PREMIERE PARTIE
Journal du voyage de Tamatave à Tananarive.
Le 23 juin 1862, dans la soirée, je recevais à Saint-Paul la dépêche du ministre, qui me chargeait de représenter le gouvernement français à la cérémonie du couronnement de Radama II. Cette dépêche m'autorisait à me faire accompagner à Tananarive par un certain nombre d'officiers de la division navale, ou par d'autres personnes, à mon choix.
Je m'empressai de donner connaissance
de cet ordre à M. le gouverneur de la Réunion, en le prévenant que, si le commerce de la colonie avait quelques demandes à adresser au nouveau gouvernement de Madagascar, j'étais prêt à m'en charger, et que je me ferais un plaisir d'emmener avec moi les personnes qu'il désignerait pour représenter la colonie au couronnement du roi.
Le 24 au matin, je conduisais VHermione à Saint-Denis, pour y faire les préparatifs de l'expédition. Le 27, j'expédiais la Perle à Tamatave et à Sainte-Marie, pour annoncer ma prochaine arrivée à Madagascar, et pour informer le commandant particulier de notre petit établissement que, devant faire partie de la mission, il eût à se rendre à Tamatave dans les premiers jours de juillet.
J'avais choisi, pour m'accompagner, deux lieutenants de vaisseau de VHermione, M. de Ferrières, M. Dewatre, mon aide de camp, et un jeune chirurgien, M. Capitaine. Le gouverneur, de son côté, avait désigné le lieutenant-colonel Lesseline, les capitaines Mazière et Prudhomme et le docteur Vinson.
La précipitation avec laquelle notre départ devait avoir lieu, n'a pas permis à la chambre de commerce de Saint-Denis de nous adjoindre un de ses délégués. Son choix s'est porté plus tard sur M. Charles Richard, qui ne nous a rejoints à Tananarive qua la fin d'août, avec M. Lambert.
En même temps, le R. P. Jouen, préfet apostolique de Madagascar, me témoignait le désir de faire avec moi le voyage de l'intérieur. Sa présence au milieu de nous ne pouvant que rendre plus manifeste aux yeux de tous la protection que la France étend partout sur les missions catholiques, je n'hésitai pas à accueillir favorablement la demande qui m'était adressée,
Le départ de la frégate pour Tamatave avait été fixé au 3 juillet, dans la persuasion que le couronnement aurait lieu le 27 du même mois, jour pour lequel j'avais été officiellement invité par le roi. Au moment où j'allais mettre sous voiles, on vint me prévenir que M. Soumagne, négociant français de Tamatave, venait d'arriver de Port-Louis sur
le Maurice. Je n'eus pas de peine à le décider à prendre passage à bord de VHermione, pour nous aider de son expérience dans nos préparatifs de voyage. Une heure lui suffit pour s'installer à bord, et à deux heures, la frégate, toutes voiles déployées, faisait route pour sa destination avec une jolie brise de sud-est. Quarante-huit heures après, elle passait entre les deux récifs qui forment le petit port de Tamatave, et défilait majestueusement devant la population attroupée sur la plage, pour aller jeter l'ancre à un mille au nord de la ville, dans le canal étroit qui sépare de la côte le récif septentrional.
Aussitôt arrivé, j'envoyais M. Dewatre saluer de ma part le gouverneur hova, lui faire connaître sommairement l'objet de ma mission, et traiter avec lui du salut, ainsi que de la réception qui me serait faite. La première question, celle du salut, fut immédiatement réglée, et, le lendemain matin, l'Hermione et le fort échangeaient leurs vingt et un coups de canon. Il n'en fut pas de même de la seconde : je demandais que le gouver-
neur vînt me faire la première visite à bord. Après quelques pourparlers, je crus devoir admettre le motif qu'il alléguait pour ne pas se rendre à mon désir : c'était une défense formelle et non abrogée, de la vieille reine. Mais en cédant sur ce point, j'exigeai de lui qu'il viendrait me recevoir au débarcadère avec les autorités et la garnison, musique en tête; qu a ma sortie du canot, il me saluerait de quinze coups de canon, et qu'il me conduirait de la plage à la maison qui devait être préparée pour moi. Je m'engageais en même temps à lui rendre sa visite au fort, dans l'après-midi même. Après de nouvelles difficultés, unedéputation, venue à bord le 7 juillet, sous la conduite du commandant en second, acceptait toutes mes conditions, qui furent aussitôt rédigées eu français et en malgache. J'avais cru devoir me montrer d'autant plus ferme dans cette petite négociation, que ce gouverneur de Tamatave était le même Andriamandrouse, dont M. le commandant Brossard de Corbigny avait eu à se plaindre à son retour de Tananarive.
Conformément au programme qui avait été arrêté, je quittai la frégate le 8, vers dix heures du matin, salué de quinze coups de canon. Quelle ne fut pas ma surprise de ne trouver, en arrivant à la plage, que la garde d'honneur qui y avait été envoyée de VHermione; ni troupes, ni autorités, ni gouverneur; personne même pour m'expliquer cette violation d'engagements pris d'un commun accord.
Je me décidai néanmoins à débarquer, et à me rendre avec mon état- major et mon escorte à la maison qui m'était destinée. J'y étais arrivé depuis plus d'un quart d'heure, lorsque j'entendis les premiers coups de canon du fort qui commençait son salut, et le bruit de la musique qui m'annonçait l'arrivée du gouverneur.
Je l'attendais au fond d'une vaste pièce, à peine meublée, en face de la porte d'entrée ; j'étais entouré des membres de la mission, de l'état-major de VHermione, du clergé et des principaux traitants français de Tamatave. Bientôt la cour se remplissait de troupes ; à leur suite,
arrivaient des officiers et des fonctionnaires d'un grade de plus en plus élevé, puis le commandant en second, et enfin le gouverneur, marchant le dernier, suivant l'étiquette du pays. Sans me faire donner aucune explication, il s'avança vers moi d'un air souriant et dégagé en me tendant la main. Je l'attendais en fixant sur lui un regard sévère, et au moment où il arrivait à moi, je retirai ma main droite qu'il allait saisir.
Déconcerté par cet affront public, qui fit courir comme un frémissement dans l'assemblée, le gouverneur tourna sur ses talons, et sortit au milieu d'une inexprimable confusion, la musique continuant ses bruyants flonflons, les officiers ne sachant que faire de leurs troupes, tandis que toute l'assistance française applaudissait à la sévère leçon que je venais d'infliger.
Je me hâtai de faire expliquer à quelques officiers hovas restés dans la salle que les torts du gouverneur envers moi n'altéraient en rien mes sentiments pour leur roi ni pour eux-mêmes, et je le leur prouvai
en portant immédiatement la santé de Radama.
Une demi-heure environ après cette scène, le commandant en second revenait pour me dire de la part de son chef que le retard dont je me plaignais n'avait eu d'autre cause que la différence des heures indiquées par les horloges de la frégate et du fort. Je l'arrêtai aussitôt pour lui déclarer que ce n'étaient plus des explications, mais des excuses qu'il me fallait ; que si je ne les avais pas reçues avant une heure, je retournerais à mon bord pour rendre compte de la conduite d'Andriamandrouse au roi, qui aviserait dans sa sagesse.
Après de vaines tentatives pour me faire modifier ma résolution, cinq minutes avant le terme fatal, on vint m'annoncer que le gouverneur revenait. Comme la première fois, je l'attendais au fond de la pièce ; je lui laissai faire quelques pas; puis, jugeant ce commencement de réparation suffisant, et désirant lui éviter l'humiliation d'excuses publiquement proférées, je fis un pas au-devant de lui en lui tendant la main. Il fut convenu
aussitôt que je lui rendrais sa visite, et qu'il me reconduirait à mon canot avec tous les honneurs qu'il aurait dû me rendre le matin.
Dans le courant de l'après-midi , je me rendis effectivement au fort. Àndriamandrouse m'attendait à la porte de l'enceinte pour me conduire, au bruit du canon, dans une salle à manger basse et obscure où était dressée une longue table, couverte d'une profusion de mets et de vins. Pour sceller la réconciliation, il me fallut accepter ce dîner, faire semblant de manger, recevoir et porter des santés qui nous auraient menés loin si, craignant que le rusé Malgache ne cherchât à faire traîner le festin jusqu'à la nuit pour me ramener dans l'obscurité, je n'avais pressé les mouvements et donné le signal du départ vers cinq heures.
Le cortège qui nous avait accompagnés au fort se trouvait doublé à notre retour par les officiers de tout rang formant la suite du gouverneur. La marche s'ouvrait par deux musiques militaires précédant les troupes ; derrière celles-ci venait la file des traitants,
des officiers de la frégate, des membres de la mission, se suivant un à un, portés dans des fauteuils ou d'autres sièges sur les épaules de quatre noirs ; des officiers malgaches empanachés, dorés, revêtus de leurs plus éclatants costumes, étaient mêlés à la file des porteurs; des soldats vêtus de blanc, armés chacun d'un vieux fusil et d'une zagaie, refoulaient à grand'peine des deux côtés de la rue les noires figures sur lesquelles se peignaient l'étonnement et la curiosité ; enfin, côte à côte, le gouverneur à gauche et moi à sa droite, chacun dans notre fauteuil, nous fermions la marche, entourés par une double garde française et indigène.
La réparation qui m'était due ne pouvait être plus éclatante. L'impression produite sur la population était plus vive qu'elle ne l'eût été si mon nouvel ami, maintenant si empressé, avait, dès le matin, tenu loyalement les engagements qu'il avait pris envers moi. Pour s'en faire une juste idée, il faut se rappeler l'arrogance brutale des chefs hovas de la côte dans leurs rapports avec les Euro-
péens, et les humiliations au prix desquelles les traitants obtenaient que l'on tolérât leur présence à terre sous le règne de la vieille reine. Il faut savoir aussi qu'au mois de septembre 1858, le vaisseau anglais le Boscawen, envoyé par le gouverneur de Maurice pour saluer gracieusement le pavillon de Ranavalo, n'avait reçu que trois coups de canon en réponse au salut de vingt et un coups qu'il avait fait suivant l'usage, et qu'il avait été invité à abréger le plus possible sa relâche à Tamatave.
On s'était occupé du recrutement des nombreux porteurs qui nous étaient nécessaires, malgré les difficultés pendantes entre Andriamandrouse et moi. Dès quelles furent heureusement aplanies, les préparatifs continuèrent avec une activité nouvelle, Mlle Juliette Fiche, MM. Soumagne et Marius Arnaud1,
1. Juliette Fiche est la fille d'un des chefs les plus puissants de l'ancienne confédération des Bétanimanès. Son père, qui résistait énergiquement à la conquête du pays entreprise par Radama I, est .mort assassiné par les émissaires de ce roi. Après être restée en disgrâce pen-
s'étaient chargés d'arrêter le personnel dont nous avions besoin pour le transport de deux mois de vivres, de nos bagages et de nos personnes dans un pays sans ressources, et dont les misérables sentiers semblent destinés à fermer plutôt qu'à faciliter l'accès du pays aux étrangers.
Le 1 1 juillet, un premier convoi de près de deux cents hommes partait sous la conduite de deux aides de camp de M. Laborde, avec la plus grande partie des objets dont nous pouvions nous passer pendant le voyage.
A bord, on s'occupait de nous confection-
dantle long règne de Ranavalo, elle a été rétablie dans tous ses honneurs par le nouveau roi, et a été reconnue princesse de la famille royale. C'est une nature énergique et intelligente. Elle a fait avec nous le voyage de Tananarive, pendant lequel elle nous a rendu de grands services, et s'est acquis des titres à notre reconnaissance et à notre affection.
M. Soumagne a fait également avec nous le voyage de Tananarive. A notre retour, M. Laborde l'a chargé des fonctions d'agent consulaire français à Tamatave.
