‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 26 sur 27 · LA FRANCE D AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

LA FRANCE D AUJOURD'HUI

Chaque fois que je suis allé chez un peuple étranger, j'ai éprouvé que la plus grande difficulté était de savoir ce qu'il fallait regarder, ce qu'il fallait retenir.

Il est difficile, lorsque l'on vient dans un pays pour la première fois, de débrouiller les impressions qu'on reçoit de toutes parts, de distinguer ce qui est caractéristique de ce qui est commun, ce qui est général de ce qui est accidentel.

J'ai donc cru qu'il ne serait pas inutile de proposer à des Américains quelques

I. Celte conférence faite pour l'Alliance Française à Pittsbourg (28 octobre 191 1), à New-York (8 novembre), à Ann Arbor (i»"" décembre), à Détroit (2 décembre), à Newhaven, Yale University (7 décembre), à Ithaca, Gornell University (14 décembre), et pour l'Université Harvard, à Cambridge (17 novembre), a été publiée, dans la traduction anglaise de M. Paul Fuller, par tlie Noith American Retnew [k\r\\ 1912).

idées générales sur la France. Je ne leur demande pas de me croire sur parole.

Qu'ils veuillent bien prendre mon témoignage comme un avertissement, ou comme une hypothèse qu'ils vérifieront par leurs observations personnelles.

Je ne me flatte pas de parler de mon pays impartialement ; j'en parlerai du moins sincèrement et franchement comme on parle quelquefois avec des amis, en toute confiance, des qualités et des faiblesses d'une personne chérie.

La condition générale à laquelle est soumise notre vie nationale, c'est que la France est un vieux pays. Nous avons derrière nous neuf ou dix siècles de civilisation et d'activité intense dans toutes les directions. Cette antiquité a pour conséquence, d'abord, que notre progrès aujourd'hui paraît lent. Les nations plus jeunes marchent à plus grands pas ; elles croissent plus vite ; pour nous qui avons commencé il y a si longtemps à grandir, notre crois-

AUX ETATS-UNIS '24a

sance, si elle n'est pas arrêtée, se ralentit.

Puis, nous avons une richesse et une culture anciennes ; il en résulte chez beaucoup d'entre nous une tendance, non pas au repos, mais à des formes d'activité désintéressée. La pression des besoins matériels n'est plus aussi forte que dans les pays neufs. Il y a chez nous un vif élan vers l'art, vers les professions intellectuelles, vers tous les emplois de l'activité qui paraissent nobles, parce que le but immédiat n'est pas d'y gagner de l'argent.

Enfin, nous nous sommes depuis des générations outillés pour touteslesbesognes humaines ; mais depuis cinquante ou soixante ans, le monde a marché vite, et notre outillage a vieilli. Vous savez qu'il est plus difficile de renouveler un matériel usé ou démodé que de créer une entreprise nouvelle.

Outre cette condition générale qui enveloppe toute la vie française, trois grands événements ont dominé notre développement depuis quarante ans. C'est, en premier lieu, un événement de notre histoire inté-

rieure, la journée du 4 septembre 1870, qui a installé chez nous le régime républicain ; en second lieu, un événement d'histoire européenne, qui nous a touchés très profondément, la guerre de 1 870-1 871 entre la France et TAllemagne ; en troisième lieu, un fait mondial, le développement depuis un demi-siècle du socialisme.

Nous avons fait pendant ces quarante années un grand effort pour suffire à tout ce qu'exigeaient de nous ces conditions d'existence. Il a fallu pourvoir à la défense nationale et à la reconstitution de nos forces militaires. 11 a fallu transformer nos institutions et les mettre d'accord tant avec les principes du régime républicain qu'avec les nouvelles circonstances économiques et sociales. Il a fallu entreprendre de transformer, pour le moderniser, l'outillage industriel et commercial de la France.

L'activité de notre nation s'est traduite d'abord d'une manière visible par le travail législatif de ces quarante dernières années. Je ne crois pas que, depuis l'œuvre de

Napoléon T', un pareil effort de réorganisation se rencontre dans notre histoire.

Lois scolaires, d'abord, qui ont répandu renseignement primaire devenu obligatoire et gratuil, — qui ont créé l'enseignement secondaire des jeunes filles, — qui ont restauré notre enseignement supérieur de telle façon que nos universités rajeunies contribuent, pour une part chaque année plus considérable, à la production érudite ou scientifique de la France et du monde. Lois religieuses, dont je ne dirai qu'un mot: car le terrain est brûlant. Ces lois ont apporté dans la vie de l'Eglise Catholique de France la modification la plus considérable qu'on ait vue depuis quatre siècles. Ce n'est pas seulement le Concordat de Napoléon I"' qui a été aboli ; mais l'Eglise a vu cesser brusquement un régime qu'elle subissait depuis François F"", et, si par un malheur dont je ne veux pas chercher les auteurs responsables, elle a été appauvrie, elle a, d'autre part, recouvré une indépendance dont elle était privée depuis près de quatre cents ans.

Lois économiques et sociales ; transformation du régime douanier, établissement des tarifsprotecteurs; toute une législation sur le travail, protection des enfants et des femmes employés dans les manufactures, retraites et assurances ouvrières ; lois d'assistance ; lois qui ont réglé la liberté d'association et qui ont permis aux syndicats professionnels de s'organiser. Lois militaires, étendant de plus en plus complètementà tous les citoyens, par la suppression successive de tous les privilèges, l'obligation du service militaire; réorganisation du commandement, de l'étatmajor et de tous les services de l'armée, création d'un matériel de guerre, construction de forteresses, etc. Lois financières enfin pour régler d'abord les frais qui résultaient directement ou indirectement de la guerre désastreuse de 187a, et puis pour suffire aux dépenses énormes qu'entraînaient les lois nouvelles de tout ordre.

Ajoutez à tout cet effort la constitution d'un grand empire colonial, d'un empire tel que la France n'en avait pas eu depuis

AUX hlAlS-LMS '249

1 ej)oque où elle était maîtresse du Canada, de la Louisiane et de Tlnde. Comparez une carte du monde en 1870 avec une carte du monde actuel.

En 1870, que possédions-nous? Outre notre Algérie, nous avions la médiocre possession du Sénégal en Afrique ; nous avions en Amérique, la Guyane, deux ou trois îles des Antilles. Nous avions quelques îles de rOcéanie ; nous avions le territoire restreint de la Cochinchine avec le petit royaume protégé du Cambodge.

