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Celui où nous campons est un marché particulièrement important, où les bédouins Doukkala, Rahamna et même Abda, Ahmar et Chaouïa viennent échanger les produits de l’agriculture et de l’élevage contre ceux de l’industrie des villes et les marchandises importées.
Depuis plusieurs jours, chaque soir, nous avons de forts orages. Aujourd'hui, dès cinq heures, le ciel est complètement obscurci par de lourds nuages menacants et bas. Mais soudain, au bord occidental de l’immense dais noir, le soleil couchant reparaît un instant, sanglant, embrasant le camp entier d’une lueur surnaturelle. Les tentes semblent flamber, toutes rouges entre la plaine d’un vert invraisemblable et les nuages violacés, et le Diebel Akhdar, méritant bien son nom en ce moment, est encadré d’un superbe arc-en-ciel. La boule d’or de la koubba impériale lance un dernier éclair, et l'énorme disque flamboyant s’abîme dans un amoncellement chaotique de nuées noires.
Une nuit profonde succède aussitôt à l’illumination fantastique, et la pluie se met à tomber en torrents, inondant le camp et envahissant nos tentes, malgré les profondes rigoles que j'ai fait creuser au-
tour.
21 mars. — Nous repartons de Souk Et-Tleta et nous dirigeons vers le défilé de Mtal, distant de trois lieues et s’ouvrant dans les hauteurs qui nous sépa-
rent de la terrasse supérieure.
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Le Diebel Akhdar reste à une assez forte distance sur notre gauche. C’est une montagne très vénérée où l’on se rend en pèlerinage, surtout à l’occasion de l’aïd el-kebir, de la grande fête. Elle est habitée, paraît-il, par de saints anachorètes, qui y vivent dans des cavernes, à peine vêtus, priant, se mortifiant et laissant aux pieux pélerins le soin de pourvoir à leurs besoins matériels.
Nous arrivons à Sidi Rehal par une pluie battante. Le capuchon de mon burnous rabattu sur les yeux, je traverse un cimetière sans m'en apercevoir, lorsque tout à coup la mince couche de terre d’une tombe s'effondre sous les sabots de mon cheval. Pris au dépourvu, je suis projeté violemment en avant; le pommeau de ma selle arabe m'empêche de passer pardessus la tête de ma monture, mais me donne une contusion à l’épigastre qui m'enlève la respiration et me fait presque perdre connaissance. Heureusement le gîte n’est plus qu’à quelques centaines de mètres, au pied d’un contrefort du Diebel Fathnassa, à droite de l’entrée de la vallée de Mtal.
22 mars. — Par un temps encore toujours indécis nous nous engageons dans le défilé qui ne tarde pas à se bifurquer. Nous remontons le vallon de droite, puis, ayant franchi le col, redescendons par un ravin pierreux et atteignons bientôt l’extrémité méridionale
du défilé.
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Une colline conique détachée, à droite de la route. porte à son sommet quelques pans de murs, les ruines de Grando que les indigènes attribuent aux Portugais. En effet, si, comme certains historiens le prétendent, ceux-ci étaient à un moment donné maîtres de toute la province des Doukkala, il semble assez naturel qu'ils aient établi un château fort en ce point si bien situé pour en défendre l’accès.
Peu après, nous franchissons l’oued Grando, petit ruisseau au lit caillouteux, puis, plus loin, l’oued Bou- Chan, très gros par suite des pluies persistantes de ces derniers jours, coulant à pleins bords dans son lit sablonneux, au ras de la plaine inculte.
Après une étape de cinq heures, nous campons dans une belle plaine herbeuse en-deça de Smira, vé-
ritable oasis d'arbres fruitiers et de céréales.
28 mars. — Le soleil s’est enfin décidé à reparaître, et il a soin de ne pas nous laisser oublier sa présence. [1 nous décoche ses traits ardents, dont ceux que nous ne recevons pas directement nous sont renvoyés par le sol rocheux de la côte d’El-Gentour, ‘où nous nous engageons en quittant la plaine de Smira, gravissant le talus d’un gradin plus élevé.
