‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 12 sur 27 · Ï11 TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

Ï11 TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT

lopper : ils suivent, m'a-t-on dit, à l'ordinaire, le Président dans les questions qui intéressent l'organisation intérieure et les enseignements. En certains endroits, le Président est presque absolu.

Il y a des assemblées de Facultés, et dans chaque Faculté des assemblées de départements : par exemple, les langues romanes, ancien français, français moderne, italien, espagnol, roumain, font un département. Ces assemblées règlent les détails du service et discutent les questions purement pédagogiques. Mais seul le Conseil des trustées, avec son Président, administre la Faculté. Les professeurs n'ont rien à gérer. On peut instituer ou supprimer des enseignements sans les consulter ^ Sans doute, on suit leur avis, on s'en informe, on y défère souvent. Mais il n'y a pas de consultation officielle, ni obligatoire. On peut se passer de leur sentiment. On s'en passe quelquefois.

I. Ce (Iroil. du Président et des Trustées reste, me dit-on, purement théorique dans les grandes Universités.

AUX ETATS-UNIS r> )

J'ai constaté en plusieurs lieux une assez vive émotion. Le brusque renvoi d'un professeur avait éveillé chez beaucoup Tidée que leur situation manquait des garanties nécessaires. En congédiant au bout de dix-huit mois un professeur nommé pour trois ans, les trustées avaient mis en évidence le fait que le contrat engageait le professeur, et non rUniversité : il était obligé de rester trois ans, mais on n'était pas obligé de le garder trois ans'. Cette interprétation jeta beaucoup d'inquiétude dans le personnel enseignant. A mesure que l'on s'éloignait de la ville où la chose s'était passée, l'émotion augmentait : les professeurs regardaient moins l'espèce que le principe ; ils ignoraient le détail, les circonstances, ils ne s'inquiétaient pas qui avait tort ou raison, ils ne voyaient que le fait brutal qui leur découvrait le côté précaire de leur position '.

1. La formule de l'engagement était : « M. X... est nommé poiH' trois ans ou à la volonté des trustées. » Les professeurs aimaient à croire que cela voulaitdire qu'on restait au moins trois ans, puis à la volonté des trustées.

2. Le fait ne m'a paru concerner que les professeurs qui ne sont pas titulaires. — Une personne autorisée m'assure

D'ailleurs cet état de choses se rapporte à l'idée dont j'ai parlé, que les gens qui dirigent une affaire, sont responsables de sa prospérité et doivent par conséquent être maîtres de choisir leurs auxiliaires ou de les remercier. Cela peut prêter à des abus : cela, quand les administrateurs sont honnêtes, a des résultats excellents.

Il y a quelques années, un grand poste d'une grande école était vacant. Les concurrents ne manquaient pas. Un des membres du conseil d'administration mit en avant le nom d'un homme qui n'était pas candidat, qui ignorait même la vacance. Son nom rallia tous les suffrages. Un coup de téléphone : et en cinq minutes la candidature était posée, la nomination faite.

Le directeur d'un grand établissement scientifique, rencontrant par hasard à No\v-

à ce sujet, que, d'une part, jamais les Trustées ne refusent son congé à un professeur qui veut s'en aller, el que, d'autre part, en fait, dans les grandes Universités, un professeur n'est jamais congédié avant le terme de son engagement qu'en cas de conflit avec ses collègues : le Président ot les Tnmters n'agissent, me dit-on. que pour arbitrer un différend et pour rétablir la paix dans ITniversilé.

AUX LIAIS UMt.

^ oi k un professeur d'une Université lointaine, lui proposa de le prendre : séance tenante, en un quart d'heure d'entretien, la hose fut conclue, et l'un des plus beaux laboratoires du Nouveau Monde fuvt à la disposition d'un homme qui le matin n'y son- ■^eaitpas. Il avait suffi que le directeur sentît n lui un homme supérieur. Gomme il l'était en effet, il occupe toujours le poste.

On peut se tromper : mais on se débarrasse d'une médiocrité aussi facilement qu'on a pu s'en encombrer.

Gomme les enseignements des Universités sont extrêmement variés et très inégaux, comme le recrutement des maîtres se fait de toutes sortes de façons, le personnel enseignant est très hétérogène et très inégal. On y trouve tous les types de professeurs et tous les degrés de maîtrise, depuis le savant supérieur et le littérateur de talent, jusqu'à de modestes régents et de frustes instituteurs. Dans les départements >ù j'ai pénétré, les hommes distingués n'étaient pas rares.