En 1911,1a France coloniale se compose de presque toute l'immense péninsule de rindo-Chine, où l'Annam et le Tonkin se sont ajoutés à la Cochinchine et au Cambodge ; de la grande île de Madagascar ; des vastes territoires du Soudan et du Congo. Au nord de l'Afrique, notre Algérie est flanquée d'un côté de la Tunisie oîi le Bey s'est placé sous notre protectorat; — de l'autre côté, du Maroc où nos droits et notre autorité sont maintenant reconnus.

Voilà l'œuvre considérable qui apparaît

tout d'abord ; et songez que ce travail s'est fait au milieu d'une lutte acharnée des partis.

Dans la violence de ces discordes, nous avons été deux ou trois fois, en ces trente dernières années, sur le point d'en venir à la guerre civile. Ce qui a prévenu ce malheur, c'a été la douceur de mœurs d'un peuple où la civilisation est ancienne et a de profondes racines. C'a été aussi, surtout, le souvenir de la guerre civile de 1871 qui a suivi la guerre franco-allemande. La leçon de la Commune est restée présente dans tous les esprits de tous les partis ; elle a fait que les passions politiques, si effrénées qu'elles fussent, se sont contenues dans les limites de la légalité, ou d'une illégalité plus turbulente que sanglante.

A travers ces combats, le travail dont je vous ai présenté sommairement les résultats, s'est poursuivi ; et si j'y ai insisté, c'est que l'effort n'a pas été celui d'un gouvernement ou d'un parti, mais celui de toute la nation. Sur certains points sans

AUX ETATS-UMS

doute, pour certaines lois, une partie des citoyens ont résisté tant qu'ils ont pu, et tel parti de gauche ou de droite a fait une opposition violente ; mais on peut dire qu'il n'y a pas un groupe qui n'ait, à bien des moments, et pour la meilleure part de cette tâche, collaboré avec le Gouvernement etla majorité. Dans l'ensemble, le travail, bon ou mauvais, a été celui de la nation. Je ne vous en aurais pas entretenu s'il ne s'était agi que de formules destinées à être imprimées dans un journal officiel et ensevelies dans un code; mais les lois dont je vous ai parlé sont sorties des préoccupations de la masse de notre peuple, et elles ont réglé d'une manière nouvelle 1 exercice de son activité. C'est de la nation qu'est venue l'impulsion; c'est elle qui a fourni à tous les gouvernements la force pour agir, et c'est elle qui a subi les effets de cette action. C'est donc la nation qu'il nous faut regarder et essayer de connaître.

Sans être injuste aux divers éléments

l5l TROIS MOIS d'enseignement

qui, successivement ou ensemble, ont travaillé à faire la France que nous voyons, que nous sommes, sans être injuste aux dynasties royales ou impériales, à la noblesse, au clergé, aux savants, aux marchands, nous pouvons dire que deux classes surtout ont construit notre France : les paysans et les légistes.

Nous Sommes une nation de paysans, de paysans attachés à la terre, durs au travail, opiniâtres à l'épargne. Ils sont routiniers ; ils suivent l'expérience héréditaire ; ils aiment mieux opposer aux maux et aux déceptions la patience qui renouvelle TefTort, que la nouveauté qui change les formes traditionnelles de l'activité.

Ils ont traversé depuis trente ans des crises effroyables. Par deux fois les vignerons du Midi ont été ruinés ; ils ont crié beaucoup, parce qu'ils sont du Midi, mais ils ne se'sont pas abandonnés ; ils ont refait leurs vignes détruites par le phylloxéra ; ils ont lutté contre les conditions économiques qui, en ces dernières années, les empé-

chaient de vendre leur vin ; et deux fois, ils se sont relevés.

Lee producteurs de blé n'ont pas crié si haut, ce n'est pas dans leur tempérament ; ils ont tiré leurs économies de leur bas de laine ; ils ont continué à remuer la terre et attendu de meilleurs jours.

Si routiniers que soient nos paysans, ils ne sont pas réfractaires au progrès quand ils Tont compris; mais comprendre, pour eux, ce n'est pas écouter des discours, des raisonnements, des mots : c'est voir.

Pasteur est venu installer ses expériences en plein pays agricole. Il a montré, pendant des semaines, comment, par une vaccination préventive, il défendait les moutons contre la piqûre de la mouche charbonneuse. Les fermiers de la Brie et de la Beauce sont venus, les mains sous leur blouse bleue, narquois, gouailleurs, incrédules, prêts à rire du Monsieur de Paris qui se vantait de supprimer ce qui avait toujours existé. Mais ils ont regardé, et, à la fin des expériences, ils n'ont pas résisté

à l'évidence du fait ; en quelques années, il n'y avait plus un mouton en Beauce ou dans la Brie qui ne fût vacciné.

Sur cette masse de paysans s'est élevée une bourgeoisie de légistes. D'autres éléments se sont formés par la suite des temps dans la bourgeoisie ; mais l'élément fondamental, qui a donné son caractère à la classe, ce sont les légistes. Ces bourgeois sont laborieux comme le paysan, économes comme lui ; ils ont une intelligence claire, subtile, logique, exigeant partout la raison et Tordre, l'ordre dans la société comme dans les idées.

Tous, paysans et bourgeois, ont l'esprit peut-être un peu étroit, un peu terre à terre ; leur bon sens, leur sens commun ne paraît pas aussi élevé que l'esprit Imaginatif et passionné de certaines races.

Ils ne sont pas du tout mystiques; ils sont très peu poétiques. Ils ont besoin que leurs sentiments soient imprégnés d'intelligence, et deviennent, par la clarté de la conscience et par l'examen critique, des

AUX ETATS-UXIS

idées de la raison. Ils ne sont pas dépourvus d'idéalisme, mais leur idéalisme est raisonnable et pratique. Il consiste à étendre autant que possible le domaine de Tintelligence et le respect de Thumanité. Il y a trois mots qui ont toujours été puissants sur l'âme française, et ces trois mots sont : Vérité, Égalité, Justice.

Notre caractère national, en somme, est une combinaison de routine et de hardiesse, de docilité patiente et d'explosions révolutionnaires. Pendant longtemps, nous obéissons aux autorités et aux préjugés héréditaires, tout en examinant, critiquant, raillant même. Il faut, pour que nous décidions à agir, que l'esprit ait acquis une évidence entière, et qu'à la longue la persuasion ait passé de l'esprit au cœur. Alors, le sentiment du droit nous fournit de la force pour agir. Le même peuple, qui longtemps avait plié, tout d'un coup se cabre, devient incapable de soumission; et la révolution éclate.

