‹ Trois mois de vacancesChapitre 3 sur 15 · MŒURS ANGLAISES · texte numérisé non relu

MŒURS ANGLAISES

— Ainsi vous dites, Samuel, continua le cocher Weller, que la vieille madame Bardell, chez laquelle logeait M. Pickwick, le poursuit comme séducteur et lui demande des dommages-intérêts.

— Justement.

— Et votre maître ne veut pas payer?

— Par la raison que la Bardell ment.

— Possible; mais vous savez, mon fils, qu'en pareil cas la déclaration de la femme fait toujours foi devant les tribunaux, à telle enseigne qu'il y a certains procureurs qui achètent à de bonnes filles le droit de plaider qu'elles ont été séduites, et de demander en leur nom des dommages-intérêts.

— Cela est odieux.

— C'est la loi, petit ; et il faut toujours respecter la loi..., quand on ne peut pas faire autrement.

Là-dessus, le cocher avala un verre de rhum, et Samuel se mit à siffler entre ses dents avec une indignation concentrée.

— Après ça, reprit M. Weller, on peut toujours trouver une petite fente aux codes de la vieille Angleterre. Si M. Pickwick

veut, il y a un moyen de le tirer de la . j'ai des amis qui pourront lui servir de témoins, et qui jureront tout ce que l'on voudra pour prouver Y alibi.

— Comment l'alibi*?

— V alibi, mon garçon, il n'y a rien comme cela. Tom Vilds Park avait assassiné un homme; le fait était connu, et toutes les vieilles perruques de la jugerk assuraient qu'il serait pendu: Y alibi a été prouvé, et les perruques ont eu tort.

— Mon maître n'est point jugé à la cour suprême, mais à Old-Bailey. D'ailleurs, il ne voudrait pas se servir de faux témoins.

— Alors il est flambé; voila tout.

Et le vieux cocher enfonça son nez dans une pinte de porter, en haussant les épaules.

— S'il est condamné, reprit Samuel, il est bien décidé à ne point payer les dommages-intérêts, et à aller en prison.

— Au fait, une idée, mon enfant. Qu'il se fasse fourrer à Fleet, et je me charge de l'en retirer; j'ai pour cela un moyen sûr.

— Lequel?

— Un piano.

— Hein?

— Je dis un piano : voici la chose.

M. Pickwick demande un piano ; mon ami le menuisier et moi nous en apportons un qui n'a pas de clavier, une grande caisse, enfin ; peu de jours après, le docteur déclare qu'il ne veut plus de piano ; je reviens avec mon ami ; nous le mettons dedans

— Pour l'étouffer?

— On a maintenant des appareils pour faire revenir les gens asphyxiés.

— Le moyen ne vaut pas le diable, père.

— Alors on pourrait le déguiser en milady avec un voile vert... Toutes les milady ont des voiles verts.

— Et où cela le conduira-t-il ?

— Aux États-Unis, pardieu ! Il partirait sur le premier paquebot avec une bonne somme, et quand les Américains verraient qu'il y a de l'argent, ils garderaient l'homme.

— Et il resterait là-bas?

— Jusqu'à la mort de madame Bardell.

A son retour, il écrirait un long ouvrage contre les Américains, et on le lui achèterait au poids de l'or.

— Taisez- vous, père ; voici mon maître avec ses amis.

En effet, Pickwick arrivait accompagné de ses trois disciples, du fameux jurisconsulte Suubbius et de son avocat plaidant, le jeune Finge.

Samuel prit congé de son père, quitta la taverne, et suivit son maître qui se rendait au tribunal.

Au moment où ils entrèrent sous le vestibule, Pickwick remarqua des hommes mal vêtus qui distribuaient des cartes portant leurs noms et leurs adresses.

— Qu'est-ce que ces gens-là, Suubbius ? demanda-t-il au jurisconsulte.

— Des témoins.

— Je ne comprends pas.

— Cela est clair, pourtant ; ce sont des

hommes qui, pour une demi-couronne, jurent ce que Ton veut devant les magistrats ; ils n'ont pas d'autre profession.

Ils arrivèrent enfin à la salle où le jugement devait avoir lieu.

— Conduisez ces messieurs au banc des étudiants, dit l'avoué de Pickwick a son clerc. Vous, monsieur, vous serez à mes côtés : par ici, par ici ; et il entraîna son client derrière le banc des avocats.

Pickwick était dans une agitation extrême ; il se leva et jeta un coup d'œil sur l'assemblée. Il y avait beaucoup de monde, et, au banc des avocats, bon nombre de perruques, de nez rouges et de gros favoris, signes distinctifs du barreau anglais.

