‹ Trois mois de campagne au MarocChapitre 7 sur 11 · ELA · texte numérisé non relu

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corps, et nous glissons comme un trait au beau milieu de la grenouillère. Deux bonds, et nous sommes à l’autre bord du ruisseau, quelques vigoureux efforts encore, et nous voici sur le talus opposé, du côté des rieurs.

Nos hommes n'ont pas tous la même chance. Deux de nos mules dégringolent comme des avalanches, tête première, au risque de se rompre le cou et les membres. Mais le mal n'est pas grand. Les muletiers quittent leurs vastes pantalons et vont décharger les pauvres bêtes pour leur permettre de se ramasser, et bientôt notre petite caravane se trouve au complet sur la rive gauche.

Nous parcourons ensuite un plateau inculte et atteignons le campement nouveau vers midi, après deux bonnes heures de marche. Il est situé au bord d’un vallon où une source, Aïn El-Fert, donne naissance à un ruisseau qui court vers l'Ouest. — A peine nos tentes sont-elles dressées, qu’une averse diluvienne s’a-

bat sur le camp.

23 février. — Nous venons de passer ici trois jours pour la célébration de l’aïd es-sgheïr, la fête qui termine le ramadan.

Avant-hier il a plu toute la journée, mais le soir, malgré le ciel couvert, tout le monde guettait anxieusement l'apparition de la lune nouvelle, L’attente n’a

pas été trompée, et, l’épais rideau de nuages s'étant

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soulévé un instant, le croissant s’est montré, salué des

acclamations de la foule.

Un oratoire (msalla), simple mur en maçonnerie blanchi à la chaux, avait été construit à la hâte sur une colline voisine, toute blanche de pâquerettes. Et c’est là, hier matin, premier choûal, que le Sultan s’est rendu en grande pompe pour remplir ses fonctions d’im âm, de souverain pontife, et y faire la prière à la tête de sa cour et de son armée.

Un gai soleil éclairait la scène : une large avenue bordée de cavaliers, toute blanche de fleurs, éblouissante sous le dôme bleu du ciel, où le jeune souverain, tout vêtu de blanc, montait vers la msalla, grave et recueilli, sur un coursier à la robe aussi immaculée que le burnous de son cavalier et caparaçonné de bleu très pâle et d’or. Et, vivement impressionné par la noblesse réelle du spectacle, je ne pus m'empêcher de mêler ma voix aux acclamations enthousiastes des croyants prosternés.

La fête se termina par des réjouissances bruyantes: musique, sonneries de clairons, roulements de tambours, fantasias échevelées, décharges retentissantes d'artillerie et de mousqueterie, — une orgie de couleurs, de mouvement et de bruit — Je me rendis avec les chefs militaires aux tentes de Si Saïd, où on nous servit une collation de dattes et de lait de cha-

melle, une vieille tradition nomade sans doute.

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Le beau temps qui a favorisé la fête d'hier n’a pas duré. Ce matin, un épais brouillard nous environnait, et la pluie s’est remise à tomber, triste et

maussade.

24 février. — Temps splendide. Le départ a lieu à dix heures.

La colonne descend dans la vallée au Sud du camp et suit le cours du ruisseau d’Aïn El-Fert à l'Ouest, puis au Nord-Ouest.

En proie à un violent accès de fièvre, je ne suis guère disposé à admirer le paysage. Je grelotte, je suis tourmenté par une soif ardente, chaque pas de mon cheval martelle ma tête bourdonnante.

A midi, près de la jolie koubba de Si Ahmed Ben-Ali, nous débouchons dans la vaste plaine de la terrasse inférieure, couverte à perte de vue d'orge et de blé verts. Le camp est établi au beau milieu des champs, sans aucun souci de la récolte à venir. — Sitôt les tentes debout, je suis obligé de me coucher.

25 février. — Départ à neuf heures, par un temps très chaud.

Nous longeons la base du gradin supérieur vers le Sud-Ouest. A notre droite s’étale l’immense plaine verte parsemée de coquelicots, à gauche, les hauteurs couvertes d’un tapis de fleurs éclatant fait de larges

taches blanches, rouges, jaunes et violettes.

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La fièvre me reprend à la même heure, mais moins fort qu'hier.

