‹ Trois mois de campagne au MarocChapitre 4 sur 11 · ss · texte numérisé non relu

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5 FUT cœÿs dat à =

Fonctionnaires du Makhzen

IT LE MAKHZEN L'âme du gouvernement, le maître incontesté du Maroc, de 1894 à 1900, ce fut Si Ahmed Ben-Mousa. A l’époque où je fus appelé à lui donner mes soins, c'était un homme de près de soixante ans, de taille au-dessus de la moyenne, légèrement obèse. Sa figure intelligente, dont les traits et le teint trahissaient une assez forte proportion de sang soudanais, encadrée d’une courte barbe grise, amaigrie alors par la fatigue et la maladie, sévère au repos, prenaït par

moments une expression de grande affabilité. Sa pa-

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role. autoritaire mais toujours courtoise, son geste, son port, ses longs et amples vêtements d’une blancheur immaculée contribuaient à en faire un personnage ne manquant pas de grandeur. Doué d’une volonté indomptable, travailleur infatigable, avide de pouvoir et de richesses, dévot, rusé, astucieux, peu gêné par des scrupules de conscience, peu aimé, mais craint et adulé de tous, Si Ahmed connaissait à fond le Maroc et l’art difficile de le gouverner; tandis que, peu instruit des choses de l’Europe, il continuait, vis-à-vis des puissances chrétiennes abhorrées, la vieille politique marocaine d’obstruction et de tergiversation.

Plus généralement connu sous le nom de Bâ-Hamed ou sous le titre d’el fkih el-kKkebir (grandsecrétaire, vizir), fils de Si Mousa, vizir de Mouley El-Hassan, petit-fils de Si Ahmed qui fut fils d’esclave et vizir des sultans Abderrahman et Mohammed, il occupait lui-même le poste de chambellan auprès de Mouley El-Hassan.

Survint la mort de celui-ci et l’avènement de Mouley Abd-El-Aziz, auquel, — à ce que l’on dit, — son père avait recommandé de ne jamais se séparer de Si Ahmed. Celui-ci jugea le moment opportun pour satisfaire son ambition. Usant de son influence auprès du jeune prince,’ il obtint la destitution du grand vizir El-Hadj El-Maâti Jâmey et du ministre de la guerre Si Mohammed Sgheir, qui furent dépouillés de leur

fortune et jetés en prison. Il en agit de même à l'é-

gard de ses autres adversaires et des frères aînés du jeune Sultan et, ayant renversé tous les obstacles, s’empara de la régence et confia tous les ministères à ses frères et à des gens dévoués ou incapables de s’opposer à sa volonté. Et jusqu’à sa mort, — le 13 mai 1900, — ïil exerça le pouvoir en véritable auto-

crate oriental, avec un art et un succès incontestables,

Il fut remplacé depuis, en sa qualité de ministre de l’intérieur, par son cousin El-Hadj El-Mokhtar Ben- Abdallah Ben-Ahmed, puis par Si Feddoul Gharnit, ancien vizir de Mouley El-Hassan; mais son influence sur l’esprit du jeune souverain et son pouvoir, — comme nous l’avons fait remarquer plus haut, — passèrent à son protégé Si El-Mahdi El-Mnebhi.

Si Saïd Ben-Mousa, kebir el-âsker, allâf el-kebir, (chef de l'infanterie, intendant général de l’armée), frère de Si Ahmed, était un gros bon-vivant d’une quarantaine d’années, assez intelligent mais peu actif, orgueilleux et pourtant plutôt timide. Il n’entendait certainement pas grand'chose à son métier, mais avait le grand mérite d’être absolument soumis à son aîné. Bien qu'infiniment moins doué que lui, il était généralement considéré comme son successeur éventuel, mais mourut quelques mois avant lui. — Si El-

Mahdi El-Mnebhi lui succéda au ministère de la guerre.

