‹ Trois mois de séjour à MadagascarChapitre 3 sur 9 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Tananarive et ses environs. — Le peuple hova.

Tananarive (les mille villages) est bâti sur une colline allongée et isolée, élevée de centcinquante à deux cents mètres au-dessus de la plaine isolée qui l'entoure, et qui se trouve elle-même à douze cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette colline se dirige à peu près du nord-ouest au sud-est; elle se ramifie à son extrémité nordouest qui est la moins abrupte; elle est trèsescarpée à l'extrémité opposée et sur ses faces longitudinales. Ce devait être une position à peu près inexpugnable lorsque la ville ne couvrait que les crêtes de la montagne, et que de profonds fossés, dont on voit encore

les vestiges, défendaient tous les points par lesquels elle était accessible. La porte de Test se dresse encore sur le chemin que suivent les voyageurs venant de ïamatave; c'est une lourde et massive construction en gros blocs superposés sans être taillés, ni cimentes, mais choisis cependant de manière à s'adapter assez exactement les uns aux autres; le linteau est formé de larges pierres plates ; le passage est étroit et sinueux comme une poterne.

Depuis que la paix a succédé aux guerres perpétuelles que se faisaient autrefois les peuplades de l'intérieur, la ville a franchi la vieille enceinte; elle couvre maintenant la partie habitable de la colline, et la population, qui augmente progressivement, n'est pas évaluée à moins de soixante-dix mille âmes. L'ancienne ville se distingue encore des faubourgs qu'elle s'est annexés par le mode de construction des maisons, qui sont toutes en bois dans l'intérieur de la ville, tandis que celles de l'extérieur sont généralement en terre. Cette différence tient à une ancienne

loi locale qui prescrivait de ne construire à Tananarive que des maisons d'habitation en bois. Quoique cette loi, dont on n'a pu m'expliquer les motifs, soit aujourd'hui tombée en désuétude, l'usage subsiste, et on continue de bâtir en bois dans la ville haute, tandis que dans les faubourgs on ne voit guère que des maisons en terre.

Toutes sont proprement et régulièrement construites. C'est aux environs d'Ambondinangave, comme je l'ai dit, que l'on quitte les cases en paille, désignées en créole sous le nom expressif de pail lottes, et que l'on trouve les premières habitations en bois et en argile. Elles ont en général six mètres de long sur quatre de large: elles sont invariablement orientées du nord au sud, et percées de deux ouvertures, une porte et une fenêtre, sur leur façade occidentale, la plus abritée des vents généraux, qui soufflent du nord- est pendant l'été, du sud-est pendant l'hiver. La place d'honneur, et les Malgaches y attachent une grande importance, est à l'extrémité du nord. La hauteur des murs est

d'environ trois mètres, jusqu à la naissance du toit de chaume épais et très-aigu dont les quatre chevrons extrêmes débordent de plusieurs mètres et supportent souvent chacun un oiseau grossièrement sculpté.

Ii y a peu de maisons qui ne soient surmontées de paratonnerres, rendus nécessaires par les orages quotidiens qui éclatent sur toute la province pendant les mois d'été, y causent de terribles ravages, et font périr chaque année un nombre considérable d'hommes et d'animaux. C'est encore à notre compatriote, M. Laborde, qu'est dû ce bienfait signalé, et si promptement apprécié dans le pays.

Un escalier très-roide conduit au grenier qui est tantôt obscur, tantôt éclairé par une ou deux ouvertures pratiquées dans les pignons. Le rez-de-chaussée est élevé de soixante à quatre-vingt centimètres au-dessus du sol; une grosse pierre jetée devant la porte sert de marche pour arriver au seuil. J'ai remarqué que les Malgaches sont très-économes de marches; les gradins ont souvent

plus de trente centimètres de haut. L'habitation est presque toujours divisée en deux : la pièce du sud, par laquelle on entre, est celle où se tient habituellement la famille, et qu'elle partage avec la volaille; un des angles du fond est réservé pour le foyer; trois pierres debout, entourent le feu, supportant la marmite dans laquelle on fait cuire le riz ; la fumée sort comme elle peut.

L'autre pièce, dont le sol et les murs sont tapissés de nattes, sert de chambre à coucher pour la famille; les esclaves couchent dans le grenier, où les maîtres se réfugient avec eux, lorsque la pièce principale est occupée par un hôte de distinction, le tout pêle-mêle, et au milieu des provisions. Le riz, dont les réserves sont considérables est ramassé à part dans des silos faciles à creuser lorsque le terrain est argileux et imperméable, ou dans des magasins élevés d'un mètre environ au-dessus du sol, et préservés des invasions de rats par les plates-formes circulaires clouées sur leurs supports perpendiculairement à l'axe.

Il est impossible à un Européen de ne pas

être frappé de la promiscuité dans laquelle vivent les Malgaches. Nous en avons vu de nombreux exemples, aussi bien pendant notre séjour à Tananarive, que le long de la route; chaque soir, nos porteurs remplissaient les cases, où refluaient avec eux toutes les familles dépossédées pour faire place aux hôtes du roi. Hommes, femmes, enfants petits et grands, adultes et à la mamelle, chacun roulé dans son lamba, étaient couchés côte à côte. Ce fait, si étrange pour nous, semblait être pour eux le plus naturel du monde.

La maison d'habitation principale est entourée de cases en planches, en terre ou en paille, qui servent de dépendances. Quelquefois les propriétaires, mal à Taise dans un logement trop vaste pour leurs habitudes, vivent dans une de ces cases, et réservent la maison principale pour les hôtes qu'ils reçoivent. L'ensemble des constructions est enclos d'un mur en argile, dont la hauteur varie d'un mètre et demi à trois mètres. C'est entre ces murs que serpentent à l'aventure les sen-

tiers qui servent de voies de communication. A Tananarive, il n'y a, à vrai dire, d'autres rues que celles qui conduisent au palais, l'une venant de l'est, une autre du sud, la plus longue du nord-ouest; encore n'ont-elles d'autre droit à ce nom que leur largeur, qui serait presque partout suffisante pour une voiture; elles sont, sous tous les autres rapports, dans un état d'abandon et de dégradation, dont le roi et ses ministres pour les travaux publics ne se préocupent pas plus que le dernier des esclaves qui y promène, insoucieux, sa facile servitude.

On voit dans la capitale et dans les villages voisins des maisons plus grandes et d'une construction plus savante; il y en a qui sont entourées d'une varande, d'autres ont un étage orné de balcons. Les maisons occupées par la famille du commandant en chef ont quelque chose de monumental, malgré la négligence avec laquelle elles sont entretenues.

Mais les vrais monuments de l'architecture civile à Tananarive sont, par ordre d'ancien-

neté, le palais d'argent, celui de Souaniérane, et le grand palais de Ranavalo.

Sur le point culminant de la colline, on a disposé deux vastes plates-formes à peu près contiguës, dont les bords sont soutenus par un mur en pierres de taille qui en fait le tour. La plate-forme septentrionale est entourée, en outre, d'une haute et forte palissade sur trois de ses faces, et fermée sur l'autre par un mur à hauteur d'appui. On désigne sous le nom de palais du roi l'ensemble des édifices qu'elle supporte; le palais de la reine comprend tous les bâtiments construits sur la plate-forme méridionale.

L'entrée principale du palais du roi fait face au nord ; un perron en pente très-douce conduit à un portail carré, massif, en pierres de taille, orné d'une çlace encadrée dans un médaillon. Le tout est surmonté du Vourounmahéré (oiseau royal), posé sur son globe. Le Yourounmahéré, oiseau de proie du pays, est devenu, avec les sept pointes de zagaie, l'emblème de la royauté hova.

La porte donne sur une vaste esplanade

carrée, entourée de palissades de trois côtés; à gauche une construction sans caractère renferme le tombeau de Radama Ier, devant lequel il est de règle de s'arrêter et de saluer, toutes les fois que l'on passe. Ce tombeau est attenant au palais d'argent qui doit son nom pompeux aux pointes d'argent avec lesquelles on a fixé les bardeaux qui le recouvrent. C'est un édifice à peu près carré, d'une vingtaine de mètres de côté; chacun des deux étages dont il se compose a de huit à dix mètres d'élévation. Toute la charpente s'appuie sur de fortes colonnes en bois qui entourent le bâtiment, et sur un pilier central; une double varande règne autour du palais. Chaque étage se compose d'un grand salon carré, s'ouvrant au nord et au sud sur de petites pièces et sur la cage de l'escalier; le salon ne prend jour que du côté de l'ouest, où il est percé d'une porte et de deux immenses fenêtres.

Une toiture aiguë, portant au centre l'oiseau royal, abrite la varande et vient prendre son appui sur la colonnade. Comme con-

struction en bois, dans un pays où l'on n'avait encore bâti que des cases de très-médiocre dimension , c'est un monument hardi, qui a dû frapper d'admiration la génération contemporaine.

Sur la même plate-forme, Ranavalo a fait bâtir un palais de style semblable , mais destiné à éclipser par des dimensions beaucoup plus vastes celui dont s'était enorgueilli son époux. Les deux édifices se touchent presque par leurs angles nord-est et sudouest. Le nouveau palais a un étage de plus que l'ancien. Les arbres gigantesques qui l'entourent sont enfoncés de six mètres dans le sol maçonné, et s'élancent à une hauteur de trente mètres pour recevoir les rostres par lesquels la toiture vient s'appuyer sur leurs faîtes. Je n'estime pas à moins de quarante-cinq mètres la hauteur à laquelle le Vourounmahéré gigantesque, qui domine l'édifice, déploie fièrement ses ailes.

Ce sont ces deux palais bâtis sur le point culminant de la ville, et visibles de tous les points de l'horizon, qui donnent surtout au

profil de Tananarive son caractère original et si facilement reconnaissable. ils ne sont point habités; fidèles aux usages du pays, ses souverains vivent dans de modestes cases, et ne mettent les pieds dans ces vastes salons que dans des occasions assez rares, surtout pour les réceptions officielles.

Sous le règne de Ranavalo, nul étranger n'a été admis à fouler les riches parquets de son nouveau palais. C'est du balcon qui entoure le premier élage qu'elle recevait les personnes qui se hasardaient à monter à Tananarive; on les introduisait dans la cour d'entrée, d'où elles étaient admises à présenter leurs hommages à la reine. Depuis sa mort, le palais est resté fermé; on ne l'a rouvert que le jour du couronnement du roi.

Le palais de la reine est un édifice plus petit, quoiqu'assez remarquable encore par ses dimensions. Un beau salon carré, prenant jour, comme les autres, sur sa façade occidentale, trois petites pièces au nord et au sud, une large varande qui en fait le tour,

composent le palais dans lequel la reine donne ses audiences particulières aux étrangers. Sur la même plate-forme, à un mètre et demi ou deux mètres en contre-bas, se trouvent les cases habitées par Radama et par Raboude. Quelques parterres plantés d'arbustes et de fleurs sont disséminés entre les palais, et contrastent avec lâpreté de l'aride colline qui leur sert de piédestal.