Nous franchiesons le lit de plusieurs ruisseaux intermittents, puis remontons une vallée vers le Sud, puis vers l'Ouest. La végétation herbacée y est d’une richesse et d’une densité extraordinaire. Chevaux et cavaliers disparaissent presque parmi les hautes tiges des iris bleus, des asphodèles et des férules géantes. Des deux côtés, les pentes rocailleuses sont parsemées de buissons épineux.

Après deux heures et demie de marche, nous nous arrêtons sur les hauteurs à l’Est de Settat, dans un immense parterre fleuri créé de toutes pièces par la

nature.

SETTAT — MORBÉA 135

Kasba de Settat

IT SETTAT — MORBÉA

6 mars. — Le 26 et le 27 février ont été consacrés à la réception de la hediya, des présents que les tribus font au Sultan à l’occasion des grandes fêtes du calendrier musulman. Ils consistent principalement en esclaves, chevaux. mules, armes, selles, bijoux, tapis, étoffes et surtout en espèces sonnantes.

Le grand vizir en reçoit aussi sa part, et il paraît qu'elle n’est guère inférieure à celle du Sultan. Je me trouvais auprès de lui, à la porte de son afrag, quand arriva le petit cadeau des Oulad Hariz : dix chevaux tout harnachés et dix esclaves mâ-

les armés et équipés de pied en cap, portant chacun

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un sac d'argent. À la même occasion je fus témoin de la réception d’une délégation de la communauté israélite de Settat. Arrivée à une distance respectueuse des tentes de Si Ahmed, elle se prosterna très bas et déposa son offrande de soieries, après quoi elle fut congédiée d'un geste hautain, sans une parole.

Après la remise de la hediya, les caïds qui l'ont apportée et leurs suites ont été disposés en un immense carré, et le Sultan, avec le cérémonial d’usage, est venu leur donner sa bénédiction. Maïs quelques-uns, dont les présents n’ont pas été jugés suffisants, moins heureux, ont été mis aux fers.

J'ai fait plusieurs visites à la petite ville de Settat qui n’est qu’à deux kilomètres de distance. C'est une agglomération de deux à trois mille habitants, commerçants, agriculteurs et pasteurs, dont les maisons et les huttes sont groupées autour de la Kkasba des Mzamza, dans la vallée de l’oued Bou-Mousa. Elle a un souk important, des murs, une mosquée, plusieurs marabouts, des boutiques et deux mellahs (ghetti), dont l’un est habité par des Juifs venus de l’intérieur, de Demnat notamment, et parlant chelha entre eux; l’autre, par des Juifs de la côte, descendants d’expulsés d’Espagne et du Portugal, parlant l'arabe ou un très vieil espagnol. |

En amont et en aval du bourg, le ruisseau fertilisant est bordé de belles plantations d'oliviers, de ii-

guiers, de grenadiers, d’orangers, d’abricotiers et de

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cognassiers, encadrées de murailles de pisé ou de haies épineuses de nopals ou d’agaves et dominées par les panaches gracieux des palmiers et les coupoles blanches de quelques marabouts.

Le 28 février, septième jour de choûal et dernier de l’aïd es-sgheïr, fut célébré, comme Île premier, en faisant beaucoup « parler la poudre ».

Le lendemain, les caïds des Doukkala et des Rahamna sont partis pour leurs districts afin d'y préparer la moûna pour la colonne. Les contingents du Gharb ont été congédiés définitivement et se sont mis en route pour les provinces du Nord.

La harka est donc bien terminée.

Ce matin, le grand vizir m'a demandé à quelle date nous en étions, nous autres chrétiens, et a paru vivement surpris de ma réponse. Il s’agit maintenant de rentrer à Marrakech, où les ambassadeurs de France

et d'Allemagne sont attendus en avril.

7 mars. — Nous levons le camp à huit heures par un temps indécis. Au lieu de contourner Settat, nous suivons la mauvaise inspiration qui nous pousse à traverser le bourg avec le gros de la colonne. La cohue indisciplinée s’engouïffre par la grande porte dans la rue unique conduisant à la sortie étroite et y reste stagnante. Rebrousser chemin est impossible. Nous avançcons donc avec la foule, lentement et par

saceades, mettant une demi-heure à franchir environ

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deux cents mètres. Au moment où nous allons atteindre la porte de sortie, un chameau lourdement chargé s’affale en travers, la bloquant complètement. Alors la presse devient terrible. Les chevaux, meurtris, serrés à étouffer, ruent et mordent. Enfin le passage est dégagé, et nous nous en tirons sans accident. Mais il était temps : nos bêtes sont haletantes et couvertes d’écume, et les charges de nos mules sont dans un état pitoyable.

