‹ Trois mois de campagne au MarocChapitre 5 sur 11 · PLAN DE LA M'HALLA · texte numérisé non relu

PLAN DE LA M'HALLA

A. Afrag du Sultan; F.Campement d. Tobdjiya; £. Camp de l’Asker;

8. Afrag du grand vizir; @. Écuries; M. Ruïnes d’une Kasba; C. Tentes de la Cour; H. Prisonniers; N. Cimetière ;

D. Mechouar (prétoire) ; /. Campements du Guich; 0. Koubba (Marabout);

E. Parc d'artillerie ; J. Souk (Marché); P. Campements de Nouaïb.

K.Tentes du Kebir-el-Asker;

Types de Tentes Marocaines

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du cercle, le rif, est occupé par les campements des troupes du guîch et des contingents de quelques tribus jouissant du privilège de camper avec eux. — L'artillerie est cantonnée à proximité des canons.

Le camp da l’âsker est établi à une petite distance vers l'Est du précédent. Les différents contingents de l'infanterie régulière y sont campés en un cercle de près d’un demi-kilomètre de rayon, autour d’une vaste place dont le centre est occupé par les tentes de Si Saïd, le commandant en chef.

Entre les deux camps se trouve le souk avec {ous les éléments d’un marché indigène : marchands, conteurs d'histoires, jongleurs, charmeurs de serpents. danseuses, etc. C’est là aussi que végètent misérablement les bédouines qui ont voulu suivre leurs maris prisonniers.

Et sur les hauteurs voisines, de tous côtés, on aperçoit les petits campements des nouaïb, postes avancés de troupes auxiliaires.

La population totale du camp peut être de quinze à seize mille âmes, dont dix mille hommes de troupes environ. L'infanterie, plus nombreuse au début de la campagne, se réduit journellement par de nombreuses

désertions et ne compte plus quatre mille hommes.

Je campe avec l’âsker, près de l’entrée et sur le bord intérieur du cercle. La nuit, mon petit campe-

ment, composé de trois tentes, est gardé par six sol-

dats postés autour par groupes de deux. Le jour, je suis constamment escorté de deux hommes qui ont reçu l’ordre de ne pas me perdre de vue et qui répondent de ma sécurité. Ce sont des harrâba, des soldats dressés à Gibraltar pour servir d’instructeurs à leurs camarades; mais ils se sont empressés d’oublier ce qu'ils avaient appris et ne se distinguent guère des autres troupiers marocains.

Je n'ai d’ailleurs pas à me plaindre de l'accucil qui m'a été fait à la m’halla.

Si Ahmed, mon malade, que j'étais habitué à considérer comme un tigre à face humaine, m'est apparu sous les traits d’un homme très affable, vieilli et affaibli avant l’âge par la maladie et le poids de sa charge. Pendant toute notre première entrevue il ne m'a pas lâché la main et m'a promis de se soumettre docilement à toutes mes instructions. Et, jusqu’à présent, il a fidèlement tenu son engagement, sauf en un point cependant : tout malade qu'il est, il n’a jamais voulu prendre de repos et n’a cessé de travailler, sans trève, depuis le lever du soleil jusque fort avant dans la nuit.

J'ai fait aussi la connaissance de la plupart des autres dignitaires du makhzcen: Si Saïd, Si Dris, Si El-Mahdi El-Mnebhi, Si Abdelkerim Ben-Sliman, Si Abdesslam Tazi, etc. Et tous, me voyant en bons termes avec le maître tout-puissant, sont pour moi pleins

d’amabilité et de prévenances.

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Toutes les fois que je vais voir le grand vizir je suis accompagné par Si Mohammed Ben EIl-Kaâb, qui a passé sept ans en Europe, dont trois à Paris et quatre en Belgique. Homme intelligent et sympathique, d'un commerce agréable, musulman convaincu mais tolérant, c'est un des rares Marocains qui ont tiré un profit réel de leur séjour en Europe. — Je puis en dire autant d'El-Hai Ahmed Ben-Chekron qui me sert d'interprète dans mes autres visites et qui, lui, ayant

véeu en Espagne, s'exprime correctement en castillan.

Si le séjour au camp n’est pas des plus agréables, étant donné l’état où le mauvais temps l’a mis, il est cependant intéressant au plus haut degré; et mes visites me laissent de longues heures de loisir dont je profite pour voir ce qui se passe autour de moi.