Souaniéraneest bâti sur un plateau étendu, au haut d'un coteau situé dans le sud-ouest de la ville. L'esplanade circulaire, ou plutôt ovale, est entourée d'une triple rangée d'arbres, véritable rareté dans ce pays déboisé. Au milieu de parterres et de pelouses abandonnés, s'élève ce singulier édifice, composé de trois longs bâtiments juxtaposés; celui du centre est débordé par les deux latéraux, qui forment ainsi comme quatre grands pavillons aux angles. Le large balcon qui fait le tour de l'édifice a certainement plus de trois cents mètres de développement. Au rez-de-chaussée, deux des corps de logis forment d'immenses salons richement parquetés; le troisième est

divisé en plusieurs chambres. Je n'ai point visité le premier étage, qui a été plus particulièrement aménagé pour servir de logement. Ce palais, dont les dimensions sont prodigieuses pour le pays, et sembleraient grandes partout, a été construit avec des bois de choix par un charpentier français nommé Legros, sous le règne de Radama I, que la mort a surpris avant que les travaux fussent achevés. Il paraît que le roi en était singulièrement fier; il avait déclaré qu'il ne permettrait jamais d'en franchir le seuil qu'à ceux qui sauraient lire. Ranavalo l'a laissé dans l'état où il se trouvait et ne lui a fait donner aucun soin. Je l'ai vu après trente-trois ans d'un abandon complet, sous un climat où chaque année une sécheresse excessive succède à plusieurs mois de chaleurs humides, où le thermomètre varie fréquemment de vingt degrés en vingt-quatre heures, et où le bois par conséquent est soumis à de terribles épreuves. J'ai été frappé de l'état de conservation dans lequel je l'ai trouvé. On le réparerait à peu de frais, et je pense qu'avec

quelques couches de peinture à l'huile, il défierait, pendant bien des années, tous les ravages atmosphériques. Le roi Ta cédé à son frère adoptif, M. Lambert, qui le réservait pour la Compagnie d'exploitation de Madagascar. Si cette compagnie s'organise, elle aura , sans contredit , pour siège de son administration y le plus vaste palais de la mer des Indes.

L'architecture religieuse n'a jamais existé chez les Malgaches. Leurs grossières idoles, auxquelles ils ne rendaient point de culte bien défini, étaient gardées dans de misérables hangars en paille ou en terre.

En somme, Tananarive est bien nommée, car elle ressemble beaucoup plus à une nombreuse agglomération de villages, qu'à ce que nous nous représentons sous le nom de ville. Les palais, et les quelques maisons disséminées alentour, sont environnés dune multitude de chaumières étagées sur les flancs de la colline,, et ne communiquant entre elles que par d'étroits sentiers encaissés dans des murs d'argile souvent balayés par des pluies

d'orage. La capitale de Madagascar est donc peu de chose, en réalité, et cependant on est forcé de reconnaître qu'elle est d'un aspect charmant, quand on la contemple vers l'heure où les derniers rayons du soleil couchant colorent des nuances les plus douces ses terrains rougeâtres, ses cascades de roches grises, li las ou rosées. L'Hymète, le Pentélique et l'Acropole ne se revêtent pas de couleurs plus enchantées, n'offrent pas aux yeux d'harmonie plus suave.

Les difficultés de la circulation dans cette ville escarpée sont jusqu'à un certain point compensées par l'étendue et la variété de la vue dont on jouit en quelque lieu que l'on se trouve , et par la salubrité qu'elle doit à sa position.

Une cité aussi populeuse où l'on ne prend aucune précaution pour la propreté des rues, où rien n'est ménagé pour l'écoulement des eaux impures, deviendrait nécessairement fort malsaine, si la nature ne venait en aide à l'incurie des hommes. Des pluies torrentielles, très-fréquentes pendant l'été, empor-

tent les immondices dans leur cours impétueux ; elles entraînent, en s'infiltrant, tous les sels et les gaz qui se forment près de la surface du sol et donnent naissance à des sources dont l'eau n'est pas potable. La distance à laquelle il faut aller chercher celle qui sert aux usages domestiques est un sérieux inconvénient et contribue sans doute à entretenir les habitants dans leur malpropreté. Mais au moins la ville est-elle saine ; et il serait impossible qu'elle le fût dans de pareilles conditions, si elle était bâtie sur un terrain plat et humide. L'état peu avancé de la civilisation ne fait pas sentir d'ailleurs la nécessité de communications plus faciles et plus promptes. Quand le commerce et l'industrie se développeront, ils éliront domicile dans la plaine; mais alors Tananarive aura fait des progrès parallèles, etl'édilité avenir saura pourvoir aux nécessités de la situation nouvelle. La colline émerge d'un fond très accidenté du côté de l'est, mais formant une plaine étendue du coté opposé. Par-dessus les coteaux que Ton domine ? au delà de la plaine

fertile, l'horizon est borné par des montagnes, dont les plus élevées sont dans la direction du sud-sud-ouest? et sur lesquelles le soleil répand soir et matin tous les trésors de son prisme incomparable. Quelques lacs entretiennent dans leur voisinage une fraîcheur et une végétation sur lesquelles l'œil se repose avec plaisir. Le plus célèbre de ces lacs se trouve au pied même de la ville, du côté du couchant; une étroite chaussée part du bord entre des touffes de papyrus et conduit à une petite île, résidence royale. Une ceinture de roseaux et d'arbres ombrageant un étroit sen tier entoure un mur en maçonnerie, qui soutient lui-même une plate-forme circulaire. Au centre de cette plate-forme, un carré planté d'arbres et d'arbustes s'étend entre deux maisons et trois pavillons ayant vue sur le lac. Le tout forme un petit hermitage bien simple, mais frais et joli.

Le lac est contigu au champ de manœuvre sur lequel a eu lieu le couronnement, et qui ressemble à un vaste cirque autour duquel la montagne de Tananarive et une autre col-

Une, qui n'en est séparée que par un étroit vallon, forment comme un gigantesque amphithéâtre.

Le pays qui environne Tananarive donne une idée assez exacte de la province entière, d'après ce que m'a dit M. Laborde, qui l'a parcourue dans tous les sens. Des vallons resserrés, contournant des mamelons généralement isolés, se rejoignent, marient les eaux des sources auxquelles ils donnent naissance, et vont aboutir à une plaine plus ou moins étendue. Lorsque quelques-uns de ces mamelons se relient pour former de petites chaînes, leur direction est le plus souvent parallèle à l'axe de l'île. Ils sont couverts d'une terre colorée en rouge par une forte proportion d'oxyde de fer. En maint endroit, d'énormes blocs de granit ou de basalte affleurent ou percent la surface du sol, tantôt avec l'apparence de plateaux artificiellement nivelés, tantôt abruptes et semblables aux ruines colossales de quelque antique construction. Du temps des guerres intestines de la province^ il n'était pas rare de voir des habita-

tions, dont on retrouve encore quelques traces, s'élever sur ces rochers qui étaient autant de citadelles imprenables.

Les sommets de toutes les collines anciennement habitées sont sillonnés de fossés profonds, derniers vestiges des fortifications d'autrefois. La plupart de ces villages sont abandonnés aujourd'hui, soit que leur population ait disparu par l'effet des guerres et du tanguin, soit que, rassurée contre le pillage, elle ait préféré en descendre pour se rapprocher des rizières. Les fortifications se composaient de deux ou même de trois enceintes reliées entre elles par des espèces de chemins couverts, qui les coupaient sous différents angles, et qui servaient pour les sorties des assiégés; quelques-uns de ces chemins, prolongés au delà de l'enceinte extérieure, permettaient de passer inaperçu pendant la nuit, pour aller chercher l'eau et le riz dont on avait besoin. Aux points d'intersection de ces tranchées avec les fossés d'enceinte, on roulait, en guise de portes, d'énormes pierres, plates et rondes comme des meules, qui fer-

maient l'issue tout juste assez large pour donner passage à un homme.

La moitié à peine de la province est habitée et cultivée; l'autre moitié est une espèce de désert déboisé, où il ne pousse qu'une herbe dure qui sert, pendant l'été, de pâturage aux bœufs et aux moutons, et pendant l'hiver, quand elle est sèche, de combustible aux pauvres. La population s'est condensée dans les plaines les plus étendues et aux environs de Tananarive, où les villages et les fermes sont presque innombrables. A mesure que l'on s'en éloigne, les lieux habités deviennent plus rares et l'on finit par ne plus guère rencontrer que des tombeaux ou des villages en ruine, triste effet des guerres qui ont désolé le pays jusqu'au commencement de ce siècle.

Les forêts qui couvrent encore une partie des monts Angaves, sont les dernières que l'on traverse en venant de lest. Audelà, on ne voit plus que de rares arbres fruitiers, et quelques bouquets d'arbres rabougris, maltraités par le vent et protégés contre une des-

truction immédiate et certaine par une défense expresse du souverain ou du seigneur du lieu. La disparition des forêts est encore un des tristes résultats des guerres. Afin d'éviter les surprises de l'ennemi, les chefs avaient fait déboiser le pays, et pour empêcher de replanter, ils avaient répandu dans le peuple la croyance que tous ceux qui planteraient des arbres mourraient jeunes ; cette superstition n'est pas encore tout à fait détruite.

Presque tous les vallons de quelque importance sont cultivés en rizières. Les sources sont nombreuses ; on réunit leurs eaux dans un réservoir placé aussi haut que possible. Des terrassements étages, plus ou moins larges suivant la configuration du sol, et légèrement endigués, reçoivent successivement l'eau d'en haut. A mesure que le volume d'eau grossit par la réunion de plusieurs ruisseaux, les travaux prennent une importance croissante. Des digues en terre eazonnée s'opposent aux inondations dans la saison des pluies ; des prises d'eau ménagées de

distance en distance facilitent les irrigations au moment où Ton sème et où l'on repique le riz. L'eau est maintenue par un système de barrages à la hauteur convenable pour fertiliser toute la plaine ; on la fait serpenter sur les flancs des collines au moyen de tranchées quelquefois profondes, lorsque les accidents du terrain rendent ces travaux nécessaires.

Dans la plaine de Tananarive, les digues qui encaissent l'Ikioupa ont jusqu'à quatre mètres de haut, huit à dix mètres de largeur à la base et cinq mètres au sommet.

Ces ouvrages d'endkuement et d'irrigation sont anciens. Au temps des guerres, lorsqu'une digue venait à se rompre, c'était comme une trêve de Dieu : au signal qui annonçait l'accident , toutes les hostilités cessaient; amis et ennemis unissaient leurs efforts pour réparer le mal. La digne relevée, la guerre recommençait avec le même acharnement. Aujourd'hui encore, un événement de ce genre met toute la population sur pied, et ce sont toujours les principaux personnages de l'État, quelquefois même le souverain en

personne, qui se rendent sur les lieux pour diriger et encourager les travailleurs.

La charrue n'est pas encore parvenue jusqu'à Madagascar. Sur le littoral, les Malgaches font fouler par leurs bœufs le sol des rizières avant de les ensemencer. Pour le riz de montagne, ils se contentent de mettre le feu aux herbes ou à la forêt; lorsque le sol est refroidi, ils creusent des trous peu profonds dans lesquels ils sèment le riz. Les Hovas se servent pour retourner la terre d'une petite pelle allongée, qui n'a guère plus d'un décimètre carré de surface, ajustée sur un manche de plus de deux mètres.

Les chemins ne sont à proprement parler que des sentiers ; aux environs de Tananarive, il y en a cependant quelques-uns qui seraient assez larges pour mériter le nom de routes, s'ils étaient entretenus et s'ils n'étaient tous coupés par des obstacles qui les rendent à peu près impraticables pour des bêtes de somme. C'est à Radama II qu'on les doit; il les a fait faire dans sa jeunesse par ses compagnons, ainsi que les premiers ponceaux en pierre construits

dans le pays. Ces derniers sont formés d'une petite arche, et tellement étroits que les porteurs ont toutes les peines du monde à y passer avec un filanzane.