Ce qui nous caractérise dans toute notre histoire, (-'est que le Français ne résiste pas

à ses maîtres par une fermeté journalière et continue : il cède tout longtemps et reprend tout en un jour. Malheur aux régimes qui attendent, pour se réformer, l'heure où la patience de ce peuple facile est à bout î

Notre pays avait des mœurs, comme ses lois, formées par de longs siècles de monarchie. Depuis quarante ans, il travaille à s'adapter aux conditions de la liberté républicaine. La monarchie avait permis aux mœurs mondaines et familiales de se développer, mais nous n'avions pas de mœurs civiques.

Nous avions une vie mondaine intense et charmante ; je n'ai pas besoin d'y insister; c'est ce que les étrangers connaissent le mieux de nous ; et les qualités, les vertus de l'honnête homme, de l'homme de bonne compagnie, sont celles qu'on est le moins tenté de nous contester : amabilité, politesse, bienséances, prévenances et égards mutuels, effacement du «moi » pour ménager le « moi » des autres, attention à se

AUX ETATS-UNIS ij'-

gêner pour éviter crincommoder autrui. Nous avions aussi une vie de famille, une forte tradition de mœurs domestiques ; et cela, les étrangers, souvent, ont plus de mal à le reconnaître; bien des choses les en empêchent. D'abord, il y a des pays dans lesquels l'éducation et les mœurs imposent une tenue sévère, une rigueur, et même un rigorisme extrême de langage et de manières. Il y a des pays où Ton n'estime rien tant que la respectabilité. Lorsque de ces pays, on vient visiter la France, on ne peut manquer d'être étonné et choqué. Le Français aime à rire ; il a Fesprit goguenard, malin, ironique ; il aime ce qu'on appelle la « blague » ; il a peur de paraître prêcheur ou moraliste. Il se moque des rigoristes, et il pousse parfois jusqu'au laisser-aller, au manque de tenue, au débraillé même, l'horreur des apparences austères. Depuis les plus anciens temps de notre littérature, le vice que les Français ont blâmé le plus Apremenl, dont ils ont donné les portraits les plus satiriques, c'est l'hypocrisie ; et l'on

12 j8 trois mois d enseignement

est toujours tenté chez nous d'interpréter Fétalage de sévérité comme un indice d'hypocrisie. Beaucoup de nos compatriotes qui ont l'esprit sérieux et la conscience ferme dissimulent leur caractère réel sous des apparences légères qui tromp-ent les étrangers.

Notre littérature ne contribue pas à les éclairer. Je ne dis pas que le roman français ait constamment et de parti pris calomnié les mœurs françaises ; je ne serais pas eml)arrassé pour vous indiquer des œuvres où l'on en trouve une peinture vrai<i ; mais ce ne sont pas les œuvres les plus connues, les plus voyantes. Et les étrangers, faute d'avoir pénétré notre vie, ont une tendance à prendre les peintures les plus noires et qui les choquent le plus, pour les plus vraies.

En réalité, nos mœurs de famille sont bonnes. Les scandales que les journaux nous font trop connaître sont, chez nous comme en d'autres pays, des accidents et des exceptions. La vie de famille en France est régulière, intime et douce. L'enfant esl

clioyé, gâté môme si Ton veut, comme en crautres pays. L'autorité des parents s'exerce moins impérieusement et moins sévèrement qu'autrefois; l'enfant a souvent de bonne heure sa liberté de parole; il se fait presque le camarade de ses parents, mais cette familiarité n'affaiblit pas, tout au contraire, le lien d'affection qui Tunit à eux.

Le signe de cette étroite union de Tentant et des parents, c'est que l'internat, partout où les nécessités sociales le permettent, est en décroissance. Les grands lycées de Paris, qui comptaient autrefois une population considérable d'internes, n'en comptent plus aujourd'hui que très peu, et cependant le nombre total de leurs élèves a augmenté. Qu'est-ce à dire? sinon que les communications étant devenues plus faciles outre les divers quartiers de Paris, les familles retiennent tant qu'elles peuvent leurs enfants chez elles, et ne les cèdent aux étal)lissements publics que pour les heures du jour pendant lesquelles se donne l'instruction.

La femme française est très souvent l'associée, la conseillère, la collaboratrice du mari, la compagne des bons et des mauvais jours. Maint paysan ne ferait pas un marché, n'achèterait pas une vache, ou ne vendrait pas un veau sans l'avis de la « maîtresse », de la « bourgeoise », comme il dit. Et dans les autres classes, dans les professions industrielles, commerciales et même intellectuelles, il n'est pas rare de trouver des femmes qui, sans perdre de vue ni le ménage ni la vie mondaine, sont au courant du travail et des préoccupations du mari. Elles ne demandent pas à être tenues, et nous ne les tenons pas en dehors de nos soucis, de nos intérêts et de nos entreprises.

Le siège de Paris a montré à quel point cette Française, à tous les étages de la société, de l'ouvrière à la bourgeoise riche, peut, sous des apparences effacées d'humble ménagère ou sous des dehors légers de mondaine, être capable de fermeté, de patience, de sacrifice, d'héroïsme enfin. Avec

AUX I-TATS-IJXTS

quelle simplicité de belle humeur, et si iîère au fond, a-t-elle alors supporté la faim, le froid, l'horreur d'un bombardement, donnant à la patrie, sans hésitation et sans emphase, plus que sa vie, la vie de son mari et la vie de ses fils ! Jamais un geste de faiblesse n'est venu d'elle.

En revanche, il faut bien l'avouer, la conscience sociale était demeurée très faible en France jusqu'à ces derniers temps. L'Etat était despotique; et son despotisme, parfois paternel, tenait l'individu dans une étroite tutelle.

Je n'ai pas l'intention de dire du mal de l'administration française ; à certaines heures, elle a assuré la continuité de la vie nationale ; c'est elle qui forme vraiment Farmature de notre société politique; et cette administration, au total, est laborieuse et probe. Il s'y rencontre un certain nombre dhommes qui donnent leur dévoùment sans compter à la chose publique, et sous les agitations du monde politique, c'est par eux que tout subsiste et que tout marche.

Mais cette administration a ses défauts, ses travers, ses traditions. Elle est autoritaire ; elle est tracassière ; elle se croit le droit de disposer à tout moment de la personne et de régler à tout moment raclivité de tous les citoyens.

