TROISIÈME PARTIE
DE SURHRAT ED-DJEJA À MARRAKECH
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Le Sultan
DE SOKHRAT ED-DJEJA À MARRAKECH
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21 janvier. — Je suis réveillé par les clairons sonnant le signal du décampement. On se figure aisément l’empressement de tout le monde à obéir à cet ordre. Les tentes disparaissent comme par enchantement, et bientôt la koubba impériale reste seule debout. Les fantassins ont pris les devants, et on voit déjà leurs vestes rouges grimper en désordre le long des pentes à l'Ouest du camp. Les bêtes sont chargées au milieu des cris ct des ruades, et la colonne s’ébranle par petits pa-
quets, en un désarroi ressemblant à une déroute.
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Ma petite caravane personnelle s’est accrue depuis mon arrivée à la m'halla. Les bêtes renvoyées à Casablanca ont été remplacées par huit mules du makhzen. Avec les hommes qui les montent, dont Mohammed et Fatha, mes deux gardes du corps, Simon sur mon cheval gris et moi-même montant le cheval du grand vizir, nous formons une petite troupe de douze hommes et d’autant d'animaux, sans compter le baudet de Chocolat qui nous suit sans charge, folôtrant et témoignant par des fanfares triomphantes de la joie qu’il éprouve, lui aussi, à quitter Sokhrat Ed- Djeja. |
Nous reprenons la route suivie en venant, et, près du marabout où la m'’halla m'est apparue d’abord dans toute sa splendeur, je me retourne pour revoir encore ces lieux où j'ai été témoin de tant de misères.
De toute la grande ville de toile blanche, il ne reste plus maintenant qu’une vaste tache noire : toute la fange et toutes les immondices accumulées en soixante-dix jours par environ seize mille hommes et autant de bêtes. — La grande tente impériale a disparu aussi. Elle a été chargée sur des mules choisies, et quand le Sultan arrivera au gîte de l’étape, il y trouvera sa demeure prête à le recevoir.
Nous nous arrêtons pour voir défiler le cortège et, pour ne pas être entraînés, nous montons sur un tertre, où nous nous trouvons comme sur une île au
milieu d’un grand fleuve de gens et de bêtes,
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Le spectacle auquel nous assistons est unique. C’est un pêle-mêle inextricable de chameaux à l'allure lente et cadencée, de mules au pas vif et saccadé, de beaux chevaux de l'écurie chérifienne conduits par des esclaves, de traînards déguenillés de l’âsker, de prisonniers par chaînes de vingt à trente individus, de cavaliers aux longs fusils et aux burnous flottants, de négresses à califourchon sur des mules, enveloppées de haïks blancs ne laissant voir qu’une paire d’yeux ardents et des pieds noirs chaussés de babouches brodées dans les larges étriers arabes.
Le Sultan n’a emmené en campagne qu'une trentaine de femmes de son harem. Elles passent à leur tour montées sur des mules de prix. Une garde d’eunuques à cheval et armés jusqu'aux dents les encadre, annonçant leur arrivée à grands cris : « Place pour les épouses de notre seigneur ! » — Et la foule fait un grand vide autour d’elles, s’écartant de la route et lui tournant le dos pour ne pas souiller de ses regards les concubines du fils du Prophète.
Enfin, voilà le prince des croyants lui-même! Une troupe de cavaliers du guîch et de porteurs d’étendards le précèdent sous les ordres du caïd elmechouar.
Puis Mouley Abdelaziz paraît, vêtu de blanc neigeux, immobile comme une idole sur un superbe coursier noir caparaçonné de vert et d’or, qui se cabre et
danse au son sauvage des ghaïtas et des tebels.
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Il s’avance dans l’ombre rose du mdel, d’un grand disque de soie rouge supporté par une hampe très longue et surmonté d'une boule d’or. Le moul elmdel, porteur de cet énorme parasol, chevauche derrière le Sultan; et les moulîn ech-chouach courent à ses côtés, abattant à grands coups d'écharpes blanches la poussière soulevée par les sabots de son cheval.
C'est ainsi que les sultans du Maroc paraissent toujours en public et qu'ils reçoivent les ambassadeurs des puissances chrétiennes : le cheval est leur trône, et le mdel en est le dais.