La misère qui règne est indescriptible. Les troupes ont transformé les environs en un vaste désert, où il ne reste plus un habitant, plus une tête de bétail, plus un boisseau de grain. L'intendance ne réussit plus à pourvoir aux besoins de tous les ventres affamés dont elle a la charge. Il y a longtemps que les bêtes doivent se contenter de la maigre pâture qu'elles trouvent sur les collines voisines; aussi il en meurt des quantités. On évalue à 1.200 les pertes en chevaux, mules et chameaux. Parmi ceux-ci, surtout, la mortalité est grande, et les indigènes attribuent ce fait à ce qu'ils

mangent le klakh (ferula tingitana), la plante qui

produit la ‘gomme ammoniaque, et que les autres animaux refusent. Leurs cadavres encombrent le camp et empestent l’atmosphère. On les trouve partout, et personne ne songe à les enlever.

L'autre jour, en me promenant le long du ruisseau qui coule à l’Est du camp, je l’ai trouvé littéralement bloqué de. charognes en putréfaction; et les gens chargés de puiser l’eau pour les besoins de la m'halla remplissaient tranquillement leurs outres en aval de ce barrage... J'ai fait des représentations au grand vizir et ai dû revenir à la charge à plusieurs reprises pour faire cesser cette pratique répugnante.

Les razzias deviennent de moins en moins fructueuses, et les hommes sont obligés de se serrer le ventre. Le plus souvent ils en sont réduits à abattre les bêtes sur le point de succomber à l’inanition ou à la maladie, et quelques-uns même, m'affirme-t-on, en sont arrivés à manger de la jiffa, de la chair d’animaux morts avant que l’on ait eu le temps de les égorger selon le rite musulman.

Il leur reste une dernière ressource: celle de la chasse à l’homme. Au. début de la campagne, paraîtil, le gouvernement payait une prime de 8 douros (40 francs) par prisonnier et de 4 douros par tête de rebelle coupée. Mais la moisson étant devenue trop abondante ou trop onéreuse pour le trésor chérifien, il

n’en donne plus, aujourd'hui, que le quart. Cela suffit

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encore amplement pour stimuler le zèle de ces soldats modèles.

Ils sortent du camp par bandes, comme des loups affamés, — et malheur aux voyageurs inoffensifs, aux pauvres trafiquants qui leur tombent sous la main! Ils sont pillés sans pitié et, pour peu qu'ils résistent, ou même sans cela, leurs têtes sont rapportées comme ayant appartenu à des rebelles. C’est ainsi qu'il y a quelques jours on vit arriver la tête d’un jeune homme. fils d'un caïd err’ha, qui venait de quitter le camp après y avoir passé quelques jours auprès de son père.

Il va de soi que le trafic est absolument paralysé. Les marchands ne viennent plus, et le prix des denrées les plus indispensables s’en ressent : on paye jusqu'à une peseta (un franc) pour un pain de 300 à 400 grammes, un girch (1 real — 25 cent. de mon. esp.) pour une quantité de sel qui tiendrait dans un dé à coudre, autant pour un oignon, etc. Le blé et l’orge ont atteint cinq à six fois le prix auquel ils se vendent au marché de Casablanca. Or le troupier ne reçoit qu'un girch par jour et est obligéde pourvoir à son entretien.

De temps à autre un petit corps expéditionnaire revient d’une razzia poussée plus loin, jusqu'aux régions montagneuses où les malheureux habitants du pays se sont réfugiés avec leurs troupeaux. Alors on organise des réjouissances, des fantasias en l'honneur

des troupes victorieuses qui ramènent un bien-être relatif pendant un jour ou deux. Elles rentrent au camp chargées de butin, des têtes sanglantes à la pointe des baïonnettes, chassant devant elles des troupeaux d'êtres humains et de bétail.

Les têtes sont salées et expédiées aux quatre coins de l’Empire pour y être exposées au-dessus des portes des villes et servir d’épouvantail pour ceux qui seraient tentés de se révolier contre l’autorité chérifienne.

Les esclaves capturés, — quelquefois aussi des femmes et des enfants libres, — sont promenés à travers le camp par le dellal, comme le bétail, et vendus au plus offrant.

Quant aux autres prisonniers, le sort qui les attend est des plus tristes. Ils commencent par être parqués au camp pendant un laps de temps plus ou moins long; et s’ils ne peuvent ou ne veulent payer le prix exigé pour leur liberté, ils sont dirigés sur les prisons de Marrakech. de Mogador ou de Rabat, où ils croupiront, entassés dans des réduits infects et humides, sans air et sans lumière, jusqu’au jour où leur rançon sera payée ou qu'ils auront succombé aux privations ou aux épidémies.