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Si Abd-El-Kerim Ben-Sliman. secrétaire aux al: faires étrangères. beau t'pe de mulâtre au visage sympathique encadré d'une courte barbe blanche et éclairé de beaux yeux noirs toujours souriants. D'une palitesse et d'une amabilité parfaites. Si Abd-El-Kerim est un maître accompli de la diplomatie marocaine et bien à sa place dans ses fonctions qu'il partage avec Si Mohammed Torres. le représentant (naïb) du Sultan auprès des diplomates étrangers à Tanger. C'est lui qui, il y a trois ans. fut envoyé en mission à Paris

et à Pétersbourg.

Si Abd-Es-Slam Tazi, âmiîn el-oumana (administrateur ou intendant général), était préposé au secrétariat des finances. Ancien commerçant maure ayant vécu en Europe. où il s'était dépouillé de tout fanatisme religieux, vieux monsieur très affable, intelligent mais usé, il conserva ses fonctions quelque temps après la mort de Si Ahmed, puis tomba en disgrâce et fut remplacé par le Chikh Tazi qui a su se

faire, depuis. une situation des plus importantes.

Si Ali El-Mesfioui, kadi de la cour, chargé d'examiner les plaintes et les requêtes, beau vieillard à longue barbe de prophète, homme droit et intègre, avait été précepteur de Mouley Abd-El-Aziz et chef l'une ambassade marocaine en France. Il mourut en

Si Dris Ben-Aâlem, le caïd el-mechounr.

gouverneur de la cour, commandant de la garde ché: rifienne, porte-parole du Sultan, était un mulâtre gigantesque à voix stentorienne. Il mourut également peu avant le grand vizir et fut remplacé par son fils Si

Mohammed Ben-Dris.

Si Dris Ben-Mousa, le hâjib ou chambellan, chef du personnel du palais, très jeune encore et joyeux compagnon d’un embonpoint extraordinaire, autre frère du vizir, était admirablément placé pour renseigner celui-ci sur les moindres mouvements de son maître. Lui aussi mourut peu avant Si Ahmed et fut remplacé par son jeune frère Si L’Ahsen puis par Si Ahmed Er-Rekina.

Nous venons d’énumérer les principaux fonctionnaires du makhzen à l’époque dont il est question dans ce livre, et nous avons traduit leurs titres par des désignations correspondant à peu près à leurs fonctions. A vrai dire, ils n'étaient tous que les humbles instruments de Si Ahmed, ses secrétaires chargés d’expédier, conformément à ses ordres, les affaires de leur ressort.

Maïs cette liste serait incomplète si nous n y ajoutions quelques personnages dont plusieurs ont eu, depuis, une notoriété plus grande qu'ils n’en avaient

alors.

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Il s’agit en première ligne de Si El-Mahdi Ben El-Aârbi El-Mnebhi que nous avons nommé plusieurs fois déjà. Ce jeune chef bédouin protégé par Si Abhmed, caïd des Mnebha et de plusieurs autres tribus, grand, élégant, cavalier intrépide, grand chasseur et vaillant guerrier, était alors investi des fonctions de

kebir el-m'halla, gouverneur du camp impérial.

À la mort du kebir el-âsker Si Saïd, avec lequel il avait été en fort mauvais termes, il lui succéda, devint l’intime du jeune Sultan et, après le décès de Si Ahmed, tout en conservant le titre de Kk ebir el-âsker, s’empara du pouvoir qu'il exerça pendant quelque temps presque aussi complètement, sinon aussi judicieusement que son devancier.

En juin 1901, sous prétexte d'aller présenter à Edouard VII, à l’occasion de son avènement, les félicitations de Mouley Abd-El-Aziz, il partit en ambassade pour Londres et Berlin. Le fait, — probablement sans précédent dans l'histoire marocaine, — que luimême, le dignitaire le plus puissant, le maître effectif de l'empire chérifien, se chargea de cette mission, prouve suffisamment l'importance qu'il y attachait. Ce n’est pas dans la considération très réelle dont l'Angleterre jouit au Maroc, par suite des efforts constants de sa politique pour le maintien de son indépendance, mais dans l'anxiété causée au sein du makh-

zen par les opérations militaires dans le Sud-Oranais,

la crainte d’une invasion du territoire marocain par les troupes françaises et le désir de s’assurer de la sympathie et de l'appui de l'Angleterre et de l’Allemagne qu'il faut voir les véritables motifs de Si El- Mahdi. |