Il est neuf heures quand nous quittons Settat. Nous franchissons l’oued Bou-Mousa et gravissons les pentes de la rive gauche. Puis nous parcourons un plateau accidenté en marchant à l'Ouest et, vers midi, nous arrivons au lieu désigné pour camper, un point quelconque du territoire des Oulad Saïd, à quelque

distance de leur kasba.

8 mars. — Il a plu sans interruption depuis près de vingt heures, et le terrain où nous campons est complètement détrempé. C’est une terre végétale noire et grasse, extrêmement féconde, mais parfaitement désagréable quand il s’agit d'y camper par un temps pareil.

L'ordre de lever le camp n’est donné qu'à dix heures, et à onze heures nous partons dans la direction du Nord-Ouest. Nous descendons à l'étage inférieur du plateau, où nous traversons quelques ravins

transformés en torrents par les averses.

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À deux heures nous arrivons à Souk El-Jâma (marché du vendredi), où nous campons au pied d’une

longue arète rocheuse émergeant du sol.

9 mars. — Départ à dix heures, dans la même direction. Le temps est toujours pluvieux. — Nous parcourons une plaine inculte et désolée.

Après trois heures de marche, nous atteignons l’oued Er-Rouidat que nous franchissons, non sans difficulté. Nous campons sur sa rive droite, dans un terrain spongieux, où chaque pas laisse une empreinte profonde qui se remplit d’eau, où les piquets des tentes ne tiennent pas et où mon lit de camp, malgré les pierres plates que j'ai fait mettre sous ses pieds, s’enfonce jusqu’à être complètement imbihé de l’humidité du sol.

10 mars. — Départ à neuf heures, par un temps toujours indécis. Mais les nuages montent et se déchirent par places, laissant voir quelques coins de ciel bleu.

Nous traversons un tributaire du Morbêa gonflé par la pluie, puis, tournant vers l'Ouest, nous entrons dans la région ondulée du Sahel.

Après une série de montées et de descentes, nous gravissons une nouvelle pente, quand les gens qui nous précèdent se mettent à crier: QCEl-hbhar! El-bhar!)»

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Et en effet, quand nous atteignons le sommet de la côte, l’immense horizon bleu de la mer nous apparaît. Et presque en même temps, à l'Ouest, nous découvrons la coupole de Mouley Bou-Châïb qui couronne les hauteurs de l’autre côté du Morbéa.

Nous poursuivons notre route à travers cultures, landes et maquis, et au d’hor, vers une heure et demie, nous nous arrêtons en face d’Azemmour, sur les hauteurs qui dominent la rive droite du Morbêa, à trois ou quatre kilomètres de son embouchure.

Cette fois, la position relative des deux camps est renversée. Celui de l’âsker, qui sera le premier à franchir la rivière, est placé à l'Ouest du camp impérial, plus près du fleuve.

Vers le soir le ciel se dégage complètement, et le soleil se couche, radieux, derrière les collines d’'Azemmour.

Après le repas, je vais, comme d'habitude, m’assurer du bien-être de nos bêtes et fumer une pipe à la porte de ma tente.

La nuit est complète maintenant, et quelques lumières, seules, brillent aux fenêtres d’Azemmour. Du haut d’un minaret, une voix claire se met à psalmodier l’appel à la prière de l’âcha, proclamant à tous les vents la grandeur d’Allâh et la chechâda, la profession de foi musulmane : La ilâha illa A llâh ou Mohammed rasoul Allâh! (Il n’y

a de divinité que Dieu et Mahomet est son envoyé !)

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Puis la lune monte, semblable à un large disque d'argent, dans le ciel bleu sombre. Et les terrasses, les coupoles, les minarets d’Azemmour surgissent de l’ombre, tout blancs, crevassés de mystérieuses ruelles noires, le pied de leurs hautes murailles carressé par les flots du grand fleuve sombre barré d’une traînée de lumière tremblotante.