La province d'Emerine occupe, avec le pays des Betsiléos, le centre de l'île de Madagascar, généralement, mais improprement représenté comme un plateau; le sol en est trés-accidenté au contraire, et la montagne d'Ankaratra, à dix lieues dans le sud-sudouest de Tananarive, s'élève à un millier de mètres au-dessus des plaines environnantes. Cette province est bornée à Test par le rempart naturel formé par les montagnes d'Angave qui la séparent du pays des Bezaounzaouns. Elle confine au sud à celui des Betsiléos, dont la frontière est à une centaine de kilomètres de Tananarive. Elle n'a pas de limites naturelles de ce côté, pas plus que vers l'ouest et le nord, où les frontières sont éloignées de cent à cent trente kilomètres de la capitale.

La plupart des cours d'eau de la province descendent vers l'ouest. La petite rivière Nouniva, qui prend sa source sur l'Ankaratra,

coule seule vers l'est et va se joindre au Mangourou. Sur la route de Tarnatave, le point de partage des eaux se trouve, comme je l'ai dit, dans les monts Angaves. Le principal cours d'eau des environs de Tananarive est l'ikioupa, qui vient du sud-est en longeant à peu près la route de Souatsimanampiouvane, passe à deux kilomètres dans l'ouest de la ville, s'engouffre à dix ou douze lieues plus bas, et poursuit pendant quelque temps sa course souterraine. Lorsqu'elle reparaît, elle est fréquemment entravée dans son cours capricieux par des rapides et des cascades. Elle se jette, sous le nom de Betsibouka, dans la baie de Bambétok, destinée à devenir, dans un avenir plus ou moins éloigné, un des ports de Tananarive. La longueur du cours de la rivière est d'environ cent quatre-vingts milles marins, ou de trois cent trente kilomètres, à vol d oiseau.

Parmi les différentes races qui ont peuplé Madagascar, il n'y en a que trois dont les traditions, assez vagues d'ailleurs, remontent jusqu'à l'époque de leur arrivée dans l'île :

ce sont les Antalaotres, les Antaïmoures et les Hovas; car les Maiattes, dont quelques voyageurs ont fait une race à part, proviennent d'unions contractées par des blancs avec les filles des chefs de la côte est, et sont devenus eux-mêmes, par le fait de leurs mères, les maîtres de cette contrée.

Les Antalaotres descendent d'Arabes venus de la côte orientale d'Afrique et de femmes sakalaves ; ils avaient fondé dans la baie de Bombétok une ville autrefois florissante, aujourd'hui détruite. Ils formaient alors comme une caste à part, ayant sa religion, ses lois et ses coutumes bien distinctes. Après la destruction de leur établissement pas les Hovas, sous Radama Ier, ils se sont dispersés sur toute la côte ouest, dans les Comorres et à Zanzibar. Ce sont leurs descendants qui font tout le commerce du Ménabé et du Bouéni ; ils exercent une influence à peu près exclusive sur tous les petits chefs de ces provinces, et font partout cause commune avec les Arabes, dont ils ont conservé la religion.

Les Antaïmoures proviennent, dit -on,

d'Arabes naufragés sur la côte est. Ils conservent précieusement un manuscrit arabe, qui est un fragment du Coran. La lecture et l'écriture sont très-répandues chez eux. Aussi sont-ils considérés comme des savants par les autres peuplades de lîle, parmi lesquelles ils voyagent beaucoup. Ce sont eux qui, les premiers, ont introduit Fécriture à la cour de Radamalcr. Ils regardent le porc comme impur, et ne mangent que la chair des animaux qu'ils ont tués eux-mêmes. A l'exception de ce reste de tradition musulmane, ils ne se distinguent point des populations voisines, dont ils portent le costume et partagent la croyance et les mœurs.

Les Hovas, fort improprement désignés sous ce nom, ne s'en donnent point d'autre que celui de Malagasses. Le mot de Madagascar lui-même était autrefois repoussé comme injurieux par les gens du pays; il signifie chat sauvage, et cet animal réprouvé a toujours été considéré comme entretenant avec les sorciers de criminels rapports. Ce nom a fini par être adopté lorsque les relations de l'île

avec les Européens se sont multipliées. Le mot Hova signifie bourgeois , celui qui n'est ni noble, ni esclave. Les hommes libres tombés en servitude comme débiteurs insolvables, ou par suite d'une condamnation s'appellent Zaza-Hova, petit de Hova, ou encore Hova-Véri, Hova perdu. 11 est certain que Ranavalo considérait comme injurieux le titre de reine des Hovas. En 1837, elle a renvoyé avec indignation à un capitaine de navire de commerce français une lettre qui portait cette suscription; la lettre fut déchirée devant lui par les envoyés de la reine, qui lui fit déclarer qu'elle le chasserait du pays, s'il se permettait une nouvelle insolence de ce genre. 11 est probable néanmoins que le nom adopté par les Européens restera pour désigner les anciens habitants de la province d'Emerine.

La tradition les fait descendre de naufragés jetés sur la côte ouest. Poursuivis et traqués par les indigènes, ils se seraient réfugiés dans l'intérieur de l'île. Leur type de physionomie, et quelques mots étrangers au malgache, con-

serves dans leur idiome, font généralement supposer qu'ils sont d'origine malaise.

Après s'être établis au centre de l'île, les Hovas y fondèrent douze souverainetés, gouvernées par des nobles constamment en guerre les uns avec les autres. C'est au moins en cet état que les prend la tradition orale, qui ne remonte pas au delà de cette phase de leur histoire. Ce qu'elle a duré, nul ne le sait, et ne s'en inquiète, il faut le dire. A la fin du siècle dernier, un de ces chefs, Andrianampouinémerine, parvint par la force, la ruse, et la douceur habilement employées, à soumettre et à pacifier tout le pays, auquel il ajouta la province des Betsiléos, dont il fit la conquête. Ce ne fut qu'après bien des vicissitudes, et avec l'aide de la vieille reine du Bouéni, la puissante Ravahini, dont son fils Radama devait battre et disperser les successeurs, quAndrianampouinémerine parvint à atteindre le but dé son ambition.

C'est lui qui fit de Tananarive la capitale du nouveau royaume ; il y fut visité par quelques blancs qui faisaient la traite des escla-

ves, mais aucun d'eux ne s'est fixé dans le pays. Ce roi est mort en 1810, après avoir fait assassiner son fils aîné, accusé d'avoir conspiré contre lui. Il eut pour successeur son second fils, Radama 1er.

Comme trait de mœurs, on peut dire ici que le nouveau roi, à son avènement, conserva, suivant l'ancien usage des nobles du pays, toutes les femmes de son père, choisies pour la plupart dans les familles des chefs soumis ou dépossédés. Ce qui est plus caractéristique encore, c'est qu'à la mort de Radama, sa veuve, Ranavalo, garda également, à titre d'épouses, toutes les femmes du roi. Enfin , dans un grand conseil tenu après qu'elle eut été proclamée reine, il fut décidé quelle ne pourrait pas se remarier, mais qu'elle serait libre de prendre des amants, et que tous les enfants qui naîtraient d'elle, à quelque époque que ce fût, seraient enfants de Radama.

Le règne de ce prince, remarquable à tant de titres, est assez connu pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en parler ici. Il est mort

en 1828, jeune encore, sans laisser d'héritier direct. Il destinait ouvertement sa succession à Rakoutoubé, fils de sa sœur, élevé par les missionnaires méthodistes. Mais la même superstition qui a toujours empêché Ranavalo de proclamer directement son fils Rakoute, a fait craindre à Radama de faire monter son neveu sur la pierre sacrée pour le présenter officiellement, comme son successeur, au peuple assemblé. Aussi, au moment, de sa mort, quelques chefs encouragés par Rasendrasoa, une des veuves dAndrianampouinémerine, et dirigés par Andrianambavoula, vieux ministre très-influent, qui espérait gouverner sous le nom de Ranavalo, peut-être même l'épouser, se rendirent auprès d'elle pour la décider à s'emparer du trône.

La tentation était puissante ; elle accepta leurs offres, mais un instant plus tard l'énergie lui manqua, elle protesta en sanglotant^ et essaya de s'enfuir. Rainizouare, qui devait plus tard devenir tout-puissant, lui barra le passage avec un sabre dégainé, et la retint prisonnière dans le palais. En même temps,

on publiait la mort de Radama, on proclamait Ranavalo reine, en quelque sorte malgré elle, et on scellait son avènement du sang des plus proches parents de son mari. Rakoutoubé fut le premier égorgé.

La boucherie s'étendit bien au delà de Tananarive. Les parents, les amis, les partisans de Radama furent assassinés jusque dans les postes qu'ils commandaient sur la côte. Son cousin. Ramanétake, gouverneur de Mouzangaïe, prévenu à temps par des amis, parvint seul à s'échapper dans une pirogue, et réussit à se créer une petite souveraineté dans une des Comorres, à Mohéli, où règne aujourd'hui sa fille.

Chez les Sakalaves, même au temps de leur puissance, il est arrivé souvent de voir des femmes en possession du pouvoir suprême. Mais Ranavalo est la première femme qui ait régné sur les Hovas. Les vieux nobles qui l'avaient placée de force sur le trône, et qui, pour l'y maintenir, avaient versé des flots de sang, ne jouirent pas longtemps de la puissance à laquelle ils avaient tout sa-

cri fié. Ils en furent dépossédés par un roturier nommé Andémiatza qui, à la tête de jeunes officiers roturiers comme lui, fit cette révolution de palais avec l'assentiment de la reine, qu'il épousa secrètement. Un an après, il fut lui-même assassiné par un autre roturier, nommé Rainihiare, qui lui succéda dans sa double qualité et resta, pendant vingt ans, le véritable souverain du pays, sous le titre de commandant en cbef.

Dès qu'il fut le maître, il remit en honneur tous les vieux usages, culte des idoles, oracles, épreuve par le tanguin. Tous ceux que leurs fonctions ou leur service mettaient en rapport avec la reine, furent soumis à cette épreuve monstrueuse; plusieurs en moururent. Avec les années cependant, ses idées se modifièrent; peu à peu il se mit en rapport avec M. Laborde, arrivé à Tananarive dans les premiers temps de sa puissance. Plus tard, il passait quelquefois une partie de ses nuits à l'interroger sur l'état de l'Europe, et à l'entretenir des réformes qu'il serait possible d'entreprendre à Madagascar. C'est sous cette

salutaire influence qu'il se rapproha de Rakoute ; sa confiance en ce jeune prince était devenue si grande que, vers la fin de sa vie, il était décidé à faire abdiquer la reine en faveur de son fils, dès que celui-ci serait en âge de gouverner, et de se retirer avec elle, après avoir solidement établi ses enfants auprès du nouveau roi.

La mort le surprit en \ 850, avant la réalisation de projets qui auraient évité bien des malheurs à Madagascar. Sa perte plongea la reine dans une profonde douleur, dont on assure qu'elle ne s'est jamais consolée. Ce qui prouve le changement radical qui s'était opéré dans les sentiments et les idées de Rainihiare, c'est qu'avant de mourir il a exigé qu'on ne ferait prendre de tanguin à personne dans cette occasion. La reine a fait respecter cette dernière volonté. Ce fait est à peu près unique dans les annales de Madagascar , si l'on en excepte toutefois le règne de Radama I : pas un personnage de quelque importance ne mourait sans qu'on fît prendre le tanguin à une partie de ses

parents, de ses esclaves, de ceux qui l'avaient soigné pendant sa dernière maladie, pour s'assurer que quelqu'un d'entre eux n'avait pas jeté un sort sur le défuut.