À la cour de Marrakech, pendant son absence, ses ennemis se remuèrent. On prétend que le Sultan fut mécontent de sa gestion des affaires en Europe et des grosses sommes quil y dépensa. Le fait est qu'il tomba en disgrâce. Ses propriétés furent occupées militairement; quelques-uns de ses parents furent jetés en prison, d’autres s’enfuirent. Et lorsque, deux mois après son départ en grande pompe, il remit le pied sur le sol marocain, à Mazagan, il ne trouva qu'une maigre escorte d’une dizaine d'hommes qui le ramenèrent à Marrakech en toute hâte. Mais il ne tarda pas à rentrer dans les bonnes grâces du Sultan et à reconquérir sa position privilégiée que ses adversaires avaient ébranlée, sans toutelois retrouver toute son in-

fluence .sur la direction des affaires marocaines.

Son compagnon de voyage à Londres, le caïd et, depuis lors, Sir Harry Maclean, est un ancien officier de l’armée britannique. Lorsque Mouley El-Hassan, il y a un quart de siècle environ, songea à la réorganisation de ses troupes, le jeune officier, qui venait de quitter l’armée anglaise, vint lui offrir ses services

et fut engagé comme harrâb ou instructeur mili-

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taire. Il se mit à sa tâche avec ardeur, et quelques réformes furent introduites. Mais l'indolence des autorités, le mode de recrutement vicieux, la routine, furent autant d'obstacles à la réalisation du projet de réorganisation; et il y a longtemps que le caïd Maclean doit avoir renoncé à l'espoir de faire, à lui tout seul, de l'infanterie marocaine une troupe tant soit peu

disciplinée.

A l’époque dont il est question ici, son titre officiel était toujours celui de harrâb, bien qu'on l’appelât plus généralement el-croni (probablement une corruption de l'espagnol « coronel »). Il instruisait une partie de l'infanterie, organisait les revues et disposait les troupes sur le passage du Sultan, à l’occasion des fêtes musulmanes et aux réceptions des ambassadeurs étrangers; mais son rôle véritable était plutôt celui d'un conseiller et d’un agent du makhzen dans ses relations avec l’Europe et surtout avec l’Angleterre. C’est lui qui négociait les achats d'armes et d’autres fournitures pour la cour et l’armée, qui expliquait au Sultan l'usage des objets étranges, souvent absurdes au point de vue marocain, que lui apportaient les ambassades européennes.

Son zèle, sa constante bonne humeur l'avaient fait persona gratissima auprès de Mouley Ei- Hassan et du régent Si Ahmed. Son influence grandit

encore après la mort de ce dernier. Peut-on lui en

vouloir s’il en a profité pour servir les intérêts de

son pays, surtout quand ces intérêts, — comme il en était persuadé, — étaient les mêmes que ceux dn Maroc ?

C’est à lui principalement, et à la diplomatie des représentants de la Grande-Bretagne à Tanger, qu’était due la prépondérance de l'influence anglaise à la cour chérifienne. C’est par lui que l’Angleterre est tenue au courant de ce qui se passe au Maroc. C'est ainsi que, lors de la mort de Mouley El-Hassan, qui dans le pays même put être tenue secrète pendant plusieurs jours, il envoya un courrier à son frère, consul de Grande-Bretagne à Casablanca. Un autre courrier partit immédiatement pour Rabat et brûla, en moins de six heures, les 80 kilomètres de mauvaises routes marocaines qui relient les deux villes. Un steamer en partance emporta la missive du caïd Maclean à Tanger, d’où la légation d'Angleterre la transmit par le télégraphe à Gibraltar et au Foreign Office. Et, à Londres, on fut informé de la mort du Sultan, alors qu’au Maroc on l’ignorait encore.

