SECONDE LETTRE
« Chère madame Bardell, » Je n'arriverai que demain par la dernière diligence du soir ; ne vous inquiétez pas du chauffe-lit! »
Je le demande, messieurs, parle-t-on de chauffe-Ut à une femme sans avoir des intentions?... Qui écrirait chauffe-Ut s'il s'agissait seulement d'une bassinoire?... Un savant connaît l'emploi des mots!... Aussi, je ne crains pas de l'affirmer, chauffe-lit dit tout; chauffe-lit vaut une promesse de mariage écrite et passée devant notaire;
chauffe-Ut résume cette affaire et dispense d'en dire davantage.
Pour terminer, messieurs, je pourrais vous montrer les espérances de ma cliente détruites, son avenir gâté, ses moyens d'existence perdus, tandis que l'auteur de tant de maux ose se présenter devant vous la tête haute et le regard fixe.
Mais vous ne souffrirez pas qu'une telle immoralité reste impunie ! Dans votre sagesse vous déterminerez l'amende qui doit lui être imposée, amende que, par un reste de tendresse, la généreuse madame Bardell a seulement portée, dans ses conclusions, à la somme de quinze cents livres st. (1500 louis) .
La plaidoirie de Me Buzfuz avait produit une grande sensation. Lorsque l'agitation
qui la suivit fut un peu calmée, on interrogea les témoins. Une amie de madame Bardell déclara qu'elle avait entendu faire la promesse de mariage, ce qui confondit Pickwick ; vint enfin le tour de Samuel.
Il s'avança lestement; mit son chapeau par terre, appuya ses mains sur le dossier du banc placé devant lui, et attendit tranquillement que le président lui adressât la parole.
— Votre nom ? demanda le juge.
— Samuel Willer, monsieur.
— L'écrivez-vous avec un v ou avec un w.
— Avec un v9 parce que cela prend moins de temps.
— Satané farceur! s'écria une voix partant de la foule.
— Qu'est-ce que c'est? dit le président ; témoin, savez-vous qui a parlé ainsi?
— Je suppose, monsieur, que c'est mon père.
— Si vous pouviez me le désigner, je le ferais arrêter.
— Monsieur le président est trop bon.
— Eh bien, monsieur Vilîer, dit Buzfuz
qui suivait avec attention les dépositions...
— Eh bien, monsieur.
— Vous êtes aux gages de M. Pickwick?
— C'est mon opinion.
— Le jour de votre entrée à son service, n'avez-vous remarqué rien de particulier?
— Pardonnez-moi : j'ai été habillé de neuf.
UN PROCÈS 7i
— Que savez-vous de madame Bardell ?
— Je sais qu'elle aime le grog et les tartines de jambon outre mesure.
— N'avez-vous jamais entendu parler de la promesse de mariage qui lui avait été faite par M. Pickwick ?
— Pardonnez-moi : j'ai entendu un jour mistriss Bardell en parler avec ses amies.
— Et que disaient-elles?
— Que c'était l'avocat Dodson qui avait entrepris cette affaire par spéculation.
— C'est bien; vous pouvez vous retirer. Le président déclara que l'affaire était
suffisamment entendue; les jurés se retirèrent; mais comme il était tard et qu'ils n'avaient point dîné, ils ne restèrent qu'un quart d'heure en délibération. Le tribunal
rentra aussitôt en séance ; le jugement fut prononcé et Pickwick condamné à 750 livres sterling de dommages-intérêts, etc.
— Je ne paierai pas ! s'écria le savant furieux.
— Alors, vous irez en prison, lui dit le président.
En effet , les 750 livres n'ayant point été payées au terme indiqué par la loi, Pickwick vit arriver un matin un homme habillé de noir et tout couvert de breloques : c'était l'officier civil qui venait le prier de choisir la prison qu'il préférait.
— Conduisez-moi où vous voudrez, répondit le philosophe.
— Alors, à la maison de Fleet.
— Soit.
En route, l'homme aux breloques tâcha de distraire Pickwick et l'assura que le séjour de la prison était moins pénible qu'on ne le pensait généralement.