Dès qu'on met sur la tète d'un Français une casquette galonnée, fut-ce une casquette de garde-champètre, il pense détenir un peu de la puissance de Louis XIV et de Napoléon; il se croit un peu, dans sa petile sphère, leur successeur.

La contre-partie de la tutelle jiiijxrit'iisc ({u'exerçait l'administration sur la nation, c'était l'esprit frondeur, l'esprit d'opposition. Le Français obéissait, mais il ol>éissait en grognant et en se moquant. De tous temps, donner des ridicules à ceux (jui gouvernent a été la revanche des gouvernés et leur consolation en notre pays. Vous savez comme on avait défini lancien régime : « Une monarchie absolue tempérée par des chansons. »

Mais lorsque, par la l'on(h\tion et 1 allei--

iiiissL'iiitMiL (lu régime républicain, l'aiilorité a dii renoncer aux procédés de contrainte, qui, de tout temps, avaient été en usage, il a pu paraître quelquefois que la France allait se dissoudre; l'esprit d'opposition et d'indiscipline n'a plus rencontré d'obstacle. On a vu l'autorité successivement annulée dans toutes les mains qui la détenaient. Le Président de la République s'est vu mettre dans Timpossibilité d'user des droits que la Constitution lui donnait. Les ministres et les directeurs des grands services publics ont capitulé devant toutes les majorités du Parlement. Le Parlement a donné le plus beau spectacle d'anarchie qu'on put rêver. La majorité se faisait et se défaisait sans cesse. Les vieilles habitudes d'opposition, dans le parti républicain., étaient si fortes que lorsque ce parti est arrivé au pouvoir, bon nombre de ses membres n'ont pas pu se transformer en hommes de g<^uvernement. Ils sont restés des hommes d'opposition. Membres de la majorité, ils ont fait opposition à leurs chefs;

lG\ TROIS MOIS DEXSEIGNEMFA I

membres d'un ministère, à leurs collègues. De là la défiance réciproque, les intrigues, les jalousies, les trahisons, Témiettement des partis, les coalitions de rencontre.

Le député qui faisait trembler le ministre, s'agenouillait à son tour devant les électeurs et les comités de son arrondissement. La magistrature faiblissait devant le pouvoir politique, même devant les avocats, dont beaucoup avaient sur les juges l'avantage de la situation pécuniaire et le prestige des relations ou des fonctions politiques.

Enfin, les jurés, dès qu'ils étaient appelés à juger d'une affaire où se mêlait une ombre de politique, aimaient mieux s'en laver les mains que d'accepter la responsabilité de défendre les intérêts publics.

Une sorte d'indulgence universelle seml)lait menacer la vie même du pays : on faisait les bons garçons ; on laissait tout aller; on passait tout; on haussait les épaules ; et toute cette facilité était le masque de la veulerie qui craint l'effort, de Fégoïsme qui ne songe qu'aux intérêts parli(udiers.

AUX ETATS-tJNIS

jM

En quelques années, les laits crindiscipline et d'anarchie, les révoltes contre la loi, les menaces, toutes les tentatives d'appel à la force individuelle ou collective se sont multipliés.

Un particulier a soutenu un siège en plein Paris pendant des semaines contre la police, trop humaine pour en finir tout d'un coup avec le rebelle.

Puis successivement, l'Eglise, la Confédération Générale du Travail sont entrées en lutte ouverte contre la loi.

On a vu les vignerons du Midi se soulever et refuser l'impôt; on a vu les Champenois divisés s'insurger tour à tour contre le gouvernement, qui ne calmait l'Aube qu'en soulevant la Marne.

On a vu un bataillon de ligne refuser obéissance à ses officiers et abandonner malgré eux ses quartiers.

Taine s'était imaginé que la révolution avait détruit la vie corporative en France et, que le principe d'égalité nous condamnait à laisser l'individu isolé face à face avec l'État

■^(i<> T150IS MOIS t>'EXSi:i(;M:.\lE.\ I

énorme et tout-puissant. En réalité, re sont Napoléon et les monarchies du xix'' siècle qui ont maintenu Tinclividu dans l'isolement et l'impuissance. Dès que le régime républicain a duré, on a voté les lois qui rendent possible aux Français la vie d'association, et cette vie a commencé. En quelques années, elle est devenue intense et multiple. 11 y a quarante ans, il n'y avait dans l'État, (Ml lace de l'Etat, qu'une grande association : 1 Eglise. Aujourd'hui, les syndicats professionnels sont nombreux; ils sont groupés en fédérations, et la Confédération Générale du Travail semble parfois un Etat prolétaire qui s'organise dans l'Etat bourgeois, (^t contre lui.

L'esprit purement socialiste a fait place dans la Confédération Générale du Travail à l'esprit révolutionnaire et libertaire. L'anarchisme, l'anti-patriotisme, l'anli-mililarisme y ont fleuri. On a transporté la lutte des classes du terrain économique sur le terrain politique. On a légitimé en théorie et préclié l'appel à la force, cVst-à-dire

AUX KTATS-UXIS •iG'j

rillégalité et la violence. On a déclaré la guerre au suffrage universel en élevant la volonté des minorités conscientes et énergiques au-dessus de celle des majorités aveugles et timides.

Des associations de toutes sortes se sont fondées en dehors môme des associations ouvrières, et les plus originales sans doute sont ces syndicats et ces associations de fonctionnaires menaçant c[uelquefois TEtat qui les emploie de la grève, ou du moins dressées à tout instant contre les décisions ou les personnes de leurs supérieurs et de IcMirs ministres.

L'un des premiers et plus sensibles effets de la liberté d'association a donc été chez nous de paraître menacer l'existence de la socûété politique, de rendre impossible, ou du moins plus difficile, l'exercice de l'autorité, et d'affaiblir Tunité nationale. Ces associations de toute nature semblaient ne grouper les Français qu'en divisant la Franco.

Même un réveil du régionalisme pro-

■2G8 TROIS MOIS d'enseignement

vincial s'est fait en ces dernières années, et il a pu sembler parfois que les Français de Bretagne, de Provence ou de Champagne se souvenaient trop qu'ils étaient bretons, provençaux ou champenois.

Ainsi tout semblait se dissoudre; et notre pays, si fortement centralisé, dont l'unité était si ancienne et paraissait, il y a cinquante ans, indestructible, semblait hier s'en aller en morceaux.