Le caïd Maclean ne ressemble en rien aux rénégats qui ont occupé quelquefois des situations analogues à la sienne. Ecossais jusqu'à la moëlle, grand amateur du pibroch dont il joue avec conviction, serviable, jovial, toujours très actif, il est la providence des rares touristes étrangers qui visitent la ré-

sidence chérifienne.

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Parmi les nombreux cheurfa (pl. de cherif — descendant dun Prophète) et mrâbtin (pl. de mrûâ bet — marabout) qui accompagnèrent le Sultan pendant la campagne, nous ne nommerons que Mouley El-Amîn, oncle de Mouley El-Hassan, qui avait joui d’une grande considération sous le règne de celui-ci et avait fréquemment été chargé de commander des expéditions militaires. Il fut tenu à l'écart et presque trité en suspect par Si Ahmed, et ce ne fut qu'’après la mort de celui-ci, dont il fut chargé de liquider la succession, qu'il occupa auprès de son petitneveu unc sorte de position de conseiller intime. Puis Sidi Mohammed El-Amrani, oncle du Sultan par al liance, jouissant également d’une grande réputation de chef de troupes; enfin le marabout Ben-Daocud de B’jaâd qui prétend descendre du calife Omar.

La noble famille des cheurfa d’Ouezzan, dont la généalogie de descendants du Prophète, par Idris Ben-Abdallah El-Kamel, est plus solidement établie que celle du Sultan lui-même, n'était pas représentée au camp impérial.

A tous ces importants personnages, il faut ajouter une véritable petite armée de fonctionnaires subalternes, de scribes, de clients, de serviteurs, d'esclaves etc.

Pour donner une idée au moins approchante du nombreux personnel servant de $S. M. chérifienne, nous en faisons suivre un tableau qui, bien qu’incomplet,

en montre au moins les fonctions les plus importantes.

Le le lé le le le le le le le le les les les les les

les

ee —————— —— — nn

moulet-tâba, gardien du sceau chérifien; moul el-mdel, porteur du parasol; moul es-sinjak, porteur de l’étendard; moul el-m’kahla, porteur du fusil; moul es-s’kin, porteur du sabre; mou} el-m’zrag, porteur de la lance; moul el-magana, chargé de la montre; moul cl-hemz, chargé des éperons; moul el-âsfel, chargé des fustigations; siaf, exécuteur des hautes œuvres; hajem, barbier:

moulîn el-frach, valete de chambre; moulîn el-houaidj, valets de garde-robe; moulîn el-atey, préparateurs du thé; moulîn et-taûm, sommeliers; guezzâra, bouchers, cuisiniers;

moulîn ech-chouach, serviteurs qui

éloignent les mouches de la personne impériale;

les

moulin et-tas, qui présentent au Sultan

le bassin, l’aiguière d’eau chaude, le savon et

la serviette, avant et après les repas;

les Le pagne

moulîn el-oudou, garçons de bain.

jeune prince avait en outre emmené en Cam-

une trentaine de négresses (kh a d dem) sous

la surveillance d’une matrone (ârifa) et jalousement

gardées par une troupe d’eunuques (âbid ed-dar,

esclaves du palais). A cela il faut ajouter une légion

de négrillons et d'esclaves mâles adultes (â bd, pl.

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à biud). puis les palefreniers (moulin er-roua), les fraizgivya. chargés de monter et de démonter les tentes. et les hammära. muletiers et chameliers, formant des corporations commandées par des caïds. Cette composition de la eour chérifienne, telle que nous l'avons vue au eamp. est presque identiquemeni la même lorsque le sultan séjourne dans l’une de ses résidences. IL va de soi que les fraïgiya ét les hammära sy effacent. et que, par contre, l’élément féminin s y aceroit des épouses légitimes et des irinom-

brables eoneubines et eselaves du hari m.

Infanterie Marocaine

En théorie, l’armée régulière du Sultan est forte d'environ 34.000 hommes, soit : 20.000 d'infanterie, 10.000 de cavalerie et 4.000 d'artillerie. En cus de guerre, d’après le commandant Erckmann, ce chiffre pourrait être porté à près de 80.000 hommes par l’addition des nouaïb, fantassins et cavaliers auxiliaires fournis par les tribus.