M. Arnaud, fils d'un négociant français mort à Madagascar, a fait le voyage avec M. Lambert, qui nous a rejoints à la fin du mois d'août.
ner des moyens de transport que nous avions vainement cherché à nous procurer à Tamatave. Les quelques indigènes qui se font porter se servent de deux forts bâtons maintenus par des traverses en fera la distance de 0m,50 l'un de l'autre; un morceau de peau de bœuf ou de rabane1, cloué ou transfilé sur les bâtons, forme le siège, qui est quelquefois garni d'appuis peu élevés sur le derrière et sur les côtés. Les Européens font usage de fauteuils en rotin, dont les bras aplatis s'appuient sur les bâtons, et qu'une armature en fer relie à la traverse de l'arrière. Les femmes voyagent ordinairement dans un cadre abrité par une tente et des rideaux, et dans lequel elles se tiennent assises ou couchées. Le général Johnstone, chef de la mission anglaise, s'était fait fabriquer pour le voyage un instrument de ce genre, qui était un vrai modèle d'industrie et de comfort britanniques; il avait bien des avantages et n'avait qu'un inconvénient; il
1. Étoffe faite avec les fibres tirées de la feuille d'un palmier du pays nommé Rafia.
était si lourd que dans les chemins les plus rudes de la forêt, sous la pluie, le pauvre général a été obligé de mettre pied à terre et de marcher pendant des heures entières, tandis que ses robustes porteurs franchissaient à grand'peine avec le pesant véhicule les précipices, les fondrières et tous les glissants obstacles qui s'élevaient et se creusaient devant eux.
Ces différents sièges à porteur s'appellent tacons ou fitacons sur la cote, et filanzanes chez les ïïovas. Les Malgaches les portent, comme tous les autres fardeaux, sur les épaules nues; et changent d'épaules pour se délasser. Ils suspendent leurs paquets à de gros bambous, dans l'intérieur desquels ils mettent en réserve leur provision de riz, et quelquefois de l'eau, lorsqu'ils ne doivent pas eu trouver sur la route. Ceux qui marchent seuls partagent la charge en deux et la fixent aux extrémités de leur bambou. Les paquets trop lourds pour un seul homme se suspendent au milieu du bâton qu'on porte alors par ses extrémités. La charge d'un homme est
d'environ dix-huit kilogrammes; il faut donc combiner les paquets de manière à ce que leur poids se rapproche autant que possible de ce chiffre ou d'un de ses multiples.
L'activité avec laquelle se faisaient tous les préparatifs me permit de fixer le départ au 14. Le 12, j'acceptai un dîner qui m'était offert par les traitants français de Tamatave, et auquel étaient conviés les membres de la mission, les officiers de VEermione et les pères jésuites. Aux vœux formés par nos compatriotes pour le succès du voyage que nous allions entreprendre, j'ai répondu par des conseils puisés dans le sincère intérêt que m'inspire leur position. La confiance et la cordialité ont régné pendant cette petite fête, dont tous les assistants ont conservé le meilleur souvenir.
Le P. Jouen m'avait demandé de dire le lendemain, dimanche, une messe pour appeler les bénédictions de Dieu sur notre entreprise. Je me suis empressé d'accéder à son désir, et, afin de donner plus de solennité à cette petite cérémonie religieuse, j'ai fait en-
voyer à terre un détachement en armes de la compagnie de débarquement de rHermione, avec tambour et clairon en tête. La présence de notre peloton avait attiré une affluence considérable de Malgaches dans la cour et les environs de la modeste chapelle, à peine assez grande pour nous recevoir.
Avant de retourner à bord, je recommandai de nouveau à Juliette de ne négliger aucune des mesures qui pourraient assurer notre départ pour le lendemain. Elle me le promit, et le 14, dès le matin^ nous étions tous prêts, attendant, les uns à terre, les autres à bord, le signal du départ qui devait être donné à une heure.
Nous avions compté sans nos porteurs, dont le plus grand nombre refusa de partir à moins d'une augmentation de salaire; au lieu de trois piastres, ils en voulaient trois et demie. En me faisant annoncer cette difficulté, Juliette me priait de ne pas quitter la frégate avant qu'elle fût aplanie. Dans l'après-midi, elle me fit savoir qu'elle avait pu expédier le P. Jouen, le colonel Lesseline, MM. Dewatre
et Prudhomme avec les gens restés fidèles à leur parole, et qu'un signal partant de terre, le lendemain, nous apprendrait à quelle heure il conviendrait de débarquer.
De pareils incidents sont assez communs dans le pays; on doit s'estimer heureux lorsqu'ils se présentent avant le départ plutôt que pendant le voyage. La nouvelle de la prochaine arrivée d'une députation anglaise, de celle de M. Lambert avec une suite nombreuse, les préparatifs faits par le consul britannique, les projets hautement annoncés de plusieurs traitants qui devaient se rendre à Tananarive pour la cérémonie, avaient fait tourner la tête à quelques meneurs, qui espéraient, grâce à ce concours inaccoutumé de voyageurs, faire hausser indéfiniment leurs salaires. Juliette, pressée d'en finir, fut forcée d'accorder la demi -piastre exigée. Aussitôt l'arrangement conclu, afin de ne pas leur donner le temps de se dédire une seconde fois, elle se hâta de faire hisser le signal, et nous nous rendîmes à terre, après avoir fait nos adieux aux amis que nous quittions, pour
longtemps peut-être, car le bruit d'un retard considérable dans le couronnement circulait à Tamatave avec une persistance inquiétante.
C'est du reste la ville aux mille rumeurs; les nouvelles les plus contradictoires, les bruits les plus absurdes s'y propagent avec une incroyable facilité; on dirait qu'en s'y établissant, Européens et Créoles, prennent quelque chose de la crédulité malgache; il n'est pas de mensonge grossier, de bonne calomnie bien nourrie qui ne soit sûre d'y faire rapidement son chemin. Pendant mon voyage, on m'a fait mourir de la fièvre, on m'a fait assassiner par la foule ameutée, on m'a fait chasser de Tananarive par le roi, on a raconté que je l'avais enivré pour lui faire signer une concession qu'il a accordée depuis six ans à M. Lambert, que jamais il n'a songé à lui retirer, et qui a été signée après le traité avec toute la pompe et la notoriété possibles ! Que n'ai-je pas fait? Que n'a-t-on pas fait de moi? Les traitants de Tamatave pourraient seuls le dire.
Ils sont au nombre de plus de soixante, vivant en assez mauvaise intelligence entre eux et avec les autorités du pays. A quelques rares et honorables exceptions près, il y a parmi eux plus d'aventuriers que de négociants dignes de considération. Cet état de choses va changer si, comme tout le fait espérer, la sécurité vient à remplacer pour eux l'existence inquiète et agitée qu'ils menaient entre la menace de l'expulsion ou celle de la confiscation toujours suspendue sur leurs têtes sous le règne de Ranavalo.
La population de Tamatave est, d'après l'estimation des missionnaires, de 12 à 15 000 âmes. Comme c'est sur ce point que Ton a concentré jusqu'à présent tout le commerce de l'intérieur et de la côte orientale de Madagascar, cette population est extrêmement mélangée, et il serait difficile d'y trouver, dans sa pureté, le type d'aucune des races du pays. Les cases de malgaches sont nombreuses, et grandes relativement à celles que l'on rencontre sur la route. Les planchers sont élevés de 30 à 40 centimètres au-dessus du sol,
sans doute pour les préserver de l'humidité et de certains insectes. La charpente, extrêmement légère, se compose de quelques piquets plantés en terre, des traverses qui les relient, et des chevrons de la toiture qui se croisent sous un angle assez aigu. Les interstices sont remplis avec les feuilles sèches de l'arbre du voyageur, nommé Ravenal ou Ravinai dans le pays. Ce végétal, dont les feuilles servent à tant d'usages différents sur la côte est de Madagascar, croît spontanément dans toutes les terres incultes, plaines ou collines, et envahit celles que l'on abandonne après les avoir cultivées. C'est l'arbre le plus commun dans la région basse; on cesse de le rencontrer à la hauteur de 400 à 450 mètres. Il est facilement reconnaissable par la disposition particulière de ses larges feuilles qui forment un éventail gigantesque, et qui retiennent l'eau de la pluie ou même la rosée dans le creux de leurs longs pétioles.
Tamatave est bâti sur une pointe basse et sablonneuse, qui s'avance vers l'ouest. Il n'y a, à proprement parler, qu'une rue condui-
sant du point de la plage où l'on débarque à la batterie située à la naissance de la presqu'île; à droite et à gauche de cette voie principale, on ne trouve guère que des sentiers qui s'enfoncent entre les clôtures des habitations, isolées les unes des autres par de petits emplacements généralement plantés de tamariniers, de manguiers et de cocotiers. Les cases des Européens, plus vastes que celles des indigènes et bâties en planches, occupent l'extrémité de la pointe, qui est entourée par un récif étendu , à peu près circulaire, balisé en ce moment sur son bord septentrional par deux carcasses de navires naufragés. Au nord de ce pâté de corail, se trouve une passe profonde et large de 500 à 600 mètres, limitée de l'autre côté par un second récif, parallèle à la côte, et laissant entre elle et lui un chenal d'une longueur variable, dans lequel il y a bon mouillage et où l'on est mieux abrité de la grosse houle du large que dans le port même de Tamatave, imparfaitement protégé par le récif de la pointe. Les navires de commerce y mouil-
lent cependant, afin d'être plus près de la ville, et d'embarquer plus facilement leurs bœufs. Cette opération se fait au moyen d'une amarre que l'on envoie du bord à terre. Dix ou douze bœufs, à la nage, sont suspendus par les cornes aux deux côtés d'une longue pirogue, qui se haie sur l'amarre et les amène le long du bord. Je suis surpris qu'il n'arrive pas plus d'accidents aux pauvres animaux que l'on fait ainsi voyager, car, pendant le long séjour de la frégate à ce mouillage, on a vu chaque jour des familles entières de requins rôder autour d'elle.
Les bœufs forment encore aujourd'hui le principal objet d'exportation de Madagascar; ce que l'on en tire de bois de construction et d'ébénisterie, de cire, de gomme, de caoutchouc et de riz est à peu près insignifiant. Cet état de choses durera nécessairement jusqu'à ce que la création de voies de communication ait rendu les transports moins difficiles. Le cabotage existe à peine sur la côte, où tous les mouillages sont très-mauvais dans
le sud de Tamatave; à terre, il n'y a point de chemins ; et, à si bas prix que soit la journée d'un travailleur, les transports à dos d'hommes, seuls possibles actuellement, sont trop coûteux pour tous les produits qui n'ont pas une très grande valeur sous un volume et un poids restreints.
Tamatave, qui est la métropole commerciale et la seconde ville du royaume, n'a aucune importance militaire. Rien ne peut empêcher un bâtiment de guerre de mouiller aussi près de terre qu'il le voudra, et de balayer de ses canons cette plage unie. Le fort, communément nommé la batterie, se trouve à l'ouest de la ville; il est à peine armé de pièces de petit calibre dont plusieurs n'ont plus d'affûts ; c'est un ouvrage circulaire, très-imparfaitement casemate. Les canons, placés sur une sorte de plate-forme, font face à la contrescarpe en terre gazonnée, qui est percée d'ouvertures correspondantes aux embrasures du fort; ce qui fait que chaque canon ne peut tirer que dans une direction unique. Je crois bien qu'il y a en barbette
quelques pièces dont on se sert pour les saluts; mais cette disposition ne les rend pas beaucoup plus redoutables. Ce qui me paraît certain, c'est qu'il ne faudrait donner que bien peu d'aide aux effets produits par le temps dévastateur et l'incurie des hommes pour faire effondrer tout ce triste échantillon de l'industrie des ingénieurs du pays. Une fois le fort rasé, avec des canons rayés et la terreur qu'inspirent aux Malgaches les armes européennes, on nettoierait le pays au moins jusqu'à douze ou quinze kilomètres de la côte. Rien ne serait donc plus facile qu'un débarquement à Tamatave , et Radama Ier avait bien raison de dire qu'il ne comptait que sur la fièvre et les mauvais chemins pour fermer aux Européens l'accès de son pays. Si c'était vrai de son temps, combien plus encore aujourd'hui !