— J'ai connu, dit-il, un détenu nommé Bill qui ne voulut jamais quitter Fleet. Le geôlier, qu'il amusait par son esprit, lui accordait beaucoup plus qu'aux autres; mais Bill abusa si longtemps et si bien de cette indulgence, qu'un soir le porte-clefs lui dit:
— Vous avez fini votre temps il y a plus de six mois, numéro 30, et vous vous conduisez si mal, que je serai obligé de vous renvoyer.
Bill pâlit, et le lendemain on le trouva pendu dans sa cellule. Avant de mourir,
il avait écrit une lettre conçue en ces termes:
« il faut à l'homme un but, une passion » ou une habitude ; je n'avais pour but que » la taverne, pour passion que Taie, pour » habitude que la prison ; j'ai perdu depuis » longtemps mon but et ma passion, on me » menace de m'ôter mon habitude, en cond séquence je me tue.
» Signé, bill, »
Comme l'officier civil finissait son histoire, ils arrivèrent à Fleet. Dès les premiers jours , Pickwick fat effrayé de l'air sombre de la maison, de l'humidité des corridors et de l'obscurité des cellules. On le conduisit dans une chambre où se trou-
vaient déjà trois vauriens avec lesquels on le laissa.
Un profond sentiment de tristesse s'était emparé de notre savant, et il commençait à comprendre que la captivité était quelque chose de plus cruel qu'il ne l'avait pensé.
Pendant qu'il faisait ces réflexions, une mouche vint se poser sur son nez. Pickwick se demanda comment, n'ayant point subi de jugement, cette mouche se renfermait dans une prison sombre et infecte, au lieu de voler au grand air. Il en conclut naturellement que les insectes n'étaient pas doués " de raison, et cette démonstration nouvelle d'une vérité philosophique dont il s'était longtemps occupé le consola un peu.
Cependant il fit appeler le geôlier pour lui demander s'il ne pouvait avoir une
chambre pour lui seul ; faveur qui lui fut accordée moyennant une guinée par semaine.
Il sut alors que les dettiers qui n'avaient pas de ressources personnelles mouraient de faim, les créanciers n'étant pas tenus, comme en France, de nourrir les débiteurs qu'ils font arrêter. On lui raconta qu'il y avait, quelques années auparavant, à la porte de la prison, un homme renfermé dans une cage, qui criait aux passants en agitant une sébile : « Ayez pitié des pauvres prisonniers ! » La cage, l'homme, la sébile, tout a disparu, tout, excepté la misère qui est restée la même au dedans.
11 faut laisser vivre dans le code de l'Angleterre, afin que l'avenir en soit édifié, ces dispositions qui veulent que le voleur et le meurtrier soient nourris, vêtus, chauffés aux
frais de VÈtat, tandis que celui qui n'a pu payer ses dettes meurt de faim en prison, s'il n'a de quoi se nourrir, c'est-à-dire s il est réellement misérable et débiteur de bonne foi l .
1. Tous ces détails, qui sont de la plus rigoureuse exactitude, nous ont été fournis par l'ouvrage de Dickens auquel nous avons déjà emprunté le Commis-voyageur .
LES
On a fait en Angleterre, en Suisse et surtout en Amérique, beaucoup d'essais pour la moralisationdes prisonniers ; mais, parmi les différents systèmes proposés pour atteindre ce but, deux surtout ont fixé l'attention : celui adopté dans la prison d'Auburn,
i. Ce travail est emprunté au Coup d'œil rétrospectif sur un voyage dans VOuest, par miss Harriett Martineau, ouvrage du plus haut intérêt, qui fait suite au beau livre de la Société américaine, du même auteur. Nous avons souvent traduit l'auteur anglais, tâchant seulement de choisir parmi les documents dont son ouvrage abonde, et d'expliquer ce qui aurait pu paraître obscur à des lecteurs français.
en Angleterre, et celui pratiqué dans la prison de Philadelphie, aux États-Unis.