Son fils aîné, Rainivouninahitriniouni , lui succéda dans le titre de commandant en chef; mais, en réalité, toute la puissance passa à Rainizouare. Depuis l'avènement de Radama II , Rainivouninahitriniouni a été nommé premier ministre, et le second fils de Rainihiare, Rainilaiarivouni a pris le titre et les fonctions de commandant en chef. Son petit- fils et deux de ses neveux sont, l'un garde des sceaux, les autres ministres de l'intérieur et des finances. Mais bien que, jusqu'à sa mort, Ranavalo les ait traités comme s'ils eussent été ses propres enfants, elle ne leur a jamais laissé prendre aucune part aux affaires, exclusivement dirigées par Rainizouare qui a violemment réagi contre les tendances réformatrices de son prédécesseur. A force d'astuce et d'hypocrisie, il avait pris un empire absolu sur l'esprit de la vieille reine; il la gouvernait au moyen des sikidis,

ou devins, qu'il avait à sa discrétion, et que Ranavalo ne manquait jamais de consulter, même pour les détails les plus insignifiants de son existence, pour savoir, par exemple, quelle robe elle mettrait ou de quels mets se composerait son repas.

Ranavalo, qui avait plus de quarante-cinq ans à la mort de son mari, et qui n'espérait plus avoir d'enfants , s'était empressée d'adopter Ramboasalam, fils de sa sœur, et de le proclamer comme son successeur. Mais, après la naissance de Rakoute, le fils de son ventre, comme elle disait en parlant de lui, elle avait fait ériger une pierre sacrée au milieu du champ de manœuvres, et deux jours avant la cérémonie de sa circoncision, elle l'y avait fait monter et l'avait présenté à une foule immense. Il est certain que si, de son vivant, quelqu'un avait osé mettre les droits de Ramboasalam en balance avec ceux de Rakoute, elle F eût fait tuer comme conspirateur. Elle se plaisait à répéter que Rakoute était son seul fils, qu'il était le maître avec elle. Trois fois, dans des circonstances

solennelles, dans les palais de Tananarive, de Souaniérane, d'Àmbouhimanga, elle a répété : « Rappelez-vous que je n'ai pas d'autre fils que Rakoute, et que vous ne devez pas avoir d'autre maître. » Ces précautions prouvent qu'elle n'était pas sans craintes pour l'avenir ; mais la superstition l'emportait, et jamais elle n'osa ouvertement proclamer son fils comme son successeur.

Ce fils, qu'elle aimait avec une tendresse passionnée, ne cessait de combattre les terreurs de sa mère, et de chercher à prévenir ou à réparer les malheurs dont elles étaient cause. îi avait constamment des affidés en campagne pour savoir ce qui se passait; dès qu'ils avaient découvert un malheureux condamné pour quelque crime imaginaire (et il y en avait souvent), ils se hâtaient de venir en informer le prince; que ce fût le jour, que ce fût la nuit, il quittait sa table ou son lit pour accourir sur le passage du condamné, et le gracier par sa présence.

En 1855, la monstrueuse tyrannie de Rainizouare était arrivée à un tel excès que

Rakoute désespéra d'arracher sa mère, qui s'obstinait à ne voir en lui qu'un enfant, aux griffes de ce tigre; il se décida, d'après les conseils de ses amis, à tout tenter pour obliger Ranavalo à abdiquer. Il demanda dans ce but l'assistance de l'Empereur, auquel il écrivit une lettre touchante, pour lui offrir à cette condition le protectorat de Madagascar. Les complications de la guerre de Crimée, et d'autres nécessités politiques empêchèrent le succès de cette négociation , qui traîna pendant dix-huit mois environ.

En 1857, les amis de Rakoute, forcés de renoncer à tout espoir de secours extérieur, décidèrent ce prince à agir tout seul. Son parti était nombreux et uni, les chances paraissaient au moins balancées. Mais , au moment fixé pour l'action, l'hésitation de Rainivouninahitriniouni causa un retard funeste ; un des membres de la conjuration, le seul Malgache auquel les missionnaires méthodistes eussent conféré les fonctions de pasteur, en profita pour dénoncer le complot àRainizouare. Il n'y a que trop de raisons de

croire que cette infâme trahison a été conseillée par un missionnaire qui surveillait les événements àTamatave, et qui aura jugé utile aux intérêts de sa secte de faire avorter cette tentative.

Le succès de Rakoute aurait réalisé les projets caressés par Rainihiare dans les der~ niers temps de sa vie, et assuré le triomphe des sentiments d'humanité à Madagascar.

La découverte de la conjuration plongea, au contraire, ce malheureux pays plus profondément que jamais dans la barbarie. L'exil de tous les Européens, les proscriptions en masse, le carnage organisé, la vente de tous les parents des malheureuses victimes, tels furent les résultats immédiats de cette odieuse dénonciation. Ils se sont fait sentir jusqu'à la fin du règne de Ranavalo, dont la mort a seule pu mettre un terme à la terreur organisée par Rainizouare.

Ce monstre n'avait pas désespéré de faire survivre sa puissance à la vieille femme dont il exploitait si atrocement la crédulité et les craintes superstitieuses. C'est sur

Ramboasalam qu'il avait fondé ses espérances. Ce dernier , malgré les déclarations répétées de la reine en faveur de Rakoute, n'avait jamais renoncé à ce qu'il regardait comme son droit. Il a dit en deux occasions différentes à M. Laborde, qu'il savait tout dévoué aux intérêts de son cousin, mais dont il recherchait l'appui : « Je suis monté sur la pierre sacrée, et jamais la reine ne m'a rejeté. » Après avoir vainement fait à M. Laborde toutes les avances et les promesses possibles pour l'attirer dans ses intérêts, il a fini par se lier avec les hommes que l'avènement de Rakoute devait infailliblement renverser du pouvoir.

Tout était prêt pour la lutte, au moment de la mort de Ranavalo, le 14 août 1861. L'habileté et le sangfroid des partisans de Rakoute, à la tête desquels il faut placer Rainilaiarivoune et Raharla, empêchèrent l'effusion du sang. Ramboasalam et ses principaux, adhérents furent arrêtés par surprise, et Rakoute proclamé , sans coup férir, sous le nom de Radama II. Celui-ci se contenta d'exi-

1er son cousin à quelques lieues de la capitale, dans laquelle il serait certainement rentré avant sa mort, qui a eu lieu en mai \ 862, sans l'énergique résistance de ceux qui s'étaient le plus compromis pour le faire échouer dans ses desseins. Nous l'aurions, sans aucun doute, vu à Tananarive, après l'amnistie accordée à tous ses partisans à l'occasion du couronnement, amnistie que le roi n'a même pas attendue pour permettre à Rainizouare de revenir.

Sous le règne de Radama I, le pouvoir a été absolu; il a été exercé dans les mêmes conditions par les favoris successifs de Ranavalo, qui se proclamait hautement la maîtresse souveraine de la vie et des biens de tous les Malgaches et qui a confirmé sa théorie par de trop nombreux exemples. Que n'a-t-elle justifié également le titre de mère de ses sujets, qu'elle n'aimait pas moins à se donner !

Le nouveau roi conserve la même prétention à l'autocratie ; mais il s'en relâche beaucoup dans la pratique, et depuis un an à peine, l'autorité a déjà perdu de son prestige

et de la crainte qu'elle inspirait. Il ne serait pas impossible que le relâchement actuel n'eût pour conséquence quelque réaction plus ou moins vive.

La manière dont s'est négocié le traité d'amitié et de commerce que j'ai conclu, peut donner une idée générale de la forme peu définie du gouvernement actuel. Le projet a été soumis au roi qui,, sans faire aucune objection, a chargé le commandant en chef de l'étudier et de lui présenter ses observations. Celui-ci s'est associé pour cet examen Raharla, qui avait donné la dernière main à la traduction du traité en malgache, et l'a rendu au roi avec un avis favorable. Des mains du commandant en chef, il a passé dans celles de Rahanirake , le principal ministre pour les affaires étrangères. Sans rejeter absolument le projet, Rahanirake l'a modifié au point de le rendre impossible pour nous. J'ai fait répondre par quelques concessions apparentes, et le projet, sous cette seconde forme, a été lu devant le roi et la reine, qui lui ont donné leur approbation. Cependant,

avant de conclure, le roi a voulu le soumettre à l'examen et à la discussion des principaux chefs. On a convoqué pour cela tous les fonctionnaires du rang de douzième honneur, je crois, et au-dessus, présents à Tananarive. La réunion a été nombreuse, de deux cents personnes, m'a-t-on dit, et fort animée. Il y a eu presque unanimité contre l'acceptation. La défiance qu'inspirent les blancs, la crainte de les voir s'emparer, par leur travail et leur industrie, de toutes les richesses du pays, de l'île elle-même peut-être, tout ce que l'ignorance, la superstition et l'envie peuvent fournir d'arguments, a été perfidement exploité par les partisans et les élèves des méthodistes, dont le principal but, en ce moment, est de fermer l'accès du pays à tout ce qui est étranger à leur secte, et surtout aux hommes capables d'exercer de l'influence sur les populations. Bref, il est sorti de cette assemblée systématiquement hostile un volume d'objections. La majorité ne voulait pas d'engagement du tout ; les modérés demandaient des changements qui auraient rendu

tout traité impossible. Cette opposition générale, si violente que les hommes les plus éclairés n'ont osé la combattre, de peur de l'exaspérer, est tombée devant la volonté du roi, qui a fait signer l'acte par Rahanirake et deux autres plénipotentiaires nommés au dernier moment, et qui l'a signé lui-même pour leur montrer que sa décision était irrévocable. Personne n'a soufflé mot.

La noblesse, cependant, est encore assez fortement constituée dans le pays des Hovas. Autrefois, dans un état de guerre et d'anarchie permanent, chaque noble était un petit souverain retranché dans sa forteresse, pillant les voisins, détroussant les voyageurs avec l'aide de ses vassaux et de ses esclaves. Andrianampouinémerine a donné à l'autorité royale la force nécessaire pour réprimer ces désordres et ces violences. Contenus sous le règne de Radama I, souvent humiliés par Ranavalo , qui a appelé des roturiers aux plus hautes fonctions de l'État, les nobles paraissent aujourd'hui complètement soumis.

Les fiefs, ou terres nobles, qui sont nom-

breux dans le pays des Hovas et dans celui des Betsibéos, se nomment Ména-kéli (terre petite), par opposition aux terres du domaine royal, telles queTananarive, Ambouhimanga, Souatsimanampiouvane , que l'on désigne sous le nom de Ména-bé (terre grande). Les familles établies sur les Ména-kéli payent la dîme, qui se partage entre le roi et le seigneur de la terre.

Les nobles n'ont pas le droit de rendre la justice sur leurs fiefs ; ils n'interviennent que comme conciliateurs dans les différends qui' s'élèvent. Hors de leurs seigneuries, ils ne peuvent prétendre qu'à certaines distinctions honorifiques; ils ne prennent part aux affaires publiques qu'en raison des fonctions qu'ils exercent à la cour , et sont mêlés aux roturiers, qui partagent avec eux les principales charges. Il y en a même qui servent en qualité d'aides de camp (on pourrait presque interpréter ce mot par celui de domestiques) auprès de certains roturiers élevés en grade.