Après cette courte description, je reprends le récit de notre voyage : les principaux chefs, un détachement en armes et la musique nous attendaient à la plage. Le canon du fort saluait notre débarquement. A dix heures, nous
montions sur nos sièges, et le cortège, grossi d'un grand nombre de traitants français, se rendait au fort, où je voulais prendre congé d'Andriamandrouse et le remercier des honneurs qu'il m'avait fait rendre. Il m'attendait sur sa place d'armes, entouré de toute sa garnison, et voulut m'accompagner jusqu'à quelque distance de la place. 11 est difficile de rien imaginer de plus étrangement pittoresque que notre longue caravane se déroulant dans la plaine, aux sons de la musique, aux cris des porteurs s'excîtant les uns les autres, et mettant en fuite de pacifiques troupeaux de bœufs effarouchés par cette foule bruyante.
A une demi-lieue du fort, le gouverneur prit congé de moi, et nous continuâmes notre route à travers une plaine sablonneuse, couverte d'une herbe fine, légèrement accidentée et marécageuse dans les fonds. Quelques broussailles d'abord, plus loin quelques beaux bouquets d'arbres s'élèvent de distance en distance. Nous traversons Ivondrou au milieu d'un flot de population accouru pour jouir de
ce spectacle inusité. C'est un grand et beau village bâti entre la mer et le Ranou-Manga- Siak, rivière qui, dans cet endroit, a l'apparence d'une vaste lagune. On rassemblait à grand bruit sur le bord les pirogues nécessaires pour notre passage. Avant de m'embarquer, je congédiai la musique et une partie des troupes ; je remerciai ceux de nos compatriotes qui avaient bien voulu m'accompagner jusque-là, et à une beure et demie, nous partîmes, emportant leurs vœux pour notre beureux voyage et le succès de ma mission.
A moins d'un kilomètre d'Ivondrou, se trouve la boucbe principale par laquelle la rivière communique avec la mer; mais cette embouchure, comme toutes celles qui s'ouvrent sur des plages sablonneuses, varie fréquemment. Au delà, les bords de la rivière sont marécageux ; la pirogue rasait des plantes aquatiques sous lesquelles se cachent, dit-on, de nombreux caïmans. Si redoutables et si redoutés qu'ils soient, ce ne sont pas eux que les bouviers craignent le
plus, quand ils sont forcés de faire traverser l'eau par les troupeaux qu'ils conduisent à Tamatave. Il paraît qu'il y a dans cette rivière une sorte de poulpe gélatineux, à peu près transparent et invisible dans l'eau, qui s'attache aux animaux ou aux hommes, et se développe sur eux au point de les entourer complètement et de les étouffer, si on n'arrache immédiatement cette pellicule blanchâtre, espèce de tunique de Nessus, qui se colle à la peau et brûle comme un vésicatoire tous les points avec lesquels elle a été en contact.
Après une traversée de trois quarts d'heure environ, ma pirogue abordait dans une petite anse boisée, voisine du village d'Amboudisine où nous espérions rejoindre notre avantgarde. On nous montra, dans le bois que l'on traverse pour se rendre au village, une grande jarre sacrée, auprès de laquelle aucun Malgache ne passait autrefois sans y déposer sa modique offrande. La sainte tire-lire a fini par tenter quelques mécréants qui l'ont éventrée et dépouillée du trésor lentement accu-
mulé dans ses flancs. Cette mésaventure restée impunie a discrédité le fétiche, qui gît abandonné à quelques pas du chemin.
En sortant du bois, nous avons aperçu quelques misérables cases alignées des deux côtés du chemin, entre des champs de manioc et de patates ; c'était le village d'Amboudisine. Mon intention était d'y rallier toute notre caravane; mais voyant l'heure s'avancer, je me décidai à donner le signal du départ, laissant à Juliette, qui était en retard elle-même, le soin de rassembler et de ramener les traînards. Cet arrangement ne fut pas du goût du plus grand nombre de nos porteurs, qui prétendaient faire cuire et manger leur riz à Amboudisine. Grand embarras, car nous n'avions pas d'interprète parmi nous. Comment faire pour vaincre la force d'inertie qu'on nous opposait? Le P. Jouen, qui avait quelque expérience du pays, imagina de tirer de sa poche un papier et un crayon et d'y inscrire les noms de ses porteurs; la peur de l'écriture les décida à partir. Cet expédient, imité avec le même succès par
chacun de nous, nous permit de nous remettre en route vers quatre heures du soir.
Le chemin se dirige à peu près vers le sud, suivant une langue de terre sablonneuse, qui sépare de la mer une série de lacs assez étroits, généralement peu profonds, mais occupant en longueur une étendue de trois cent cinquante kilomètres environ depuis Tamatave jusqu'à Mananzari. Si une exploration préalable montrait que ces lacs ont une profondeur suffisante pour en faire une voie de navigation intérieure, une compagnie qui se chargerait de les mettre en communication les uns avec les autres, moyennant le privilège de leur exploitation pendant un temps donné, rendrait un bien grand service au pays, et ferait probablement une affaire avantageuse.
Le lac que nous avions à notre droite est celui de Nossibé, séparé par deux isthmes étroits, de la rivière dlvondrou au nord, et du lac Rasoua-Mané au sud. Le sol, légèrement accidenté, est couvert d'une herbe fine, de broussailles et de quelques rares bouquets d'arbres. Vers cinq heures, nous laissions à
notre droite le misérable hameau de Ranou- Mamé; au coucher du soleil, nous passions auprès de vastes parcs à bestiaux vides, gardés par une demi-douzaine de pauvres cases. Ce n'est qu'avec une peine extrême que je parvins à faire franchir ces lieux de halte par mes porteurs, et à les forcer de continuer leur route. Chaque discussion amenait un retard nouveau ; la nuit avançait rapidement, et les gros nuages noirs qui s'amoncelaient au ciel faisaient présager une pluie prochaine.
Enfin, vers sept heures et demie, je voyais avec joie briller les feux allumés au milieu du village de Tranou - Marou , et j'entendais les cris des porteurs s'appelant dans l'obscurité. J'avais mis trois heures et demie à parcourir un chemin qui se fait ordinairement en deux heures et demie. Les cases de Tranou-Marou sont construites autour d'une grande place carrée, sur laquelle notre campement s'organisait dans la plus grande confusion. Illuminée par des feux nombreux, encombrée de nos bagages, animée par des
groupes de porteurs bizarrement éclairés et accroupis autour du riz qu'ils faisaient cuire sous la plaie, cette place offrait un étrange spectacle. Pour ragaillardir nos hommes et allécher les mécontents qui auraient pu, en désertant pendant la nuit, nous mettre dans l'embarras le lendemain matin, je fis acheter deux bœufs et donnai Tordre de ne les tuer et les distribuer qu'au moment du départ.
Pendant que le cuisinier, qui avait pris possession de la case royale, la plus grande, mais non la moins sale et la moins enfumée du village, y faisait les apprêts du dîner ou du souper, je m'organisais pour passer la nuit dans une chaumière tout juste assez grande jour recevoir mon cadre.
A neuf heures, nous avons pu nous établir, qui sur le flanc, qui à plat ventre, qui sur ses talons, autour de la natte sur laquelle était servi le repas, et satisfaire enfin notre appétit irrité par un jeûne de douze heures : quelques bougies plantées dans des bouteilles branlantes nous éclairaient de leur lueur douteuse. Le vent, qui faisait vaciller leur
flamme, ne suffisait pas pour chasser la fumée qui nous aveuglait. Nous avons eu ce premier soir une triste mais fidèle image de toutes les misères qui nous attendaient chaque fois que nous aurions à prendre un repas ou à passer une nuit en route. Bien certainement, je ne recommencerais pas ce voyage sans emporter une table légère et quelques pliants. Il n'y a que ces races qui tiennent autant du singe que de l'homme, pour passer des heures entières accroupies sans fatigue et sans engourdissement. Quant aux misères nocturnes , il n'y a d'autre moyen de s'en préserver que de coucher sous la tente, dans un cadre ou un hamac tendu sur des piquets assez élevés. Les rats et des puces monstrueuses fourmillent dans la plupart des cases; on peut à la rigueur s'habituer à la présence des premiers, mais le supplice que vous infligent les autres est vraiment intolérable. Toutes les précautions que j'ai pu prendre ne m'en ont pas préservé. Ces mauvaises nuits répétées augmentent beaucoup la fatigue du voyage.
Le \ 6, avant la pointe du jour, au premier chant du coq, nous avons été éveillés par les clameurs des Malgaches, empressés de tuer et de dépecer les bœufs. Cette intéressante opération, qui ordinairement les absorbe tout entiers, ne les a pas empêchés de faire kabare et d'envoyer une députation chargée de demander pour les porteurs de l'avant-garde la demi-piastre d'augmentation qui avait été accordée aux récalcitrants. La demande était juste; j'y fis droit. Ma générosité mit le comble à l'enthousiasme déjà provoqué par la distribution du bœuf.
Le camp s'est levé comme par enchantement; chacun s'est allègrement mis en route avec son paquet, et à six heures, nous avons suivi les baça^es. La matinée était belle et le chemin charmant, tantôt serpentant à travers des bois tout humides encore de la pluie de la veille, tantôt longeant la plage sablonneuse sur laquelle venait se briser la triple volute des lames écumeuses. Après une promenade, plutôt qu'une marche, de deux heures et demie, nous sommes arrivés au petit
village d'Ampanizane, construit sur une côte peu élevée d'où l'on voit à ses pieds, d'un côté la mer, de l'autre le lac Rasoua-Mané. Nous y avons déjeuné, et à onze heures nous avons poursuivi notre route, à travers un bois dont le lac baigne la lisière. Une heure plus tard , nous quittions le bord du lac pour celui de la mer. La marche était rude sous ce soleil de midi, réfléchi par un sable blanc et fin, qui n'offre point de résistance aux pieds. Nos porteurs ruisselaient; tout en les plaignant, je ne pouvais détacher mes yeux de notre caravane vivement éclairée, dont la longue file, serpentant sur la plage resserrée entre les brisants et la forêt, offrait un spectacle des plus pittoresques.
A une heure et demie, nous sommes arrivés à une embouchure étroite et très-remarquable du lac Rasoua-Mané. C'est l'Irangui, de l'autre côté duquel la rive escarpée forme une falaise de sable blanc, couronnée de beaux arbres qui encadrent une petite clairière et quatre ou cinq cases proprettes.
Nous n'y avons trouvé que trois petites pi-
rognes pour transporter sur l'autre bord nos bagages et nos quatre cents porteurs. Si rapidement que se fît le passage, il n'a pas fallu moins de deux heures pour l'opérer complètement; on gagne beaucoup de temps lorsque l'on trouve cette embouchure obstruée par les sables , comme cela arrive assez souvent dans la saison sèche.