A Auburn, les prisonniers ne sont isolés que pendant la nuit et sont toujours exposés aux regards des gardiens. Cette surveillance et le silence qui leur est imposé forment la base du système pratiqué dans la prison ; et, lorsqu'on l'examine de près, il ne semble pas qu'on puisse en attendre de grands avantages. Le mutisme qui est ordonné aux prisonniers les conduirait à la folie, s'il était possible; mais tous apprennent à s'y soustraire. Parler est un acte nécessaire, innocent, et plus indispensable pour des captifs que pour les hommes libres ; aussi les détenus d' Auburn apprennent-ils à converser sans remuer les lèvres, et le soir, lorsqu'ils sont renfermés dans leurs cellules
solitaires, les tuyaux des ventilateurs leur servent de porte-voix pour entretenir leurs voisins.
Le fouet n'a pu rien changer à cet état de choses, parce que tous les supplices ne sauraient empêcher les actes justes et naturels de s'accomplir. On force seulement par ce moyen les prisonniers à la dissimulation ; on les habitue à transgresser les lois de la prison, chose dangereuse et tout a fait contraire à leur régénération morale.
Quant à l'espionnage continuel qui les entoure, à ces ouvertures pratiquées dans leurs cellules pour les voir sans être vu, à ces chaussures bourrées, a l'aide desquelles on s'approche sans être entendu, ce sont là des moyens bons pour des cachots d'inquisition et non pour une prison dans laquelle
on a la prétention d'améliorer les coupables. On les prive ainsi de l'oubli d'eux-mêmes dont ils pourraient jouir dans une libre conversation, et en même temps du repos et de l'ombre qui sont le privilège d'une réclusion complète. Chaque mouvement leur rappelle leur position; ils savent que des yeux cachés voient toutes leurs actions; ils ne peuvent vivre ni seuls ni en société, et la pudeur leur est même interdite! Ceux qui ne se dépravent pas tout à fait dans une telle position vivent dans un état incessant d'angoisses : les figures pâles et les yeux hagards des détenus d'Auburn ne laissent, du reste, aucun doute à cet égard.
Le système de l'isolement complet a été adopté dans la prison de Philadelphie.
Chaque condamné couche et travaille dans
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une chambre séparée, où il est libre de ses actions.
Il y a dans ce système deux avantages inappréciables : le premier, c'est que, livrant au gardien l'esprit du prisonnier, il lui permet d'agir continuellement et sans partage sur ses moindres pensées ; le second, c'est qu'il préserve le détenu des mauvaises influences d'une société vicieuse, de la honte dans l'intérieur de la prison et de la dégradation au dehors. Certes, il y a encore beaucoup à faire pour que le système d'isolement ne laisse rien à désirer ; mais tel qu'il existe il semble de beaucoup préférable a tous les autres.
Nous n'avons pas besoin de dire que nous entendons l'isolement avec le travail et les visites fréquentes du gardien : sans le tra-
vail la punition serait horrible et injuste, car ce serait ôter son but à l'existence humaine. Le travail n'est pas seulement le grand consolateur de l'homme, c'est son devoir et son privilège. Cette vérité est tellement comprise dans les prisons de Philadelphie, qu'on ne force ni n'engage jamais le condamné au travail; on attend qu'il en réclame, et l'on n'a point d'exemple de détenus qui ait dépassé le troisième jour sans faire cette demande.
 son arrivée dans l'établissement, le prisonnier est conduit à la salle de bains, où le médecin et le gardien constatent son état de santé ; puis on lui enveloppe la tête d'un capuchon qu'on ne lui retire que dans sa cellule. Miss Martineau dit n'avoir jamais rencontré de détenu qui pût lui dire quelle
était la forme de la prison, ni dans quel point sa chambre se trouvait placée. Cette ignorance leur ôte jusqu'à la pensée de l'évasion.
Le second jour le gardien visite le prisonnier et a avec lui une conversation relativement aux règles de la maison. S'il demande de l'ouvrage on le laisse choisir entre trois ou quatre états, parmi lesquels le tissage et la cordonnerie sont les principaux. On l'avertit que s'il fait une certaine tâche il aura la ration accordée aux bons travailleurs, et que, s'il la dépasse, on mettra de côté le prix du surcroît d'ouvrage, afin de le lui rembourser a l'expiration de sa peine. On lui donne aussi une Bible et quelques autres livres fournis par les amis de l'institution.