11 y a divers degrés dans la noblesse : ceux dont le titre se traduit par celui de prince ou

duc peuvent seuls s'habiller de rouge. Au degré intermédiaire, ils sont exempts de monter la garde quand ils sont simples soldatS; et c'est à eux que revient l'honneur de garder le drapeau. Ils ont droit au vadihéna, à la queue du bœuf, toutes les fois qu'on en tue un sur leurs terres, et même ailleurs, lorsque l'animal est tué pour leur consomma* tion. Le vadihéna revient de droit au roi, ou à ses représentants, dans tous les autres cas. La noblesse inférieure a le privilège de ne pouvoir être ni enchaînée, ni mise aux fers ; elle est exempte de la corvée; mais elle y conduit ses vassaux, quand ceux-ci sont mis en réquisition. Simples soldats, les nobles de ce rang sont tenus de monter la garde. Cependant ils reçoivent le premier salut du roturier le plus élevé en grade. La formule du salut adressé aux nobles diffère de celle employée pour les roturiers ; aux premiers, Ton dit : « Portez-vous bien ! » aux autres : « Comment vous portez -vous ? »

Le roi, la reine et leurs enfants ont seuls le droit de porter du corail sur la tête; les

nobles ont celui d'en porter aux pieds ; tout le monde, sans en excepter les esclaves, peut en porter au cou et aux bras. Les femmes nobles se font porter en filanzane en toute circonstance , et , à Tananarive , elles ne sortent guère à pied. Les femmes de la roture ne le peuvent que pour suivre les enterrements, ou quand elles sont malades.

L'homme noble peut choisir sa femme dans quelque condition libre que ce soit ; mais les enfants suivent la condition de leur mère. Quant aux femmes nobles qui épousent des roturiers, elles perdent leur rang, sont déshéritées et presque toujours répudiées par leur famille, qui ne leur accorde même plus de place dans le tombeau commun. Quoique le premier ministre soit, après le roi, le premier personnage officiel de l'État, la femme noble qu'il a épousée a été repoussée par toute sa famille, et n'a plus aucun rapport avec elle.

Les roturiers occupent, depuis le règne de Ranavalo, beaucoup des plus hautes charges de l'État: mais la bourgeoisie en corps n'a ni pouvoir, ni influence. En quelques rares oc-

casions, on consulte pour la forme les bourgeois de Tananarive, dont les chefs viennent alors présenter au roi, sous forme de vœu, une requête qui leur est dictée d'avance. C'est ce qui a été fait dernièrement pour la grâce à accorder aux complices deRamboasalam, avant le couronnement. Comme c'était le peuple qui était censé avoir demandé leur condamnation, le roi s'est fait demander leur grâce par le peuple. Les juges ou andriambaventi sont, avec les loholona ou notables des villages, considérés comme les chefs de la bourgeoisie.

D'après la vieille coutume du pays, les roturiers ne peuvent pas être anoblis; mais cette interdiction a quelquefois été violée par des souverains absolus. Quoiqu'il n'y ait pas, à proprement parler, de classes dans la bourgeoisie, il y a des familles qui, en récompense de services rendus, jouissent de privilèges ou de fonctions transmises par héritage. Ainsi, celle du commandant en chef possède cette dignité à titre héréditaire. Il y en a d'autres dont les membres ne peuvent être

condamnés à mort, mais il n'est pas défendu de les exiler dans les endroits les plus malsains de l'île. Bien des familles bourgeoises croiraient se mésallier en s'unissant à d'autres familles de même condition, mais placées depuis longtemps à un niveau social inférieur.

Les esclaves se partagent en deux grandes classes : les esclaves du roi et ceux des particuliers.

Les premiers se subdivisent en Malgaches et en noirs; les iMalgaches remplissent les fonctions de confiance dans le palais, éeuyers, valets de chambre, pages, etc. ; ils peuvent épouser des femmes libres. Les noirs ne peuvent se marier qu'entre eux ou avec des esclaves de particuliers -, ils servent soit dans la garde, soit dans l'armée où ils peuvent arriver aux grades les plus élevés ; il y en a qui sont officiers du palais, quelques-uns sont quatorzième honneur; d'autres occupent des emplois civils.

Les esclaves des particuliers sont classés suivant leur origine ; les Hovas tombés en esclavage comme débiteurs insolvables ou

condamnés, les Malgaches de toutes les autres races, et les Africains. L'esclavage est très-doux à Madagascar ; la paresse est tellement innée dans ce pays, qu'il ne vient pas à la pensée des maîtres d'exiger de leurs esclaves plus de travail qu'ils ne sont habitués à en voir faire. Lorsqu'ils se rachètent, ou qu'ils sont affranchis par leurs maîtres, les esclaves rentrent dans la condition d'où ils étaient sortis.

La législation des Hovas est confuse et obscure; sa naïveté grossière rappelle, à quelques égards, les vieilles lois des tribus franques avant leur conversion au christianisme; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle porte aussi loin que ces dernières le respect de la liberté individuelle. On a tout récemment essayé de rédiger les lois existantes, dont on a fait soixante et quelques articles ; mais ce code informe aurait besoin d'être amplement commenté. La langue n'a pas assez de précision encore pour bien définir et pour généraliser les termes de droit. Aussi, quoi qu'on fasse, y aura-t-il toujours une part énorme

laissée à l'arbitraire des juges, part bien dangereuse chez un peuple aussi cupide.

La justice est rendue au nom du souverain par les andriambaventi, nommés par lui.

Dans les cas graves, les jugements ne sont exécutoires qu'après avoir été sanctionnés par le roi. Toutes les transactions de quelque importance se font également en présence de ces magistrats; elles sont toujours verbales et, par conséquent, sujettes à beaucoup d'incertitude. Les conventions deviennent obligatoires quand on a offert au roi, ou au magistrat qui le représente, le hasina, qui consiste en une pièce d'argent, généralement un morceau de piastre. Celle des deux parties qui considère l'alîaire conclue comme avantageuse pour elle, ou qui se croit favorisée par le jugement, se hâte de donner le hasina pour ne pas laisser à son adversaire le temps de revenir sur le marché ou d'attaquer la sentence.

Lorsqu'un Hova est en contestation avec un autre, ou s il a quelque crime à dénoncer, il se rend chez les juges pour leur exposer son affaire ou pour faire sa dénonciation, et il

leur demande la zagaie tsitia lenga (qui n'aime pas le mensonge). C'est une zagaie en argent, qui ne se déplace qu'avec l'autorisation du souverain, ou au moins du premier ministre. Trois personnes vont la chercher au palais, où il y en a plusieurs gardées avec respect. Tous se découvrent et se rangent, lorsque cet emblème de la justice passe dans les rues. A son arrivée devant la maison de l'accusé, le principal des trois porteurs fait connaître à celui-ci le motif de la visite, et lui fixe le jour où il devra comparaître devant les juges, s'il s'agit d'une cause civile ou d'un délit de médiocre importance ; on le fait immédiatement garrotter et emmener, si l'accu-

sation est grave.

Les jugements se rendent en plein air. A Tananarive, c'est sur une petite place au sud et au-dessous du palais. Il y a dix-huit mois à peine, lorsque les juges ne pouvaient arriver à une conviction, c'était le tanguin qui décidait de la question. Quelquefois l'épreuve était demandée par l'accusé lui-même, d'autres fois elle était imposée par les juges. On

la faisait d'abord sur un chien ou sur une poule; si l'animal échappait au poison, l'accusé était réputé innocent; dans le cas contraire, il subissait lui-même l'épreuve, et, pour être acquitté, il devait rendre trois morceaux de la peau d'une poule qu'on lui avait fait avaler avec le poison ; si un seul des morceaux restait dans l'estomac, la culpabilité était démontrée, et l'accusé subissait la peine, quand le tanguin ne l'avait pas tué. Dans les causes civiles embarrassantes, on faisait subir l'épreuve à deux animaux représentant les deux parties ; le survivant gagnait la cause de son mandataire. Comme l'issue de l'épreuve dépendait beaucoup du sikidi qui préparait le poison, et que celui-ci obéissait aux juges, l'acquittement de l'accusé ou le gain du procès s'achetait dans la plupart des cas.

Radama II a eu l'honneur de proscrire, dès son avènement, cette horrible et absurde coutume qui, sous le règne de sa mère, a fait périr près de cent mille malheureux, d'après le témoignage de personnes dignes de foi. Les innombrables supplices dont il a été le

témoin pendant toute sa jeunesse lui ont fait prendre en horreur la peine de mort, qu'il a également abolie. Il est permis de regretter une mesure peut-être prématurée, dans un état de civilisation aussi peu avancé; mais je ne puis, quant à moi, blâmer cet excès d'humanité chez un homme qui, à la vue de tant de sang répandu, s'est juré de ne pas le faire couler pendant qu'il serait roi. Une autre mesure de ce prince, à laquelle on ne peut qu'applaudir sans réserve, est l'abrogation des lois qui, dans certains cas, autorisaient et même prescrivaient de mettre en vente des personnes libres. Ces trois grandes réformes sont consacrées par le préambule des lois du royaume récemment rédigées. Ce préambule est ainsi conçu : « Voici les lois du royaume sous Andrianampouinémerine, Radamal etRanavalo; je les conserve, à l'exception de la peine de mort, de l'épreuve par le tanguin , et de la réduction des hommes libres en esclavage. »

Est-ce par humanité aussi, ou simplement pour réagir contre de vieilles coutumes, que le roi a interdit la circoncision, qui est d'u-

sage immémorial dans le pays? Je ne sais; mais voici ce qiie prescrit la loi : « Lorsqu'un enfant, qui n'est pas malade, aura élé circoncis, l'opérateur sera considéré comme ayant versé le sang humain, et sera puni dune amende de dix piastres. Si l'enfant vient à mourir et qu'il soit reconnu que c'est des suites de l'opération, l'opérateur sera marqué au iront et condamné aux galères. On s'informera, en outre, si c'est un des parents, ou tous les deux qui ont ordonné l'opération, et dans ce cas, le ou les coupables seront aussi marqués au front et condamnés aux galères. » Parmi les bienfaits du nouveau règne, il ne faut pas oublier de mentionner l'adoucissement apporté au régime de la corvée. Lorsque Ranavalo avait besoin de bras pour un travail difficile, comme le transport de marchandises de la côte à Tananarive, ou le transport et la mise en œuvre des matériaux nécessaires pour la construction de son palais, on faisait une réquisition, et les malheureux sur lesquels elle tombait étaient condamnés à subir comme des travaux forcés à

temps, pendant lesquels on ne les payait pas, cela va sans dire, mais on ne leur donnait même aucune nourriture ; chacun était réduit à pourvoir, comme il le pouvait, à sa subsistance. Ce qui était plus grave, c'est que la reine n'était pas seule à user de ce privilège; les grands étaient autorisés à en agir de même à ïananarive. Hors de la capitale, il ny avait pas un gouverneur, un petit chef, un soldat de passage qui ne fît peser de semblables exactions sur les malheureux habitants de la campagne. Aujourd'hui, on n'a plus recours à la corvée que pour le service du roi, et seulement dans des cas pressants.

Le service militaire constituait aussi, sous les règnes de Radama I et de sa veuve, une obligation des plus dures. Le recrutement était tout à fait arbitraire; naturellement, il tombait de préférence sur les villages les plus pauvres, auxquels on imposait les levées nécessaires pour remplir les vides que la mort, la maladie et la désertion avaient faits dans les rangs de l'armée. L'état d'abandon et de

désorganisation systématiques dans lequel Radama II laisse l'armée , rend ces levées d'hommes beaucoup plus rares maintenant.