En ce moment, il y a environ six cents de ces malheureux au camp. Ils sont tous reliés les uns aux autres par une longue chaîne passée à travers l’anneau d’un lourd carcan de fer qui leur serre le cou.

Un demi-mètre, environ, sépare chaque prisonnier de

e $ DS DR:

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ses voisins. Pour occuper moins de place et être surveillés plus facilement, ils doivent se tenir constamment accroupis en une énorme spirale, entassés les uns sur les autres et incapables de se mouvoir autrement qu’en bloc. Ils sont là, à peine vêtus, quelques-uns tout nus, grelottant dans la boue et dans leurs déjections, sous les pluies diluviennes et le vent glacial. Et il y a parmi eux un nombre considérable d'enfants. destinés, me dit-on, à être incorporés dans l’âsker.

Pour toute nourriture ils reçoivent de misérables galettes de farine d’orge; et une fois par jour, — pour des raisons sur lesquelles je n’insiste pas, — on les fait lever, à coups de trique généralement, car ils sont trop faibles et trop engourdis. pour se dresser spontanément. On profite de la même occasion pour enlever les morts de la chaîne et pour les remplacer.

Lors de mon arrivée, on comptait une dizaine de décès par jour parmi les prisonniers; mais ces quatre derniers jours, — je tiens ce détail du caïd préposé à leur garde, — il en est mort une centaine; et la

chaîne va en ge raccourcissant…

Cavaliers auxiliaires

LA LA VIE AU CAMP 20 janvier. — Enfin, nous allons lever le camp ! — La région, paraît-il, est maintenant suffisam-

ment « pacifiée » : les taxes et les contributions de guerre sont levées; le pays est dévasté; les caïds sont déposés et remplacés; les habitants, décimés, dispersés, incarcérés ou réduits à la misère.

Je ne suis pas fâché de quitter ce triste camp de Sokhrat Ed-Dijeja. La vie d’ailleurs y devient assez monotone. — Levé de bonne heure pour faire ma première visite au grand vizir dès l’aube, je fais généralement ensuite une promenade aux environs peu attra-

yants du camp. Après le déjeuner, je passe le plus

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souvent une heure ou deux à prendre le café et à deviser avec Si Mohammed Guebbas, premier secrétaire du ministre de la guerre, qui a fait un stage de trois ans dans une école militaire anglaise, et de Si Mohammed Ben El-Kaâb, mes voisins. Au coucher du soleil, à l'heure. du moghreb, je fais une seconde visite à Si Ahmed. Puis je retourne à ma tente où m'attend le cous-cous.

Tout en mangeant, quand le vent est favorable, j'entends la sérénade que la musique fait chaque soir au Sultan. Elle se compose généralement de quelques airs marocains, gâchés par des instruments de cuivre inappropriés, et du massacre de quelques vieux airs européens, parmi lesquels je crois avoir reconnu le « Départ pour la Syrie », le « God save the Queen » et la « Marcha Real » espagnole.

Le moment le plus agréable de la journée est celui où, ayant expédié mon cous-cous suivi de quelques pipes et de quelques verres de thé bouillant, je me roule dans ma couverture et m'étends sur mon lit de camp. Fatha vient alors s’accroupir à l'entrée de ma tente et tire de son gosier et de son gimbri les notes les plus suaves dont ils sont capables, improvisant des chansons où il est question de belles esclaves aux yeux de gazelle, de chevaux «buveurs de vent », etc. et chantant mes louanges toutes les fois qu'il a besoin d'argent pour s'acheter ce Kif dont il ne peut plus

se passer et pour lequel il ferait toutes les bassesses.

Puis, quand il me croit endormi, il se retire à pas de loup pour aller continuer son concert dans la tente de mes gens. Mais généralement je reste longtemps encore à écouter les bruits de la m'’halla: le coup de canon de l’âcha interdisant toute circulation dans le camp, les appels psalmodiants des gardiens, le tambourinage de la pluie sur la toile tendue de ma tente, le vent qui s’y engouffre et la fait claquer comme une voile, les coups de maillet sur les piquets qui l’empêchent de s’envoler; les hennissements de colère, courts et aigus, des chevaux qui se sont débarrassés de leurs entraves et se battent, leurs galopades furieuses à travers le camp, les cris des gens qui les poursuivent, les glapissements lugubres des chacals et les coups de fusil tirés sur les voleurs...