Lorsque miss Martineau visita rétablissement de Philadelphie, elle demanda a voir les prisonniers de près et à causer librement avec eux. Je supposais, dit-elle, qu'après une longue séparation de la société, ils seraient disposés à converser intimement et à m'ouvrir leurs âmes ; aucun d'eux n'était prévenu de ma visite, et cependant leur réception fut partout la même. A mon aspect tous paraissaient étonnés et déposaient leurs alênes ou leurs navettes. Je commençais par leur dire que je ne venais point dans l'intention de leur adresser des sermons religieux, mais pour les voir et connaître d'eux les causes qui les avaient amenés là ; ajoutant que si ma visite leur déplaisait, j'étais prête à me retirer sur-lechamp. A ces mots, le prévenu ne manquait
jamais de ^rapprocher son siège qu'il essuyait avec son tablier, et, retournant s'assoir sur son banc de travail, il répondait sans hésitation à toutes mes questions.
Je n'ai jamais reçu de confidences plus entières, plus simples que les leurs, et beaucoup étaient extraordinaires. Tous finissaient par me raconter leur histoire. Il y avait au fond de chaque confession quelque plaie du cœur. Les uns avaient eu à souffrir de l'intempérance d'un père ou de la dureté d'une marâtre, les autres de l'infidélité d'une épouse ou de la coquetterie d'une maîtresse; toujours enfin une souffrance domestique apparaissait comme l'origine de leur perte, et, pour tous, un malheur avait précédé la faute!
Un de mes amis qui savait que je visitais
la prison de Philadelphie, me pria de voir deux frères qui avaient été condamnés comme faux monnayeurs. Le cas était notoire, et le frère aîné était un vieux coupable; je promis de m'enquérir d'eux. Mon ami eut l'imprudence d'avertir la femme du plus jeune condamné, que je devais visiter son mari, et celle-ci arriva chez moi dès le lendemain. Je m'aperçus bientôt que la pauvre créature me racontait toutes ses affaires de famille, dans l'espérance que je rapporterais sa conversation à son mari ; je me vis forcée de l'arrêter en l'avertissant que la règle de la prison défendait de rien dire aux détenus de ce qui se passait au dehors, et que c'était seulement à cette condition que j'étais admise à les voir. La réponse de cette femme me brisa le cœur.
— Oh I je ne veux point contrevenir aux règles de la maison, madame, me dit-elle; mais il y a une chose que j'ai là, sur le cœur, comme un poids qui ne peut s'en aller : s il savait cela seulement, je ne demanderais plus rien. Quand on l'a condamné, il espérait obtenir sa grâce au bout de trois mois, et voilà cinq mois de passés. Oh ! madame, pourvu qu'il ne croie pas que c'est de ma faute... J'ai fait tout ce que j'ai pu; mais on ne m'a point écoutée... Oh! mon Dieu! songez à cela, madame... S'il allait penser que je l'aime moins depuis qu'il est malheureux !
J'assurai cette pauvre et tendre créature que je parlerais à ce sujet au directeur de la prison; et, en tout cas, je promis de lui répéter tout ce que son mari m'aurait dit.
Je trouvai le prisonnier à son métier de tissage : il me parla quelque temps de son ouvrage ; mais je m'aperçus bientôt que son esprit était occupé d'autre chose. Pour éviter des questions auxquelles il ne m'était point permis de répondre, je lui demandai s'il n'avait point de parents dans la ville; il me cita alors le frère qui l'avait entraîné au crime, et tout ce qu'il en dit était empreint d'une clémence et d'une délicatesse touchantes. Il ne chercha point à motiver ou à justifier sa faute en détaillant les circonstances atténuantes; mais il me parla beaucoup de sa femme : il me dit que lui, il avait toujours été faible, mais qu'elle, elle était forte d'esprit et de cœur; qu'elle le préservait quand elle était là; qu'elle savait lui donner des conseils devant les
autres sans l'humilier, et qu'elle réservait ses réprimandes pour les heures où ils étaient seuls. Le malheur avait voulu qu'il se rendît à Philadelphie deux jours avant elle ; il y avait trouvé son frère, qui lui avait persuadé de mettre en circulation deux pièces de cinq francs contrefaites : c'était la tout son crime! Il ne cherchait point cependant à l'excuser et ne semblait pas le regarder comme de peu d'importance.