À deux heures, je pus me remettre en route, malgré les réclamations de mes porteurs. En quittant la clairière, on entre dans un bois charmant, d'une adorable fraîcheur, mais beaucoup plus accidenté que tout ce que nous avions vu jusque-là, et dans lequel on commence à avoir un court échantillon des chemins de l'intérieur. A la chaleur étouffante qui nous accablait sur la plage, avait succédé une petite pluie fine qui a duré toute l'après-midi. Le sentier, au sortir du bois, suit le bord du lac Rasoua-bé7 et traverse le plus gracieux paysage. Le sol est partout sablonneux; on ne rencontre pas une pierre; le terrain est doucement ondulé ; ce sont de vastes pelouses, animées par de beaux trou-
peaux qui paissent en liberté et semblent souhaiter la bienvenue au voyageur; de grands arbres isolés, des bouquets de bois embellissent le voisinage du lac, qui, tantôt prolonge au loin sa nappe unie, tantôt est rétréci par des îles qui ne paraissent sortir des eaux que pour le charme des yeux et pour offrir au regard enchanté des paysages plus variés dans leur séduisante harmonie. Je ne sais si ce demi-jour gris et cette atmosphère brumeuse ne donnaient pas un nouvel attrait à ce ravissant tableau; plus d'une fois, en le contemplant, j'ai rêvé de demander au roi la concession de cette longue et étroite langue de terre , ainsi que des petites îles qui l'avoisinent.
11 était quatre heures et demie lorsque je suis arrivé à Yahavoune, assez pauvre village où nous devions passer la nuit. La pluie cessait, mais nos porteurs ne ralliaient que bien lentement avec leurs bagages, et ce n'est pas sans confusion que s'est organisé le campement nocturne.
L'étape du M devant être très-courte, le
clairon n'a sonné la diane qu'à cinq heures ; à six heures, les bagages partaient, et, bientôt après, nous les suivions par la plus belle matinée que puisse rêver l'imagination; comme le jour précédent, le chemin longeait le bord du lac, en serpentant à travers des bois poudrés d'or et des clairières étincelantes de rosée sous un radieux soleil. De grandes orchidées blanches, en longues grappes, embaumaient cette riante solitude.
Le tanguin est très-commun dans toute cette contrée; c'est un arbre de moyenne dimension, de la famille des apocynées. Ses feuilles épaisses, allongées et pointues poussent par touffes au bout des branches; il en sort un bouquet de petites fleurs monopétales, blanches, à calice lilas. Quand on casse une branche, il en découle une sève laiteuse, épaisse et abondante. Nous avons rencontré, à l'aller comme au retour, des arbres en fleurs et des fruits à peu près mûrs; le fruit, de la grosseur d'une poire moyenne, a la forme d'un œuf renflé par le milieu et pointu par les deux bouts. C'est de son noyau râpé et
arrosé de la sève du bananier que les Malgaches tirent le célèbre et terrible poison qui a fait périr un si grand nombre d'entre eux.
La course m'a paru courte à travers ce merveilleux paysage. A neuf heures, mes porteurs s'arrêtaient dans un petit bois au bord de Flmoussa, embouchure du lac Rasoua-bé, et limite méridionale du domaine de mes rêveries. L'Imoussa, plus large que l'Irangui, est également exposé, pendant la saison sèche, à être obstrué par les sables vers l'endroit où il se jette dans la mer. Les pirogues y sont plus grandes et plus nombreuses qu'à Irangui; mais comme le trajet est plus long, une caravane aussi nombreuse que la nôtre met à peu près le même temps à le franchir.
En débarquant sur l'autre rive, on trouve le village de Lavandava-Manarana, beaucoup plus petit que son formidable nom ne le ferait supposer. Nous y avons déjeûné, fort mal à l'aise, dans une misérable case, et nous en sommes partis à midi. Le chemin, toujours à peu près plat, suit une longue clairière entre deux bois. En deux heures de marche, nous
sommes arrivés à Andévourante, espèce de Capoue malgache , où nous devions nous reposer des fatigues de ces trois premiers jours , et nous préparer aux fatigues plus rudes des jours suivants.
Andévourante est un grand et beau village, le plus important de tous ceux que l'on traverse. Sa population est de plus de deux mille âmes, et la rivière qui le baigne est une des plus considérables de la côte orientale. Nous nous sommes établis dans une grande et belle case, construite par M. Delastelle, et appartenant aujourd'hui à Juliette, qui, pour nous l'abandonner avec toutes ses dépendances, était allée se loger dans le voisinage.
Afin de tenir nos porteurs en haleine, on leur a distribué à Andévourante deux bœufs qu'ils se sont partagé en poussant des cris de joie. Il est probable qu'ils ont arrosé leur festin d'une quantité plus que suffisante de betsa-betsa (liqueur du pays faite avec du jus de canne fermenté); car il en était peu qui ne fussent raisonnablement ivres dans la soirée. Ils aiment le bœuf avec passion, et le
dévorent avec gloutonnerie lorsqu'ils en ont l'occasion. On affirme dans le pays qu'une demi -douzaine de Malgaches sont capables d'engloutir un petit bœuf dans leur journée. Ils mangent la viande avec la peau qu'ils font rissoler, quand ils ne la font pas frire à part. Mais le morceau de choix, celui auquel il est interdit de toucher sous des peines sévères, à moins d'être prince, noble ou chef représentant l'autorité royale, c'est la partie de la croupe qui avoisine la queue, et que, dans le pays, on appelle la queue du bœuf. La vieille loi du pays porte que : « Une amende de dix piastres sera frappée sur ceux qui mangent la queue du bœuf sans y avoir droit. » Ailleurs elle dit : « Si un noble placé sur une terre du domaine royal, où sont les tombeaux de ses ancêtres, y use des privilèges d'un seigneur dans sa seigneurie.... s'il se fait servir la queue des bœufs tués, etc., il sera chassé de là et ne pourra plus y demeurer; néanmoins, il y aura sa sépulture, parce que les tombeaux de sa famille sont là. »
Après avoir passé une excellente nuit dans
le palais de Juliette, nous nous sommes embarqués le \ 8, entre six et sept heures du matin, dans une quarantaine de pirogues, pour remonter la rivière d'Andévourante, nommée Iarouka. Le temps était splendide, la matinée fraîche, et le soleil levant miroitait dans les eaux du fleuve à peine ridé par une brise légère. Les bords sont plats et marécageux près d'Andévourante. On laisse à gauche l'embouchure par laquelle l'Iarouka se jette à la mer, et qui, comme celles des autres rivières que nous avions déjà vues, est barrée par une ligne de brisants. On apercevait cependant comme une passe orientée du nord-est au sud-ouest*, mais d'après les informations prises, il paraît que cette passe change fréquemment de direction et que, lors delà crue des eaux, il se forme sur la plage sablonneuse qui sépare la rivière de la mer, de fausses embouchures qui s'obstruent quelques jours après. Sans ces obstacles, la rivière, qui est large et profonde, formerait un port magnifique. Cette question est d'un grand intérêt et mériterait que l'on étudiât attentivement la
passe pour savoir si, avec un balisage quotidien, on pourrait la rendre praticable pour des caboteurs, et, dans le cas contraire, s'il serait difficile et coûteux d'arriver à ce résultat.
Au delà de l'embouchure, les bords se relèvent, les villages apparaissent, et dans le lointain, on voit se dessiner une belle ligne de montagnes. Éclairées comme elles l'étaient par le soleil levant, elles formaient un fond digne du paysage. En continuant à remonter la rivière, nous passons auprès de quelques villages situés sur des sommets de collines, au milieu de champs de cannes et de manioc. Le plus remarquable est celui de Maramandia, près duquel s'élève un bois de haute futaie mêlée de quelques vigoureuses et puissantes touffes de bambous. Un peu plus loin, le fond de la rivière doucement accidenté, couvert de bois et de pâturages, forme un charmant tableau qu'on laisse à sa gauche, pour entrer dans un boyau encaissé, bordé de rizières étroites, de maigres roseaux, et de chétifs villages dont les habitants se pressaient
sur leurs seuils pour voir passer notre nombreuse flottille.
Après une navigation de quatre heures et demie, nous avons débarqué dans une vase épaisse et profonde, au pied du village de Maraoumbé, au delà duquel les pirogues ne remontent point, mais qui est accessible par eau même au temps de la plus grande sécheresse. C'est un assez grand village, bâti sur un mamelon , d'où l'on découvre tout le pays environnant, qui paraît d'une grande fertilité. Il s'y fait un petit commerce de cotonnades anglaises ou américaines, et dans la plupart des cases on trouve des métiers à tisser des étoffes de rabane assez grossière.
Nous avons établi le quartier général dans une grande case appartenant au ministre de la police, Razafikaref, et entourée d'une plantation d'orangers et de caféiers. Case et plantation sont également négligées; avec bien peu de travail et de soin, on remettrait l'une en grand rapport, et on rendrait l'autre presque confortable.
A partir de Maraoumbé, dans la plupart
des endroits où nous nous arrêtions pour déjeuner ou pour passer la nuit, les jeunes filles se réunissaient pour danser le radouba. Le chœur se rassemble le long d'un bambou soutenu par deux enfants à ses extrémités; chaque chanteuse est munie de deux baguettes; le chant commence, chant traînant, monotone et lent; toutes les baguettes frappent en cadence sur le bambou retentissant.
Après bien des hésitations, une danseusesort des rangs du chœur pour venir se placer devant le bambou. Elle débute par une promenade cadencée, un balancement du torse; puis elle étend les bras en agitant les doigts, imitant l'oiseau qui plane dans les airs. Le pas se précipite et se change en un trépignement rapide, correspondant à un mouvement analogue des hanches et du bassin ; c'est d'après la manière dont ce mouvement s'exécute que l'on juge du mérite de la danseuse, qui reprend ensuite sa marche cadencée et ses lentes évolutions. Cette danse est monotone comme le chant qui l'accompagne; mais ni l'un ni l'autre ne manque d'un
certain charme ; on prétend qu'elle a été inspirée par le vol des oiseaux , quoiqu'il ne soit pas facile de saisir le rapport qu'il peut y avoir entre le vol de l'oiseau et ce trépignement, ce mouvement de reins qui caractérise évidemment la danse malgache.
Nous l'avons vu exécutée par des hommes dont c'était l'emploi, nous disait-on; car il paraît que dans beaucoup de villages les femmes entretiennent à leurs frais un ou deux grands fainéants, qui servent de coryphées et mettent la danse en train quand elles ont de la peine à s'y décider. Mais toutes les hésitations cessent comme par enchantement, si l'on vient à leur offrir du betsa-betsa pour rafraîchir les danseuses et le chœur.
C'est le 1 9, à six heures du matin, que, par un temps couvert, nous nous sommes mis en route pour affronter ces chemins de l'intérieur dont on nous avait fait de si effrayantes descriptions. Nous en avions fini avec les pirogues; c'est à gué que nous devions désormais passer rivières et marais. Dès la sortie du village, le sentier traverse des fonds mare-
cageux et des ruisseaux, escalade des coteaux dont les flancs sont très-escarpés, bien que leurs sommets soient mollement arrondis; d'autres fois il les longe à mi-côte, et comme il n'y a de place que pour les porteurs d'un même côté, les deux autres cheminent sur le flanc de la montagne, soit au-dessus, soit audessous du sentier, et le siège prend des inclinaisons quelquefois inquiétantes pour un débutant, et toujours fort incommodes.
Tous les fonds étaient noyés dans une brume cotonneuse, épaisse, d'où l'on voyait émerger les sommets comme autant de petites îles. Le sol est généralement nu, ou couvert d'une herbe dure. De loin en loin, on aperçoit quelques bouquets de beaux arbres respectés par le feu. Les terrains bas sont cultivés en rizières, ou plantés de ce palmier nommé Rafia, dont les fibres servent au tissage de la rabane; les ra venais sont en majorité sur les pentes.