Le grand vizir, à peu près rétabli maintenant, monté sur un magnifique cheval gris, se tient aux côtés ou légèrement en arrière du Sultan. Derrière eux vient une litière fermée recouverte de maroquin et pourvue, devant et derrière, de brancards entre lesquels marchent des mules richement harnachées. Quatre chevaux splendides, tout sellés et bridés, marchent aux deux côtés de la route, tenus en main par des palefreniers nègres. Vient ensuite un nombreux et brillant état-major de dignitaires de la cour; puis, la musique: et enfin, une forte escorte de cavaliers de la fameuse garde noire.
Tant qu'a duré ce défilé j'ai eu toutes les peines du monde à faire tenir mon cheval tranquille. Grisé par tout ce bruit et ce mouvement autour de nous, il
hennit, piaffe, s’ébroue et danse d’impatience de se mé-
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ler à ses congénères. Maiïintenant, je lui lâche la bride sur le cou, et il part aussitôt comme une flèche à travers champs.
Simon et mes deux soldats nous suivent comme ils peuvent, et nous ne tardons pas à rejoindre nos mules qui sont parties en avant.
Quand nous arrivons au bout de l'étape, nous y trouvons déjà la grande koubba impériale en train de se monter et les troupes se disposant à former la haie sur la pente douce qui y mène.
Bientôt le Sultan arrive; les tambours battent, les clairons sonnent aux champs; les fantassins présentent les armes et les cavaliers s’inclinent sur l’encolure de leurs chevaux en criant: (Allâh ibarek f’âmer sidi!» (Dieu bénisse la vie de mon seigneur!) Et le Sultan disparaît dans son afrag.
Le nouveau campement est établi à une douzaine de kilomètres de l’ancien, dans une plaine ondulée et verdoyante.
Une source, Aïn El-Beïda, se trouve dans le voisinage, mais elle est insuffisante pour alimenter toute la m'halla. Ce n’est qu'avec difficulté que nous parvenons à nous procurer quelques outres d’un liquide boueux épais que nous payons cinquante centimes pièce. Après l'avoir laissé reposer dans des seaux pendant plusieurs heures, nous pouvons en décanter une eau ayant l’aspect et la densité, moins la saveur,
du chocolat. Aussi le thé, ce soir, me semble moins
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bon que d'ordinaire. Nos bêtes boivent, ou plutôt mangent, ce qui reste au fond des seaux.
22 janvier. — Il a fait très frais pendant la nuit, et, ce matin, quand je suis sorti de ma tente, la campagne était étincelante de givre. Mais à huit heures, au moment où nous allons reprendre la marche. le soleil chauffe ferme déjà.
Nous suivons toujours la route qui nous avait menés à Sokhrat Ed-Dijeja, il y a près d’un mois. Mais la campagne, verte et fleurie, est infiniment plus jolie qu’alors.
Nous chevauchons un peu à l'écart du gros de la colonne et nous amusons à poursuivre le gibier que nous faisons lever. Car la région que nous traversons est assez giboyeuse, et les grands nemrods de la m'halla, Si Aïssa Ben-Omar El-Abdi, Si Abdelmalik El- Mtouggi et Si El-Mahdi El-Mnebhi, qui ont emmené des meutes de lévriers et des faucons chasseurs, font des hécatombes de lièvres, de perdrix, de poules de Carthage, de renards et de chacals.
Les gazelles et les outardes ne manquent pas non plus, mais il faudrait organiser des battues pour s’en emparer. Quant aux sangliers, si nombreux dans les maquis de Sahel, ils font absolument défaut dans ce pays découvert.
Après deux heures de marche, nous atteignons
Bakora où nous devons camper aujourd’hui.
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C’est une large dépression herbeuse, avec une mare et un groupe de figuiers au centre. Le camp du Sultan est établi sur les hauteurs à l'Ouest, le nôtre dans le creux même.
Le soir, au lieu du cous-cous traditionnel, Mohammed me sert un tâjin de lièvre que j'arrose d’une double ration de thé pour me dédommager de
l’affreux breuvage que j'ai dû avaler hier.