Heureusement, ces apparences n'étaient que des apparences. La France subissait une crise, mais c'était la crise d'une transformation nécessaire ; c'était le passage de la notion monarchique d'obéissance imposée du dehors, à la notion démocratique de liberté disciplinée. Il fallait que le Français, longtemps contenu par la force de ses g'ouvernements, apprit à se contenir lui-même et devint capable de pratiquer la soumission volontaire à une autorité travaillant pour le bien général. Déjà des symptômes rassurants se sont manifestés. Il semble (luc la

conscience sociale de la nation soit en train de se dégager.

Tous les partis ne sont, en somme, chez nous qu'une minorité; la majorité de la nation se prête tour à tour aux uns et aux autres; elle les suit ou les déserte, selon qu'ils lui promettent ou lui assurent ce qu'elle veut.

Ce que la majorité de la France veut, veut clairement et énergiquement, c'est la liberté, c'est la tolérance, c'est Tordre et la sécurité. Pour procurer ou pour garantir tous ces biens, elle fait appel actuellement à un gouvernement qui gouverne. Tous les hommes, en ces dernières années, qui ont tenu énergiquement le pouvoir et qui ont assumé sans faiblir les responsabilités de l'autorité, tous, quelles que fussent leurs doctrines, ont été successivement soutenus par la majeure partie des Français.

La conscience du pays réclame aussi en ce moment, avec la même énergie, riionnôteté et la justice. Un mouvement très fort

d'opinion s'est déclaré contre la corruption politique.

Il ne faut pas s'exagérer cette corruption, qui, sous sa l'orme la plus basse et la plus matérielle, la vénalité, est tout à fait accidentelle chez nous, malgré quelques scandales bruyamment exploités.

Il ne faut pas non plus trop insister sur la médiocrité du personnel politique : ce n'est pas l'intelligence, ni même le talent, qui manquent dans nos assemblées parlementaires ; et je ne sais pas trop quelles Chambres étrangères pourraient, à ce point de vue, soutenir la comparaison avec notre Sénat et notre Chambre des Députés.

Mais ce qui manque fréquemment à nos hommes politiques, c'est le caractère, c'est la capacité de résister aux tentations du pouvoir, aux sollicitations de leurs amis et de leurs électeurs. La forme de notre corruption politique, c'est le favoritisme, la (camaraderie, la coalition d'égoïsmes et d'appétits pour l'exploitation du pouvoir et de l'influence.

Le pays, lui, esl las et dégoûté, de ces trafics, et si fort est ce sentiment dans le pul)lic qu'il a déterminé dans la Chambre même un courant d'honnêteté.

Si le système de la représentation proportionnelle, qui prétend assurer à chaque parti un nombre de représentants en rapport exact avec le nombre de voix qu'il a ralliées, a trouvé tant d'adhérents, si, jusque dans la majorité qui détient le pouvoir, il s'est rencontré un nombre imposant de députés et de sénateurs pour ac- ( opter que la moitié des électeurs plus un ne disposât plus de tous les sièges, et, par conséquent, pour consentir à courir le risque de voir leur parti diminué, c'est que pour tout le monde, la représentation proportionnelle symbolise — effectivement ou illusoirement nul ne le sait encore, — un idéal de justice et l'espoir d'en finir enfin avec les intrigues et les marchandages électoraux.

La force des associations de fonctionnaires, ce qui fait qu'elles ont pu se lever

contre FEtat et leurs directeurs, c'est qu'elles promettaient à leurs membres de faire échec à l'arbitraire ministériel, au favoritisme, aux recommandations de députés ; et, il faut bien le reconnaître, leur action n'a pas été sans effet.

On a vu aussi un tribunal administratif, dont les membres sont nommés par le gouvernement, juger et casser les décisions des Ministres : le Conseil d'Etat s'est montré en ces dernières années le défenseur vigilant des fonctionnaires contre les excès de pouvoir du Gouvernement. D'un seul coup, par exemple, il remettait en activité dix-sept lieutenants de vaisseau qu'un ministre avait cru pouvoir admettre à la retraite, malgré eux et malgré la loi ; du nombre était notre grand écrivain Pierre Loti.

Après toutes les faiblesses de nos tribunaux, on a vu soudain, par un réveil imprévu, un jury condamner à mort un secrétaire de syndicat accusé d'avoir par ses discours excité des grévistes au meurtre d'un « renard ». C'était aller tout d'un coup de

rextrùiiie mollesse à Texlreme sévérité ; et le verdict n'eut pas d'efTet : mais il y a là un indice de la disposilion des classes moyennes, qui détestent la violence el l'illégalité.

La bourgeoisie a fait en ces dernières années, ou semble en train de faire son éducation civique. Longtemps, à la suite de la Révolution française qui lui a donné le pouvoir, elle a paru occupée surtout de poursuivre la richesse et d'exploiter l'Etat pour ses intérêts particuliers.

En ces dernières années, elle a semblé quelquefois sur le point de se dissoudre et d'abdiquer comme la noblesse avant 1789. Les uns, pour défendre la propriété et le capital, s'en allaient vers les partis de réaction ; les autres, par idéalisme et par générosité, se ralliaient à la démocratie socialiste. A rheure actuelle, on peut croire qu'une classe bourgeoise se dégage ou se restaure, plus ouverte, plus généreuse qu'autrefois, afïîrmant son droit de gouverner la France parce qu'elle a les lumières, mais

voulant la gouverner pour le bien de tous et par la justice ; ne défendant ce qu'on appelle ses privilèges, et sa richesse même, que dans la mesure où l'existence de la nation est intéressée au maintien de la propriété et à la distinction des mérites.

La classe ouvrière, de son côté, fait également son éducation. Une partie de cette classe commence à juger le syndicalisme révolutionnaire, et prend le courage de s'en affranchir et d'y résister.

Les syndicats vivants et prospères sont ceux qui limitent leur activité à la défense des intérêts professionnels et qui demandent la réforme progressive des institutions sans violence anarchique. L'échec des errèves des Postes et des Chemins de fer a déterminé un recul sensible de la Confédération du travail. Une bonne partie de la classe ouvrière a tiré les conséquences de ce double échec, et le mouvement réformiste, « légali taire », en a été fortifié.

