJMsUsse,... •
D'AIembert Tenait en eflet d'écrire à Yoltaire, mais sa lettre, quoi qu'il en dise, était fort amicale et sur le ton ordinaire de la correspondance qu'échangeaient les deux philosophes. Il est évident
que l'auteur de Candide ne devait pas être persona grata auprès de Mlle de Lespinasse et que d'Alemberl croyait faire sa cour en déployant à regard du patriarche une animosité que rien ne justifiait et qui était du reste beaucoup plus apparente que réelle.
Voici la lettre qu'il adressait à Ferney :
a A Potsdam, le 7 Auguste 1763.
« Depuis six semaines, mon cher confrère, que je suis arrivé ici, j'ai toujours voulu vous écrire sans en pouvoir trouver le moment : différentes occupations et des distractions de toute espèce m'en ont empêché ; cependant, je ne veux pas retourner en France sans vous donner signe de vie. Mon voyage a été des plus agréables et le Roi me comble de toutes les bontés possibles. Je puis vous assurer que ce prince est supérieur à la gloire même qu'il vient d'acquérir, par la justice qu'il rend à ses ennemis et par la modestie bien sincère avec laquelle il parle de ses succès. Vous êtes convenu avec moi, et vous avez bien raison, que la destruction de sa puissance eût été un grand malheur pour les lettres et la philosophie. Les gazettes ont dit, mais sans fondement, que j'étais président de l'Académie ; je ne puis douter, à la vérité, que le Roi ne le désire, et j'ose vous dire que l'Académie même m'a paru le souhaiter beaucoup ; mais mille raisons.
r»u2C.'>>^^ i mit ii«i^ le 3ie 3*gin*g«*gt pas ^ fixer ai«HL -H^^iHir <SL r#i: 3^7^. L*^ tdL màt pari* «tiOTtfnt de ^•^1». Z istj: ^ui iwnt£4!» sar -ostir. ïl !«« lit et ks r>Lt. *t -I 1 «sfîrf- -çâiînii* ^loS f^^ ^miii at de b le«tare ^"I:; i li^ et !'«» ^ci^ÎMtf £ rkâàxrr ftmtrmle. Je p«û^ 1 >k» jfeHur^ "Ç^ — ^'^^^ r^flii âêea livte 1j jostke i^s^ 7:«^ ywsf*3. ^^:£r±T Lé ■itfvpIÎ^ d'Ars^MKS me d»r^> -ii^ T^«^ liirs: MÎîk oo«rplÎK»^st5 de si port; il vjcc^ re-xr-^O!' ti*âaf>9«p. -^ me le dit ^ooTent; il ■i'-»n £»it ffkî d^ cHiE»^ de Maii|KfftiiÎ5. qnî, ce me v^aiM. ik'i p$ lûi-sr baoïnMip d'amis dans ce pays.
i U^fi-^ Tooi àijvHi^ iQdii^e Dvinelle de littérature, car je q'^% sus |k»îM: et t<>ii§ sarei rombien dles sont fâ^ril^ âi^D^ ce pd\s où pei^onse. excepté le Roi, ne h en oc^mpe.
fjue dit^-Tr>us du bel arrêt du Parlement de Paris pourcoD^ulUfrla Fdcult<ï^ de théologie sur l'inoculation , cett^ rnériie Faculté qu'il a déclarée ne pouToir êlre juge en matière de sacrements? «>tte nourelle sottise française nous rend la fable des étrangers. 11 faut avouer que nous ne démentons notre gloire sur rien. »
Si d'Alembert trouvait avec peine le temps d'écrire à Voltaire, il continuait à adresser à Mlle (le I^spinasse un petit journal à peu près quotidien, mais à lenthousiasme des premiei*s
jours avait succédé une mélancolie insurmontable. L'hôte de Frédéric se fait toujours gazetier pour son amie et raconte les moindres bruits qui lui parviennent soit deMotiers, soit de Paris, mais il ne peut dissimuler Tennui qui le gagne et menace même sa santé :
« 13 août 1763.
« Je ne sais ce qui arrivera de Rousseau, les citoyens et bourgeois de Genève ont pris fait et cause pour lui par une requête qu'ils ont présentée au Conseil et que j'ai lue. Je voudrais bien qu'il fût réhabilité, premièrement pour lui, ensuite pour l'honneur de la philosophie, persécutée en sa personne, et aussi pour l'honneur du Roi de Prusse, qui seul lui a accordé protection, lorsqu'il était chassé comme Jésus-Christ de ville en ville*....
« Est-ce que Neptune aurait enlevé Mme de Boufflers comme Pluton fit de Proserpine?....
({ Quoique privé de Mi lord Maréchal, je mènerais ici une vie assez tranquille et assez douce si je rac portais bien. Mais le danger de m'occuper me fait paraître les journées un peu longues. Je ne pourrais vous rien dire de particulier du Roi, sinon que sa con-