Fatha, on le voit, est resté avec nous et ne vent plus nous quitter. De mon côté, je ne demande pas mieux que de le garder auprès de moi; c’est toujours lui le boute-en-train de mes gens, et il est très adroit aux menus travaux du campement : montage des tentes, pansage des bêtes, construction d’un four, etc. Je l’ai baptisé Chocolat, et ce nom lui plaît tant qu'il ne se désigne plus autrement lui-même. Lui et son baudet sont maintenant gras et luisants.

J'ai fait un grand pas dans l'adaptation au milieu : j'ai adopté le costume indigène. C’est avec un vrai plaisir que j'ai échangé le complet européen étri-

qué contre ces amples vêtements, chauds en hiver et

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frais en été; et dès le premier jour je m'y suis senti très à mon aise. Puis, afin que ma tête ne jurât pas avec le reste, je l’ai fait raser et ai profité d’une bonne partie de mes longues heures d’ennui pour m'’exercer à y enrouler, secundum artem, les dix mètres de mousseline de la r’z7a. |

À propos de costumes, il est peut-être intéressant de noter que le Sultan en change une fois par semaine, tous les vendredis. Les vêtements mis à l'écart sont envoyés en cadeau à quelque chef de tribu, qui est tenu d’en accuser réception par une forte somme en espèces sonnantes. Malheur au pauvre caïd qui n’estimerait pas le don impérial à sa juste valeur !

Si Ahmed fait sous ce rapport une concurrence sérieuse au Sultan. Lui aussi distribue ses vêtements à droite et à gauche, et il paraît qu'ils sont plus haut cotés que ceux du souverain.

Une autre coutume curieuse est l’obligation, sous peine de passer pour un cuistre, d’épouser la cause de gens quelconques qui viennent se placer sous votre protection par certains actes déterminés.

C’est ainsi qu’un matin, en sortant de ma tente, je trouve un caïd mia du contingent de Mazagan accroupi aux pieds de mon cheval. Il vient me demander de le protéger contre son chef qui veut le mettre aux fers. Je suis donc obligé d’arranger ses affaires avec le caïîd er-r’ha, ce à quoi celui-ci se prête d’ailleurs de la meilleure grâce.

Un autre jour, revenant de ma visite au grand vizir, je trouve un nourrisson vagissant sur les nattes de ma tenie, et quand j'en ressors pour savoir ce.que signifie cette plaisanterie, deux malheureuses en guenilles, la mère et la femme d’un prisonnier, se jettent à mes pieds me priant d'obtenir sa liberté. Et j'ai la satisfaction de pouvoir le leur rendre.

Une autre fois, je suis moins heureux. Deux bhédouins sont venus égorger un mouton à la porte de ma tente pour m'apitoyer sur le sort de leur père qui se trouve, lui aussi, parmi les captifs. Je fais des démarches en sa faveur, mais on me déclare qu'on regrette infiniment de ne pouvoir satisfaire à ma demande, le prisonnier étant un grand criminel, un chef de rebelles. La vérité est que c’est un personnage d’une certaine importance dont on espère tirer une forte rançon.

Le Sultan lui-même n’est pas exempt de cette obligation de protéger ou au moins d'écouter les gens qui se sont réfugiés près de ses chevaux ou de ses canons ou qui, sur son passage, sont parvenus à se précipiter aux pieds de son cheval ou à saisir son étrier ou un pan de son burnous. C’est près des canons que les révoltés vaincus viennent faire leur soumission et obtenir leur pardon.

Je rencontre souvent des gens ayant fait partie de

missions marocaines aux cours européennes et ai pu

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me former une idée de leur façon d'envisager les choses du bleden-n sara, du pays des chrétiens.