Dans toutes ces crises, nous n'avons pas

AUX ETATS-llMS

— je dois le reconnaître — la presse que nous pourrions désirer. L'intelligence el le talent surabondent dans nos journaux ; ils sont clairs ; ils sont bien distribués et agréables à lire. Il y a beaucoup de journalistes honnêtes, et quelques journaux. A de certains moments, toute la presse française a eu conscience de son devoir national. Mais trop souvent, elle n'est qu'une agence de corruption politique. Elle déguise en vérités de fait ou de doctrine, ou en intérêts de la France, les passions et les intérêts des partis. Elle est l'instrument des financiers. Ou bien un journal n'est qu'une entreprise industrielle, à laquelle on ne demande que de rapporter de bons dividendes par n'importe quel moyen : chantage, scandale ou réclame.

Il faut bien dire qu'une nation a la presse qu'elle veut. Ce sont les vices de la nation que flattent les journaux ; ils satisfont de leur mieux à des goûts de commérage et de malignité, à toute sorte de petites passions envieuses, qui rabaissent toutes les

■l'jC) TROIS MOIS d'enseignement

questions à des questions personnelles ; et ils ne font que céder à la curiosité grossière de leurs lecteurs quand ils remplissent leurs colonnes de détails « sensationnels » sur les crimes les plus brutaux, ou de honteuses indiscrétions sur la vie privée des personnes connues.

Toutefois, ce serait sans doute le devoir de la presse de ne pas prendre le public par ses plus bas côtés, et d'essayer plus souvent de refléter et d'intéresser les parties fines et généreuses de l'Ame française.

Nous n'avons pas non plus la littérature qu'il faudrait pour le bien social. Jamais peut-être il n'y a eu plus de talents qu'aujourd'hui. S'il a fleuri à certaines heures de plus grands génies que nous ne pouvons nous flatter d'en avoir actuellement parmi nous, — l'avenir seul, à la vérité, saura quelle est au juste notre part — jamais il n'y a eu a la fois, dans tous les genres, un plus grand nombre d'hommes très distingués. Mais, ou bien ('e sont des artistes ({ui s'enferment dans la contemplation de

M \ i.r.vTS UNIS '277

leur idéal de beauté et qui dédaignent la foule, la vie pratique, les intérêts collectifs ; ou bien, lorsqu'une conscience sociale s'est formée en eux, ils la manifestent en hommes de parti. Ils exprijiient les doctrines et les haines qui divisent plutôt que les aspirations et les sentiments où tous les Français peuvent communier.

Voyez les rôles qu'ont tenus en ces dernières années deux de nos plus grands hommes de lettres : Anatole France et Maurice Harrès; l'un, organe du collectivisme, et Taulre, du nationalisme. Nos hommes de lettres ne remphssent pas assez une des fonctions de la fittérature, qui serait de fortifier l'unité de la conscience française.

Nous subissons aussi en ce moment une crise de la pensée philoso[)hique qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour notre avenir national.

Depuis plusieurs années, une guerre a été déclarée à Tintelligence. A l'abri de la doctrine, plus ou moins bien comprise, d'un grand philosophe, M. Bergson, et sous le

'i'jS Tiîois MOIS d'enseignement

nom, plus ou moins justifié, de Bergsonisme, des hommes habiles, pour faire les affaires de leurs partis, ont déclaré la guerre à rintelligence, au profit de la tradition, de lirrationnel, de l'instinct, du spontané, de la Vie. C'est oublier que la force de la France, son plus vieil instinct, sa plus chère tradition, ont été d'étendre le pouvoir de l'intelligence dans tous les domaines, de réduire tout autant que possible en idées claires, et d'essayer de soumettre toute la vie, individuelle ou collective, à la volonté raisonnable. Si cette guerre à l'intelligence continuait, ce serait un danger pour la France. Les autres nations ont autant, ou plus, d'inslinct, de spontanéité, de passion, de vie, (pie nous n'en avons ; ce qui nous a imposés de temps à autre à leur admiration, ce qui les a fait venir souvent chercher des exemples et une culture chez nous, c'est le prestige de notre clarté, de notre intelligence et de notre logique. Le jour où nous n'aurions plus ces dons à communiquer aux autres nations, que viendrait-on nous de-

mander? Un me dit, d'ailleurs, que l'antiintellecliialisme , dont la séduction fut grande à un certain moment sur les jeunes gens, commence à passer de mode.

Un danger pire que ce danger intellectuel est celui qui menace l'existence même de notre pays : je veux dire la faible natalité que depuis si longtemps on déplore sans v avoir trouvé jusqu'ici de remède. Plus triste encore, est Tune des causes, une cause partielle de ce mal : l'alcoolisme, dont le progrès, depuis 1870, a été effrayant. Nous avons commencé à combattre l'alcoolisme, mais le progrès n'en est pas décidément enrayé.

D'autres causes d'ailleurs contribuent à diminuer la natalité en France; il seraittrop long de les rechercher. D'une manière générale, ce sont des causes sociales et économiques, qui font qu'au lieu d'avoir intérêt à avoir des enfants, l'individu a intérêt à se priver de cette joie, à réprimer Finstinct naturel de la paternité ou de la maternité.

'i8<) TROIS MOIS ij"i:nsli(.m:mi.\ 1

Tout en reconnaissant la gravité du jiial, je demanderai : la natalité est-elle, pour un peuple, le seul critérium de Ténergie ? Soit qu'on considère les races animales, soit qu'on regarde les sociétés humaines, est-ce par la fécondité que se mesure la supériorité? Est-ce toujours et partout aux populations prolifiques qu'appartiennent la puissance et la civilisation?

La natalité est une condition de durée : voilà pourquoi elle est un élément essentiel de la grandeur d'un peuple, et pourquoi il est déplorable qu'elle soit si faible chez nous. Mais l'énergie d'un peuple peut se mesurer par dautres critériums.

Elle doit se mesurer d'abord par sa faculté d'assimilation, qui fournit une compensation relative à la faible natalité.

Or la France assimile et a toujours assimilé les étrangers qui y ont fixé leur résidence, isolément ou en groupe.