23 janvier. — Nous quittons maintenant notre itinéraire de Casablanca à Sokhrat Ed-Djeja et nous dirigeons vers le Nord-Ouest en descendant insensiblement dans un sillon de la terrasse supérieure des Châouïa. |
Après une course de deux petites heures, nous nous arrêtons à l’ombre de la koubba de Sidi Mohammed El-Fkek, près des ruines d’une Kasba, et mettons pied à terre pour attendre l’arrivée de la colonne.
À ce moment, je vois venir vers nous un singulier personnage. Vêtu d’un selhâm de couleur sombre dont le capuchon conique se dresse droit en l'air, comme un chapeau de magicien, ne laissant voir qu’un nez crochu s’enfonéant dans une longue barbe grise et surmonté de bésicles à grands verres ronds, il est monté sur une mule blanche, et un nègre aux formes athlétiques trotte à ses côtés.
Arrivé près de nous, il nous salue et arrête sa
monture, puis, ayant fait étendre un tapis à l’ombre,
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m'invite du geste à y prendre place avec lui. J'ac cepte, curieux de faire la connaissance de cet étrange visiteur, et ne tarde pas à apprendre qu’il a été, pendant de longues années, l’astronome-astrologue et l’alchimiste attitré de Mouley El-Hassan.
Lettré, théologien, juriste et philosophe, il est le type parfait, très rare aujourd'hui, du savant arabe : véritable encyclopédie vivante de la science d'il y a un demi-millénaire. [Il croit fermement aux horoscopes, à l'influence des planètes et des constellations, des « douze maisons » du soleil, à la pierre philosophale et à la possibilité de transformer les métaux vils en métaux précieux. Il a passé une bonne partie de sa vie à chercher le moyen de faire de l'or. Il connait le Koran et ses commentateurs, les œuvres de Geber, d’Avicenne, d’Abenpace, d’Alpétrage, d’'Edrisi, d’Averhoës, d’Ibn Khaldoun, d’Ibn Batouta, de tous ses fameux compatriotes d'avant la décadence de Ia science arabe, et probablement celles d’Aristote, de Galien et d'Hippocrate.
Mais toutes les grandes découvertes des cinq derniers siècles ne sont pour lui que tissus de mensonges et hérésies. Quand je lui parle de la sphéricité et des évolutions de la terre et des astres, de la découverte de l'Amérique, des tentatives faites pour atteindre les pôles, il se contente de hausser les épaules et sourit de ma présomption : la présomption d’un œuf qui
prétendrait en savoir plus long que la poule.
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Alors je me borne à l'écouter, me félicitant de l’'heureux hasard qui me fait rencontrer cette réincarnation d’un savant d’un autre âge.
Il me fait d’abord un cours de géographie, et j’apprends que la terre est un disque dont l’Arabie occupe le centre. De là, le bled el-Islâm s’étend jusqu’au Maroc, au Maghrib El1l-Akça, l'extrême occident de la terre. Au Nord, le pays de l’Islâm est séparé de celui des chrétiens (bled en-n’saru) par le bhar es-sgheïr (la petite mer); au Sud, le Sahara s’étend jusqu’au Sudân ou bled elà bid (le pays des esclaves). De l’autre côté de |’Arabie, il y a encore des terres conquises à J’Islâm, puis des régions habitées par des idolâtres, l'Inde et la Chine, qui atteignent le limbe oriental du disque terrestre. S'il existe donc un pays appelé l'Amérique ailleurs que dans l'imagination des chrétiens, — ce qui est fort douteux, — ce pays ne peut se trouver que vers le bord septentrional ou méridional de la terre qui n’ont pas encore été atteints. Les montagnes que nous croyons Voir dans la lune ne sont que le reflet de celles de la terre.
Puis nous passons à l’histoire naturelle et étudions les mœurs des abeilles, des fourmis, des sauterelles et les vertus de certaines plantes médicinales.
En algèbre, sentant mon interlocuteur plus calé que je ne le suis, je reprends mon rôle de disciple attentif.
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Nous passons ainsi une couple d’heures à deviser à l'ombre du saint marabout. Maïs, sur ces entrefaites, le Sultan est arrivé. Le camp a été établi sur les hauteurs à l'Ouest du point où nous sommes, et mes gens sont partis pour dresser nos tentes.