Il me dit qu'autrefois il ne pensait pas que ce fût une grande faute de porter atteinte à la propriété des autres, et qu'il lui semblait juste que le superflu des riches passât entre les mains des pauvres; mais, depuis sa détention, il avait beaucoup réfléchi, et il sentait combien il était nécessaire de protéger les droits de chacun.
— Maintenant, ajouta-t-il, je crois être sûr que rien ne me déciderait à violer les lois; mais à quoi me sert de n'être plus aveugle? j'ai rendu ma femme malheureuse à jamais, et tout est sans remède.
Je tâchai de le dissuader ; je lui rappelai qu'il n'était condamné que pour cinq ans; qu'une fois sa peine achevée, il serait encore jeune et qu'il pourrait rendre sa femme au bonheur pour de longues années. Ces raisonnements lui firent quelque bien; il releva de dessus son métier ses yeux baignés de larmes, et commença à s'occuper du sujet que je redoutais, le pardon!
Depuis que je visitais les prisons de Philadelphie, j'avais remarqué que c'était la pensée unique de« tous les condamnés, et que cet espoir incertain, loin d'être pour
eux une joie, leur était tout repos d'esprit. Je répondis donc au jeune tisserand qu'il avait tort de compter sur un grâciement peu probable ; puis, voyant que j'avais affaire à une intelligence ouverte et droite, je lui prouvai que toute faute devant être punie, le pardon était une violation du principe de justice, et, comme tel, dangereux. Il m'écouta avec une attention anxieuse; et, après avoir assez longuement développé la pensée que je venais d'avancer, je lui demandai directement si, la main sur le cœur, il croyait que la société dût lui pardonner I . . .
Tremblant de tous ses membres et blanc comme la muraille, il me répondit courageusement :
— Non!
Je lui demandai si, accepter le châtiment sans arrière-pensée, n'était pas plus sage que d'user sa vie entre l'attente et la déception.
Il ne me répondit pas.
Enfin, je lui demandai si, lorsque son cœur se brisait ainsi dans de vains espoirs, il n'accusait point sa femme de l'oublier?
— - Oh ! non, jamais ! jamais 1 . . . s'écria-t-il.
J'avais obtenu ce que je désirais, j'avais une bonne parole à rapporter à la malheureuse épouse.
Le lendemain, elle arriva chez moi de bonne heure. Je lui racontai tout l'entretien de son mari, et mon récit lui fit verser beaucoup de larmes. Enfin, elle m'annonça qu'une nouvelle douleur allait s'ajouter a toutes celles qui l'accablaient : les honnêtes
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gens de Philadelphie ne voulaient plus lui donner de travail à cause de la condamnation de son mari, et elle était obligée de se retirer chez son père avec son enfant. C'était pour elle un grand crève-cœur de quitter Philadelphie, où son mari respirait et où elle pouvait voir, du moins, les murs de sa prison! Elle me parla encore longtemps de son passé, des premiers jours de son ménage; enfin elle tressaillit en entendant sonner l'heure, s'accusa d'oublier son enfant, son voyage, tout, et prit congé de moi.
Mais elle revint bientôt sur ses pas les larmes aux yeux, me prit la main et me demanda s'il ne lui serait possible de rien faire pour moi? Je pensai que, dans un monde aussi changeant que le nôtre, la
chose pourrait arriver, et je lui promis de recourir à elle si j'en avais jamais besoin.
Je m'informai plus tard de cette digne femme, et je sus que, peu de mois après son arrivée chez son père, elle était tombée dans un état de langueur sans qu'on pût en savoir la cause ; seulement elle répétait chaque jour :
— Je sens qu'il va arriver un malheur.
Elle reçut enfin une lettre de Philadelphie qui lui annonçait que son mari était mort d'un coup de sang.
Lorsque je visitai le frère aîné du tisserand dont je viens de raconter l'histoire, je pus reconnaître combien le secret, re commandé par les règlements de la maison, était religieusement observé.
On m'avait répété plusieurs fois que les deux frères avaient été amenés en même temps dans la prison, et je n'hésitai, par conséquent, nullement à parler du plus jeune devant l'aîné; je fus frappé de la véhémence avec laquelle il s'écria :
— Est-ce que mon frère est ici? quel côté de la prison occupe-t-il?... Est-il possible qu'ils l'aient condamné?