En une heure et demie, nous avons atteint le petit village de Manambounitra, où nous avons déjeuné. En avançant, nous avons
trouvé le même aspect au pays : les accidents du terrain s'accusent de plus en plus; quelques mamelons coniques de moyenne hauteur se dessinent parmi les collines, qui sont généralement allongées, mais le tout dans une grande confusion et sans aucune régularité apparente. Les bambous deviennent de plus en plus communs, et les citronniers sauvages bordent le chemin, qu'ils parfument. Les terres jaunes, roses ou rouges, d'une grande richesse de tons, sont percées çà et là par de gros blocs de quartz. Le chemin va le plus souvent droit au but, en sorte que ce ne sont que montées et descentes dans un pays constamment accidenté. Lorsque les fonds ont peu de pente, ils sont marécageux; lorsque l'inclinaison est suffisante, c'est un ruisseau ou une petite rivière qui cherche une issue en faisant mille détours à travers tant d'obstacles. Pendant nos deux heures et demie de marche, nous avons traversé et retraversé sept ou huit fois la petite rivière de Ranoumafana qui tire son nom de sources chaudes jaillissant dans son lit, auprès du village généra-
lement désigné sous le même nom, mais plus exactement appelé Voïzanar. Tantôt elle se précipite en écumant sur un lit de roches, tantôt elle coule en murmurant sur des cailloux roulés de quartz ou de grès rouge, toujours s'abritant sous un double rideau d'arbres.
Le village est construit sur un petit plateau qui domine la rivière; les sources thermales, au nombre d'une demi-douzaine, se trouvent au pied même du plateau. Elles ont une température élevée que nous n'avons pu mesurer, faute d'un thermomètre convenable; le tube du nôtre ne pouvant servir que jusqu'à cinquante-cinq degrés, était évidemment insuffisant, puisqu'il est impossible de tenir le pied sur les points d'où jaillit l'eau minérale. Les gens du pays prétendent que l'on peut y faire durcir des œufs; nous y avons fait cuire des coquillages; les officiers de la députation anglaise de 1861 lui donnent une température de soixante-dix degrés. Quoiqu'on ne puisse la recueillir que mélangée d'une forte proportion d'eau de la rivière, il est facile
de voir qu'elle est à la fois ferrugineuse et sulfureuse; elle a un goût de fer et d'œufs pourris auquel il est impossible de se méprendre, et elle noircit l'argent. Il y a moins d'un an, une des sources jaillissait en bouillonnant de la rive gauche du ruisseau; mais cette berge aura été entraînée par les crues du dernier hivernage, car toutes les sources sont aujourd'hui couvertes par l'eau courante.
Le village n'est qu'à une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau de la mer; en donnant vingt mètres d'élévation au plateau sur lequel est construit le village, il resterait environ vingt-cinq à trente mètres de différence de niveau entre la rivière de Ranoumafana et le bas larouka dans lequel elle va se jeter.
Après une nuit pluvieuse, nous nous sommes remis en route avant six heures ; il tombait encore une petite pluie fine qui n'a pas duré, mais suffisante pour entretenir l'humidité sur cette argile glissante, et rendre le chemin peu praticable. Vers sept heures, nous traversons une espèce de chaîne qui se dirige
du nord-nord-est au sud-sud-ouest, et dont le relief se dessine assez confusément au milieu des collines qui l'entourent. Les grands arbres sont toujours rares, et disséminés par bouquets isolés. La végétation change peu à peu d'aspect: l'arbre du voyageur fait place à la fougère arborescente ; il est assez remarquable que l'un disparaisse à peu près à la hauteur à laquelle l'autre commence à se montrer.
Vers neuf heures, nous franchissons, sans nous y arrêter, le petit village d'Ambatouarana. Environ une heure plus tard, nous passons auprès d'une grande pierre, plate et longue, plantée en terre, qui, au dire des porteurs, marquerait la moitié du chemin entre Tamatave et Tananarive. Si telle est effectivement sa destination, j'ai peine à croire que la mesure soit exacte1. Un peu plus loin,
1. Nous avons mis soixante-huit heures à nous rendre de Tamatave à Tananarive, et soixante à revenir de Tananarive à Tamatave; la longueur moyenne du trajet est donc de soixante-quatre heures. La moyenne du temps que nous avons mis à aller de Tamatave à la pierre et retour est de vingt-neuf heures ; la moyenne du temps
nous traversons un bois peu étendu, mais où la végétation est magnifique, et le chemin impossible pour d'autres que pour des Malgaches. Chaque jour, je sentais croître mon admiration pour la vigueur, l'adresse et la sûreté de pied de ces hommes; mais je n'étais pas au bout de mes étonnements.
En suivant le cours sinueux de la jolie petite rivière de Mahéla, qui reflète, en maint endroit, avec la pureté d'une glace le ravissant encadrement de ses bords, nous arrivons au village du même nom, que nous laissons à notre droite, au grand regret sans doute de sa population attroupée pour voir défiler notre caravane. Il y avait plus de cinq heures que nous étions en marche; nous avons mis une bonne heure encore pour atteindre Passimbé, le dernier village un peu considérable de la route.
Il est construit sur un plateau situé au miemployé pour aller de la pierre à Tananarive et à y revenir est de trente-cinq heures. Le milieu du chemin serait donc à trois heures en amont de cetle pierre, un peu au delà de Passimbéx qui est sensiblement à mi-chemin.
lieu d'une vallée, et baigné de tous côtés par de frais ruisseaux; tout autour, la vue est bornée par des montagnes en partie boisées, dont le profil sévère contraste avec les tableaux riants et variés du fond de la vallée.
Les montagnes qui se dressent dans l'ouest, et qui forment une chaîne véritable, toujours dirigée dans le sens du grand axe de l'île, sont celles de Mahadilou. Après une bonne heure de marche, par un temps magnifique, dans des chemins toujours fort escarpés, délayés par la pluie, défoncés par le fréquent passage de troupeaux de bœufs, nous sommes entrés dans la forêt qui couronne la montagne. J'ai gardé de cette matinée un souvenir profond. L'air était frais à cette hauteur de six cents mètres. Le soleil se jouait dans le feuillage légèrement agité et ses ravons d'or tremblotaient sur le sol tapissé de plus de vingt espèces de fougères; toutes les nuances de cette nlantureuse végétation contrastaient richement avec les tons rouges foncés de la terre.
Il régnait dans ces solitudes un silence so-
lennel, que ne troublait le chant d'aucun oiseau, et que les porteurs se gardaient de rompre, malgré leur loquacité habituelle. Ce n'étaient pas les efforts presque surhumains auxquels ils étaient parfois obligés qui les rendaient muets, mais la crainte de faire pleuvoir s'ils criaient ou chantaient dans cette forêt mystérieuse. Les difficultés étaient grandes cependant, si grandes que, chose extraordinaire, on a fait un second chemin entre Passimbé et Marou-Zévouna; cependant mes porteurs, à la discrétion desquels je m'en suis toujours absolument remis, ni plus ni moins que si j'eusse été un colis, ont fièrement choisi le plus court et le plus mauvais. A chaque instant, ils étaient forcés de s'atteler tous aux brancards, soit pour gravir des escarpements abruptes, soit pour me retenir sur la pente glissante de quelque précipice. Mais c'est surtout au sommet d'une des montagnes de la chaîne, que les difficultés m'ont paru insurmontables : nous avions devant nous un défilé sinueux, large d'un mètre tout au plus, creux de cinq à six
mètres, encaissé dans des parois de grès rouge, et dont le fond embarrassé de souches et de racines, ou raviné par les eaux, n'offrait que des obstacles à leurs pieds.
Nous nous en sommes tirés néanmoins, et bientôt après, d'une petite clairière élevée, nous avons aperçu la mer et son lointain horizon à demi perdu dans la brume.
Une heure nous a suffi pour traverser les grands bois, et moins d'une demi-heure après nous arrivions dans le petit village de Marou- Zévouna. En le quittant, on gravit successivement deux côtes déboisées et extrêmement escarpées, d'où l'on descend à Véfourouna, village renommé surtout pour son insalubrité. Nous avons fait ce trajet en une heure et demie.
Yéfourouna est situé au fond d'un véritable entonnoir, à quatre cent cinquante mètres audessus du niveau de la mer, au confluent de plusieurs vallons dont les eaux rendent les environs très-marécageux. Tous ces marais sont transformés en rizières à l'époque où les pluies vont commencer. Dans l'est de Pas-
simbé, on cultive le riz de montagne, en même temps que le riz de marais; mais, à partir de ce village, on ne voit plus de rizières que dans le fond des vallées. C'est du reste la seule culture à laquelle se livrent les Malgaches; leur paresse est grande; et il faut ajouter, pour être juste, qu'ils étaient si cruellement exploités sur cette route, la plus fréquentée de l'île, par tous les officiers et les nombreux soldats qui la parcouraient sous le règne de Ranavalo, que beaucoup d'entre eux ont déserté ces villages maudits et que ceux qui y sont restés ne produisent que ce qui leur est à peu près indispensable pour vivre. C'est à peine si nous avons pu nous procurer de loin en loin quelques bananes sur la route.
Nos porteurs se sont préparés par un bon repas de bœuf, arrosé de flots de betsa-betsa, aux fatigues de la journée du lendemain; pendant une grande partie de la nuit, le village a retenti de leurs chants, de leurs cris et de leurs éclats de rire. Ces démons qui, au lieu de muscles ont des ressorts d'acier
dans les jambes, ne connaissent pas la fatigue, et l'orgie de la nuit ne les a pas empêchés de lever le camp avant le jour.
Le 22, dès six heures du matin, toute la caravane était en marche, remontant la vallée principale qui était enveloppée dans une brume froide et épaisse; le thermomètre ne marquait que dix degrés. Nous avons passé et repassé mainte fois le ruisseau qui serpente au fond de l'étroite vallée, avant de gravir la chaîne qui se dresse à l'ouest, et dont le flanc est généralement boisé. En nous élevant au-dessus de la brume, nous avons trouvé un soleil resplendissant qui rayonnait sur ces détestables chemins. Nous avons traversé la chaîne dans un col dont l'élévation est d'environ huit cents mètres. Après trois heures d'une marche extrêmement pénible, nous avons fait halte au petit village de Bavanihazina. Huit ou dix cases sur un mamelon arrondi qui vient expirer au bord d'une jolie rivière, une belle clairière au fond d'un vallon encaissé de toutes parts dans de hautes montagnes boisées, c'est peu de chose, mais
c'était ravissant sous ce beau soleil, par cette fraîche température matinale. Le thermomètre à l'ombre marquait quinze degrés; le baromètre indiquait pour la hauteur du village six cent soixante mètres.
A onze heures, l'expédition se remet en marche pour entrer cette fois en pleine forêt, et pour affronter les plus épouvantables chemins que nous eussions encore vus. Toutes les pentes sont excessives, mais n'arrêtent pas nos porteurs qui ne s'essoufflent jamais. Et cependant que de difficultés à vaincre! Un sol savonneux qui ne sèche pas, et sur lequel des pattes de Malgaches peuvent seules se coller ou se cramponner; tous les versants ravinés et défoncés parles bœufs; des arbres abattus et d'énormes racines dénudées barrant le passage ; des rivières dont le lit torrentueux est obstrué par de gros blocs de roches, ou des marais infects, dont le fond glissant et coupé de brusques ressauts se cache sous une eau boueuse, tels sont les obstacles qui leur font quelquefois abandonner le chemin pour suivre dans ses dé-
tours îe lit de quelque ruisseau, route liquide pleine d'un charme mystérieux sous son épais berceau de verdure.
Dans les fondrières, sur la pente des cimes escarpées, le groupe entier se rallie autour du filanzane, soutenant d'un bord, retenant de l'autre, s'aitelant par devant poussant par derrière. Je ne me rappelle rien de plus beau que ces groupes bronzés, à peu près nus, franchissant un senti-er difficile; chaque effort fait saillir un muscle de ces torses vigoureux, de ces jambes de métal : magnifiques statues, sous la brune enveloppe desquelles on voit circuler une vie féconde et puissante, dignes d'inspirer un sculpteur de génie, et comparables aux plus belles productions de l'art antique.