L'infanterie régulière, el-âsker, telle qu'elle existe aujourd’hui, est une création moderne entreprise par les sultans Mouley Abderrahman et Sidi Moham-

iued après la bataille de Psy et la guerre avec PTEs-

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pagne, puis achevée par Mouley El-Hassan. En principe, les différentes villes et tribus du bled elmakhzen contribuent à la formation de cette troupe par des contingents déterminés, toujours prêts à marcher, et dont la somme totale, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, serait d'environ 20.000 hommes. En réalité, l'effectif sous les armes n'atteint pas un tiers de ce nombre; et les chefs, loin de remédier à cet état des choses, en profitent pour empocher la solde des soldats manquants. Puis, quand l’ordre de mobiliser arrive, on complète rapidement le chiffre par l’enrôlement, de gré ou de force, de mendiants et de vagabonds sans feu ni lieu, de la lie de la population.

On se rend compte aisément de ce que peut être la valeur de troupes recrutées dans ces conditions. Pour toutes, officiers et soldats, — sauf pour celles dont l'instruction est confiée au caïd Maclean et aux officiers de la mission militaire française, — l’exercice. la discipline, l'esprit militaire sont des termes absolument vides de sens.

Chaque contingent constitue un tabor qui, suivant sa force numérique, peut être comparé à un régiment ou à un bataillon. Le tabor est commandé par un caïd er-r’ha (mestre de camp) secondé par son khalifa (lieutenant) et se divise en plusieurs mia (compagnies d’une centaine d'hommes) commandés par des caïd mia (centurions) et des m’kademin (sous-officiers). .

L'uniforme se compose d’un pantalon-jupe (5 eroual) généralement en grosse toile bleue, d'un gjilet (bedâya) et d'une veste (kabbot) de mauvais drap rouge ou de toute autre couleur. Ün tarbouch rouge, des babouches (belgha) de cuir jaune, chaussure absurde pour des soldats, une jellâäba, espèce de capote à capuchon, complètent le costume. La ch’kâra, une grande poche carrée en cuir portée en sautoir, ou, à défaut de celle-ci, le capuchon de la jellâba tiennent lieu de bourse, de besace, de cartouchière ou de havresac. Le tout est généralement en loques.

Les officiers ont des uniformes de drap plus fin, d’une couleur quelconque, le tarbouch entouré de la r’zZza, du turban de mousseline blanche, et le selhâm (burnous). Ils sont armés d’un sabre et quelquefois d’un Winchester, tandis que les hommes ont des fusils de rebut de toute provenance ou des Martini-Henry sortis de Ia manufacture d’armes de Fez créée par Mouley El-Hassan, montée et dirigée par des officiers italiens et produisant, par jour, une moyenne de cinq fusils et quelques munitions.

Toutes ces armes, dont le mécanisme est un mystère pour leurs détenteurs, jamais nettoyées, sont en peu de temps hors d'état de servir. Quelques contingents ont des baïonnettes rouillées et tordues. Quant aux cartouches, même en campagne, on n’en distribue

qu’exceptionnellement.

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Chaque ta bor a ses clairons et ses tambours. quelques-uns une escouade de sapeurs qui ajoutent à leur accoutrement le grand tablier de cuir et la hache.

Il est difficile d'imaginer un spectacle plus ridicule et plus lamentable que celui qu'offre une troupe de cette infanterie, de ce ramassis de bandits, de jeunes garçons perdus dans leurs guenilles trop larges, de

vicillards abrutis, en haillons multicolores, traînant

leurs babouches en monôme, — pour paraître plus nombreux, — ou présentant les armes comme une

bande de singes savants.

Le guîch est une institution féodale qui constitue la partie la plus solide de l’armée chérifienne. Il est formé principalement de contingents des quatre grandes tribus militaires des Oudaïa, des Bouakher, des Cheraga et des Cherarda. Ces tribus, dont les trois premières sont plutôt des agglomérations artificelles d'éléments hétérogènes, sont les descendants des troupes qui ont contribué à l’établissement de la dynastie régnante et à l'extension de sa domination sur ce qui est aujourd'hui le bled el-makhzen.