Ils sont tous d'accord pour dire qu'ils ont vu en Europe des choses bien extraordinaires : des constructions tenant debout par quelque miracle, des voitures marchant toutes seules et ainsi de suite. Mais, absolument incapables de comprendre les grandes inventions des temps modernes. en voyant d’ailleurs à peine l’utilité, ils ne les apprécient et ne les admirent nullement comme nous pourrions le supposer. Ils ne voient en elles que les productions de mâllemîn (maitresartisans) particulièrement habiles ou ayant fait un pacte avec les génies. de l'existence desquels ils sont tous intimement convaincus. Souvent même, elles sont plutôt faites pour amoindrir l’Europe à leurs yeux. € Vos pays. — me dit l’un d'eux, ne se rendant compte que très imparfaitement de la rapidité des voyages en express, — sont très petits : on les parcourt en une ou deux étapes. »

Au bout de peu de jours ils sont aussi fatigués de toutes les merveilles qu’on leur fait voir et dont on s'imagine qu'elles doivent les intéresser prodigieusement qu’un Européen que l’on condamnerait à ne voir que des tours de cartes et des fantasmagories. Ils ne sortent et n’admirent plus que par politesse envers leurs hôtes et préféreraient de beaucoup être laissés en paix à leur hôtel, à passer aussi agréablement que possible le temps de leur exil en mangeant du cous-

cous, buvant du thé et se livrant au dolce far niente qui leur est cher.

Un caïd de province, qui a été à Paris, en a cependant rapporté d’excellents souvenirs : d’une soirée passée chez un prestidigitateur, d'une:représentation au cirque et surtout d’une jolie infirmière qui lui a prodigué ses soins au cours d’une indisposition.

Ce qui, probablement, impose le plus aux Marocains, ce sont les troupes. Mais, là encore, l'effet produit n’est pas aussi extraordinaire que nous serions tentés de le croire : les soldats européens sont nombreux, en effet: ils sont bien armés et font bien l’exercice; mais à quoi tout ceci leur servirait-il s’il était écrit qu’ils seront battus ? Sait-on seulement, en Europe, quelle est l’origine de cet exercice dont les chrétiens sont si fiers ? La voici, — c’est S. E. Si Ahmed Ben-Mousa qui me l’a révélée : « Quand le Sultan des Français eut envahi le pays de Masr (l'Egypte), il entra dans une mosquée où les fidèles étaient à la prière. Alignés derrière l’i m â m, ils s’inclinaient, se dressaient, s’agenouillaient, se prosternaient et se relevaient, tous en même temps. Cela donna au Sultan des Français l’idée d'introduire des mouvements simultanés analogues dans son armée. Mais cela n'empêcha pas les croyants, en fin de compte, de rejeter les infidèles hors du pays de Masr.….. »

Un membre d’une ambassade marocaine me ra-

conte sa visite dans un teatro d’une capitale euro-

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péenne : « C’était une grande maison pleine de monde et où il faisait très chaud. Il v avait une musica faisant beaucoup de bruit et des hommes et des femmes drôlement habillés, entrant, sortant et se poursuivant en criant très fort. Puis arriva une troupe de jeunes chrétiennes très peu vêtues, qui dansèrent et firent toutes sortes de gambades. Elles étaient assez belles, mais elles avaient la peau moins blanche que les musulmanes, surtout aux jambes... »

La musique marocaine, bien que n'’étant pas dépourvue de charme, ne peut pas être considérée comme un art très élevé. Aussi notre musique à nous est-elle absolument inintelligible pour les Marocains, même après un séjour prolongé en Europe.

Un mien ami, indigène à l'esprit très ouvert ayant passé une bonne partie de sa jeunesse en France, ne voit aucune différence entre les concerts qu’il y a entendus et l’affreux charivari de la musique chérifienne. Un autre, après plus de dix ans de séjour en Angleterre, où il a fait fortune dans le commerce des cotonnades, est revenu dans son pays et s’est fait construire une belle maïson à Fez. Il y a logé un superbe piano, se croyant un virtuose accompli parce qu'il sait rendre à peu près, d’un doigt, l’air de « God save the Queen ».

Quant à l'architecture, la sculpture, la peinture, elles ne sont plus, au Maroc, que des arts purement

mécaniques, se bornant à reproduire servilement les

formes, les motifs architecturaux, les arabesques, les combinaisons de dessins géométriques imaginés par lès grands artistes maures de Cordoue et de Grenade. Encore cet art est-il en décadence; les mâllemîn qui le cultivent se font de plus en plus rares. On sait que l’Islâm interdit rigoureusement la représentation des êtres vivants, notamment de l’homme, et que la peinture et la plastique, au Maroc, se conforment strictement à cette défense.