La végétation est exubérante; les arbres cependant sont plus remarquables par leur élancement que par leur diamètre qui atteint rarement un mètre, tandis que j'ai vu quelques géants qui en avaient certainement plus de quarante en hauteur. De chaque côté du chemin, c'est un inextricable fouillis; les
lianes s'attachent aux arbres, les enchaînent les uns aux autres, pendent en guirlandes et en festons. Des orchidées, des fougères, des mousses, des lichens variés à l'infini, couvrent le sol et le tronc des arbres ; la vie est partout, de partout on la voit jaillir. De vastes espaces sont couverts de bambous lianes, ou des plus gracieux végétaux de la création. Malgré l'absence des fleurs, qui sont extrêmement rares dans la saison où nous nous trouvions, c'est un luxe de végétation prodigieux, et dont il est difficile de n'être pas frappé, en même temps que de l'harmonie qui règne au milieu de cette innombrable variété de nuances et de formes.
Nous n'avons point aperçu d'oiseaux.
L'imposante solitude n'était animée que par le murmure du feuillage et des eaux, par les cris des simepounes, des babacoutes et des maques, qui faisaient le désespoir de nos chasseurs (car comment les poursuivre dans cet impénétrable lacis, où la hache est indispensable pour se frayer un passage?) et par les chants de nos porteurs qui retentissaient
dans la forêt, dès que nous avions devant nous quelques dixaines de mètres de chemin à peu près praticable.
Après une heure et demie environ, nous avons franchi une des crêtes de la chaîne, au pied d'une roche balsatique en forme de bec, que l'on m'avait montrée de Tamatave. De cette hauteur de mille mètres, nous avons aperçu une dernière fois la mer.
Si accidenté que soit le sol de Madagascar, il n'est pas bouleversé comme celui de l'île de la Réunion ; on n'y voit point de ces tableaux devant lesquels l'imagination reste stupéfaite et terrifiée, comme elle l'est lorsque, du sommet du grand Bénard, on contemple le précipice de deux mille mètres qui sépare celte montagne du piton des Neiges. Ici les arêtes vives sont rares et les sommets sont généralement arrondis. Vu des points culminants, l'aspect de Madagascar a plutôt quelque chose d'harmonieux, de doux et même de moelleux.
La roche basaltique, que nous avons laissée à notre droite, est désignée dans le pays
sous le nom d'Andrianbavibé; nous l'avons revue et relevée d'un village situé au haut de l'Angave. Après l'avoir dépassée, on descend une pente rapide, au bas de laquelle se trouve, dans une petite clairière, un poste hova composé de trois cases. Le chef m'attendait comme de coutume avec sa garnison sous les armes, pour me rendre les honneurs militaires, et me faire son petit cadeau de poule et de riz. La garnison se composait d'un homme; elle est ordinairement de deux ou trois soldats dans les villages de la route. Un peu avant cinq heures, nous sommes entrés dans une clairière allongée , à l'ouvert de laquelle nos porteurs se sont écriés: Alamazaotra! C'est le nom de la forêt et aussi du misérable village dans lequel nous devions passer la nuit. Il était temps: les malheureux semblaient exténués par neuf heures d'une marche pénible. L'approche du gîte leur a rendu les forces et la gaieté; ils m'ont enlevé au pas de course. Un quart d'heure après, nous traversions une petite rivière qui est, je crois, le dernier affluent
de l'Iarouka que l'on rencontre sur la route, et de l'autre côté de laquelle se trouvent les douze ou quinze cases en paille dont se compose le village d'Alamazaotra.
Plus d'une fois dans la journée, je m'étais demandé avec anxiété ce que nous deviendrions si la pluie se mettait de la partie. Heureusement elle nous a épargnés. Il est arrivé à quelques voyageurs de n'atteindre le gîte qu'après minuit. Comment font les porteurs pour trouver où poser le pied par une nuit pluvieuse et doublement noire sous ces dômes d'épais feuillage? C'est leur secret; mais je suis tenté de croire , comme on le dit dans le pays, que les Malgaches portent la nuit un fanal à chaque orteil.
Le village, dont la hauteur au-dessus du niveau de la mer est d'environ sept cent quarante mètres, occupe le centre d'une assez grande clairière, au fond de laquelle coule la jolie rivière que nous avions traversée avant d'arriver. Nous y avons passé une mauvaise nuit à faire la guerre aux rats et à la vermine. Le 23, à six heures du matin, toute la cara-
vane gravissait à la file une montagne nouvelle. Les forêts couvrent encore la majeure partie du pays , mais elles sont coupées par de vastes clairières qui laissent circuler l'air et donnent accès au soleil ; aussi les chemins sont-ils à peu près praticables. Dans notre marche du matin, nous n'avons trouvé qu'un mauvais passage ; mais il pouvait rivaliser avec ce que la forêt offre de plus détestable.
Le paysage d'ailleurs est agréable et varié; un radieux soleil nous en faisait les honneurs. En trois heures, nous sommes arrivés au village de Passimpoutsi, qui doit son nom à de vastes taches de sable blanc éparses dans la vallée, et dans lequel les patates et le manioc poussent à merveille. Son élévation, est de huit cent soixante-dix mètres.
En quittant cet endroit, on traverse un pays toujours montueux, moitié boisé, moitié en pâturages ; le chemin est tolérable, si ce n'est dans une vallée que l'on suit pendant quelque temps, et dont le fond présente en certaines parties un véritable danger. Les Malgaches ne le traversent qu'avec une grande
précaution; les porteurs se font précéder par leurs camarades, qui sondent le terrain et s'assurent qu'il est suffisamment résistant. Rien d'apparent à la surface, qui ressemble partout à une prairie légèrement inondée ; mais les herbes ne recouvrent, en beaucoup d'endroits, qu'une vase molle et profonde dans laquelle on a vu disparaître des hommes et des bœufs. Les terrains solides forment de grandes rizières qui étaient en friche lorsque nous avons passé.
Au sortir de cette vallée, le chemin grimpe au flanc de différentes montagnes, sur lesquelles les bois deviennent de plus en plus rares, xlprès avoir dépassé les derniers arbres, à un détour du chemin, un cri d'admiration m'échappa en voyant tout à coup s'étendre à mes pieds une vaste plaine , que rien ne limitait au nord et au sud, et qui était bornée à l'ouest par une magnifique chaîne de montagnes distante de douze à quinze kilomètres. C'est la chaîne d'Ankaïe, au delà de laquelle on voit se dessiner dans le lointain quelques sommets bleuâtres des
monts Angave. Devant nous , c'est le pays des Bezaounzaouns; plus loin, derrière ces points bleus, celui des Hovas.
La vivacité de l'impression qu'on éprouve en face de ce panorama qui apparaît comme par un changement de décoration à vue, tient beaucoup, je pense, au contraste inattendu de ces vastes horizons sur lesquels le regard plane en liberté, avec les étroites vallées, les ravins encaissés, les impénétrables forêts que l'on vient de traverser, et où il semble que l'air manque aux poumons comme toute perspective aux yeux. Ici, au contraire, la poitrine se dilate pour aspirer la brise des montagnes; on se sent, en quelque sorte, prendre possession de l'espace.
Le village de Moura-Manga est situé à une demi-lieue plus loin , sur un des derniers contre-forts projetés dans la plaine d'Ankaïe par la large chaîne que recouvre la forêt d'Alamazaotra. Sa hauteur au-dessus du niveau de la mer est de neuf cent vingt-cinq mètres; nous avons mis deux heures et demie pour y venir de Passimpoutsi.
Le 24, la diane a sonné de bonne heure ; les bagages ont été expédiés aussitôt, afin de
traverser le Mangourou avant notre arrivée. Le personnel s'est mis en route vers six heures et demie, par un ciel clair. De la hauteur à laquelle nous nous trouvions, on voyait de lourdes pannes de brume peser sur les parties les plus basses de la plaine que nous devions traverser. Cette grande et large vallée longitudinale , comprise entre les chaînes d'Alamazaotra et d'Ankaïe , est formée de vastes plateaux séparés par des fonds marécageux, dont les eaux se déversent pendant la saison des pluies dans une dépression centrale, que l'on traverse sur un pont construit comme tous ceux que nous avons rencontrés en route. Ce sont des pieux fourchus plantés deux à deux, la fourche en l'air; ils supportent des traverses sur lesquelles repose le tablier fait avec des baliveaux juxtaposés ; ni les pieux; ni les traverses, ni les baliveaux ne sont reliés, ni ajustés, ni même équarris; aussi ces constructions primitives sont-elles de véritables châteaux branlants, auxquels les
Malgaches préfèrent le gué voisin, lorsqu'ils n'ont pas d'eau au-dessus de la ceinture. La plaine est complètement déboisée; elle doit fournir de beaux pâturages dans la saison humide; mais au mois de juillet, tout était rôti, et nous n'y avons vu qu'un petit nombre de bœufs. A mesure que Ton avance vers l'ouest, les plateaux se rétrécissent, s'élèvent et les fonds se creusent davantage. En approchant de la rivière, les côtes deviennent de vraies collines; celles du nord sont encore boisées et Ton aperçoit quelques beaux bouquets d'arbres dans les vallons.
Le soleil, qui luttait depuis quelque temps contre le brouillard, brillait de son plus pur éclat à dix heures, lorsque nous sommes arrivés au chétif hameau qui s'élève sur la rive gauche duMangourou. C'est une jolie rivière d'une cinquantaine de mètres de large, encaissée entre les collines que nous venions de franchir et la chaîne d'Ànkaïe qui se dressait menaçante en face de nous. Le Mangourou, à ce point de son cours, est à huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer ; mais
comme son embouchure n'est pas à moins de deux cent quarante kilomètres de là, si la pente était régulière, il offrirait avec son volume d'eau une belle voie de communication entre l'intérieur et le littoral, avec une pente de trois à quatre mètres par kilomètre. Il n'en est malheureusement pas ainsi; son cours, quelquefois paresseux et lent, se précipite plus loin en rapides et en cataractes qu'il faudra bien des années pour faire disparaître. Toutes les rivières connues de Madagascar ont des pentes très-inégales, et ne peuvent, dans leur état actuel, servir que pour les irrigations.
À onze heures et demie, nous avons traversé le Mangourou et gravi la montagne escarpée d'Ifoudi. Le col, par lequel passe le chemin, est à peu près de quatre cents mètres au-dessus du lit de la rivière; le baromètre nous a donné onze cent quatre-vingts mètres pour sa hauteur au-dessus du niveau delà mer. On y jouit d'une vue plus étendue que celle qui m'avait émerveillé la veille; elle n'est bornée à l'est que par les sommets
bleuâtres de l'Alamazaotra, à l'ouest par l'âpre chemin des Angaves ; mais comme on la découvre successivement à mesure que l'on s'élève, on y est habitué avant d'arriver au sommet. D'un côté, l'on a à ses pieds la plaine d'Ankaïe; de l'autre, d'étroites vallées ramifiées qui viennent rejoindre la vallée principale, profonde, mais sinueuse et peu large, qui sépare les montagnes que nous traversions de celles d'Angave. Les deux chaînes qui sont encore en partie boisées paraissent se relier plus au sud, et cette apparence est confirmée par la direction des cours d'eau qui vont rejoindre le Mangourou dans le nord-est. De la hauteur à laquelle nous étions parvenus, l'orientement des trois grandes chaînes de montagnes que nous apercevions est bien marqué; c'est celui du grand axe de l'île, nord-nord-est et sud-sud-ouest. Après avoir franchi la montagne d'Ifoudi, également escarpée sur ses deux faces, et traversé le village d'Amboudinifoudi, nous avons suivi la rive droite de la petite rivière de Tatabé, qui court vers le nord-est se jeter
dans le Mangourou. Un peu plus loin, nous l'avons abandonnée pour remonter un de ses affluents , le Caramboule , qui arrose une vallée secondaire, terminée elle-même par des vallons encaissés entre trois projections des monts Àngaves. Cette vallée est entièrement cultivée en rizières, et paraît d'une grande fertilité. Tout à l'entour, au penchant des montagnes, on voit de petites agglomérations de cases autrement construites que toutes celles que nous avions vues jusque-là. Après cinq heures de marche, nous sommes arrivés au village le plus considérable, situé au fond de la vallée et presque surplombé par le Mandrarahoudi, dont la paroi verticale s'élève, comme une fortification gigantesque, à trois cent cinquante mètres au-dessus de nos têtes. C'était autrefois le rempart des Hovas, qui, de ces inaccessibles sommets, se précipitaient sur les régions inférieures, pour les piller, et, semblables à des oiseaux de proie, se hâtaient de revoler vers leur aire pour fuir les fièvres qui les menacent dès qu'ils quittent leur pays.