Mais les soldats enrôlés nouvellement le sont, comme leurs prédécesseurs, pour toute la durée de leur vie et, comme eux, ne reçoivent ni solde, ni nourriture. Radama 1, qui s'était donné pour tâche la conquête de Madagascar, avait tout organisé en vue de ce résultat. La hiérarchie qu'il avait établie était toute militaire. Les grades se nomment vouninahitra, littéralement fleur d'herbe, et se distinguent par leurs numéros; les étrangers, on ne sait pourquoi, ont traduit ce mot par celui d'honneur. Radama avait institué douze grades, y compris celui de simple soldat qui était premier vouninahitra, premier honneur. Ranavalo en a ajouté deux, le treizième et le quatorzième. Le roi actuel a avancé tout le monde de deux grades à son avènement; par suite de cette mesure peu dispendieuse, les quatorzièmes sont devenus seizièmes ; le commandant en chef a été nommé dix-septième honneur. Les princes de la famille royale

sont généralement quinzièmes honneurs, et voici la raison qui m'en a été donnée. Toutes les missions et députations sont confiées à un certain nombre d'officiers de haut rang; au retour, c'est le plus élevé en grade qui est chargé de faire le rapport au roi ; afin d'éviter ce travail aux princes, ou laisse un grade audessus du leur. Dans les cérémonies officielles, ils cèdent le pas à ceux qui sont investis de ce grade supérieur ; mais ils le reprennent, sans contestation, dès que l'étiquette cesse d'être de rigueur. Il n'est pas rare de voir des enfants en bas âge, même étrangers à la famille rovale, revêtus de grades élevés.

Des officiers de tout rang sont employés en grand nombre comme aides de camp.

L'ancien commandant en chef, Rainihiare, en avait huit cents. M. Laborde a parmi les siens un quatorzième honneur. Ils servent de secrétaires, d'espions, de commissionnaires et quelquefois de domestiques. Ils surveillent les cultures et font le commerce pour leurs patrons. Ceux du roi s'appellent officiers du palais; ils sont nombreux; beaucoup d'entre

eux sont employés dans les provinces. Ils n'ont d'autre rang que celai que leur donne leur grade; mais ils ont le pas sur les officiers de même grade qu'eux.

La polygamie est permise, mais elle est assez rare. Elle a peu de raison d'être, au reste, dans un pays où les liens du mariage sont peu respectés, et où les jeunes filles sont absolument libres de leur corps. La pudeur et la jalousie sont deux sentiments fort peu développés chez les Malgaches de tout sexe et de tout rang; ils poussent fort loin la licence des mœurs, mais naïvement, et sans avoir, en quelque sorte, la conscience des devoirs qu'ils violent en se livrant à tous leurs instincts. Ce qui leur semble prodigieux, au contraire, c'est la continence dont les missionnaires leur donnent l'exemple et s'efforcent vainement de leur faire comprendre la nécessité. Il faudra beaucoup de persévérance pour réussir dans cette tâche difficile.

Le mariage se fait très-simplement ; l'homme et la femme, accompagnés de leurs parents, se rendent chez le juge, ou chez le

chef du village, auquel ils déclarent leur intention ; ils lui remettent le hasina et le mariage est conclu. Le divorce est facultatif pour le mari seulement. Pour le faire prononcer, celui-ci se présente chez le magistrat qui l'a marié, en déclarant qu'il bannit sa femme ou qu'il lui rend la liberté, et il paye une seconde fois le hasina. D'après la coutume du pays, il a douze jours pour revenir sur sa détermination. Si, dans les douze jours qui suivent, il ne reprend pas sa femme, celle-ci est libre de se remarier.

Lorsqu'il y a plusieurs femmes, l'épouse principale porte le nom de vadi-bé (femme grande); elle a sa case et des privilèges particuliers; toutes les autres vivent sans distinctions entre elles, et se désignent sous le nom de vadi-kéli (femme petite).

Le caractère doux et sociable des Malgaches et l'absence de jalousie, qui est un de leurs traits distinctifs, résistent à toutes les causes qui tendent à relâcher les liens de la famille; ils vivent généralement unis dans leur intérieur; ils ont le plus grand soin de

leurs enfants en bas âge et leur témoignent une tendresse que ceux-ci leur rendent plus tard en déférence. D'après une coutume touchante, très-répandue à Madagascar, les enfants adultes doivent, dans les principales circonstances de leur vie, offrir à leur mère une pièce de monnaie en souvenir du temps où elle les portait sur son dos sans jamais s'en séparer; c'est le foufoun damousi, souvenir du dos.

Les Hovas sont généralement d'une taille au-dessous de ia moyenne; ils ont les épaules hautes et carrées ; cette conformation particulière se remarque même chez les femmes.

Lorsque le type n'est pas trop altéré, le teint est d'un jaune de bronze neuf, les cheveux sont plats, rudes, épais, le nez légèrement arqué, les yeux écartés de la racine du nez et un peu relevés vers l'angle extérieur, les pommettes saillantes. Ce type, quoique moins altéré chez les nobles qui ont formé comme une race à part, se rencontre rarement dans sa pureté. D'innombrables croisements ont produit une race mélangée, dont un étranger

surtout ne saurait rattacher les individus à aucune des races primitives du pays.

Par la même raison, les Hovas participent au caractère général des Malgaches. La ressemblance n'est pas assez grande toutefois pour qu'on ne puisse saisir quelques nuances par lesquelles les Hovas se distinguent, et qui leur donnent une supériorité relative sur tous les autres habitants de l'île. La doivent-ils à leur origine, au climat moins énervant du pays qu'ils habitent, à l'impulsion qui leur a été donnée par les gouvernements vigoureux qui se sont succédé depuis qu'ils sont sortis de leur état d'anarchie? Peut-être à toutes ces causes réunies. Ce qui frappe d'abord l'observateur, c'est leur profond respect pour le sang royal et pour l'autorité en général; c'est un avantage réel qu'ils ont sur les autres peuplades, et la vraie cause de leur supériorité militaire. Ils sont moins paresseux et moins vagabonds, mais aussi enclins au mensonge et à la fourberie, aussi amis du plaisir, des longs discours, des chants, des danses, des démonstrations

bruyantes, que le reste des habitants de l'île; il faut ajouter, pour être juste, que l'ivrognerie, malheureusement si commune sur la côte, est extrêmement rare chez les Hovas. Pendant un séjour de plus de deux mois à Tananarive, nous n'avons rencontré qu'un seul homme ivre dans les rues de cette ville si populeuse.

Leur organisation et les succès qu'ils lui ont dus, ont développé à un haut degré leur vanité naturelle, et n'ont pas diminué la jalousie avec laquelle ils considèrent les Européens. Pour tout Malgache, un blanc est un être supérieur duquel rien ne doit étonner, auquel rien n'est impossible. Les Hovas, beaucoup d'entre eux, au moins, se révoltent contre cette supériorité qu'ils essayent en vain de nier, car elle s'impose à eux par son évidence. Ce sentiment d'envie qui, chez quelques-uns, est voisin de la haine, ne cède qu'à la cupidité qui fait le fond de leur caractère. Pour satisfaire leur soif d'acquérir, ils acceptent bien des humiliations et font taire bien des scrupules. Beaucoup de fonc-

tionnaires achètent leurs emplois, bien qu'aucun d'eux ne soit rétribué ; la concussion est devenue la règle puisqu'elle est une nécessité. La confiscation et les amendes jouent le principal rôle dans la pénalité. Le manque de sécurité dans le passé ne permet pas la confiance en l'avenir ; il en résulte que tout l'argent économisé est enfoui, soit autour des habitations , soit au milieu des champs. La circulation monétaire est réduite au plus strict nécessaire. Bien des capitaux enterrés se perdent, quand leur propriétaire meurt sans avoir pu indiquer sa cachette à ses héritiers. ïl n'est pas rare de trouver quelque trésor oublié, en démolissant une masure ou en retournant la terre.

On dépose, en outre, dans les tombeaux des quantités considérables d'argent. Ces dépôts sont sacrés. Ranavalo, sous le règne de laquelle tant de malheureux ont été dépouillés, a toujours respecté l'inviolabilité de ces trésors. Il n'y a que la famille réunie en conseil qui, dans les cas extrêmes, ait le droit d'y toucher : ainsi, lorsqu'après la confisca-

tion de tous ses biens, une partie de la famille est condamnée à être vendue, le rachat peut s'opérer avec de l'argent tiré des tombeaux. Jamais, avant 1845, aucune main sacrilège ne s'était portée sur ces dépôts; ce crime, puni avec la plus grande sévérité, est toujours resté extrêmement rare.

On enterre avec les morts une partie de leurs vêtements et de leurs meubles; autrefois on y ajoutait leurs armes; mais une loi récente, à laquelle il n'a été fait que de trèsrares exceptions en faveur de familles privilégiées, a supprimé cet usage. Les Hovas ne renferment point les morts dans des bières; ils les enveloppent dans des pièces de soie écrue du pays, dont le nombre varie suivant la fortune de la famille, et s'élève quelquefois jusqu'à trente ou quarante; ils les placent dans cet état sur des tables de pierre disposées dans les caveaux. Les membres de la famille royale et de quelques familles nobles sont cependant renfermés dans des cercueils.

Malgré le respect des Hovas pour les restes

de leurs ancêtres, et le soin avec lequel ils entretiennent leurs tombes, ils ne leur rendent aucun culte, et ne partagent pas la crainte que les sépultures inspirent aux Sakalaves, aux Betsimsaraks , aux Betaminènes, etc.

Toutes ces peuplades enterrent leurs morts au fond des forêts, ou dans les lieux les plus déserts; quand lun d'eux est forcé de passer près d'une tombe, il fait le plus grand détour possible, marche rapidement et en silence ; la nuit, ce sentiment de terreur redouble. Les Hovas, au contraire, choisissent pour lieux de sépulture le bord des routes fréquentées, l'intérieur même des villes et des villages. Il y a dans les environs et dans la ville même de Tananarive une multitude de tombeaux. Les plus simples sont formés de cinq pierres , dont, quatre verticales circonscrivant un carré recouvert par la cinquième. Quelquefois ils forment comme une pyramide tronquée, de trois ou quatre assises : une pierre verticale est alors dressée sur la plate-forme qui est toujours recouverte de cailloux. Les tombeaux des riches sont entourés d'un mur en

argile, et quelques cases placées dans l'enceinte servent de logement à des esclaves préposés à la garde et à l'entretien du monument. La pierre qui les recouvre, devant être d'une seule pièce, peut devenir fort coûteuse lorsqu'on est obligé de l'aller chercher au loin. Bien que l'on s'entr'aicle pour cet ouvrage pieux , la famille du mort nourrit tous ceux qui viennent concourir au travail; elle est forcée quelquefois d'abattre douze ou quinze bœufs par jour. La pierre qui recouvre la tombe del'ancien commandant en chef, Rainihiare, a treize mètres de côté sur une épaisseur moyenne déplus de soixante centimètres. Elle représente donc une masse d'environ quatrevingt-dix mètres cubes ; elle vient d'une dizaine de lieues; on m'a assuré qu'il avait fallu vingt mille hommes pour la traîner.