Quoique je ne pusse répondre à aucune de ces questions, je ne fus point fâchée que le hasard lui apprît ainsi où il avait conduit son jeune et malheureux frère.
Il est certain que beaucoup de condamnés sortent améliorés de la prison de Philadelphie. Les hommes, subissant leurs sentences sous des noms supposés ou venant
d'assez loin pour espérer que leurs condam-
nations seront ignorées des personnages qu'ils connaissent, sont surtout faciles à réformer; ceci prouve l'influence que la réprobation publique exerce sur les résolutions ultérieures du condamné. Pour qu'il mérite sa réhabilitation, il faut en effet qu'il la voie possible; et s'il est sûr que l'opinion continuera à le flétrir, même après sa régénération, il n'aura jamais le courage de l'accomplir.
Miss Martineau cite un grand nombre de faits qui prouvent quels heureux résultats ont été obtenus à Philadelphie par l'isolement absolu. îl ne faut point croire cependant que ce moyen soit infaillible et convertisse tous les prisonniers. J'en vis, dit miss Martineau, de si stupides qu'on ne pouvait en rien espérer. Quelques autres
comprenaient si étrangement et étaient si sûrs d'eux-mêmes, si persuadés qu'ils ne retomberaient plus dans le péché, que je voyais clairement, par avance, qu'ils reviendraient un jour en prison.
Un marin, connu pour avoir tranché plus d'existences qu'aucun autre en Amérique, était parfaitement certain qu'il serait dorénavant le plus vertueux des hommes. Il était résolu à ne boire que du thé et à ne jamais soupeser une pièce de monnaie. Je lui fis observer qu'il ne pourrait donner cette assurance que lorsqu'il se serait trouvé en présence de liqueurs fortes ou d'argent, et qu'il n'était pas bon d'avoir en soi-même tant de confiance. 11 secoua sa crinière de cheveux rouges, et me regarda d'un œil féroce, en me disant qu'il recon-
naissait l'indignité de sa vie, mais que le Christ avait racheté toutes les âmes.
Il me répéta beaucoup qu'on n'avait jamais prononcé de condamnation contre lui pour meurtre; je lui demandai comment il était venu dans cette prison .
— Pour une couple de vols : un grand et un petit, me répondit-il avec la plus grande nonchalance.
Il me raconta alors que sa mère venait de mourir dans ses bras lorsque deux de ses aimis étaient arrivés près du lit de mort et lui avaient proposé une expédition; il me détailla comment l'affaire avait été conduite, et de quelle manière il avait été pris. Ce récit était trop scientifique pour que je le comprisse; mais j'en avais entendu assez pour que ma réponse fût prête quand il me
demanda ce que je lui conseillais de faire après sa sortie de prison.
— Je vous engage, lui dis-je, à vous éta blir dans les bois, loin de tout cabaret, de toute mauvaise compagnie et de toute propriété individuelle.
Le système d'isolement a besoin d'être essayé longtemps avant d'être adopté à l'exclusion de tout autre; il a surtout besoin d'être modifié. Je n'aime, je l'avoue, ni le silence, n la réflexion trop continuelle qui résultent d'une solitude absolue, et je crois que l'on pourrait remédier à ces inconvénients. J'ai vu à Charleston (Massachassets) plusieurs condamnés noirs et blancs, a qui l'on avait permis de chanter ensemble comme récompense de leur bonne
conduite; je me rappelle encore Timpres-
sion que je reçus en entendant sortir de telles bouches les belles "paroles du cantique : Les deux nous disent, etc. Il serait certainement utile d'introduire ainsi dans toute prison d'innocentes distractions et de douces habitudes.