Longtemps je reste plongé dans la contemplation de ce tableau évocateur des contes des « Mille et une Nuits ». Derrière moi, le camp s’endort, et je n’entends plus que le murmure berçant du Morbêa, les grondements lointains de l'Océan montant à l'assaut de sa barre et le chant des rossignols, qui m'arrive avec des bouffées de brise d’amont chargées du parfum des

orangers en fleur.

Azemmour

MORBÉA — AZEMMOUR — MAZAGAN 15 mars. — C’est à Azemmour que la grande

route côtière croise le Morbéa. Le passage du fleuve, large en ce point de deux cents mètres, se fait au moyen d’embarcations plates de six à dix mètres de long. On en avait réuni une vingtaine pour la traversée de la colonne.

Le passage a commencé le 12, par celui des nouaïb, l’âsker a suivi le lendemain le makhzen et le guîch ont traversé le 14 et le 15.

L'opération a donc pris quatre jours. Elle a entraîné la perte de nombreuses vies humaines et d’une

quantité de bêtes ct de bagages. Et à deux lieues, dans

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les hangars de la douane de Mazagan, les matériaux d’un pont en fer, dont la construction avait été décidée il y a une cinquantaine d'années par Sidi Mohammed, s’oxydent et s’écaillent.

Nous avons passé le 13, avec l’âsker. Il nous a fallu d’abord attendre plusieurs heures sur la berge vaseuse, sous un soleil de plomb. À peine une embarcation était-elle disponible, que les soldats s’y ruaient, pêle-mêle, comme s'ils avaient eu une armée victorieuse à leurs trousses.

Les bêtes passaient à la nage, généralement attachées à l'arrière des bateaux. Mais quelquefois, liées les unes aux autres par groupes de six à huit, on les conduisait jusque dans le fleuve et on les chassait vers la rive opposée par des cris et des coups de bâton. Le plus souvent elles en prenaient leur parti et arrivaient saines et sauves à l’autre bord, mais j'en ai vu des grappes entières, les unes se mettant à nager dans la bonne direction, les autres voulant revenir en arrière, épuisées par de vains efforts, finir par être emportées à la mer par le courant.

Enfin, grâce à une distribution large et judicieuse de coups de cravache et de plat de sabre, nous parvinmes à nous emparer d’un mauvais bachot faisant de l’eau partout, qui dut traverser ‘et retraverser à trois reprises pour transporter notre petite caravane sur la rive gauche. Les mules, en bêtes sages et tranquilles, y furent placées avec les bagages; mais les

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chevaux en auraient probablement défoncé le plancher pourri. Ils durent nager à la remorque et faillirent nous faire chavirer.

Au moment où notre bac revenait de son second voyage, une grande felouk a surchargée de soldats coula au milieu du fleuve. Lés bateliers et un âskri se sauvèrent à la nage, et un autre malheureux fut repêché par mes gens, au moment où il allait être englouti par les flots. Tous les autres, une trentaine environ, périrent misérablement dans les eaux jaunes du Morbêa, sans que l’on songeât un seul instant à leur porter secours : Il était écrit qu'ils mourraient ainsi! À quoi bon s’insurger contre les décrets d’Allah...

A l’âsr, heure de la prière qui marque le milieu de l'après-midi, nous étions tous réunis sur la rive gauche, hommes, bêtes et bagages, sans avoir subi la moindre perte.

Nous trouvâmes le camp en train de se reformer en amont d’'Azemmour, près de la zâouïa de Mouley Bou-Châïb.

Azemmour est une ville très ancienne. D'origine berbère ou carthaginoïse, elle passa successivement sous la domination romaine, vandale, byzantine et arabe. En 1513, les Portugais s’en emparèrent, puis, après l'avoir perdue et reprise, l’abandonnèrent définitivement vers le milieu du XVImMe siècle, en même

temps que Safi, Alkazar et Azila.