IiX> TROIS MOTS D ENSEIGNEMENT

J'entends dire : « Les Universités tiennent une grande place dans la vie du pays. Leurs Présidents jouissent d'une grande considération. Mais la classe des professeurs n'est pas très considérée. Tel professeur, individuellement, a une haute situation sociale, par sa réputation, par sa valeur, par ses relations, son origine, ou sa fortune. Cette considération lui reste personnelle, et ne rejaillit pas sur la classe. Les professeurs ne sont pas assez payés, par rapport à l'échelle générale des salaires, à l'état général des fortunes et au prix moyen de la vie, pour vivre d'une façon qui les impose au respect de la foule, habituée à estimer les gens par leur dépense. Les jeunes gens capables et ambitieux ne sont pas attirés vers la carrière. Le droit, l'état d'ingénieur, les affaires, offrent bien d'autres perspectives. »

Nous voyons, nous, de France, les gros traitements américains, nous ne voyons qu'eux. Oui, il y a dans les grandes Universités, même dans les grands Collèges,

AUX i:rArs-UMs ii^

tics chaires et des fonctions auxquelles 25 000, 3o 000, 35 ooo, peut-être 4o ooo francs de traitement sont attachés : combien y

Il a-t-il ? et qu'est-ce que cela représente là-bas ? Je crois que cela correspond à des traitements de lo à i8 ooo francs chez nous. Cela n'introduit pas un homme dans la classe riche.

Mais au-dessous des titulaires et des

liefs, le nombre des petits emplois mal payés est considérable. Oq attend quelquefois très longtemps un poste de premier rang, on ne l'obtient pas toujours, et l'on végète.

Pour relever l'importance sociale des î)rofesseurs d'Université, il faudrait les payer davantage, même les titulaires. Ou bien il faudrait faire pénétrer dans le peuple — et je comprends les milliardaires dans lo peuple — ridée qu'un homme vaut par autre chose que son train de vie, et qu'il y a un autre critérium de considération que la richesse. Le premier moyen opérerait instantanément; le second est plus

lent, et plus noble. On pourrait les employer tous les deux parallèlement.

Une Université, ai-je dit, est une collection d'enseignements, de facultés etd'écoles. C'est cela, et plus que cela. On y sent une unité, une conscience collective. L'avocat, l'ingénieur ne disent pas : « Quand j'étais à l'école de Droit » ou « à l'école des Mines » ; ils disent : « Quand j'étais à l'Université. » Toutes les écoles et facultés composent une personne morale.

Cette unité est solidement établie par la tradition. Du noyau des Collèges primitifs sont sortis les multiples rameaux des grandes Universités, sans que l'unité primitive fût rompue. Elle s'entretient d'abord par le culte des souvenirs. Si jeune qu'elle soit, une Université recueille sa tradition et son histoire, et toutes les marques sensibles de sa continuité, de son originalité. Les portraits de ses fondateurs, de ses présidents décorent la salle des actes. Harvard a élevé un impovtani Me maria l-lfa II

AUX ETATS-UNIS i ><)

au souvenir de ses anciens étudiants qui tombèrent dans la guerre civile, pour le Sud comme pour le Nord. Dans le vaste vestibule se lisent sur des plaques de marbre les noms des morts nombreux. A côté sont la grande salle des réunions générales, et une salle à manger ornée de portraits où dînent chaque jour ensemble mille étudiants.

Diverses institutions empêchent les étudiants de s'isoler dans une spécialité ou une orporation et de regarder l'Université comme un nom, un terme vide du protocole.

La première est sans doute le Président. Il est le symbole vivant, Tagent perpétuel de l'Unité. Effaçant les doyens qu'il réduit à un état subalterne, voyant tout, décidant tout, c'est à lui que tous ont affaire, étudiants, professeurs, gens du dehors. C'est lui qui, dans les relations extérieures, représente chaque partie et l'ensemble de l'Université.

Les sociétés de toute nature, toute sorte le circonstances de vie universitaire, mê-

l3o TROIS MOIS d'enseignement

lent les étudiants de toutes catégories, et dressent, par-dessus toutes les séparations administratives et pédagogiques, l'image de VAbna mater.

C'est ici que la religion et les sports ont un rôle éminent. A Yale, tous les matins, à neuf heures, un service obligatoire, undenominationaly rasseùible tous les étudiants ; quelques prières et psaumes, une courte allocution morale ; c'est Taffaire de dix à quinze minutes. De là chacun s'en va à ses cours.