Mais ce monument unique à Tananarive mérite une mention particulière. Il se trouve dans le faubourg nord-ouest, sur une espèce de promontoire, à l'extrémité des contre-forts que la colline projette vers le nord. Au milieu

d'une belle esplanade, s'élève un carré massif de trente mètres de côté et de trois à quatre mètres de haut; il est entouré sur les quatre faces par une galerie et une colonnade basse reliée par des voûtes surbaissées; chacun des angles est formé par un pilier carré beaucoup plus gros que les colonnes, et remarquable par ses cannelures horizontales. Au-dessus de ce massif, une seconde colonnade semblable à la première entoure l'immense pierre tumulaire qui le recouvre. Les clefs de voûte du haut font saillie et sont découpées en fleurs de lis renversées. Entre les pieds des colonnes on a intercalé des demicercles verticaux surmontés d'un ornement analogue. Le monumentest complété par deux constructions à peu près cubiques, placées aux angles nord-est et sud-est supportant chacune une haute colonne à cannelures horizontales. Ces appendices déparent l'édifice principal ; ils étaient destinés à recevoir les dépouilles mortelles des enfants de la famille ; mais les enfants ayant été enterrés dans le grand caveau, ces tombeaux accessoires sont

restés sans destination, et ne font que nuire à l'effet général du monument, qui rappelle l'architecture indienne moderne. Le caveau est fermé de doubles portes en bronze extrêmement lourdes; ses ornements intérieurs sont également en bronze; il renferme cent mille piastres, les armes, les vêtements et une partie du mobilier du défunt. L'esplanade est entourée sur trois de ses côtés par une vingtaine de belles cases habitées par d'anciens esclaves de la famille.

Les Hovas, qui n'éprouvent nulle répugnance à vivre dans le voisinage de leurs sépultures, ont une crainte superstitieuse de ce qu'ils regardent comme les tombeaux des Vazimbas. D'après la tradition la plus répandue et la plus digne de créance, ces Vazimbas seraient les aborigènes de la partie centrale de 1 île, détruits ou dispersés par les Hovas, lorsque ceux-ci , violemment refoulés vers l'intérieur, se sont emparés du pays. Le sentiment de l'iniquité de leur conquête a fait naître dans l'esprit des Hovas une sorte de remords ou de terreur, qui s'est tra-

duite par la croyance vague que les Yazimbas viendraient un jour reprendre la terre dont ils. avaient été dépouillés. De là, le culte rendu à leurs mânes. Toutes les grosses roches qui sont disséminées en si grand nombre dans la province, et dont on ne peut expliquer la présence, sont considérées comme les tombeaux des Yazimbas. Les ïïovas se rendent, soit isolément, soit en famille, autour de ces prétendues tombes ; après avoir sacrifié des volailles, des moutons ou des bœufs, ils frottent la pierre avec la graisse des victimes, ils dansent en l'honneur des Yazimbas et îeur adressent des prières pour leur demander des faveurs ou l'éloignement de calamités qu'ils redoutent. Afin de se les rendre propices, ils leur donnent le titre pompeux de Tompon ni tang, maîtres de la terre.

En affaires, les Hovas sont encore plus défiants que les Malgaches de la côte, qui sont tout aussi cupides, mais beaucoup plus insouciants. 11 est très-difficile de les tromper. Tous les marchés se font avec une lenteur que le système monétaire en usage dans le

pays contribue encore à augmenter. C'est la piastre qui est l'unité, et parmi les différentes piastres, la plus recherchée, la plus commune, la seule acceptée même en maint endroit, c'est la pièce de cinq francs. Les divisions et subdivisions s'obtiennent en la coupant en deux, quatre, six, huit parties, et bien davantage. Gomme rien ne garantit la parfaite exactitude de ces fractions, on ne rencontre pas de Malgache qui ne soit pourvu de sa balance. Ces petits instruments sont d'une délicatesse remarquable, et leur servent à peser jusqu'à la sept-centvingtième partie d'une pièce de cinq francs, c'est-à-dire la valeur de trois quarts de centime environ en argent. Jamais ils ne font de pesée sans une contr'épreuve, qui consiste à faire passer, après la première opération, l'argent d'un plateau dans l'autre. Avec un pareil système de payement, et leur disposition à marchander, on peut se faire une idée du temps qui se perd pour le moindre échange.

C'est probablement par cette lenteur, en-

coreplus que par la multiplicité des transactions, qu'il faut expliquer l'aftluence si considérable de monde que les marchés du vendredi entretiennent à Tananarive, et qui impriment ce jour-là à la ville une activité et un mouvement vraiment remarquables. Le principal bazar se trouve dans un faubourg de l'ouest; il est abondamment approvisionné d'étoffes du pays, de grosses cotonnades américaines, de bétail, de volailles de toute sorte, d'œufs, de riz, de ferblanterie et quincaillerie fabriquées à Tananarive, de nattes, de paniers et des rares produits de l'industrie locale. Ce jour-là,- depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, c'est une procession ininterrompue dans la grande rue qui traverse la ville de l'est à l'ouest, les uns portant au marché les objets qu'ils ont à vendre, les autres revenant avec leurs acquisitions. Au marché même, c'est une cohue presque impénétrable. Les disputes et les rixes sont néanmoins excessivement rares dans cette foule compacte, parmi laquelle les occasions de mésintelligence seraient

si communes pour des gens d'un caractère moins facile et moins doux. Mes compagnons de voyage et les officiers de la mission anglaise ont fait de nombreuses visites au bazar pendant notre séjour à Tananarive. Jamais aucun d'eux n'a eu à se plaindre d'une insulte ou d'une grossièreté. Les enfants même, au lieu de poursuivre, comme ils le font partout, les étrangers, s'étudiaient en riant à nous dire : « Bonjour, monsieur. »

Le plus grand, ou pour mieux dire, le seul tumulte dont nous ayons été témoins, a été occasionné par un incendie qui s'est déclaré vers huit heures du soir, dans une case voisine du palais. En un instant, avant que les tambours parcourant les divers quartiers eussent eu le temps de donner l'alarme, c'a été partout une rumeur immense; des flots de population pressée se sont portés vers le haut de la ville, en poussant des cris qui ressemblaient plus, je dois le dire, à des cris de joie qu'à des cris de détresse. Quelques-uns des nôtres se disposaient à se rendre sur le théâtre de

l'incendie; mais on les en a aussitôt dissuadés, en les engageant à veiller ou à faire veiller chacun sur son domicile. En quelques minutes, les aides de camp de M. Laborde, qui était à la campagne, avaient fait armer tous ses gens et les avaient répartis autour du vaste emplacement qu'occupe son habitation. Ces premières précautions prises, quelquesuns d'entre eux se sont rendus auprès du roi, d'autres sont allés aux nouvelles. Au palais, toutes les troupes avaient pris les armes, et présentaient, autour de l'enceinte, une triple rangée de baïonnettes et de zagaies.

Ainsi, le premier soin de quiconque possède quelque chose est de garder son bien, et un incendie est surtout une occasion de vol et de pillage. Il paraît que, trop souvent, au lieu de travailler à éteindre le feu si redoutable dans une ville en bois, presque complètement privée d'eau, des gens mal intentionnés s'efforcent de l'alimenter et de le propager, afin d'augmenter la confusion et de faciliter, soit le pillage dans les environs, soit le vol dans les maisons éloignées et

abandonnées par les habitants. Un incendie est quelquefois aussi le début d'une émeute; de là les précautions extraordinaires prises pour la protection du palais. Cette lois, quoique ce fût au milieu de la saison sèche, le malheur n'a eu aucune gravité. Après trente ou quarante minutes de coups de canon d'alarme, de charges battues par les tambours, de clameurs sauvages, le contre-courant a commencé à s'établir, et bientôt le reflux du haut en bas s'est franchement prononcé. Vers neuf heures, un calme comparatif avait succédé à cette tumultueuse confusion,

Quoique la pudeur soit, comme je l'ai dit ailleurs, un sentiment peu développé chez les Malgaches, les femmes sont très-décemment couvertes; elles roulent autour de leur taille une pièce détoffe de coton, nommée sadik, qui tombe jusqu'aux genoux; leur poitrine est emprisonnée dans un corsage étroit, qui paraît être de récente invention, à en juger par le nom européen de canezou qu'on lui donne; ce canezou est souvent si étroit et

si court que, chez les femmes un peu grasses, il lui est impossible de couvrir tout ce qu'il devrait cacher. Elles s'enveloppent en outre d'un sïmbou ou lamba de soie ou de coton , de quatre mètres de long sur deux de large environ, qui ne laisse voir que la tête et les pieds; le bras même ne paraît que si elles doivent s'en servir; lorsqu'elles ont à faire usage des deux mains, elles nouent leur lamba au-dessus de la poitrine, au moyen d'un demi-nœud. Leurs cheveux sont nattés en un grand nombre de petites tresses, vingtcinq ou trente ordinairement, et les tresses roulées en paquets qui, de loin, ressemblent à de grosses boucles. Je me rappelle qu'à la côte sud de Madagascar, par de fraîches matinées du mois d'août, toutes les femmes nous paraissaient couronnées de roses blanches; c'étaient ces gros nœuds de cheveux, blanchis par la graisse figée dont on les enduit abondamment, qui, à la distance de quelques pas, produisaient cette singulière illusion. Comme ornements, elles portent des colliers, des bracelets et des pendants d'oreille.

Le costume actuel tend à disparaître déplus en plus. Toutes les femmes d'un certain rang et la plupart de celles qui suivent les écoles méthodistes, ne sortent plus qu'habillées ou, si on le préfère, déguisées en Européennes. De toutes ces femmes, il n'y en a qu'une, la reine, qui sache s'habiller , et qui s'habille complètement. Les autres n'y tiennent pas ; pourvu qu'elles aient une cage, connue à Tananarive sous le nom provocateur de Malakol'f, et quelque chose pour la recouvrir, elles sont satisfaites j aucune d'elles ne s'inquiète de savoir si sa peau brune prend l'air entre son corsage et sa jupe.

Cet abandon du costume national que le roi favorise de tout son pouvoir, est plus général encore parmi les hommes que parmi les femmes. On en voit un grand nombre aujourd'hui dans les rues de Tananarive qui s'habillent à l'européenne. Rahanirake, le principal secrétaire d'État pour les affaires étrangères , comme il s'intitulait modestement, était généralement vêtu de jaune, habit, veste et culotte, même la cravate; pour

varier, il alternait entre le jaune orange et le jaune soufre. Dans ce costume, il avait la tournure d'un mannequin, tandis que sans doute il aurait eufortbon air sous son lamba. Le peuple et les esclaves conservent seuls le vêtement national. Le sadik ousarandrana des hommes est moins ample que celui des femmes; ils le roulent autour de leurs reins, le ramènent entre les cuisses, et l'attachent soit derrière, soit devant, en laissant pendre les bouts. Par-dessus ils jettent un lamba, qui se drape naturellement sur leurs épaules; mais, au lieu de s'en couvrir entièrement, ils ne le laissent pas tomber plus bas que le genou et gardent un bras libre. Ceux qui restent fidèles au vieux costume portent les cheveux longs, tressés et roulés comme ceux des femmes. Ceux qui ont adopté le costume européen, ont les cheveux courts et se couvrent la tête de chapeaux de paille, de chapeaux noirs ou de coiffures de fantaisie, dont laplus originale est une espèce de képi ou casquette faite avec la peau de la bosse de leurs bœufs. Ces casquettes, tout à fait imperméables, leur ser-

vent aux usages les plus variés : à puiser de l'eau dans les rivières, à recevoir pêle-mêle leur riz et les différents mets dont se compose le repas, lorsque, faute de place à table, ils mangent accroupis derrière le reste des convives. Le roi a pour ce genre de coiffure une prédilection toute particulière.