Le village s'appelle Ambou dinar) gave. Les maisons, peu nombreuses, sont bien construites et entourées de pêchers et de mûriers qui y croissent sans culture. Celle que j'habitais a une charpente façonnée sur laquelle s'appuient des cloisons en planches bien jointes. Son toit est très-aigu, et les chevrons extrêmes, prolongés de trois ou quatre mètres au delà de l'arête, supportent quatre oiseaux grossièrement sculptés. Une cloison la partage en deux compartiments : celui par lequel on entre est au ras du sol; il sert de cuisine et de magasin, et communique avec le grenier au moyen d'un escalier; l'antre est élevé d'environ quatre-vingts centimètres ; le plancher et les murailles sont tapissés de nattes ; de plus, il est meublé d'un bois de lit, d'un coffre, de quatre chaises en. bois, sans parler des rats. Décidément, le voisinage de la capitale se fait sentir.
Le village est à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous l'avons quitté le 25 juillet à six heures du matin pour faire la pénible ascension du Mandrarahoudi ; le sen-
tier monte en zigzag le long du flanc de la montagne, et traverse un col dont l'élévation est de douze cent cinquante mètres, pour entrer dans la chaîne d'Angave, dont l'intérieur est encore passablement boisé. La hauteur des points les plus élevés par lesquels passe le chemin varie entre douze cent cinquante et quatorze cents mètres, qui est la plus grande que nous ayons observée.
Au fond du ravin principal coule une jolie rivière dont le cours , obstrué par de gros blocs de granit entassés au fond de son lit, est ombragé par des arbres magnifiques et de l'effet le plus pittoresque : c'est le Mandraka, affluent, comme le Caramboule, du Tatabé, qui se jette lui-même, comme je Pai dit, dans le Mangourou. Nous sommes donc encore sur le versant oriental de l'île. Après avoir traversé le Mandraka, on gravit une dernière montagne avec des pentes de plus de trente degrés , pour arriver sur le plateau central de Madagascar, très-inégal et très-montueux lui-même, bien qu'il n'y ait que de médiocres différences de niveau entre les sommets et
les fonds. C'est la province d'Émerine que l'on découvre devant soi dans sa monotone et majestueuse aridité; derrière, la chaîne d'Angave, par-dessus laquelle on aperçoit quelques sommets des monts Ankaïe ; et dans le lointain, la silhouette bleuâtre de l'Àlamazaotra, avec le bec d'Andrianbavibé que l'on relève au nord quatre-vingt deux degrés est.
Après deux heures et demie de marche, nous sommes arrivés au petit village de Keranmadinika, à une hauteur de treize cent soixante mètres. Pendant que l'on y préparait notre déjeuner, notre attention a été attirée par les sons d'une musique ; c'était le cortège deRavaloubé, neveu du fameux Ramboasalam, cousin et compétiteur du roi, mort en exil au mois de mai 4 862. Ravaloubé se rendait de la campagne à la ville ; il s'est arrêté pour venir me serrer la main et me faire ses offres de service.
A onze heures, nous avons poursuivi notre route; le chemin, détestable le matin dans les ravins de la forêt, devient décidément meilleur; il serpente sur des coteaux ferrugi-
neux , uniformément couverts d'une herbe sèche et dure; on voit souvent sortir de leurs flancs ou de leurs sommets quelque énorme roche de granit ou de basalte. Vers midi, nous avons laissé à notre droite la route de Tananarive, pour nous diriger sur Souatsimanampiouvane. Ouf! c'est un de nos compatriotes, M. Laborde, qui est coupable de ce nom.
Nous y sommes arrivés à une heure et demie. Onze jours de marche, de fatigue et de privations nous avaient rendus peu exigeants» Tout abandonnés que soient la belle maison que M. Laborde avait mise à notre disposition, et les jardins qui l'entourent, c'est avec un profond sentiment de bien-être que nous y sommes entrés. Enfin, nous trouvions des tables, des lits, des chaises et quelques meubles, l'indispensable ; mais l'indispensable est plus que du luxe lorsqu'on en a été quelque temps privé.
La journée était magnifique, l'heure peu avancée ; après avoir secoué la poussière et changé la défroque du voyage, je me suis hâté
d'aller visiter le vaste établissement créé sous le règne de Ranavalo, par notre industrieux compatriote. Il y avait successivement établi une briqueterie, une verrerie, des forges, une fonderie de canons et de projectiles, une manufacture de fusils, une magnanerie et une filature de soie. Un grand village régulièrement bâti sur le penchant d'une colline qui domine tout l'établissement, abritait une population de huit à dix mille personnes. Le mouvement et la vie étaient donnés par une jolie petite rivière dont les eaux, emmagasinées dans un vaste réservoir, suffisaient en toute saison pour faire tourner une demi-douzaine de roues hydrauliques.
Sur les bords de la rivière, entre la maison de M. Laborde et les vastes ateliers, sont disséminées les anciennes habitations de la reine, de son fils, de quelques membres de la famille royale et des principaux ministres de cette époque. C'était le Versailles et le Marly de Madagascar. Le temps s'écoulait en fêtes improvisées par l'imagination féconde de M. Laborde. La reine y passait des mois
entiers, et n'était nulle part aussi heureuse que là.
Pour bien connaître cette femme, généralement considérée comme une espèce de Néron femelle, il faut avoir vécu avec M. Lahorde et lui avoir entendu raconter mille traits qui prouvent que la cruauté, dont elle a donné trop de preuves dans les derniers temps de son règne, n'excluait chez elle ni la bonté ni la sensibilité. Portant à l'extrême le respect de la royauté dont elle était revêtue, elle était superstitieuse, très-accessible à la peur, attachée aux mœurs du pays, à ses vieilles coutumes, et craignait que, le jour où l'île s'ouvrirait aux Européens, mœurs et coutumes des aïeux ne s'en allassent les rejoindre dans leurs tombes.
C'est particulièrement dans les six dernières années de son règne que les massacres et les empoisonnements en masse qui l'ont rendue si tristement célèbre ont eu lieu ; elle avait alors de soixante-quinze à quatrevingts ans ; elle était dominée par un homme, sur lequel doit surtout peser la responsa-
bilité de ces monstrueux attentats à l'humanité. Ce lâche ambitieux, nommé Rainizouare, disposait de tous les devins, sorciers et prêtres des idoles; c'est par eux qu'il faisait dicter à une vieille femme ignorante et craignant la mort, ces terribles arrêts qui ont coûté la fortune, la liberté ou la vie à tant de malheureux et d innocents. Il vit encore; exilé aussitôt après la mort de la reine, et préposé à la garde de son tombeau, il a obtenu de la faiblesse de Radama de rentrer à Tananarive, où il traîne, dans l'abandon, une existence misérable.
Rien n'est triste comme l'état de délaissement et de ruine dans lequel se trouve aujourd'hui Souatsimanampiouvane, ce centre autrefois si fécond d'activité. M. Laborde a été exilé de Madagascar en 1857, non point par la reine qui ne s'est jamais consolée de son départ et qui n'a cessé de consulter les sorts pour savoir quand elle pourrait le rappeler, mais par les oracles dévoués à Rainizouare. Il était littéralement l'âme de ce vaste établissement; la vie s'en est retirée avec
lui, et cinq années ont suffi pour faire de toutes parts de terribles ravages. Le travail manquant, les habitants ont émigré pour ne pas mourir de faim. De la filature, qui se trouvait sur le bord de la rivière opposé au village, il reste à peine quelques débris ; les cases construites en pisé manquent presque toutes de toitures; les forges, les magasins peu solidement bâtis sont dans le plus lamentable état; il ne reste debout que le principal édifice construit en granit taillé, ainsi que les accessoires, il suffirait de légères réparations dans sa vaste toiture pour le remettre en état. On reste stupéfait devant ces ruines, quand on pense que tout cela a été créé par la volonté, l'intelligence et l'industrie d'un seul homme qui n'a trouvé pour coopérateurs que des manœuvres; un homme qui s'est fait ouvrier pour former des ouvriers, contre-maître pour les guider, en même temps qu'il ordonnait et dirigeait tous les travaux. On est plus stupéfait encore de la mauvaise foi de certains voyageurs qui ont écrit sur Madagascar, quand on voit que
clans aucun de leurs récits, de leurs descriptions, le nom de Souatsimanampiouvane n'est prononcé, et que ces merveilles véritables au milieu d'un pays encore sauvage sont pour eux comme si elles n'existaient pas, parce qu'elles sont dues au génie d'un Français !
L:Ikioupa, qui prend sa source près de là, et qui arrose le pays, descend à Tananarive, d'où il va rejoindre le Betsibouka qui se jette dans la baie de Bombétok, à la côte nord-ouest de Madagascar. De sa source, située à une élévation de quatorze cents mètres environ, à l'embouchure , la distance est de trois cent trente à trois cent quarante kilomètres, et la pente moyenne est d'environ quatre millimètres par mètre.
Le lendemain, 26, fut consacré au repos. Par un singulier hasard, cette seule journée de repos a coïncidé avec la seule journée de pluie que nous ayons eue pendant notre voyage; le thermomètre marquait douze degrés le matin, et quatorze degrés dans la journée. Fort tard, dans la soirée, on est venu
m annoncer que la députation envoyée audevant de moi par le roi venait d'arriver et me faisait demander les heures auxquelles il me conviendrait de la recevoir et de me mettre en route. Je lui ai donné rendez-vous pour huit heures, me réservant de fixer l'heure du départ suivant le temps.
Le dimanche 27, le P. Finaz, supérieur provisoire de la mission catholique, qui était venu à notre rencontre la veille, nous a dit la messe à sept heures et demie . A huit heures j'ai reçu la députation royale, brillante et nombreuse, composée de parents du roi, de ministres et de fils de ministres, d'officiers de la reine et du frère de la favorite. Elle était précédée d'une musique vêtue de drap orange et d'une garde d'honneur en uniforme rouge.
Ces messieurs venaient m'apporter les félicitations du roi, s'enquérir de nos besoins et nous escorter dans notre dernière étape vers la capitale. Je les ai chaleureusement remerciés et j'ai porté la santé du roi, qui a été suivie par celles de l'Empereur, de la
reine, de l'Impératrice et du Prince impérial. L'entrevue a été cordiale et prolongée; à peine avons- nous eu le temps de déjeuner à la bâte avant notre départ, qui devait avoir lieu à dix heures et demie. Après avoir traversé le village en bon ordre, le cortège s'est dispersé, la musique et les troupes ont été envoyées en avant. Pendant presque toute la route, j'ai été fidèlement accompagné parRatsimamanga, descendant par son père et sa mère d'Andrianampouinémérine, père deRadama I. C'est un jeune homme réservé, de bonnes manières, d'une figure agréable, et qui depuis lors n'a cessé en toute circonstance de me témoigner une sympathie marquée.