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Malgré son antiquité et les vicissitudes de son histoire, elle n’a rien de bien intéressant à offrir au visiteur. si ce n'est l’aspect d’une vieille ville maure dépérissante : de vieilles fortifications couronnées de canons hors d'état de servir et d'innombrables nids de cigognes, des ruelles sans trafic, sombres, tortueuses, étrcites, dévalant vers le fleuve et bordées de murailles grises et lézardées, nues et sans fenêtres, percées seulement de portes rébarbatives lourdes et ferrées; quelques boutiques sordides, un mellah se distinguant du reste de la ville par une malpropreté particulièrement raffinée et le badigeon criard de ses masures.

Les habitants d’Azemmour ont, avec ceux de Salé, la réputation d’être les plus fanatiques de la côte atlantique du Maroc. Comme eux, ils ont dû se livrer autrefois à la piraterie, ce qui semble prouvé par la quantité de très vieilles assiettes de Delft dont ils décorent l’intérieur de leurs maisons et qui doivent provenir du pillage de quelque navire hollandais qui allait au Cap ou aux Indes.

Aux portes de la ville, sur les’ hauteurs qui la dominent au Sud, se trouve le hameau de Mouley Bou- Châïb, dont les maisonnettes blanches et les chaumières ombragées de figuiers et de treilles se pressent autour de la très vénérée zâouïa du même nom.

On sait qu’une zâouïa est une sorte de monastère

ayant comme noyau le tombeau d’un chérif ou de

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quelque autre marabout autour duquel se groupent une mosquée (jâma), une école (medersa), les habitations des descendants du saint homme, de leurs familles, clients et serviteurs, les logements destinés à héberger les tolba ou écoliers de la zâouia, les pèlerins qui y viennent en Zziâra, les voyageurs et souvent aussi des fugitifs et des malfaiteurs qui viennent se réfugier dans ces asiles à peu près inviolables.

Du haut des dunes de l’estuaire du Morbêa on découvre, à l'Ouest, à deux lieues de distance environ, la forte enceinte carrée de la ville de Mazagan assise sur une pointe rocheuse, à l'extrémité d’une longue courbe de plages sablonneuses.

Elle fut fondée par les Portugais en 1510, sur l'emplacement d’une vieille tour abandonnée appelée par les indigènes El-Bridja, le fortin. En 1581. Philippe II ayant été proclamé roi du Portugal, elle passa sous la domination espagnole et y resta jusqu’en 1663, date à laquelle le Portugal redevint indépendant et reprit possession de ses colonies africaines, à l'exception de Ceuta qui resta à l'Espagne.

Dernière possession portugaise au Maroc, son existence ne fut qu’une longue lutte contre les indigènes. L'heure de sa reddition sonna à son tour. En 1769, assiégée par le sultan Mohammed, elle demanda

des renforts à Lisbonne. Mais au lieu des secours at-

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tendus, ses habitants ne reçurent de Joseph IT que l’ordre de l’évacuer. Ils obéirent malgré eux, mais non sans avoir encloué leur artillerie et mis le feu à leurs maisons et aux poudres. Les soldats de Sidi Mohammed envahirent la place et périrent par milliers dans l’explosion terrible qui suivit, transformant Mazagan en un monceau de ruines.

La ville, reconstruite, reçut le nom de Dijedida (la neuve). On y trouve encore de nombreux souvenirs de son origine et des deux siècles et demi d’occupation portugaise et espagnole. Les solides remparts

entourés de fossés, une construction connue sous le

- nom de «tour de l’inquisition », une énorme citerne

qui se trouve au centre de la ville et fournissait l’eau à ses habitants assiégés et des maisons d’aspect euro-

péen sont là pour témoigner de son passé.

Casablanca, Azemmour, Mazagan, Settat, Mouley Bou-Châiïb ! Quelle différence fondamentale entre ces agglomérations cependant si voisines les unes des autres !

Casablanca, c’est le port commerçant florissant, ville à population essentiellement bédouine, jeune encore, étant donnée sa destruction complète en 1755, redevable de son importance croissante à la richesse de son hinterland et aux négociants européens qui sont venus s’y fixer; Azemmour, la ville maure re-

montant à l'antiquité, en plein déclin aujourd'hui par

MORBÉA — AZEMMOUR — MAZAGAN 149

suite de l’ensablement de son port et l’indolence de sa population; Mazagan, l’ancienne colonie portugaise ayant conservé l'aspect d’une ville péninsulaire, tête de la route principale conduisant de la côte à Marrakech, à population analogue à celle de Casablanca; . Settat, le petit centre bédouin prospère dont les habitants, agriculteurs, pasteurs et commerçants, sont venus s'établir autour d’un marché important, sous Îles murs protecteurs d’une Kasba; et enfin, Mouley Bou- Châïb, la zâouia, dont la population de marabouts vit des revenus de ses propriétés provenant de legs et de dons, des offrandes des pèlerins, du produit des quêtes et donne l'hospitalité à une population flottante d’étu-

diants, de voyageurs, de mendiants et de fugitifs.

