XIV, XV
versation est toujours aussi agréable et aussi utile pour moi qu'elle l'a été dans les premiers jours, qu'elle roule tantôt sur la littérature, tantôt sur la philosophie, assez souvent même sur. la guerre et sur la politique et quelquefois sur le mépris de la vie, de la gloire et des hommes. Grimm me mande que le Roi a écrit mille choses de moi à Mme la duchesse de Saxe-Gotha, qu'il est enchanté de moi, et je sais qu'il y a très peu de jours qu'il lui a encore écrit sur mon compte les choses les plus obligeantes et les plus flatteuses. Je suis charmé d'avoir répondu à l'idée qu'il avait de moi et j'aurai grand regret à le quitter, mais ma santé seule, indépendamment de mille autres raisons, ne me permettrait pas de rester dans ce pays. L'air qu'on y respire, épais et marécageux et le genre de vie qu'on y mène sont trop contraires à ma constitution et à ma manière de vivre ordinaire. »
A la fin, à bout de forces, d'Alembert se décida à solliciter de Frédéric l'autorisation de rentrer en France.
« A Sans-Souci, le 45 août 1763.
({ Je viens d'écrire au Roi une lettre courte, tendre et respectueuse, pour lui demander mon congé; c'est l'usage de lui écrire ainsi huit ou dix jours avant de partir; je vous dirai demain ce qu'il aura répondu à
ma lettre. A propos, j'ai toujours oublié de vous dire que j'avais dit au Roi les regrets de Mme de Luxembourg; il m'a prié de lui faire mille remerciements et compliments, m'a dit qu'il la connaissait, qu'il en avait entendu parler comme d'une personne de beaucoup d'esprit et très aimable; j'ai ajouté à ce que le Roi disait beaucoup de choses qui n'ont point gâté ce que le Roi pense d'elle. »
Frédéric, loin de prendre en mauvaise part la demande de son hôte, Taccueillit avec bienveillance. Bien qu'il regrettât assurément de n'avoir pu surmonter ses résistances et qu'il le vit partir avec un profond regret, il se rendit à ses raisons :
« Je suis fâché, lui écrivit-il, de voir approcher le moment de votre départ et je n'oublierai point le plaisir que j'ai eu de voir un vrai philosophe. J'ai été plus heureux que Diogène, car j'ai trouvé l'homme qu'il a cherché si longtemps, mais il part, il s'en va. Cependant je conserverai la place de président de l'Académie, qui ne peut être remplie que par lui. Un certain pressentiment m'avertit que cela arrivera, mais qu'il faut attendre jusqu'à ce que son heure soit venue. Je suis tenté quelquefois de faire des vœux pour que la persécution des élus redouble en certains pays ; je sais que ce vœu est en quelque sorte criminel.
puisque c'est désirer le renouvellement de Tintolérance, de la tyrannie et de ce qui tend à abrutir l'espèce humaine. Voilà où j'en suis.... Vous pourrez mettre fin quand vous le voudrez à ces souhaits coupables qui blessent la délicatesse de nos sentiments. Je ne vous presse point, je ne vous importunerai pas, et j'attendrai en silence le moment où l'ingratitude vous obligera de prendre pour patrie un pays où vous êtes déjà naturalisé dans l'esprit de ceux qui pensent et qui ont assez de connaissance pour apprécier votre mérite. »
Celte épître flatteuse causa au philosophe une satisfaction qui perce aisément dans sa correspondance, car il y revient à plusieurs reprises :
« Le 16 août, 1763 (après-midi).
« On dit que nous allons demain à Potsdam....
« Le Roi m*a fait de sa main une réponse charmante et qui mérite bien d'être mise à côté de celle de la Czarine, je vous la garde et vous en jugerez comme moi. Plus je vois approcher le terme de mon départ, plus je sens de regrets et d'envie d'emporter son amitié.
« Le prince Ferdinand, frère du Roi, arrive ces jours-ci des eaux d'Aix-la-Chapelle; j'espère le voir avant mon départ, mais ce qui m'afflige fort, c'est que je ne verrai point le prince Henri, qui est à vingt lieues
d'ici et qui s*y est constamment tenu depuis deux mois. « Vous m'avez demandé des nouvelles de Tabbé de Prades; il est à Glogau en Silésie, où il s'ennuie avec 40000 livres, dit-on, qu'il a gagnées au jeu et les revenus de son canonicat de Breslau, qu'on lui paye assez mal ; il m*a écrit deux fois, mais il n'y a pas moyen de faire revenir le Roi sur son compte ; il a été du moins bien étourdi et bien imprudent, s'il n'a pas été traître; je vous conterai tout cela et bien d'autres choses, mais je ne pourrai jamais vous dire combien ce voyage a resserré les liens qui m'attachaient au Roi. Ce prince aura le mois prochain un ambassadeur Turc, c'est une époque bien glorieuse dans sa vie, car ci-devant, les Turcs ne marchaient pas pour d'autres puissances que pour le roi de France et pour l'empereur. On dit qu'il fera faire des manœuvres à ses troupes dans huit jours; je voudrais bien que ce fût avant le 26, jour fixé irrévocablement pour mon départ. »
« Le 16 août 1763 (au matin).