Nous y arrivons au bout d’une heure de marche environ, et là, un panorama imposant se déploie devant nous. Au premier plan, El-Bheïra, la plaine des
Rahamna, étale l'immense tapis à fond jaune de ses
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prairies fleuries; au loin, la chaîne bleue des Diebilat, derrière laquelle la haute muraille étincelante du Grand-Atlas dresse sa masse géante.
Pendant trois heures encore nous parcourons ces vastes prairies de graminées et de fleurs éphémères, puis campons sur un terrain gazonné de plantes aromatiques, non loin d’une grande citerne (sahri di)
où les Mnebha viennent abreuver leurs troupeaux.
24 mars. — Après deux heures de marche nous atteignons le pied des Diebilat, à Souinia, et pénétrons dans un défilé serpentant entre des pentes raides, grises ét arides. La piste se rétrécit par moments au point de devenir presque impraticable pour les bêtes chargées.
Au-delà du col, la passe, s’élargit. Nous avançons plus facilement et, au bout de deux heures, arrivons au pied du versant méridional des montagnes.
Les tentes de l'infanterie y sont dressées à Hadijrat El-Beïda, dans un cirque encadré de roches schisteuses déchiquetées culminant en une masse blanche de quartz.
Nous venons de nous installer, lorsqu'un cavalier arrive à franc étrier pour me prier de me rendre au camp du makhzen resté sur l’autre versant des Diebilat.
Nous rechargeons donc nos bêtes et retraversons
la montagne. Mais, cette fois, nous suivons une belle
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piste, dans un défilé beaucoup plus large, plus droit et moins accidenté que celui par lequel nous avons passé ce matin et qui, partant de Hadjrat-El-Beïda, ahoutit à la plaine des Rahamna un peu à l'Est de Souinia. Nous y trouvons la m'halla impériale, et le grand vizir, pour nous dédommager de la course sup-
plémentaire, nous envoie une moûna superbe.
25 mars. — Nous retraversons les Diebilat et, après avoir franchi un cours d’eau desséché longeant leur base méridionale, nous parcourons une lande pierreuse parsemée de buissons épineux. A notre droite s'élèvent les hauteurs peu considérables du Diebel Bremran, et droit devant nous, au Sud, l’oasis de Marrakech étale une mer de végétation luxuriante d’où s’élance, comme un phare, la tour gigantesque de la Koutoubia. |
Au bout de trois heures et demie, nous atteignons EI-Kantra, le fameux pont du Tensift construit au XIIme siècle, sous le règne de Yâkoub El-Mansour. Et, pour la dernière fois avant d'arriver à Marrakech, nous campons parmi les groupes de palmiers de la rive droite, séparés encore de la véritable oasis par
la largeur considérable du fleuve.
26 mars. — Nous franchissons le vieux pont dégradé mais encore solide et pénétrons sous la haute
futaie des palmiers. La route est coupée d’innombra-
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bles canaux d'irrigation et bordée de petites murailles en terre rouge, derrière lesquelles la masse vert sombre des orangers, des figuiers, des grenadiers, des amandiers, tout émaillée de points rouges, jaunes, blancs et roses, s’épanouit en frondaisons superbes, parmi les fûts élancés des dattiers, dans une lumière douce tamisée par leurs gracieux plumets aériens. L'air est saturé de parfums et rempli du chant des oiseaux et du murmure des eaux courantes.
Aux abords de la ville, les troupes forment la haie. Le peuple de Marrakech s’est porté à la rencontre de son prince. Il s’est juché sur les petits murs de pisé qui menacent de s’écrouler, sur les arbres qui fléchissent; et les palmiers eux-mêmes portent à leur sommet des grappes de spectateurs. Les femmes manifestent leur enthousiasme par des «lou-lou-lou» stridents, comparables au bruit que font les cigales, précipité et amplifié. ;
Bientôt nous atteignons les hautes murailles crénelées de Marrakech, lépreuses et croulantes. Nous suivons la route qui en fait le tour à l'Ouest, puis, par Bab Er-Rebb, au bruit redoublé des acclamations de la foule mêlées à la voix du canon, nous faisons, à la suite de Mouley Abdelaziz, notre entrée dans
l'antique capitale des Almoravides.
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