On m'a dit que cette obligation était une mesure de discipline qui rendait le contrôle de la régularité facile ; mais que c'était aussi et surtout un moyen de rapprocher quotidiennement les étudiants des diverses écoles et facultés, de façon qu'ils se sentissent du môme corps : Tunité se forlilie à ne pas rester une idée et à se réaliser quelques instants chaque matin.

Mais la décadence des formes confessionnelles du sentiment religieux est telkî.

même en Amérique, que même avec la large

AUX ÉTATS-UMS l '^ 1

OU vertu re du service undenominationaly robljofation est difficile à maintenir. Elle a disparu de beaucoup d'Universités.

Plus vivaces sont les sports. Football, l)aseball, course, natation, canotage : tous les jeux sont florissants*. Le bâtiment de réducation pbysique est partout un des plus beaux. Celui de Yale est fameux, avec sa vaste piscine, et son hall où sont exposés les trophées, les drapeaux, et la mascotte^ \\w effroyable bull-dog, qui après avoir accompagné durant sa vie les équipes de rUniversité, les escorte encore maintenant, empaillé, la gueule ouverte et l'air mauvais.

En divers endroits, des freshmen chargés de rédiger le journal de l'Université m'ont demandé des intervieivs : partout, la première question a été : « Pratique-t-on les sports dans les Lycées et les Universités (l.^ FiMiice? Fait-on du football? »

I. L'escrime est peu pratiquée. Je n'ai pas entendu parler tréquitation : cependant beaucoup d'hommes faits savent monter. Je crois qu'il n'y a de vivace dans les Universités f[ue les jeux collectifs, non les sports d'adresse individuelle.

l32 TROTS MOTS d'rXSFJGNEMENT

Les succès de sport, paraît-il, ne sont pas sans influence sur le recrutement des étudiants, et il importe à la prospérité d'un Collège ou d'une Université de ne pas trop compter de défaites dans une saison.

J'ai lu le compte rendu de l'assemblée d'un Club de Grecs : on y faisait valoir, pour attirer de nouveaux membres, les succès sportifs de la Société.

J'ai assisté par une belle après-midi de novembre, au Soldiers'Field, sur les bords de la rivière Charles, à un match de football entre les étudiants d'Harvard et les Indiens de Carliste Collège. Le spectacle était vraiment beau. Sans doute il y a risque d'accidents. Il y a quelques moments de mêlée et d'étreinte brutale, quand tout un groupe de corps humains entrelacés s'abat sur le sol. Mais ces corps à corps sont rapides et se démêlent vite, dès que tout le monde est à terre : avant, rien n'est plus beau que les postures des joueurs, en place, espacés dans la piste, debout ou accroupis, guettant le jet du ballon ; puis la

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dolente des corps souples, les vives allures des coureurs, leur adresse à s'éviter ou à se couper le passage, les gestes agiles des ])ras allongés vers le ballon pour le saisir. 11 y a là une grâce de lignes qui se composent, se décomposent et se recomposent incessamment, une beauté de jeunes corps vi\ mouvement, à laquelle il me parait que nulle idée des accidents à craindre ne peut rendre insensible.

Et puis il y a le public. Une vie intense émane des i5 ou 18000 spectateurs entassés dans le siadiuin ; elle m'enveloppe et m'emporte dans son rythme. Ce sont les familles et les amis des étudiants, (Tanciens étudiants, des milliers d'habitants de Boston qui, sans autre attache à l'Université, vivent ce jour-là de sa vie et ^animent de son âme. En ces occasions s(^ manifestent et s'avivent la solidarité universitaire et l'attachement du pays à -on Université.

Deux mille étudiants de toutes les écoles de Harvard sont groupés au centre du sta-

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diiim, d'un côté des gradins : au coniinandement de deux moniteurs qui s'enrouent à crier dans leurs porte-voix et se désarticulent les bras à battre la mesure, ces deux mille jeunes gens encouragent les champions de leur clameur ardente que termine le nom trois fois répété : « Harvard ! Harvard ! Harvard ! » ou bien ils chantent les chants universitaires.

De l'autre côté de la piste, en face, est Carlisle. Le collège est loin, au fond de la Pensylvanie : avec les champions sont venus seulement cinq ou six garçons et une dizaine de gifls, Peaux-Rouges ou sangmelé. A la huée immense de Harvard, à son mugissement de tempête répond bravement le chant grêle de Carlisle : une douzaine et demie de voix aiguës qui semblent narguer le puissant adversaire. Le contraste est saisissant.