C'est lui qui le premier m'a souhaité la bien- Venue à mon arrivée à Tananarive; il est le dernier auquel j'aie serré la main, lorsque je suis parti.
Le pays, entre Souatsimanampiouvane et Tananarive, le pays hova, a un aspect et un caractère tout particuliers. Le sol, aride en apparence, est toujours très-accidenté; les gros blocs de rochers qui se dressent sur les
sommets ou qui sortent du flanc des collines, les rares bouquets d'arbres rabougris, et les anciens villages fortifiés qui couronnent les bailleurs, lui donnent une physionomie originale.
Les villages modernes , de plus en plus nombreux à mesure que l'on se rapproche de la capitale , sont généralement bâtis sur des pentes et leurs environs sont cultivés en patates, maïs, manioc, haricots, ambrevades, courges et pommes de terre.
Tous les fonds et les creux sont disposés en terrasses étagées, sur lesquelles on amène l'eau des hauteurs; on la fait descendre d'étage en étage, et le même filet d'eau arrose successivement huit ou dix rizières. Sur les bords du chemin, on rencontre un grand nombre de tombeaux qui, dans le reste de l'île, sont éloignés de tout endroit fréquenté, et redoutés comme portant malheur aux vivants. 11 sont construits en forme de pyramides quadrangulaires tronquées, et n'ont guère plus de trois assises ; la plate-forme est recouverte de cailloux, et supporte une
pierre plate et longue, plantée en terre par une de ses extrémités.
Malgré son aridité générale, le pays emprunte un charme véritable à la richesse et à la variété des lignes, et à l'harmonie des couleurs, qui rappellent les campagnes magiquement éclairées de la Grèce.
Vers une heure, nous avons passé auprès du village d'Ambatou-Manga que nous avons laissé à notre droite; il est dominé par une roche immense, dont les parois ressemblent à une cascade refroidie^ et qui sert de piédestal au tombeau de Ravalousa, l'ancien seigneur du lieu. Ce monument n'a été achevé qu'en 1854.
Après avoir dépassé le village et franchi un ravin escarpé, les cris de joie de nos porteurs nous ont annoncé que nous étions enfin arrivés en vue delà capitale, terme de nos fatigues et de notre long voyage. Je me suis associé à eux pour saluer Tananarive. C'était bien sa silhouette, telle que je me la figurais d'après mes lectures et les descriptions que j'en avais entendu faire. Sur l'arête d'une colline
abrupte, deux palais de très-inégale dimension, construits sous les règnes de Radama I et de Ranavalo, dominent des cases à peiue perceptibles à la distance à laquelle nous nous trouvions encore. Mais, pour être en vue de la capitale, nos porteurs n'étaient pas au bout de leurs peines. Ce n'est qu'après six heures et demie de marche précipitée que nous sommes arrivés au petit village d'Andraï- Souri, où nous devions passer la nuit, et nous préparer à l'entrée solennelle du lendemain.
Nous y avons trouvé de nouveaux envoyés du roi et de la reine qui venaient nous féliciter et nous offrir des cadeaux. Mais la visite qui m'a été le plus agréable a été celle de M. Laborde, dont la physionomie franche et ouverte m'a inspiré, dès le premier abord, une confiance et une sympathie complètes. Après quelques instants passés avec nous, il nous a quittés pour aller, le soir même, porter à Radama et à Raboude de nos nouvelles. Celles qu'il apportait étaient satisfaisantes : tout le cérémonial de notre entrée avait été réglé par lui; le roi et la reine étaient pour
nous dans les meilleures dispositions et attendaient notre arrivée avec impatience.
Il ne fallait pas moins que ces assurances amicales pour nous faire accepter sans murmures les inconvénients de ce dernier gîte, où je pensais que l'on aurait fait quelques préparatifs pour nous recevoir. Mais je connaissais mal les Malgaches, et je ne savais pas encore jusqu'à quel point ils poussent l'imprévoyance. Le fait est que l'on se trouve tout aussi mal à l'aise à Andraï-Souri que dans la plupart des villages de la route, bien qu'on ne soit plus qu'à trois kilomètres de Tananarive.
Nous y avons fait notre dernier mauvais repas, nous y avons passé notre dernière mauvaise nuit, bercés par l'espérance d'un avenir meilleur, et moi de plus en plus préoccupé des résultats de la mission que j'avais à remplir.
Le 28, dès le matin, le roi et la reine nous ont envoyé saluer par quelques-uns de leurs officiers ; puis des troupes, de la musique et la députation de la veille, augmentée de Razafi-
karef, ministre de la police, sont venues nous chercher. Le roi avait eu l'attention de m'envoyer un cheval, et un filanzane avec des porteurs à lui. Je m'en suis prudemment tenu à ce dernier mode de transport, les chevaux sur lesquels étaient montés quelques-uns de nos compagnons de la veille ne m'ayant inspiré aucune confiance. A notre sortie de l'enclos dans lequel nous étions campés, les troupes ont présenté les armes, et la musique a joué l'air royal composé par Rainibesa en collaboration avec Ratsimamanga, et, dit-on, avec les conseils du roi,, qui a trouvé plus digne d'avoir son air à lui que d'emprunter, comme avaient fait son père et sa mère, celui du Gocl Save aux souverains de la Grande-Bretagne. Après cet air, on a joué celui de la Reine Hortense en l'honneur de l'Empereur, puis la Marseillaise pour moi, et enfin un autre air pour le commandant du cortège. Un peloton de troupes, suivi de la musique, ouvrait la marche; d'autres troupes formaient la haie et F arrière-garde. La longue file des porteurs s'étendait du bas au haut de la colline qu'il
faut franchir et qui, cVAndraï-Souri, masque complètement la vue de Tananarive.
Au sommet de la colline, d'où l'on découvre subitement toute la partie orientale de la ville dominée par les palais, le cortège s'arrête, tout le monde met pied à terre, le salut en musique recommence. Au moment où l'on se remet en marche, le premier coup de la salve tirée en notre honneur se fait entendre. Bien avant notre entrée en ville, les bords de la route sont couverts d'un flot de peuple ; en ville, l'affiuence devient plus considérable encore, et les soldats ont de la peine à maintenir les curieux. Les physionomies expriment en général une curiosité bienveillante. La ville est escarpée, l'ascension rude; c'est une véritable escalade qui nous amène devant la grande porte du palais, où de nouveaux saluts nous arrêtent.
De cette dernière halte, on nous conduit, sous un soleil ardent, au milieu d'une poussière étouffante et d'une foule de plus en plus compacte, jusqu'à une grande place sur laquelle nos porteurs nous déposent. Nous
étions devant la maison de M. Laborde, qui nous attendait sur le seuil. Le vingt et unième coup du salut a été tiré au moment où nous entrions chez lui avec les membres de notre escorte qui étaient venus nous offrir le bras.
Après avoir reçu leurs félicitations sur notre heureuse arrivée, et leur avoir offert nos remercîments pour leur courtoisie, on a porté la santé du roi. Lorsque le toast a été proposé et que les verres sont remplis, on fait un signal à la musique, et ce n'est qu'après l'air joué que les coupes se vident. Cet usage, qui se pratique pour tous les personnages auxquels est affecté un air particulier, prolonge singulièrement les toasts, et les Malgaches ont l'habitude d'en porter beaucoup. Nos compagnons nous ont enfin quittés pour aller offrir au roi mes sincères remercîments, et pour lui rendre compte de la mission qu'ils venaient de remplir.
Aussitôt après leur départ, les cadeaux ont commencé à arriver : d'abord ceux du roi et de la reine, puis successivement ceux des principaux membres de la famille royale, de
Marie, du premier ministre, du commandant en chef et de leur famille, des ministres et des gens les plus considérables du pays. Ces cadeaux consistent en bœufs, moutons, porcs, volailles, œufs, riz, légumes et fruits du pays. C'est la manière traditionnelle de souhaiter la bienvenue à l'étranger qui arrive. Suivant son rang, suivant la fortune et la position de celai qui donne, la valeur des cadeaux diffère; mais, en les remettant, on emploie invariablement la formule suivante : « C'est la main qui offre, c'est le cœur qui donne. »
L'aifiuence était si grande, que j'ai à peine trouvé le temps de me faire conduire par M. Laborde chez l'hôte que le roi avait chargé de m'olîrir un logement. C'était un de ses ministres de l'intérieur, Raharolahé, ou, par contraction, Raharla. Ce brave homme m'a fait un accueil simple et digne; il m'a présenté sa femme, son fils qui faisait partie de la députation envoyée à notre rencontre, et ses deux brus, femmes de son fils et d'un neveu qu'il a adopté.
J'étais confus de le priver de la seule mai-
son habitable de son enclos et de le forcer, par mon arrivée, à se reléguer avec sa femme et ses enfants dans les misérables petites cases qui en dépendent. Il me dit que leur habitude était d'y vivre et que ma présence ne les gênerait nullement, puisqu'ils ne logeaient jamais dans la grande maison. Celle-ci se composai!; d'un salon carré de moyenne dimension et de deux chambres latérales, qui ont servi de chambres à coucher à mon aide de camp et à moi. La salle à manger était inutile, puisque, de prime abord, il avait été convenu, sur les instances de M. Laborde, qui déclarait tout autre arrangement radicalement impossible, que nous prendrions nos repas en commun chez lui. Deux couchettes, une demi-douzaine de chaises, une grande table dont j'ai fait mon bureau, deux petites tables, une glace, un orgue harmonium, trois vues de Sébastopol depuis le premier assaut jusqu'à la prise de Malakoff, avec les portraits des souverains et des généraux alliés contre la Russie, en formaient l'ameublement et la décoration. La
maison était bien construite et bien close d'ailleurs.
Quant à mon hôte, qu'une fréquentation assidue de plus de deux mois a rendu mon ami, je n'en voudrais pas avoir d'autre si jamais ma destinée devait me ramener à ïananarive. C'est un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand pour un Hova, maigre et un peu voûté; il porte avec aisance, et même avec distinction, les vêtements européens; il a fait, en 1 837, un voyage de quelques mois en France et en Angleterre, et a eu l'honneur de dîner à la table du roi Louis- Philippe. Il paraît avoir compris mieux qu'aucun de ses compatriotes toute la supériorité de la civilisation européenne; sans s'être attaché à aucun culte défini, il a des sentiments vraiment chrétiens et une tolérance fondée, non sur l'indifférence, mais sur une bienveillance sincère et profonde pour tous ses semblables. D'un caractère réservé, doux et poli dans ses manières, il a montré dans des circonstances critiques une décision et une fermeté remarquables; il a été l'un des principaux
auteurs de la conjuration avortée de 1857, et lorsque la reine Ranavalo est morte, c'est lui qui a arrêté toutes les mesures, vigoureusement exécutées par le commandant en chef actuel, qui ont assuré le triomphe de Rakoute et de ses partisans sur la puissante faction de Ramboasalam.
Sa fortune est médiocre, mais il appartient à une des plus grandes familles du pays; il a été le premier mari de la reine Raboude, et a épousé, après son divorce, une petite fille d'Andrianampouinémérine.
Il passe à Tananarive pour être très-partisan de la France; mais, comme il me le disait souvent avec raison : « Je ne suis partisan que de mon pays dont je désire ardemment la prospérité; en toute chose, je cherche son avantage, et je l'accepte, quelle que soit la main qui me l'offre, pourvu que ce soit sans arrière-pensée. » Si beaucoup de ceux qui le calomnient et combattent son influence, possédaient son intelligence, son désintéressement, son sens moral et son patriotisme éclairé, Madagascar serait bien, près de deve-
nir un pays civilisé. L'âme de la civilisation y serait vivante, et façonnerait bien vite à son image ce vaste corps qui, dans les dispositions actuelles de l'élite de sa population, ne se transformera sans doute que par une intervention énergique de nos capitaux, de notre industrie, de notre science et de notre religion.