Nous nous remettons donc en selle, ei je prends congé de mon vénérable et savant ani qui poursuit son chemin vers la m'halla du makhzen, tandis que je me dirige vers celle de l’âsker. Mes tentes sont toutes montées, et, grâce à la disposition toujours pareille
du camp, je les trouve sans la moindre difficulté.
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Fantasia | IL DAR EL-FKEK — SETTAT 9 février. — Les ruines près desquelles nous
nous sommes arrêtés en arrivant ici, il y a dix-huit jours, sont celles de Dar El-Fkek, une des kasbas ravagées par les tribus révoltées pendant le court interrègne qui suivit la mort de Mouley El-Hassan. Elles sont enfouies dans un bocage de figuiers, d’oliviers et de grenadiers, à l’ombre desquels jaillissent de nombreuses sources fraîches et limpides. Leurs eaux se réunissent en un joli ruisseau courant au Nord, sous une épaisse frondaison de roseaux, de lauriers-roses et de palmiers, au fond d’un ravin bordé de roches ari-
des, où des nuées de tourterelles et de gros ramiers
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bleus viennent gîter le soir, nous fournissant une addition bienvenue à nos menus peu variés.
Dar Ould-Hajaj, notre troisième étape après le départ de Casablanca, est situé au Sud-Ouest, à une lieue du camp, qui n’est qu'à une trentaine de kilomètres, à vol d'oiseau, de Sokhrat-Ed-Dijeja.
Mais quelle différence entre ici et là! Nous jouissons maintenant d’un ciel sans nuages, d’une température tiède, d’un air pur et embaumé, d’un charmant paysage de collines vertes tout émaillées de fleurs. Quel plaisir que la vie sous la tente dans des conditions pareilles !
Depuis le 24 janvier nous sommes en r a madan, neuvième mois de l’année lunaire mahométane, pendant lequel tout bon musulman s’abstient de manger, de boire, de fumer, bref, de toute jouissance charnelle, depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil.
Mon illustre patient, que je ne vois plus qu'une fois par jour, ne voulait prendre ni aliments ni médicaments; mais j'ai eu raison de ses scrupules, assez facilement d’ailleurs, car les malades et les gens en voyage ne sont pas astreints au jeûne, pourvu qu'ils s'y soumettent plus tard.
Le jeûne commence au f’jer, à l’heure où l'on parvient à distinguer un fil blanc d’un fil noir. Au moghreb, un coup de canon, salué avec allégresse par les fidèles affamés et altérés, annonce sa fin et la
reprise des bombances qui durent toute la nuit.
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Chocolat, le fumeur incorrigible, est celui parmi mes gens qui souffre le plus de cette 'continence prolongée. Longtemps avant le coucher du soleil il s’installe, tenant sa pipe à kif d’une maïn et une allu-
mette de l’autre.
Il y a quelques jours, nous avons appris la capture du major Spilsbury. — On se souvient de ce fameux Joly, déserteur de l’armée française, soi-disant fils de Sidi Mohammed enlevé par les troupes du maréchal Bugeaud à la bataille de l’Isly, qui se présenta un jour au Maroc comme prétendant au trône chérifien. Un aventurier autrichien nommé Geyling, dit Abdelkerim Bey, l’accompagnait en qualité de secrétaire, mais le quitta quand il reconnut l'impossibilité de la réalisation de leurs desseins. Ne doutant de rien. il s’établit alors à Mogador comme représentant de S. M. Achille I de Patagonie. Mais le corps consulaire et les légations de Tanger s’en émurent, et Geyling dut amener son pavillon. Il se rendit alors à Paris avec l'intention d’y créer une société pour l’exploitation commerciale du Soûs, province réputée très riche, mais fermée aux Européens. N'y ayant eu aucun succès, il partit pour Londres, où il eut plus de chance. Une compagnie se forma et envoya le major Spilsbury à Marrakech pour obtenir du Sultan l'autorisation de trafiquer dans le Sud-Ouest marocain. L’autorisation
fut refusée. Malgré cela, la compagnie de Londres
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frêta le steamer «Tourmaline», qui partit avec le major et de la contrebande à bord. On avait jeté l'ancre en face de l’embouchure de l’oued Aksis, dans la région de l’oued Noûn, et Spilsbury et son étatmajor venaient de se rendre à terre pour s’aboucher avec les chefs indigènes, quand le «Hassani» de la marine chérifienne fit son entrée en scène. Son commandant allemand, bien que n'ayant aucune artillerie à bord, fit faire un gimulacre de branle-bas de combat, et le (Tourmaline» prit le large. Puis les bahriya furent débarqués, et, après une vive résistance, Spilsbury et ses compagnons furent capturés et emmenés à Mogador. |
Ce qui semble incroyable à tout le monde ici, c’est qu'un n’srani en ait pris un autre pour le bénéfice d’un gouvernement musulman. Ce gouvernement semble d’ailleurs assez embarrassé de la chose et pré-
férerait avoir été servi moins loyalement.