Les Cheraga et les Cherarda, originaires, les uns, du Tafilelt, les autres, de la province de Marrakech, habitent maintenant des territoires conquis au nord de Fez et de Méquinez, tenant en respect, d’une part, la capitale volontiers frondeuse, d'autre part, les tribus

berbères insoumises qui l’environnent.

Les Bouakher, descendants de la fameuse garde noire de Mouley Ismaïl, autrefois une troupe d’esclaves, et les Oudaïa, originaires du Soûs d’où ils furent amenés par le même sultan, forment de petites colonies militaires disséminées dans tout le pays, notamment à Marrakech, Fez, Méquinez et Rabat.

Les hommes de ces tribus servent le Sultan comme soldats ou comme fonctionnaires (m’khazniya) ct ont droit, en retour, à la solde, à l'équipement, à la moûna, c'est-à-dire aux vivres, quand ils sont en campagne, et à la jouissance, exempte d'impôts, des terrains qui leur sont donnés en fief. Lors d’une campagne, ils viennent se placer sous les ordres du Sultan et, presque tous montés, peuvent lui fournir ainsi une cavalerie d’une dizaine de mille hommes. — L’expédition finie, ils sont licenciés et retournent dans leurs foyers, à l'exception de ceux qui font partie du personnel administratif, de la garde chérifienne ou de la gendarmerie auprès des gouverneurs des villes et de certaines tribus turbulentes. -

Chaque contingent du guîch forme une r’ha soùs les ordres d’un caïd et est divisée, comme les tabor de l’âsker, en groupes de cent hommes.

L'uniforme de ces cavaliers se compose de vêtements amples et longs, à manches très larges : le kaftan en drap de couleur voyante, la faradjiya de léger tissu blanc portée par-dessus et en tamisant

l'éclat, serrés à la ceinture par la m’demma de

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cuir brodée de soie, le burnous bleu ou blanc. Une chechia conique que les chefs enveloppent de ncmbreux tours de mousseline blanche, des babouches ou des bottes molles en cuir jaune (t mmag) armées de longs dards tenant lieu d'éperons complètent ce costume pittoresque et aussi satisfaisant au point de vue de l'esthétique que celui de l'âsker l’est peu. L'armement comprend la m'kahla, long fusil à pierre ou à piston, remplacé déjà, en grande partie. par des carabines Winchester; le s’kin, sabre à lame presque droite et poignée de corne dans un fourreau de bois recouvert de cuir rouge; la Koumiya, ou le Khandjar. ces beaux poignards ciselés à lame très courbe dont l’usage est si répandu au Maroc. Les montures des cavaliers du guîch ont les qualités et les défauts communs à tous les chevaux marocains. Plus grands en général que ceux d'Algérie, dociles, sobres, résistants, ils sont cependant loin de réunir tous les points considérés — du moins en Europe — comme essentiels de la beauté chevaline. On leur trouve généralement l'encolure trop courte et trop chargée, la croupe avalée et la queue attachée trop bas, les extrémités trop lourdes. Ils ont fréquemment le dos ensellé pour avoir été montés trop jeunes, blessé par les selles mal faites: leur bouche est gâtée par le mors arabe; leurs jambes et leurs sabots sont souvent déformés par la ferrure défectueuse et les longues sta-

tions, les pieds étroitement entravés, dans des terrains

boueux ou pierreux. Mais malgré tous les défauts que l'on pourrait leur trouver, ils résistent infiniment mieux que ne le feraient la plupart de nos chevaux européens à la privation de nourriture et d’eau, aux intempéries des saisons, à la fatigue des longues courses dans les sentiers rocailleux des montagnes, la brousse épaisse et épineuse, les plaines arides et brüûlantes.