Les Peaux- Rouges eurent le dessus, quoique Harvard, sur la fin. eut remplacé son équipe de second ordre par une meil- Knire : il était trop tard pour rattraper la

\ictoire. Cette déiaite fut vraiment une douleur pul)lique. On sentait chez les specta- (("iir>. chez les hommes âgés, chez les femmes, une tristesse, un sentiment d'humiliation, qui se dissimulaient sous une apparence de froideur et de calme.

Mais on n'entendait que des mots d'estime et de respect pour les Indiens vainqueurs. On rendait justice à leurs qualités, à leur )urse, à leur chef. Pas un signe de malveillance jalouse, de rancune basse, pas une velléité de contestation mesquine. La partie était perdue : loyalement, ou reconnaissait les fautes faites. On songeait à mieux faire, aux moyens de vaincre dans les rencontres j)rochaines. Tous les esprits étaient tendus vers la lutte de la quinzaine suivante contre Vale.

J'ai entendu dans le monde universitaire (le vives critiques du football et de Tenthousiasme du peuple américain.

« Ce sport détourne les étudiants du travail intellectuel.

« Ce sport est l)riilai : chaque année, il

rit) TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT

amène des accidents graves, inoilels môme. »

Le sentiment des professeurs et des personnes cultivées fut assez fort pour émouvoir quelques présidents d'Universités, et les décider à interdire le football. Mais l'opinion des étudiants et de la masse du public eut une révolte si énergique que partout les arrêtés furent bientôt rapportés et que le football reparut sur les terrains universitaires : seul le Président de Golumbia maintint son interdiction et y risqua sa popularité ^ La jeunesse le boudait encore un peu quand j'étais là-bas.

Les défenseurs du football font valoir que le dommage des études ^l'est pas aussi grand qu'on le dit. Les champions qui composent les équipes pour les grandes luttes, évidemment ne s'occupent que de leur entraînement : ils renoncent aux cours et à TefTort intellectuel, comme au tabac, aux liqueurs et aux femmes. Mais ils sont,

I. 11 prit seul la responsabilité; mais sa décision traduisait l'opinion des professeurs.

AUX i:tats-ums iSy

^ojiuiio toiile, en petit nombre. Ce sont des l)rofessionnels. Souvent on les a attirés à l'Université, sur leur réputation naissante, j)récisémentpour cette fonction, pour maintenir l'honneur de la maison et lui gagner de nouveaux triomphes.

Le grand nombre des étudiants, me diton, pratique les sports plus ou moins, et rn général sans excès. Si les études y perdent quelques heures par semaine ou même par jour, ce n'est une perte que pour (jui borne sa vue aux années d'Université et aux notes d'examen : pour qui considère la vie, et l'Université comme une préparalion à la vie, ils se donnent par les sports une endurance et un équilibre physiques, une santé morale, une capacité d'initiative et de discipline, qui les rendent égaux à toutes les tâches que l'avenir peut leur apporter. Us sortent de l'Université, le corps dispos et l'esprit frais, sans dégoût pour le travail intellectuel dont ils n'ont pas abusé ; et ils ne tardent pas à rattraper le temps perdu, qui en réalité a été moins un gas-

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pillage qu'un placement. Le caractère national avec ses précieuses qualités d'énergie entreprenante et disciplinée, se fait en grande partie dans les sports. Auprès do ce bénéfice collectif que doivent peser quelques accidents particuliers, si douloureux qu'ils soient ?

Quelques-uns des hommes les plus cultivés que j'ai vus, de ces hommes d'action idéalistes qui représentent à mes yeux le type humain supérieur des Etats-Unis, sont passionnés pour les sports, auxquels ils doivent Tharmonie de leur développement et d'inépuisables réserves de force et de

Mais venons à l'organisation et à Toutillage du travail intellectuel.

Les Facultés sont divisées en dcjxdicinciiLs. J'ai appartenu au département des langues romanes de l'Université Columbia : il comprenait treize maîtres, sans me compter.