Il m'est arrivé fréquemment de voir des Marocains, — et ce n'étaient pas les premiers venus, — feuilletant une revue illustrée. Généralement ils ne s’attardaient guère à regarder les gravures. Ils n’y comprenaient rien du tout. Puis, soudain, aux dernières pages, ils tombaient en arrêt devant quelque réclame : le dessin d’une chaussure se détachant bien sur le fond blanc du papier... En Europe, on leur demande de s’extasier devant des tableaux qui ne sont pour eux que des carrés de toile barbouillés de taches informes, des statues qu'ils considèrent comme des œuvres sacrilèges.

On fait assister les hôtes marocains à des réceptions, à des soirées, voire même à des bals, sans se rendre compte que leurs idées de bienséance et de morale diffèrent sensiblement des nôtres. Tout ce qu'ils y voient est fait pour les scandaliser. On y boit des liqueurs fermentées; or, pour tout musulman bien pen-

sant, boire est synonyme de s’enivrer. On y mange

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de la chair impure. Le costume des hommes leur paräît ridicule. La présence des dames est un outrage à leurs notions des convenances, et leurs toilettes leur semblent suprêmement indécentes. Quant à la danse, telle que la pratiquent les chrétiens, c’est une abomination.

Et ils s’en retournent dans leur pays, admirant la longanimité d’Allâh qui permet à une race aussi dévergondée d'opprimer les croyants, mais consolés par la certitude qu’au jugement dernier les infidèles n'échapperont pas à leur juste châtiment, qu'ils seront la proie de Chaïtâän et brûleront éternellement en enfer.

Et pendant ce temps, en Europe, on se frotte les mains en se félicitant de la très haute idée qu’on a donnée aux émissaires du Sultan de la culture et de

la civilisation européennes.

Depuis quelques jours, le temps s’est enfin remis au beau. Il fait encore assez frais, la nuit, et le thermomètre est descendu plusieurs fois à zéro. Mais tant que le soleil brille, nous jouissons d’une douce chaleur, doublement agréable après la longue période de jours sombres et humides par laquelle nous venons de passer. C’est le printemps! Les hauteurs voisines se couvrent d'herbes tendres, vrai régal pour les pauvres bêtes affamées. Dans ma tente même, aux endroits qui

ne sont pas constamment piétinés, sous mon lit, dans

les coins, il y a maintenant tout un jardinet d'herbes vertes et de fleurettes multicolores. Dans un angle, une férule anémique a atteint en quelques jours près d’un demi-mètre. Les nattes presque pourries ont été lavées et mises à sécher au soleil. Nous avons trouvé dessous une petite colonie de scorpions encore flasques et pâles, qui se sont laissés prendre et exécuter sans

faire de difficultés.

C’est aujourd’hui notre dernier jour au camp de Sokhrat Ed-Djeja. Le temps est superbe, et j'en profite pour faire une dernière promenade jusqu’au sommet de la crête rocheuse dont la ligne tourmentée se découpe en noir sur le ciel azuré, de l’autre côté du ruisseau, à l'Est du camp.

De là, je jouis d'une vue merveilleuse : au Nord, une région montagneuse et ravinée, à l'Est et au Sud- Est, une plaine immense, nue et déserte, semble s’étendre jusqu’au pied de la grande muraille de l’Atlas, toute scintillante de neige et, de glace. Quelques gazelles qui étaient en train d’y paître, effrayées par notre apparition subite, détalent comme le vent et disparaissent en un clin-d’œil. L’oued En-Nedja coule à nos pieds dans un ravin verdoyant et se perd dans un paysage rocheux au Sud-Ouest. Enfin, à l'Ouest. le camp, tout baigné de lumière, étale ses milliers de tentes blanches dominées par la grande Koubb a im-

périale.

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Une surprise agréable m'attend à mon retour : le grand vizir vient de m'envoyer un joli cheval tout harnaché à l’arabe. C’est un étalon barbe, pas grand, mais bien formé et bien musclé, un alezan étoilé de blanc au front, dont la robe dorée, la queue et la crinière blondes, longues et fournies, reluisent au soleil. Son harnachement lui sied à merveille : la haute selle arabe est couverte d’une housse de drap vert brodée: de soie assortie; la sangle, le poitrail, le frontal sont de la même couleur et agrémentés de fils de métal; la boucle du poitrail et les larges étriers sont dorés. Sortant des écuries du grand vizir, où l’orge ne lui a jamais manqué, il est en parfait état, vif et fringant. — Combien je me réjouis de pouvoir le monter, de-

main, pour tourner enfin le dos à Sokhrat Ed-Djeja !

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