Bientôt entra le juge qui occupait le siège du président par intérim : c'était une

grosse tête sur un ventre énorme, qui marchait sans jambes et sans pieds ; il salua le barreau, qui le salua; déposa devant lui son chapeau k trois cornes, arrangea sa perruque, et déclara que la séance était ouverte. L'huissier imposa silence et le greffier fit l'appel des jurés : ils étaient au nombre de dix ; on leur adjoignit deux jurés ordinaires, Thomas Goffin, pharmacien, et Richard, épicier,

— Vous promettez, dit le juge...

— Monsieur le président, s'écria le pharmacien, je demande à être excusé de mon service; je n'ai point d'élève pour me remplacer.

— Il faut en avoir un.

— Mais, monsieur. le président...

— Prêtez votre serment.

— Il n'y aura pas de ma faute si, avant la fin de la séance, quelqu'un meurt- empoisonné.

— Comment cela, monsieur?

— J'ai un jeune apprenti qui confond toujours le sel d'epsum avec l'acide oxalique et le sirop de séné avec le laudanum ; il est seul, je ne réponds de rien; mais je vais prêter serment.

Pickwich regardait le pharmacien avec terreur, lorsqu'il fut distrait par un mouvement qui se fit dans l'assemblée. Il leva la tête, et vit madame Bardell, pour ainsi dire portée par une de ses amies, qui ployait sous le poids. Son fils était à côté d'elle, et l'émotion de la veuve se communiqua visiblement à l'auditoire.

— Bardell et Pickwick ! cria l'huissier.

— Je suis pour la demanderesse, et voici mon second, dit l'avocat Buzfuz.

— Je me constitue pour le défendeur, répliqua Suubbius, et mon second est M. Finge.

— Messieurs Buzfuz et Skimpins d'une part, Suubbius et Singe de l'autre, dit le président.

Le jeune avocat dont on avait défiguré le nom devint rouge jusqu'à la racine des cheveux.

— Mon nom est Finge, monsieur le président, dit-il.

— J'entends parfaitement : Singe... C'est la première fois que vous prenez la parole devant nous?... Asseyez-vous, monsieur

Singe.

Le public éclata de rire, et le débutant déconcerté s'assit.

L'avocat Skimpins ouvrit les débats en faveur de la veuve Bardell ; il parla dix minutes sans rien dire, ce qui est le signe distinctif des grands jurisconsultes ; après quoi Buzfuz se leva, rajusta sa toge et sa perruque , parla bas à Favoué Dodson, et commença avec la dignité d'un acteur français qui psalmodie des vers alexandrins.

— Messieurs,

Qu'il me soit permis d'abord de vous dire que, dans ma longue pratique des affaires, jamais cause aussi intéressante ne s'est offerte à moi ; et si le sentiment de mes devoirs d'avocat n'imposait silence à mon

cœur, je sens que la vive émotion à laquelle

je suis en proie trahirait mes efforts et mon zèle.

Je m'adresse h un jury intègre, éclairé, qui discernera la vérité et fera droit à la veuve comme il ferait droit à l'orphelin.

Vous avez appris, messieurs, par mon savant confrère (celui qui avait parlé pour ne rien dire), vous avez appris que l'affaire dont il s'agit est relative à la violation d'une promesse de mariage, acte sacré dans lequel toute moralité est renfermée!... acte qui exige !... qui prouve!... d'où naissent!... Je m'arrête, messieurs, car un pareil sujet m'entraînerait trop loin.

Je vais vous exposer sommairement les circonstances de l'affaire.

A ce mot sommairement, le président, qui connaissait Me Buzfuz, se renversa en arrière sur son fauteuil, et s'arrangea pour dormir.

—La plaignante, reprit l'avocat, est veuve depuis trois ans, messieurs, bien veuve, on ne peut pas plus veuve ! Son mari, vertueux douanier qui avait toujours joui de la confiance de ses supérieurs et de la solde de l'État, disparut inopinément de cette vallée de larmes pour aller chercher dans l'autre monde la paix et le repos que l'on refuse dans celui-ci aux douaniers !

Un fils né de cette douce union était resté à la triste veuve pour lui rappeler l'époux perdu ! Livrée à sa douleur et aux soins de son ménage, elle se retira dans Goswell- Street. C'est la qu'elle mit, il y a

deux ans, derrière ses vitres, un écriteau sur lequel ces mots étaient écrits :

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