De ces nuiîtres, la plupart s'ejnployaient

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au service du Iraiirais, deux s occupaient de i italien; quelques-uns consacraient un peu (le leur temps à Tespaguol, au portugais et au roumain. M. le professeur Cohn a donné une vive impulsion et une forte organisation à renseignement de notre lanofue et de notre littérature. Sans parler des cours faits dans les divers collèges pour les undergva' dilates^ ni des études de philologie romane dirigées par M. le professeur Todd, quatorze leçons hebdomadaires étaient consacrées en 1911-1912 à cet enseignement. Il y avait un cours pratique de langue française, une conférence d'ancien français, une de provençal, deux conférences ou cours sur le xvi^ siècle, deux cours sur le xvii', trois sur le xviii% deux sur le xix*", avec une conférence de séminaire sur Sainte-Beuve et la critique^ un cours sur la méthode de l'enseignement du français dans les écoles econdaires. Mes trois leçons hebdomadaires complétaient l'affiche. Si Ton songe (jue c'est là un programme normal dont Téquivalent se retrouve chaque année, on ne

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doutera pas qu'un gradué, s'il reste quatre ans à l'Université, ne puisse, en suivant quatre cours seulement par semaine pour cette branche d'études, acquérir une très bonne connaissance de notre littérature : pourrions-nous souhaiter davantage à nos étudiants ? Ily a là un effort auquel il ne faut pas marchander l'estime, je dirai même l'admiration.

Certaines Universités ont des chefs de départements; d'autres ont remplacé les chefs par des secrétaires.

Le chef de déparlement, comme le Président, a une autorité assez étendue, et s'il est d'humeur autoritaire, il peut décider à lui seul la répartition du travail, la distribution des enseignements et des heures de service ; le département se réunira pour ratifier. On votera, toujours à l'unanimité, sur l'avis du président, sans libre discussion, sans que ([ui que ce soit ait élevé la voix pour émettre un avis personnel.

Ce régime n'est pas très en faveur parmi les jeunes professeurs. Une tendance démo-

( iali(|ue et égalitaire se dessine depuis plusieurs années; et en plusieurs endroits, un vhainnan ou secrétaire a été élu au lieu d'un (dief. Il en est ainsi à Harvard. A Johns llopkins, lors de la retraite ou de la mort du dernier titulaire de littérature française, son successeur désigné, qui devait être en même temps chef du département des langues romanes, prit l'initiative de demander la suppression de ce titre, et se contenta d'être nommé chairmaii. Il a regagné d'ailleurs en crédit moral ce qu'il avait abandonné d'autorité directe.

Quel que Soit le nom du directeur du département, chef ou secrétaire, il a la charge d'assurer l'organisation da service, cliaque professeur n'est pas maître d'établir son programme à sa fantaisie. Il y a des nécessités publiques auxquelles il faut pourvoir d'abord ; c'est le besoin des étudiants qui prime tout. Les études d'université doivent être conduites selon un certain ordre, vers un certain terme. Devant cette utilité générale, toutes les convenances, tou-

I \'i TROIS MOTS d'eNSETCNEMEXT

tes les libertés individuelles, celles des maîtres et celles des étudiants, doivent céder. Il y a donc un certain nombre de cours nécessaires que Ton se distribue, et chacun a huit, neuf, douze, ou treize, mémo quinze heures d'enseignement par semaine.

II reste fort peu de temps pour le travail personnel, et c'est une des causes qui ont restreint jusqu'à ce jour la production littéraire ou scientifique des Universités américaines. En ne regardant même que les études, les professeurs, qui ont des services de lycée, donnent aussi parfois un enseignement de lycée plutôt que d[ Université : ils font la « classe » d'une manière assez élémentaire, et peut-être peu personnelle. Ou bien ils font des cours à l'allemande, à l'aide de cahiers qui, une fois établis, sont tenus au courant des acquisitions nouvelles delà science sans grande dépense de temps.

Dans ces huit à quinze heures, il faut mettre à part une ou deux heures, parfois trois, de leçons de séminaire où se fait le travail original de recherche, l'apprenlis-

AUX ETyVTS-UXIS l \')

-;;ji^o scrieux des niélliodes, le vérilalple iiseignement supérieur en un mot.

Le chef de département dispose de certains crédits pour la correspondance et les menues nécessités de l'enseignement, achat (le fiches, dactylographie, etc.