Du reste, quel que soit le mode adopté, il y a un principe qui doit dominer tout système pénitentiaire : c'est de traiter les coupables en hommes , car leur qualité d'homme est en eux la chose immuable, et leur culpabilité n'est qu'un état temporaire. Les prisonniers de Philadelphie le sentent si bien, qu'ils se louaient spécialement à moi d'être traités avec respect', tous se servirent de la même expression! Et il est si vrai que la question la plus importante n'est point le système adopté dans l'établis-
sèment, mais l'estime que l'on montre au criminel pour sa qualité d'homme, que les plus beaux résultats obtenus peut-être jusqu'ici l'ont été dans la prison de V^eather- Field, où l'organisation est loin de valoir celle de Philadelphie, mais où le capitaine Pillsbury a porté au plus haut degré cette considération respectueuse pour le prisonnier.
n Sa puissance sur les criminels est si connue, que de toutes parts on lui envoie les plus endurcis et les plus incurables. Voici ce qu'on m'a raconté de sa manière d'agir avec deux de ces malheureux :
Le premier était une espèce de géant qui, depuis dix-sept ans, était tombé de faute en faute jusqu'aux plus horribles crimes; son aspect seul jetait partout la ter-
reur. Le capitaine lui dit à son arrivée : — J'espère que vous ne tenterez pas de vous échapper. Agissons l'un envers l'autre avec loyauté, je tâcherai que vous soyez aussi bien que possible, et je désire que nous soyons amis. Il y a ici un cachot d'où le prisonnier n'entend rien, ne voit rien; cet isolement serait une grande torture. Je n'ai encore jamais été forcé de l'infliger à personne : vous pourrez parcourir la maison aussi librement que moi-même; seulement confiez-vous à moi comme je me confie à vous.
Le condamné garda un silence sournois, et, pendant plusieurs semaines, la franchise cordiale du capitaine ne put toucher ce cœur de pierre; on sut enfin qu'il préparait une évasion.
LES PRISONNIERS D'AMÉRIQUK d05
Le capitaine le fit appeler et lui reprocha sa conduite; mais le prisonnier resta renfermé dans son farouche silence. Alors Pillsbury lui déclara qu'il était forcé de le conduire au cachot solitaire, et, prenant une lampe d'une main, de l'autre la clef, il marcha devant le meurtrier.
Arrivé à la porte de la prison, le capitaine, qui est faible et petit, se retourne, et, seul devant ce colosse, le regarde en face :
— Maintenant, lui dit-il d'une voix triste et émue, je vous le demande, avez-vous été avec moi ce que vous deviez être?... Je vous ai accordé ma confiance et vous m'avez refusé la vôtre; j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais, et vous avez comploté contre moi... Cela est-il bien? cela est-il juste?... Et cependant l'idée de vous en-
fermer la me fait mal î . . . Si seulement je pouvais croire que vous avez quelque amitié pour moi ! . . .
Le meurtrier fondit en larmes.
— Voilà dix-sept ans que je suis un démon, dit-il, et vous me traitez en homme ! .\ .
— Allons-nous-en ! s'écria le capitaine, en retirant vivement Ja clé du cachot.
Et le condamné put parcourir îa maison comme par le passé : à partir de ce jour, il confia tout à Pillsbury et accomplit son temps de captivité avec une sorte de joie religieuse.
L'autre prisonnier était également un grand coupable qui, en voulant fuir, se blessa grièvement au pied. Le capitaine le fit transporter sur son propre lit, où on le
pansa sans qu'un seul mot de reproche lui fût adressé. Quand on eut fini, chacun s'alla coucher; mais Pilîsbury ne put dormir : chagrin de cette tentative d'évasion, poursuivi de l'idée que le blessé souffrait, il se leva, prit la lampe et entra dans la cellule du prisonnier.
Il le trouva tourné vers la muraille, les yeux fermés; mais on ne pouvait se méprendre à l'expression de souffrance répandue sur tous ses traits. Le capitaine pensa que le bandage était trop serré; il le relâcha, alla prendre son propre oreiller pour soutenir le membre malade, puis se retira plus tranquille : comme il fermait la porte, le prisonnier se dressa sur son séant et le rappela.
— Est-ce seulement pour desserrer mon
bandage, que vous êtes venu, monsieur?
dit-il brusquement.
— Oui; je pensais que vous étiez mal ; je ne pouvais m'endormir.
— Et vous ne me reprochez pas ma conduite?
— J'en suis profondément affligé; mais je ne puis vous faire des reproches pendant que vous souffrez .
Le prisonnier était dans une agonie de honte et de douleur. Il supplia qu'on eût confiance en lui comme par le passé. Quand il fut guéri, on lui accorda la même liberté dont il avait joui avant son évasion, et il n'en abusa jamais.