10 février. — Nous levons le camp et allons l'installer plus à l'Ouest, à deux lieues environ de Dar El-Fkek et à vingt minutes de Dar Ben-Hamed.
Au pied des hauteurs où nous campons, les ruines d’une autre kasba, Dar Si Cherki, s’étalent au milieu de superbes vergers, dont on se met immédiatement à abattre les beaux arbres en plein rapport pour les besoins de la m'’halla. L’oued Zéou naît dans ces
vergers et court en serpentant vers le Nord.
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On vient de m'amener une paire de jeunes slougis, deux jolies petites créatures fauves à museau noir, mâle et. femelle de la même portée. Nous les avons baptisés ghzal et jdiya (gazelle et chevrette).
Les slougis ont la taille et les formes des grands lévriers d'Europe, sauf pour le cou, qui est plus court. Leur pelage est ras et généralement fauve ou noir. Une bête de bonne race et ayant fait ses preuves à la chasse à courre vaut un bœuf et un nombre indéterminé de douros.
Je me suis informé aussi du prix d’une paire de faucons que j'ai vus à l’œuvre l’autre jour; on m'a affirmé qu'ils valent cent douros. La fauconnerie est donc un sport assez coûteux et, la majorité des gros turbans marocains étant trop indolents pour chasser, elle tend à disparaître.
18 février. — La nuit d'hier à aujourd'hui a été très agitée. C'était la vingt-septième du ramadan. pendant laquelle le Koran doit être lu en entier : nuit de fête et de liesse, étant donnée la fin prochaine du long mois de jeûne.
J'ai été tenu éveillé jusqu'au matin par les voix psalmodiantes de mes voisins, les coups de feu d’allégresse et les galopades éperdues des chevaux épouvantés par tous ces bruits insolites. Un grand nigaud
de chameau est venu s’empêtrer dans les cordages de
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ma tente, et je me suis vu obligé de sauter dehors pour l'empêcher de faire chavirer ma légère maison de toile.
Ces jours derniers il a fait très chaud; l’atmosphère était lourde et chargée d'électricité, et, chaque soir, les éclairs embrasaient le ciel. Mais aujourd’hui nous avons eu une forte pluie mêlée de grêle, et l’air
est de nouveau délicieusement pur et frais.
20 février. — Nous levons le camp et partons dans la direction de Settat.
À Dar Ben-Hamed nous croisons notre itinéraire Casablanca—Sokhrat Ed-Djeja. Puis nous franchissons plusieurs ruisseaux, l’oued Mils et ses affluents.
Le passage de l’un d’eux nous donne assez de mal. Il] coule entre deux talus argileux de cinq à six mètres ct à pentes très raides que les pluies d'hier ont rendues extrêmement onctueuses et glissantes. Et, naturellement, il est rempli d’un grouillement confus de ballots en dérive, de têtes, de corps, de membres d'hommes et d’animaux s’agitant dans l’eau, sous les bordées de quolihets de ceux, plus heureux, qui ont atteint le haut du talus opposé sans accident.
Il s’agit de ne pas se donner en spectacle à cette tourbe grimaçante. Mon brave petit cheval, après quelques tentatives pour se dérober, s’avance vers le fossé en renâclant, puis se raidit résolument sur ses jam-
bes de devant, ramène celles de derrière sous son