Bien fous et bien imprudents sonl ceux de mes concitoyens qui, par un patriotisme anal éclairé, croient défendre* ce* ([u'ils appel-

AV'\ \: I vrs UNIS '281

leiil la « race » IVançaise en voulant fermer la France aux étrangers. Considérons notre passé. Combien ne devrions-nous pas rayer d'hommes illustres, bons serviteurs de notre })ays, du nombre des Français, si nous exigions la pureté du sang comme essentielle à la qualité de Français! Il nous faudrait renoncer à compter dans nos gloires, parmi bien d'autres que je ne nomme pas, le cardinal de Retz (un Gondi), h's maréchaux et les ducs de Broglie, le maréchal de Bervvi(;k, le maréchal de Saxe, Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, Bonaparte, jNIasséna, M'"" de Staël, le maréchal de Mac-Mahon, le général Bourbaki, Gambetta, Emile Zola, Moréas, et le philosophe Bergson dont je parlais tout à riieure. Il nous faudrait exclure les trois Dumas : le général, un demi-nègre, le romantique, un quart de nègre, et Fauteur du Demi-Monde^ un huitième de nègre. Montaigne avait peut-être du sang de juif portugais; Sainte-Beuve, sûrement, du san*»' anglais. Les Mirabeau venaient d'Ita-

loi TROIS MOIS d'enseignement

lie. Combien la Pologne nous a-t-elle, depuis un siècle, envoyé de bons Français ? A rejeter tous les « métèques » et tous les (c métis )), nous demeurerions bien appauvris.

En réalité, un des plus constants caractères de l'énergie française depuis quinze ou vingt siècles, c'est la puissance assimilatrice de notre pays. Nous avons, depuis les commencements de Tère chrétienne, « digéré » successivement je ne sais combien de Romains, de Francs, de Wisigoths, de Burgondes, de Normands, de Huns, de Sarasins, de Bretons, d'Irlandais, d'Ecossais, d'Italiens, de Polonais; que sais-je encore! Je ne vois rien qui indique que cette énergie soit en décroissance, — rien, excepté celte campagne même à laquelle je fais allusion, si elle était autre chose qu'un exercice d'éloquence ou une manœuvre de stratégie politique. Loin de nous indigner que les étrangers soient si nombreux en France, il faut nous réjouir qu'ils viennent, souhaiter qu'ils continuent à venir compenser l'insuffisance

des naissances françaises. Comme un fils cF Auvergnat peut faire un Lorrain authentique, un fils de Grec, de Hongrois ou d'Allemand, peut faire un excellent Français.

Il faut aussi compter comme un critérium d'énergie, la manière dont le Français soutient les charges financières de son pays. Nous avons payé, vous savez avec quelle aisance et quelle rapidité, les cinq milliards de l'indemnité allemande. Nous supportons de lourds impôts qui rentrent avec facilité ; les plus-values ne sont pas rares ; la richesse nationale s'accroît constamment et considérablement. Et cet argent qui provient de l'épargne des classes moyennes et populaires, qui est du travail consolidé, cet argent donne à la France une force considérable dans les relations inlernationales.

Il faut regretter sans doute qu'il s'emploie moins fréquemment à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur. Une des causes de la lenteur avec laquelle se refait notre outillage économique et s'accroît notre développe-

y.8'j TlîOIS MOIS D liNM.K.M.Ml x r

ment industriel, c'est que le paysan et le liourgeois français aiment mieux envoyer leur argent hors de France, très loin de France, dans les pays de rêve et de roman. C'est leur manière d'émigrer; c'est leur manière de courir les aventures.

Mais, dans les relations internationales, cette richesse est une force incomparable ; et elle se fait sentir d'autant plus aujourd'hui que, depuis quelques années, la finance française s^est mise plus étroitement d'accord avec la politi([ue étrangère de la France. On en a déjà vu des effets.

rSous n'avons pas seulement de l'argent, nous avons aussi des hommes. Vous connaissez le type du Français casanier, routinier, sans initiative, qui aime mieux végéter en son pays que faire fortune en s'expatriant, ou qui même, chez lui, préfère la demi-misère du petit rentier à Teflort et aux risques du commerce et de l'industrie^ (c type est réel, mais ne (;royez pas qu'il soit le type unique ou caractéristique de notre peuple.

AIX KTATS-UNIS 'iH^i

Kegardcz la part (juo nos nationaux ont prise dans la création et dans Tessor des industries nouvelles, automobile, aviation.

Regardez ce qu'ont fait nos explorateurs et nos coloniaux.

Il s'est formé chez nous, depuis vingt ou trente ans, un type français nouveau, ou qui, du moins, semblait avoir disparu depuis la perte du Canada et des Indes: le type du Français colonial, énergique, actif, entreprenant, moins homme du monde qu'homme (faction. La littérature commence à apercevoir et à représenter ce type, et il séduit notre jeunesse.

C'était une plaisanterie traditionnelle des étrangers et des Français, que de railler nos colonies sans colons, nos colonies fondées par une volonté du gouvernement, et où, à défaut de colons, nous exportions des fonctionnaires. Il est très vrai que le Français se trouve bien chez lui ; il est très vrai que le Français se contente volontiers d\in petit salaire ou d'une petite aisance pour rester parmi les siens, dans sa ville

'iSG TROIS MOTS D'KNSEHiNEMKNI

OU son village. Il est 1res vrai qu il tient moins à la richesse qu'à la sécurité; le traitement régulier d'une fonction administrative, l'assurance d'une maigre retraite satisfont ses ambitions en lui permettant de ne pas s'éloigner des lieux et des gens qu'il aime.

Mais ce Français qui ne quitterait pas sa ville natale, ses amis et sa famille pour aller faire fortune en Afrique ou en Indochine, donnez-lui une petite fonction, faites-en un sous-lieutenant ou un sous-officier, un sous-gouverneur ou un commis d'administration, qu'il ait l'espoir d'une retraite pour lui, d'une pension ou d'un bureau de tabac pour sa veuve, il ira dans n'importe quel pays risquer vingt fois sa santé ou >i vie. Il se dépensera pour l'intérêt public et la patrie. 11 sera Henri Rivière ou de Hrazza, ou tant d'autres, plus obscurs et non moins héroïques. Il n'y a pas de plus beau type humain que celui de ces explorateurs ou de ces soldats français, qui s'efforcent de donner à la France de vastes terri-

AUX ÉTATS-UMS '/S;

loires sans verser le sang des hommes, et sans jamais séparer la grandeur nationale de l'amélioration des conditions de la vie chez les populations qu'ils soumettent.

M. de Brazza a conquis le Congo pour ainsi dire tout seul escorté de quelques tirailleurs indigènes, sans tirer un coup de fusil. 11 a gagné les nègres, il les a soumis à l'autorité de la France, parce qu'il leur a montré une France forte et juste, capable de défendre ces misérables populations contre la barbarie des marchands d'esclaves et la cupidité de leurs roitelets.