Le harnachement est pittoresque mais mauvais. Il est surtout trop lourd. La selle se compose d'une dizaine de couvertures superposées, habillant le cheval du garrot à la croupe, d’une lourde carcasse de bois garnie de cuir, à pommeau et à dossier très hauts, le tout recouvert d’une housse en drap et maintenu en place par une sangle et un poitrail. Les étriers, larges et pesants, sont attachés à des anneaux de fer au moyen d'étriviéres très courtes en soie ou en lanières de cuir tressées. A la bride et au mors arabe on ajoute, aux grandes occasions, une large bande frontale ornée de franges et un gros gland pendant au cou du cheval. — Le harnachement des chevaux, les ceintures des femmes et les armes sont les objets dans lesquels le Marocain déploie le plus de luxe. Aussi les chefs ont-ils fréquemment des selles valant de trois cents à cinq cents francs.

Les guerriers du guîch ne sont peut-être pas beaucoup. plus disciplinés que ceux de l’âsker; mais au moins, chez eux, la discipline est remplacée

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par le sentiment du devoir du vassal envers son seigneur. Ils sont tous bons cavaliers et. s'ils ne connaissent pas beaucoup d'exercices, il en est un qu'ils pratiquent souvent et où ils sont passés maîtres : le lab el-baroud (jeu de la poudre), c’est-à-dire la

fantasia, le simulacre de l'attaque.

Les canonniers (tobdjiya) sont uniformés et organisés comme les troupes de l’âskKer. L'artillerie de campagne; prise dans les tribus du guîch, était représentée au camp impérial par quelques centaines d'hommes commandés par deux caïd er-rha sous la haute direction de Mouley Ahmed Es-Souéri. Cette troupe, grâce aux officiers de la mission militaire française chargés de leur instruction, était la plus disciplinée de la colonne expéditionnaire. Les pièces, une trentaine environ, anciennes et modernes, de provenance française, allemande et anglaise, étaient propres et en bon état ( * ). Mais aucun des chefs indigènes, ignorants et indolents, n'aurait pu remplacer les instructeurs européens.

Les villes ont pour leur défense des artilleurs recrutés parmi leur population et organisés à peu près comme l'infanterie. Leur service consiste à tirer le ca-

non à l’occasion de fêtes musulmanes et pour saluer

(+) Suivant les renseignemeuts les plus récents, l'artillerie de campagne serait composée au total d’une centaine de pièces: une vingtaine de canons Krupp se chargeant par la culasse, une cinquantaine de mitrailleuses Maxim et une trentaine de canons de bronze se chargeant par la bouche de provenance diverse,

l’arrivée d’une lettre chérifienne ou d’un croiseur européen. Leurs pièces ne peuvent d’ailleurs guère servir à autre chose.

Tanger et Rabat sont les seules villes marocaines possédant des fortifications modernes : la première, quelques batteries construites par des ingénieurs anglais et armées de canons Armstrong; la seconde, un fort très puissant et parfaitement aménagé, œuvre d’un ingénieur allemand, armé de deux gros canons Krupp et de plusieurs pièces plus petites sortant des mêmes ateliers.

Une partie des ports possède encore ses anciennes fortifications espagnoles ou portugaises. Les villes ct les places fortes de l’intérieur ne sont protégées, généralement, que par des murailles en pisé tombant en ruines.

Le génie est représenté dans l’armée marocaine par un petit corps d'ingénieurs (mohendisîn), dont la fonction principale et à peu près unique est de précéder les corps expéditionnaires et de choisir l’emplacement des campements.

N'oublions pas la musique ! Elle se compose d’une vingtaine d'individus vêtus de longs cafetans jaunes, verts, rouges, violets, qui tirent de leurs instruments européens, aussi mal tenus que les fusils de l’âsker, des sons capables d’ébranler les murs de toutes Îles

villes de l'empire chérifien.