Les soldats sont généralement vêtus d'un habit et d'un pantalon en cotonnade blanche; ils portent les cheveux très-courts et sont coiffés de chapeaux en paille ou en étoffe. Il y en a un certain nombre qui figurent dans les grandes cérémonies avec des habits rouges et des shakos informes, respectables débris des anciennes libéralités faites par le gouvernement de Maurice à Radamal01". Ils sont armés chacun d'un fusil et d'une zagaie qu'ils plantent en terre devant eux quand ils s'arrêtent. En voyage, ils ont le droit de marcher armés de leur zagaie. Ce sont les meilleurs, les plus infatigables marcheurs que j'aie vus de ma vie. M. Laborde m'a affirmé qu'un de ses aides de camp était allé de Tananarive à Tamatave, et en était revenu en six jours;

c'est une vitesse moyenne de 100 kilomètres par jour; on sait dans quels chemins! Le fait, il est vrai, est cité dans le pays comme tout à fait exceptionnel. Mais tout le monde raconte que Radama Ier a fait zagayer un de ses courriers qui avait mis plus de douze jours à faire ce double trajet. On peut donc considérer comme normale la vitesse de 50 kilomètres par jour, dans ce pays si montueux et hérissé de tant de difficultés.

Les officiers, surtout les plus élevés en grade, portent des costumes de fantaisie qui se font remarquer par un luxe prodigieux de broderies. Gomme chacun est à peu près libre de se chamarrer à son gré, il est impossible de reconnaître le grade d'après l'accoutre» ment.

Le rouge est la couleur royale. Pour les femmes, la règle est absolue et ne souffre pas d'exception; il n'y a que les femmes de la famille royale qui puissent se vêtir d'une robe rouge et s'abriter sous un parasol de la même couleur. Parmi les hommes, il y a de rares exceptions, et quelques-uns des

plus hauts fonctionnaires portent un habit rouge dans les cérémonies, quoiqu'ils ne soient pas membres de la famille royale.

En deuil, les femmes laissent flotter leurs cheveux et s'interdisent les vêtements européens. La malpropreté est, en outre, une des conditions essentielles du deuil. C'est une obligation assez superflue pour un peuple aussi peu soucieux, je ne dirai pas de toute recherche, mais des soins de propreté les plus ordinaires. Les hommes vont nu-tête, et laissent croître le peu de barbe qu'ils ont.

Quand le souverain meurt, le peuple entier prend le deuil, qui est beaucoup plus rigoureux que le deuil de famille. Tous les amusements sont interdits; il est défendu de se coucher dans des lits, de se regarder dans des glaces. Hommes et femmes se font couper les cheveux tout ras, trois fois pendant ce temps de tristesse officielle, dont la durée est habituellement d'un an. Le roi nouveau qui, en sa qualité d'héritier présomptif, laissait pousser de toute leur longueur les cheveux du sommet de la tête, coupe cette queue,

mais conserve le reste de sa chevelure. Outre le roi, sept personnes désignées par lui, peuvent seules s'abstenir de se faire raser la tête. Pour manger, les Hovas se servent de cuillers en corne fondue: Les Malgaches de la côte se font avec un morceau de feuille de ravinai des coupes et des cuillers très-primitives qu'ils jettent après le repas. Le riz forme la base de leur nourriture; il se cultive dans tous les endroits susceptibles d'être irrigués. On commence à travailler la terre en août et septembre ; on sème aussitôt après, et on repique un peu avant la saison des pluies, qui commence à la lin de novembre dans l'intérieur. On se guide, pour les travaux de l'agriculture, sur la longueur des ombres portées par certaines pierres plantées en terre. Radama Ier avait adopté le calendrier grégorien; mais, après sa mort, Ranavalo a repris la vieille manière malgache de compter le temps par mois lunaires et par années de douze mois. Radama II a senti la nécessité, et avait l'intention, lorsque je l'ai quitté, de revenir à la méthode européenne de supputer le temps.

On ne connaît que très-imparfaitement les richesses de toutes sortes queppurra produire la fécondation de ce beau pays par un travail intelligent. Le fer y est tellement abondant qu'on peut dire, sans exagération, qu'il est répandu dans toute l'île; on a reconnu l'existence de plusieurs mines de plomb et de cuivre dans le pays des Hovas. On y soupçonne la présence de l'argent, et quelques voyageurs affirment avoir trouvé sur différents points des quantités d'or plus que suffisantes pour en rendre l'exploitation profitable, j'ai recueilli moi-même, au bord de la mer, de la houille de bonne qualité, en très-petite quantité, il est vrai. Faute de moyens convenables, il m'a été impossible de constater l'importance de ce gisement, dont l'existence positive permet néanmoins d'espérer que des recherches dirigées par des hommes compétents auront d'utiles résultats.

Quoique les forêts aient été détruites sur de vastes surfaces, elles sont encore étendues et renferment les essences les plus variées. Nous avons pu faire recueillir quatre-vingt-

seize échantillons de bois différents, propres à la construction et à Pébénisterie. Ces forêts convenablement exploitées pourraient fournir des quantités notables de caoutchouc, de gomme copale et de cire.

Parmi les matières textiles existant à Madagascar, il faut citer le chanvre, le coton et la soie. Le chanvre est cultivé dans quelques parties de l'intérieur, où on fabrique à bas prix de grosses toiles très-fortes et très-souples. Le coton y pousse à l'état sauvage et donne deux récoltes par an ; on n'a fait aucun essai encore pour y naturaliser les espèces les plus précieuses; mais la richesse du sol et l'humidité du climat permettent d'espérer que dans un pays aussi vaste , aussi bien arrosé, les essais qui seront faits pour propager la culture des nombreuses variétés de ce végétal donneront les plus satisfaisants résultats. Madagascar produit différentes espèces déversa soie; le plus rustique est celui qui se nourrit de feuilles d'ambrevades, sorte d'arbuste de la famille des légumineuses, dont les pois se mangent et

servent de fourrage. C'est avec ses cocons que se fabriquent les étoffes de grosse soie grise qui passent, dans le pays, pour être inaltérables. Les moutons à laine sont très-rares; mais tout porte à croire que leur acclimatation serait facile dans les parties élevées de Fîle? et que les vastes pâturages qui s'étendent à l'ouest de la province d'Émerine pourraient produire des quantités considérables de laine.

L'industrie de la teinture est assez avancée, et prouve que les matières tinctoriales ne manquent pas dans le pays. Parmi les plus riches et les plus abondantes, je ne citerai que l'indigo et l'orseille.

Je ne crois pas que l'on ait encore entrepris à Madagascar la culture des graines oléagineuses. Les cocotiers mêmes sont assez rares dans les parties que j'ai visitées. Comme ils prospèrent parfaitement à Nossibé , il est probable qu'ils réussiraient également sur toutes les côtes septentrionales de l'île. Je pense que des essais tentés pour la culture de l'arachide et de la sésame, sur une grande échelle, ne seraient pas infructueux.

La canne à sucre et le café y viennent parfaitement. Le tabac croît à l'état sauvage ; on en voit des pieds, vigoureux comme de véritables arbustes, sortir des murs en argile qui entourent les maisons et les propriétés. Les Hovas fument peu ; ils ont une manière à eux de se servir du tabac; ils font sécher les feuilles et les pulvérisent en les mêlant avec du sel et les cendres d'une plante du pays. Cette poudre préparée se renferme dans un petit tube en bois tout à fait fermé à une extrémité, et muni d'une espèce de bouchon à l'autre. De cette tabatière, on fait tomber dans la paume de la main droite une petite quantité de poudre ; puis par un mouvement rapide de la main, on la lance dans la bouche, en partie sous la langue, en partie entre la gencive et la lèvre inférieures. Cette disgracieuse habitude est générale ; les enfants la prennent de bonne heure; hommes et femmes s'y délectent, et de vastes crachoirs en faïence, en porcelaine ou en fer forment la garniture obligée de toute case, la partie essentielle de tout mobilier hova

Les cultures les plus communes après celle du riz sont celles du manioc, des patates, des anibrevades, des potirons, des pommes de terre, de différentes espèces de haricots. Tous les légumes et les fruits d'Europe que M. Laborde avait fait venir avant son exil y poussaient facilement. Les pêchers sont devenus très-communs. La vigne, qui avait prospéré, a été détruite par l'oïdium, l'année même où cette terrible maladie a commencé à sévir sur nos vignobles de France. Les céréales d'Europe sont acclimatées dans les régions hautes de l'île.

La plupart des fruits des pays tropicaux réussissent à Tananarive aussi bien que ceux propres aux climats tempérés : ainsi la mangue, qui a besoin de tant de chaleur, et qui, à la Réunion, ne mûrit bien que jusqu'à la hauteur d'environ cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, devient très-bonne à Tananarive, où nous avons mangé des bananes au cœur de l'hiver.

Les chevaux sont encore très-rares; ceux qui y ont été importés ont dégénéré, proba-

blement faute de soins entendus. L'introduction du cheval et de l'âne , dans de bonnes conditions, et la production du mulet qui rendrait d'immenses services^ méritent d'être sérieusement essayées. Il y a une grande quantité de bétail dans l'île; les vaches sont mauvaises laitières et les bœufs ne s'élèvent que pour la boucherie et l'exporta- * tion. Les moutons et les porcs s'y vendent à vil prix, ainsi que la volaille, qui est extrêmement abondante.

Le poisson est rare et de médiocre qualité. Il n'y a point d'autre gibier que quelques oiseaux aquatiques, et un petit mammifère, extrêmement gras, que Ton nomme tandrac, autant que je me rappelle. On a vainement essayé de naturaliser le lièvre et le lapin. A peine mis en liberté, ils ont disparu. On attribue leur destruction aux chats sauvages ou chats-tigres; c'est le seul carnassier qui existe à Madagascar, mais il y est trèscommun.

En somme , les ressources ne manquent pas; elles sont même assez variées. Aussi,

avons-nous été surpris de voir manger des sauterelles, des chenilles, des chrysalides, des larves de différents insectes terrestres et aquatiques. Il est probable que l'habitude de ces mets , pour lesquels nous éprouvons tant de répugnance, aura été contractée à l'époque où l'état de guerre presque permanent et l'extrême difficulté des communications rendaient les famines fréquentes et obligeaient les habitants à se nourrir de ce qui leur tombait sous la main.

La température moyenne des mois d'août et de septembre, que nous avons passés à Tananarive, a été de quinze à seize degrés, avec de grandes différences du jour à la nuit. Le temps y est sec et beau, depuis le mois de mai jusqu'au mois de novembre; les vents régnants sont du sud-est pendant cette saison; ils soufflent quelquefois assez fort, et soulèvent des tourbillons d'une poussière fine, qui s'introduit partout, et qui est, avec les mouches très-nombreuses même en hiver, un des fléaux de ce pays.

Les orages commencent en octobre; ils de-

viennent de plus en plus fréquents pendant le mois de novembre ; ils sont à peu près quotidiens pendant les mois de décembre, janvier et février; malgré les pluies torrentielles qui les accompagnent, la température est trèsélevée; c'est alors que la végétation se développe avec une merveilleuse rapidité , que les pâturages desséchés reverdissent à vue d'œil, et que mûrissent les fruits de la zone torride à des hauteurs de douze à quatorze cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Il résulte de ces conditions atmosphériques un climat favorable à la santé des Européens; les- fièvres auxquelles ils sont exposés sur les côtes de Madagascar sont inconnues dans le pays des Hovas, qui n'y sont pas moins sujets que les blancs eux-mêmes lorsqu'ils descendent des montagnes de l'intérieur.

Telles sont les notions que j'ai pu recueillir pendant un séjour de dix semaines au cœur du pays, et que je dois pour la plupart à M. Laborde, à son- inépuisable obligeance, à sa connaissance approfondie d'un peuple

qu'il aime et d'un pays qu'il habite depuis plus de trente ans. Il me reste à compléter cette étude par un récit succinct des faits qui se sont succédé à Tananarive pendant le temps que nous y avons passé.

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