Qu'est-ce que tout cela veut dire, sinon que notre énergie est une énergie idéaliste ? Gagner de l'argent n'est pas pour le Français, en général, un motif déterminant; il ne se mettra pas en route pour cela; il lui faut le service de la patrie, une idée philosophique, religieuse, ou autre, le désir de servir l'humanité, ou tout simplement la joie et l'ambition d'être chef, de commander. Le Français que la volonté de faire fortune n'emmène pas hors de son pays,

^88 TROIS MOIS d'i:nsi.i(..mmi;nt

s(U'a plus facilement attiré aux colonies par le plaisir d'exercer une part craulorité. Cependant, en ces dernières années, la liaison de l'activité commerciale avec les intérêts supérieurs de la patrie et de l'humanité, a apparu plus clairement à nos idéalistes compatriotes ; et plus d'un jeune homme maintenant commence à retrarder du côté de la Tunisie, du Congo, de Madagascar, de l'Indochine, du Maroc ; plus d'une énergie commence à s'employer en ces pays lointains et neufs, dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, sure d'accroître ainsi le patrimoine nalinn;d de ri- (liesse et d'honneur.

Je ne peux terminer ce tableau sommaire et bien incomplet de l'état actuel de notre pays sans dire un mot de nos relations avec TAllemagne, c'est-à-dii'c de In fpn><t!«Mj de l'Alsace-Lorraine.

On se rend mal compte souventà l'étranger des raisons de l'attitude des Français à l'égard de l'Allemagne. Sans aucun doute,

notre défaite de 1870 nous a profondément atteints dans notre orgueil national, dans notre chauvinisme, si vous voulez. Cependant la blessure a été plus profonde : notre défaite a touché le point le plus sensible de notre conscience nationale. Songez que depuis plus de cent ans un des sentiments les plus chers aux Français, une des idées auxquelles leur raison avait adhéré le plus fortement, c'était la foi au droit des nationalités ; c'était le principe que chaque groupe d'hommes est libre de disposer de luimême, de se donner le régime politique qu'il veut, d'appartenir à l'organisation nationale dont il se reconnaît membre. Nous avions mis en pratique cette maxime, à la fin du xviii^ siècle, en venant au secours des colonies anglaises révoltées contre leur métropole. Nous Tavions ïnise en pratique au cours du xix^ siècle dans toutes les occasions, par les sympathies et l'appui que nous avons donnés sans compter à la Grèce, à la Pologne, à l'Irlande, à la Hongrie, à l'Italie.

Dans notre foi désintéressée jusqu'à l'imprudence, nous ne nous sommes pas inquiétés du danger de laisser constituer en Europe autour de nous de grandes nations d'où pourraient un jour venir des menaces ou une concurrence pour nous.

Nous avons même accordé plus d'une fois notre sympathie à l'effort des Allemands vers leur unité nationale, vers cette unité qui ne pouvait se faire qu'à nos dépens.

Pouvions-nous donc — quand nous avions tant de fois affirmé ce sentiment au profit de tant d'autres, — pouvions-nous le rétracter quand il s'agissait de nous-mêmes? Pouvions-nous admettre que l'Alsace et la Lorraine, sans être consultées, fussent contraintes de devenir allemandes?

Voilà pourquoi le traité de Francfort a été subi chez nous comme un fait actuel, non pas accepté comme créant un droit nouveau et définitif.

Mais, d'autre part, la France depuis quarante ans a voulu la paix; elle a été profondément pacifique. Dans ce sentiment

AUX ETATS-UMS 29 I

entraient pour une part le souvenir de la défaite, l'appréhension d'un nouveau risque, une sorte de peur superstitieuse de cette grande machine militaire qu'est l'Allemagne, dont on se représentait le jeu comme brutalement, inexorablement irrésistible; mais pour une part aussi, une crainte humaine du désastre effroyable que serait une guerre avec les armes nouvelles dont les deux peuples disposent, et l'idée que le vainqueur même serait, par sa victoire, ruiné pour longtemps, peut-être mortellement épuisé. De là est venue notre attitude paradoxale, de ne pas nous résigner à la paix, et de ne pas vouloir la guerre.

Cependant le monde marchait. L'Europe, avec une intelligence un peu paresseuse, a tiré, peu à peu, l'expérience aidant, les conséquences du fait de 1870 qui renversait les conditions de l'équilibre européen.

L'alliance russe nous a fourni une assurance contre une agression nouvelle. L'entente cordiale nous a rapprochés de notre

-iyi TROIS MOIS d'enseignement

rivale séculaire, rAngleterre. IVous avons recouvré l'amitié italienne, quoique l'Italie soit restée dans la Triple Alliance.

Mais la France, en recherchant sa sûreté au dehors, était toujours inquiète et défiante de soi. C'est alors que rAllemagne nous a rendu un service signalé.

Elle nous en rendait un autre, à vrai dire, depuis quarante ans. Par la manière dont elle traitait les populations du territoire annexé d'Alsace-Lorraine, elle y maintenait le sentiment français, j'entends la conscience d'être et la volonté de rester Françaises de tradition et de culture. Elle empêchait les Alsaciens-Lorrains, incorporés malgré eux à l'Empire allemand, et obligés de s'arranger pour y vivre, elle les empêchait de s'y trouver chez eux, et de se détacher de la civilisation française. Elle déployait une éclatante impuissance à les assimiler ; elle limitait ainsi elle-même la portée de sa victoire politique et guerrière.

Mais voici que depuis 1906, l'Allemagne nous fait un autre bien. Elle a réussi

sans y penser, a nous rendre confiance en nous-mêmes. Par les alertes de Tanger (débarquement de l'Empereur), de Casablanca (affaire des déserteurs), d'Agadir (envoi d'une canonnière), l'Allemagne a obligé toute la nation française à regarder la guerre en face. Elle lui a fait prendre conscience de la nécessité pour un peuple d'en accepter le risque à certains moments, sans lâcher pied, sans faiblir, et de se tenir ferme sur son droit, à la limite des concessions honorables, quelles qu'en pussent être les suites.

C'est ce que la France a fait dans les six mois qui viennent de s'écouler ^

Il n'y a là ni chauvinisme, ni haine aveugle de l'étranger, ni fanfaronade, ni provocation. La France ne veut pas la guerre ; elle fait la part la plus large possible aux intérêts des nations étrangères, et même à ceux de l'Allemagne qui l'a vaincue; elle accepte, dans la mesure où elle le peut

Page 1