Chaque professeur ou maître de conférences a son cabinet à l'Université : il y transporte une partie de ses livres. Le téléphone le met en communication avec toutes les parties de l'Universilé et avec la ville. Il passe là une bonne partie de sa journée. (Test là qu'il travaille à portée de la grande bibliothèque. ^L Weeks à Barnard Collège occupe deux belles salles ; ^I. Colin, dans le bâtiment de la Faculté de philosophie, est plus étroitement logé, un peu mieux seulement que notre doyen. Cette commodité est due à l'installation si large des Universités américaines auxquelles l'espace n'est pas mesuré. Elle est rendue nécessaire parla multiplicité des « classes »; souvent, le professeur n'a qu'une ou deux heures de liberté <mUi*(^ deux cours ; ce n'est pas assez pour

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retourner chez lui. Il s'accommode d'autant mieux de demeurer à l'Université que la séparation du travail professionnel et de la vie de famille, de \ office et de l'habitation, est un trait général des mœurs américaines. Gela a ses avantages et ses inconvénients. Gela tient la femme plus à l'écart que chez nous des occupations et des pensées du mari. Mais pour la vie universitaire, cela rapproche le professeur des étudiants : les rapports sont plus fréquents, plus étroits ; la confiance croît avec la connaissance réciproque, et un maître intelligent peut ainsi, en dehors de renseignement qui s'adresse à tous, exercer sur la formation des individus une influence considérable. Une des parties les meilleures des Universités américaines, ce sont leurs bibliothèques. Elles sont presque toutes de fondation assez récente, mais elles s'accroissent rapidement. Gelles de Columbia, Harvard, Yale , n'ont pas besoin d'être citées : mais s'attcndrait-on qu'Ann Arbor eût 5oo ooo volumes?

AUX ETATS-UMS 1^5

Les livres français sont en nombre dans ces bibliothèques, un peu capricieusement choisis, au hasard des occasions ou des ])osoins particuliers. Il y a des lacunes et

s abondances également surprenantes.

.Mais les professeurs actuels travaillent à

• inpléter les fonds méthodiquement, à laire venir les éditions utiles, les éditions princeps^ les auteurs secondaires les plus représentatifs, les collections de journaux et de revues, les instruments nécessaires ([ue l'érudition a préparés. Déjà en bien des endroits, on peut sur beaucoup de questions faire des travaux approfondis, et depuis une dizaine d'années^ la contribution des Etats-Unis à l'histoire littéraire de la i rance n'a pas été insignifiante : il nous faut

oir l'œil maintenant sur ce qui se fait là- ])as, à Golumbia, à Harvard, à Yale, à Johns [lopkins, etc. La jeune génération des maîtres a recueilli le fruit du long et ingrat effort !e préparation et d'excitation de leurs aînés

li souvent, avec abnégation, ont sacrifié à l'intérêt de la littérature française et à l'édu*

i46 TROIS MOIS d'enseignement

cation critique des étudiants leurs projets personnels de recherche originale. Les résultats commencent à venir, déjà très honorables. Nous ne pouvons plus ignorer l'Amérique : quand nous étudions la critique de la Renaissance, Montaigne, ou Montesquieu, il faut tenir compte de Spingarn, de Miss Grâce Norton, de Jameson. Un des plus jolis livres qui aient été écrits sur Molière est celui du professeur Brander Matthews. Avons-nous l'équivalent de Fessai de Thomas sur Maeterlinck? Le premier manuel de bibliographie de la littérature française au xix® siècle qui ait existé, est celui du professeur Thieme, dont tout le monde profite silencieusement en y remarquant tout haut les fautes. Je pourrais allonger cette liste d'une foule de travaux honorables et utiles, thèses, dissertations, articles. Sans avoir à mettre en ligne sur l'histoire de la littérature française moderne une production comparable en abondance à celle de TAllemagne, les Etats- Unis promettent de dépasser le niveau

iiioyen des coiiLrilnilions allemandes : il est déjà apparent que, se servant de l'ériidilion, mais allant au delà, rintelligence américaine est capable de saisir dans nos œuvres littéraires ce qui échappe d'ordinaire à Fesprit allemand comme par une fatalité de sa constitution.

Mais je reviens aux bibliothèques universitaires. Elles sont en général bien installées, avec des salles communes de travail, des salles pour la lecture des revues, des salles spéciales pour les étudiants de diverses catégories. A Columbia, les « séminaires » sont unis à la bibliothèque : les études supérieures de littérature française se font à coté des magasins de livres, à portée des œuvres môme. On peut, au cours de la conférence, faire une recherche, une vérification dans les textes, répondre avec précision à une question imprévue.