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Les nouaïb, ainsi que nous l'avons dit plus haut, sont des auxiliaires fournis par les tribus. Ce sont des hordes absolument indisciplinées, mais parmi lesquelles on trouve certainement d'excellents cavaliers, des fantasins durs à la fatigue et de bons tireurs. On en a évalué le contingent à une quarantaine de mille unités. — Dans les derniers combats livrés par les troupes marocaines à une armée européenne, aux batailles de Tétouan et de l’'Ouad-Ras, en 1860, leur effectif total, nouaïh compris, ne dépassa pas quarante à cinquante mille hommes.

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Deux mots encore sur la marine marocaine, cette marine si redoutée, autrefois, quand les corsaires barbaresques infestaient les eaux européennes, étendant leurs déprédations à tout le littoral méditerranéen et jusqu'aux côtes de l’Angleterre. Aujourd'hui, quatre navires naviguent sous le pavillon rouge, commandés par des officiers des marines marchandes allemande et scandinave et manœuvrés par des marins (bahriya) marocains : le «Bachir», croiseur de 2me classe avec un équipage d’une centaine d'hommes, armé de plusieurs petites pièces d'artillerie pour pouvoir en imposer aux pirates du Rif; construit en Italie, il fut livré au gouvernement marocain en 1899 ( * }; — le «<Hassani», ancien transport anglais acheté par

Mouley El-Hassan il y a une vingtaine d'années; dé-

(*) Le « Bachir» a été récemment vendu à la Colombie.

placement, 1100 tonneaux; équipage, 40 à 50 hommes: — le «Sid Et-Turki», plus petit, construit pour le Maroc en Allemagne il y a une douzaine d'années; équipage, 20 à 80 hommes; — enfin le (Triki», petit steamer de 18 tonnes de jauge ayant servi à débarquer les canons Krupp pour le fort de Rabat, attaché, aujourd’hui, comme remorqueur au port de Larache. Le «Hassani» et le Sid Et-Turki»

servent surtout à ravitailler les postes de la côte septentrionale et du cap Juby ou à transporter des troupes au Rif ou au Sous, régions difficilement ac-

cessibles par terre.

LE CAMP Mn

Les Tentes de Si Saïd

LE CAMP 10 janvier 1898. — Deux semaines se sont écou-

lées depuis mon arrivée à Sokhrat Ed-Dijeja: quinze jours de pluies et de bourrasques incessantes pendant lesquels la température a oscillé entre O et 10°. Nous sommes en plein liali, la période des quarante jours les plus courts et généralement aussi les plus froids et les plus humides de l’année.

| Le camp est dans un état déplorable. Le terrain où il est établi depuis deux mois, détrempé par la pluie, piétiné et souillé par des milliers d'hommes et d'animaux, n’est plus qu’un vaste lac de boue infecte

qui envahit jusqu'aux tentes. Il est impossible d’y

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faire un pas autrement que monté; et les bêtes s’enfoncent parfois jusqu’au ventre dans ce magma liquide où nagent par centaines les cadavres de leurs congénères.

La m'halla n’est pas un tout unique; elle se compose de deux parties distinctes : le camp du makhzen et celui de l’âsker.

Le premier, le plus grand des deux, forme un cercle de près de quatre kilomètres de tour. A son centre, au sommet d'une élévation du terrain, se dresse la grande koubba du Sultan, vaste comme un cirque forain et surmontée d’une grosse boule dorée. Tout autour se groupent les tentes plus petites du harîm impérial, reliées entre elles par des couloirs. Le tout est entouré de l’afrag, d’une large enceinte circulaire de toile, haute de deux à trois mètres.

Devant l’afrag, c’est-à-dire à l’Est, s’étend un vaste espace libre, le mechouar ou prétoire, bordé de tentes où se réunissent les ministres et leurs secrétaires pour expédier les affaires d'Etat et limité par le pare d'artillerie : une trentaine de pièces de campagne alignées, face au levant. — Derrière l’afrag se trouvent les écuries du Sultan; et, derrière cellesci, un espace destiné aux prisonniers de guerre.

Ce qui reste de la partie intérieure du cercle est réservé aux tentes des fonctionnaires du makhzen. parmi lesquelles celles du grand vizir, clôturées comme celles du Sultan, tiennent le plus de place. — Le bord

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