MOULEY BOU-CHAIB — MARRAKECH 451

Pont du Tensift

MOULEY BOU-CHAIB — MARRAKECH

16 mars. — Départ de Mouley Bou-Châïb vers le Sud, par un temps splendide. — Après quatre heures de marche dans une région ondulée dont le sol est en partie cultivé, en partie couvert de palmiers nains, nous nous arrêtons en un endroit nommé Oum-Hammou.

Peu avant d'y arriver, nous voyons poindre un gros nuage noir à l'horizon méridional. Il grandit et s’approche rapidement, et nous pouvons bientôt constater qu’il est formé d’une infinité de points mobiles : ce sont des sauterelles (je r à d). Au moment où elles

passent entre nous et le soleil, leurs ailes transparen-

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tes les font ressembler à de gros flocons de neige. qui tombent en tourbillonnant, sans cesse, couvrant le sol d’une épaisse couche jaune et grouillante et remplissant l’air de bruissements de millions d’élytres et de mandibules voraces. Elles sont d’ailleurs moins nuisibles que leur progéniture, les criquets (m ird). et leur arrivée est plutôt saluée avec joie par nos soldats qui les considèrent comme une véritable manne céleste. Les bêtes mêmes s’en régalent.

Le soir, Mohammed m'en sert un plat en guise de hors-d’œuvre. On mange surtout l'abdomen des femelles, gonflé d'œufs avant la ponte. Et réellement, bouillies dans l’eau salée, puis frites, elles constituent

un mets qui n’est pas à dédaigner.

17 mars. — Nous poursuivons notre route dans la même direction et, après une autre étape de quatre heures, atteignons Souk El-Arbâ (le marché du mercredi), dans un cirque rocheux où les pluies ont formé de nombreux étangs regorgeant d'oiseaux aquatiques : canards, poules d’eau, bécassines, hérons, etc.

Depuis notre entrée dans le territoire des Doukkala, l'attitude du makhzen et des troupes à l’égard de la population est complètement changée. Chaque matin, un détachement de soldats précède la colonne pour protéger les douars des velléités pillardes de leurs camarades. Ordre a été donné de ne plus dévas-

ter les champs. Des mendiants, parmi lesquels on re-

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marque un assez grand nombre de lépreux, reconnaissables à leurs visages voilés et ombragés d'immenses chapeaux en feuilles de palmier naïn, bordent la route, et le Sultan leur fait faire l’aumône. Les femmes et les enfants des douars viennent lui présenter des jarres de lait, qu’il bénit en y trempant un doigt qu'il essuie ensuite à la crinière de son cheval. Les hommes des tribus accompagnent la colonne à travers leur ter-

ritoire, exécutant des fantasias le long de la route.

18 mars. — À partir de Souk El-Arbâ nous suivons la grande route bien connue de Mazagan à Marrakech. Nous parcourons la vaste plaine fertile des Doukkala, sans pierres et sans arbres, où s'étalent à perte de vue d'immenses champs de blé, d'orge, de maïs, de fèves et de. pois chiches. :

Après une nouvelle étape de quatre heures, nous arrivons à Souk Et-Tleta (marché du mardi), près du fameux sanctuaire de Sidi Ben-Noûr dont nous avions aperçu, de très loin, le toit de tuiles vertes en pyramide, à trois lieues environ d’une chaîne de hauteurs dominées au Sud-Est par la masse conique du Dijebel Akhdar, la montagne verte.

Les souks hebdomadaires se tiennent généralement près des villes, des kasbas et d’autres centres habités; mais on en trouve un grand nombre disséminés dans tout le pays, en des points quelconques, souvent loin de toute agglomération humaine.

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