A Harvard, dans la bibliothèque du droit, on a imaginé que les professeurs travailleraient et auraient besoin des livres. Tout le long des magasins sont aménagés des boxes

1 j<^ TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT

séparés par des tablettes de verre ; dans chaque box, un bureau, un fauteuil, un téléphone. Les professeurs s'installent là. n'ayant qu'à allonger le bras pour prendre les livres sur les rayons, et demeurant en communication constante avec leur département.

En quelques endroits, les bibliothèques de certaines facultés, droit ou médecine, sont séparées. C'est un inconvénient: car toutes les spécialités sont des abstractions, toutes les connaissances humaines communiquent et se pénètrent. Attribuera-t-on Montesquieu à la bibliothèque du droit? La Mettrie et Claude Bernard à la faculté de médecine ^ Pascal et Bossuet à la faculté de théologie ? Ce seront autant de lacunes à la bibliothèque de la faculté de philosophie, ou bien autant de doubles emplois coûteux.

Certaines bibliothèques ont été très mal classées, d'une façon tout abstraite et peu pratique. Quelques-unes sont mal desservies, par un j)ersonnel de jeunes garçons (|ui ne savent trouver que les livres anglais.

Mais à Fordinaire il n'y a qu'à admirer la commodité des dispositions, l'excellence des catalogues, les facilités données pour l'accès aux catalogues et aux rayons.

On vole des livres. Les conservateurs et employés de tout ordre font de leur mieux pour empêcher les vols ou saisir les coupables. Mais ils considèrent que c'est là le risque professionnel des bibliothèques publiques, et ils ne songent pas à punir les voleurs sur les étudiants honnêtes en rendant l'usage des livres aussi incommode et difficile que possible pour tout le monde.

J'ai vu une bibliothèque qui est vraiment un modèle d'organisation. Ce n'est pas une bibliothèque universitaire: c'est la bibliothèque du Congrès, que dirige M. Putnam, à Washington. Elle possède i 5oo ooo volumes, et dispose, je crois, de 200 000 dollars par an pour les acquisitions nouvelles. Elle est ouveTte au public. Grâce aux tubes pneumatiques et aux chariots, la demande est immédiatement transmise aux magasins, cl le livre immédiatement envoyé: cinq

l )0 TROTS MOTS D ENSETGNEMENT

minutes après le dépôt du bulletin, il doit être là. Si une demande n'a pas eu de réponse en douze ou quinze minutes, c'est qu'il y a quelque chose d'anormal; il faut que le lecteur réclame au bureau. A Theure de ma visite, à une époque où le Congrès ne siégeait pas, il y avait peu de lecteurs ^ : on m'assure que nulle afïluence ne peut déranger le service. Tout paraît en effet avoir été bien prévu.

On ne saurait concevoir d'une façon plus haute et plus pratique à la fois la fonction sociale et nationale d'une bibliothèque.

Celle-ci n'est pas seulement un dépôt de livres,, mais un institut de bibliographie. Le catalogue est un répertoire scientifique. Chaque livre donne lieu à deux fiches, la fiche auteur et la fiche matière. La fiche matière peut se dédoubler, se multiplier. Ainsi l'ouvrage de M. Rébelliau swrV Histoire des variations des Églises protestantes de

I . J'aurais aiinr à voir là les 3 à 400 lecteurs de noire bihlio- Ihèque nationale, et comment on se serait tiré d'affaire avec les i5o à 200 lecteurs qui arrivent les jours d'hiver entre une heure et demie et deux heures et demie.

AUX ÉTATS-UNIS l5l

Rossuet, se trouvera au mot Rébelliau, au mot Bossuet, au mot Protestantisme^ etc.

Tout recueil d'essais est dépouillé et donne lieu à une fiche auteur et à au moins autant de fiches matières qu'il y a d'articles dans le volume. Tous les périodiques reçus par la bibliothèque sont dépouillés et mis en fiches selon la même méthode.

Tous les ouvrages, tous les articles relatifs à Corneille sont rappelés au nom de Corneille \

Si bien que le catalogue de la bibliothèque fournit immédiatement toute la bibliographie d'un sujet : les fiches matières surtout sont d'un service inestimable.

Chaque année, la bibliothèque constitue et publie, en fascicules légers, des bibliographies sommaires de questions spéciales, où l'essentiel de la documentation est indiqué avec une science sûre. On choisit les sujets désignés par l'actualité, par

I . A Colunibia aussi, le catalogue contient, au nom d'un auteur, outre l'indication des éditions, deux séries de fiches, Tune pour la biographie, et l'autre pour la critique.