C'est encore au capitaine Pillsbury que l'on vint dire un jour qu'un prisonnier des plus furieux et des plus redoutables avait
juré de l'assassiner, prétendant que sa bonté n'était qu'un leurre pour retenir les condamnés en prison. Le capitaine le fit venir, renvoya tout le monde et lui ordonna de le raser. La main du prisonnier tremblait; cependant, il s'en tira à son honneur. Quand il eut fini :
— On m'avait assuré que vous vouliez m'assassiner, lai dit le capitaine ; mais moi j'ai pensé que je pouvais me fier à vous.
— On vous avait dit vrai, monsieur, dit le condamné attendri, mais Dieu vous bénisse!
Et, à partir de ce jour, il fut régénéré.
De tels faits n'ont pas besoin de commentaires; ils prouvent qu'il y a quelque chose de plus puissant sur l'homme que
toutes les institutions, c'est l'homme lui-
ilO TROIS MOIS DE VACANCES
même, quand il se montre courageux, dévoué et grand! Que deviendraient, sous l'influence d'un Pillsbury, les forçats qui achèvent de dépouiller dans nos bagnes leur nature d'homme pour se transformer en bêtes féroces ? Se peut-il que les nations fassent en général si peu d'efforts pour guérir cette plaie des prisons qui les déshonore et les ronge, en anéantissant parfois les plus riches natures.
Je vis à Charlestown, dit miss Martineau, un prisonnier qui m'a laissé un profond souvenir : c'était un homme d'une rare énergie, mais dont la puissance avait pris une mauvaise direction ; il avait levé la main contre tous et tous avaient levé la main contre lui; sa vie entière avait été un combat, et il avait vécu dans la so-
ciété à la manière des lions au désert. Dans la prison même il s'était rendu formidable; on le traitait comme s'il eût été de race satanique et non de chair et de sang, comme si les émotions humaines ne pouvaient plus l'atteindre, les affections le toucher. Ainsi refoulé dans le crime, il en avait fait son empire, son orgueil. Il était chargé de chaînes et chaque nuit on le renfermait dans une cellule différente.
Je me trouvais debout dans le couloir lorsqu'il passa, et je fus obligée'de me ranger de côté. Il y avait quelque chose de vraiment grand dans l'aspect de cet homme qui, appuyé sur sa force, s'était dit : « Le mal est mon bien. » Il marchait lentement, en faisant retentir ses chaînes, et il nous regarda en face lorsqu'il passa devant nous.
Certes, il doit avoir une pauvre opinion du pouvoir humain, quand il voit les fers, les barreaux et les six hommes qu'on est obligé de requérir contre sa seule volonté.
Lorsque je le vis disparaître au fond de sa cellule et que j'entendis le bruit de tous les verrous que l'on tirait sur lui, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait là, renfermé entre ces quatre murs, beaucoup de sentiments et de facultés dignes de quelque trône barbare.
Qui sait combien de prisonniers semblables à celui de Charlestown usent, dans une captivité sans salut possible, la puissance qu'ils avaient reçue de Dieu pour l'honneur et l'avantage de leurs frères? Que de génies perdus ainsi, que de courages viciés, que de patiences employées au mal ! . . .
Et l'on nous parle de tout ce que Ton a fait pour le peuple, quand sa vertu est livrée à tous ces hasards de l'ignorance, du désespoir, de la misère, quand la pénitence de ses fautes (à lui qui marche toujours au milieu des tentations), loin de devenir un moyen de rachat, devient un moyen de perdition éternelle !
Et qui ne voit que la moralité des classes inférieures est chez nous un miracle de volonté? Combien y a-t-il de gens bien nés sûrs de rester honnêtes dans la position du premier ouvrier qui passe? La réforme pénitentiaire est une question toute démocratique; car c'est le peuple qui remplit les bagnes aussi bien que les hôpitaux; non qu'il soit moins probe et moins sain, mais parce qu'il est moins habile et plus exposé.
L'enseignement primaire et les prisons sont les deux institutions les plus importantes de l'avenir : c'est grâce à elles que le travailleur devra d'abord ne point faillir, puis se relever quand il aura failli.