« Nous allons à Potsdam et demain, dit-on, à Berlin ; j'oubliais de vous dire que le Roi m'a fait prévenir qu'il pourvoirait aux frais de mon retour, indépendamment des 100 louis d'or qu'il m'a déjà fait donner; il est vrai qu'ils n'auraient pas suffi pour me dédommager des frais de ce voyage, qui a été plus coûteux que je n'aurais cru. »
c Potsdam. le 18 août 4765.
« Je ne puis vous cacher mes regrets de quitter un Roi qui m*a donné tant de marques d'estime, de considération et j'ose dire d'amitié; je vous envoie, toutes réflexions faites, la lettre que je lui ai écrite pour prendre congé de lui et sa réponse, qui ne peuvent ni l'une ni l'autre offenser personne, mais je vous prie de ne communiquer cette lettre à qui que ce soif, parce que d'autres gens à qui j'avais écrit que j'ai du Uoi une lettre charmante trouveraient mauvais que je ne la leur eusse pas envoyée. Je sais que le Roi est véritablement affligé de mon départ; il se flatte, comme vous le verrez par sa lettre, que je serai un jour président de son Académie; mais indépendamment de mille raisons dont vous n'aurez pas Vesprii de deviner une seule, je crois que le climat de ce pays me serait funeste à la longue. L'air y est épais, marécageux, lourd et le serein très malsain. Ce qui m'afflige, c'est qu'après mon départ il ne lui restera pour ainsi dire personne avec qui causer et c'est le seul délassement qu'il ait; il n'aime à parler que littérature et philosophie, et parle à merveille de l'une et de l'autre, sans compter, comme je crois vous l'avoir dit, que nos manières de voir et de juger se rapportent presque toujours parfaitement, quoique l'adulation et l'envie d'être de son avis n'y aient aucune part. Enfin c'est un prince véritablement digne
d'être aimé et respecté. l*ourquoi faut-il que le physique et le moral de son pays ne lui ressemblent pas? « Je ne sais ce que les gazettes disent de moi, je ne lis ici que celle d*Altona, qui n'en parle pas, et qui fait bien. On m'écrit de Paris que le Roi de Prusse m'a, dit-on, décoré du titre de Marquis et qu'il est resté huit jours enfermé avec moi avec défense de laisser entrer personne. Voilà de belles et sottes nouvelles. Je ne sais pas plus ce que c'est que le prétendu présent que l'Académie de Berlin m'a fait; je n'en ai pas entendu parler, h moins que ce ne soit deux ou trois volumes de ses mémoires qui me manquaient et qu'elle est dans Tusage de me donner; mais il me semble que cela ne doit pas s'appeler un présent. Ce qui est plus certain, c'est qu'elle me paraît vraiment affligée de ne m'avoir pas pour président. Oui, vous aurez beau rire et dire encore que c'est ma folie, tout le monde ici m'aime beaucoup et dit qu'on n*a point encore vu dans ce pays-ci un Français comme moi; je me flatte de les avoir un peu réconciliés avec ma nation qu'ils n'aiment pas trop; je vous laisse à juger s'ils ont tort. Cependant le Roi parle toujours des Français avec amitié et avec estime, et il en parlait encore hier à table sur ce ton-là en présence du prince Ferdinand, son frère, qui lui racontait des propos bien étranges et bien indécents de la part de certaines gens, qu'il a vus aux eaux d'Aix-la-Chapelle, propos si injurieux à la nation et si remplis d'ingratitude, qu'ils ont indi-
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« Le 19 Mttt t7€5 (mtfin'.
c On ne sait plus quand nous allons à Berlin, mais en reTaoche nous allons aujourd'hui dinar à Sans- Souci par une chaleor de tous les diables. Il me serait impossible, malgré mon attachement extrême pour le Hoi, de soutenir à la longue cette Tie incertaine, ambulante et fatigante; heureusement je me porte beaucoup mieux. S*il ne Ta pas à Berlin dimanche au plus tard, il faut nécessairement que j*y aille lundi, car je n*ai pas de temps à perdre et peut-être irai-je demain selon les nouvelles que j*aurai aujourd'hui. »
« Berlin, le 22 août 1763.
« Avant de répondre à votre lettre d'hier, je vous apprends que je suis enfîn à Berlin de ce matin, que le Hoi n'y viendra que demain et que grâce à un temps abominable, j'ai quelques moments pour vous écrire.
Le Roi m'a fait donner avant-hier au soir 300 frédérics d*orqui, avec les 100 que j'avais déjà, font une somme plus qu'honnêle pour les frais de mon voyage. On me fait espérer, mais je ne puis encore en assurer rien, que je recevrai delui-même, la veille de mon départ, un présent qui me touchera beaucoup davantage et qui est la plus grande marque de considération qu'il puisse me donner. De quelque façon que les choses tournent, je serai et dois être trop content. »
Enfin d'Alembert, après trois mois de séjour, quitta la cour de Berlin. C'est par lui-même que nous avons le récit des incidents de son voyage el le détail de ses dernières entrevues avec ce roi qui Tavait accueilli avec tant d'estime et de considération.
« A Francfort, le 3 septembre 1763.
« J'ai eu l'honneur de vous écrire un mot d'Eisenach, qui je crois vous sera parvenu*. Je vous y parlais, ce me semble, des mauvais chemins que j'avais déjà trouvés, mais ce n'élait que roses en comparaison de ceux qui m'attendaient dans la Hesse et dans le pays de Fulde. Mes compagnons de voyage en sont roués et sur les dents. Us ont désiré de s'arrêter ici