îtil TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT

exemple les questions sur lesquelles le Congrès doit délibérer dans la session prochaine : mines, chemins de fer, législation du travail, assistance, toutes sortes de questions économiques et sociales.

La Bibliothèque imprime elle-même son catalogue, comme elle relie elle-même ses livres \ Et ici, j'ai admiré une institution originale, où apparaît un esprit excellent de solidarité. Chaque fiche est imprimée à un grand nombre d'exemplaires et vendue au prix de revient (i/q sou, je crois). Chacun peut acquérir les fiches qu'il veut, en nombre aussi réduit ou aussi considérable qu'il veut. On peut s'abonner pour recevoir les fiches d'une certaine spécialité.

Les bibliothèques pauvres ont ainsi le moyen de se faire à peu de frais un catalogue exact et complet, et elles peuvent être, en même temps, guidées dans leurs achats : les fiches de la Bibliothèque du Congrès

I. Cet atelier de reliure ne s'explique que pai- le jirix élevé et la mauvaise qualité des reliures exécutées par le travail privé. Avant qu'il existât, les livres de la lîibliollièque de Washington se reliaient à Paris.

AUX ÉTATS- UM S I j3

les liennenl au courant de tout ce qui paraît triniportant.

Les étudiants quej'ai vus de près, n'étaient pas beaucoup plus dérangés que les nôtres par les sports.

Ils étaient beaucoup plus tenus. Le système des examens et des concours n'est pas organisé là-bas de sorte qu'il soit indifférent d'avoir paru à l'Université ou de n'y avoir pas paru, d'avoir ou de n'avoir pas donné satisfaction aux maîtres chargés de l'enseignement. Je retrouve ici l'absence de défiance à l'égard des hommes que j'ai déjà signalée. On ne refuse pas systématiquement de compter sur leur honnêteté professionnelle, sur leur esprit de justice et leur sentiment de la responsabilité. On aime mieux faire état du jugement réfléchi d'un professeur qui a suivi l'étudiant pendant une année, que de l'impression instantanée d'un examinateur qui a soudainement devant lui une bande ahurie et ahurissante de candidats inconnus.

Ij'l mois MOIS D EXSEICXEMEXT

L'assistance aux cours est obligatoire et contrôlée. D'ailleurs, comme rétudiantpaye en raison du nombre des cours pour lescf uels il s'inscrit, il ne s'inscrit qu'aux cours qu'il est résolu à suivre. Il sait aussi que l'opinion de ses maîtres est la principale garantie du succès dans la poursuite d'un diplôme.

J'ai déjà dit que beaucoup de « classes » me paraissaient d'un caractère assez élémentaire. La « classe » dure cinquante minutes : il faut que le professeur s'arrête à la minute précise où l'heure sonne. Cette ponctualité est nécessaire, parce que les cours se succèdent sans interruption et qu'il faut se transporter souvent d'un bâtiment à un autre : ce n'est pas trop de quelques minutes pour le mouvement.

On ne doit pas songer à achever un développement commencé, à peine peut-on finir sa phrase. Beaucoup d'enseignements se donnent à l'allemande, en se continuant d'une leçon à l'autre. On s'arrête quand l'heure sonne ; et l'on reprend, deux, trois ou huit jours après, le développement inter-

AUX KTATS-UNIS

rompu. Les tlivisions de la iiialière tombeiiL au milieu des leçons, au petit bonheur. Cette méthode d'exposition s'accommode de la stricte observance des cinquante minutes.

On est un peu plus gêné quand on veut que chaque leçon ait son commencement, son milieu et sa fin. Il faut avoir Toeil sur la pendule et proportionner exactement chaque développement, selon l'étendue totale du champ à parcourir. Les étudiants américains, d'ailleurs, sont reconnaissants à ceux de leurs maîtres qui se donnent pour eux cette peine. Ils sentent la commodité pratique de cette manière de distribuer un sujet, sa clarté, la facilité qu'elle donne à Tassimilation ; ils en sentent aussi la supériorité esthétique ; ils aiment pour elle-même la clarté des ordonnances harmonieuses. C'est la raison qui fait le succès de Larchitecture française aux Etats-Unis.

L'étudiant doit fournir environ une heure de travail personnel pour chaque heure de cours. De plus, il est astreint à des compositions écrites. Mon cours sur le xviii*^ siècle

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