‹ Trois mois de vacancesChapitre 7 sur 15 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Il y avait déjà huit jours que nous habitions la maison d'un ami, au fond de l'Auvergne, et tout ce temps avait été employé à parcourir les montagnes, les bois et les prairies. J'avais pour compagnon de voyage un jeune peintre nommé Lambert, qui perdait de vue pour la première fois les tours

Notre-Dame, et croyait sérieusement que la France intellectuelle finissait a la banlieue. La province ne lui avait jamais semblé qu'une ferme avec grange, pressoir et bassecour, chargée de fournir à la consommation de Paris. Il avait appris sa géographie nationale chez les marchands de comestibles, si bien que les noms de Provence, de Périgord, de- Bretagne, ne réveillaient en lui que des idées d'olives confites, de truffes et de beurre salé.

A notre arrivée, j'avais voulu vaincre ses préjugés contre les provinciaux en lui faisant visiter plusieurs hommes distingués du voisinage.

— Inutile, mon cher, m'avait-il répondu avec ce ton d'assurance particulier au Parisien pur sang; je connais les Auver-

gnats... une race de porteurs d'eau et de commissionnaires... Tu sais bien que je ne suis venu en province que pour dessiner des rochers et faire des études d'arbres.

Plusieurs fois on avait insisté pour nous conduire dans des campagnes voisines ; majs Lambert avait toujours réussi à éluder la proposition. Un jour pourtant, notre hôte entra chez nous en nous annonçant que le soir nous dînions tous chez un de ses parents ; il s'était engagé pour nous ; un refus était impossible, et l'on tenait d'autant plus à nous avoir, qu'une dame devait faire une lecture.

Lambert écouta sans mot dire, et me

laissa promettre que nous serions prêts

pour l'heure convenue; mais a peine no-

tre hôte fut-il sorti qu'il tira son habit.

— Que fais-tu donc? lui demandai-je.

— Tu le vois bien, je me déshabille.

— Et pourquoi?

— Pour me coucher.

— Te coucher ! à quel propos?

— Parbleu 1 à propos du dîner defce voisin. Crois-tu que je veuille m'exposer à passer six heures avec des marchands de bois de sapin, des avocats de justice de paix et des éleveurs de bœufs?... sans parler de la dame qui doit lire!... Je n'ai pas une constitution assez robuste, mon cher, pour résister a de telles épreuves : je serais malade pendant huit jours ; j'aime mieux l'être vingt-quatre heures d'avance : c'est tout profit. Le seul moyen de m'exempter du

dîner sans blesser notre hôte est de me mettre au lit... et j'y vais.

— Mais tu es fou : quelle idée te fais-tu donc des provinciaux?

— L'idée que ce sont des gens fort exacts à payer leurs contributions et fort habiles à fabriquer le fromage. —Tiens, mon cher, je vois d'ici la réunion de ce soir. . . Il y aura d'abord les amis de la maison, que l'on n'invite que pour manger, espèce d'animaux domestiques qui ont un droit acquis a tous les dîners que l'on donne ; puis l'aréopage littéraire, composé d'un professeur de grammaire, d'un libraire et du percepteur ; enfin, la Corinne de l'arrondissement, qui aura amené ses cinq enfants et sera obligée d'interrompre sa lecture pour les moucher.

— Mais, si tout doit être si ridicule, que ne viens-tu pour faire des études de caricatures?

Lambert, qui ôtait sa seconde botte, s'arrêta.

— Au fait, dit-il, c'est une idée : je pourrais esquisser pour le Charivari une pochade grotesque intitulée : Une lecture en province.

— Alors remets ton habit.

— Soit, je me risque.

. Le soir même, nous nous trouvions assis à une table de vingt couverts que l'on eût dit servie par Grignon. Mon compagnon s'attendait à voir les mamans mettre des bonbons dans leurs poches et à entendre chanter au dessert les airs de la Reine de Golconde par les demoiselles à marier; mais, a sa grande surprise, tout se passa fort

bien : on donna à laver et l'on prit le café dans le jardin.

— Je vois ce que c'est, me dit-il en se levant de table; ils ont un maître-d'hôtel parisien qui aura fait leur éducation.

Cependant, les convives s'étaient rassemblés au fond d'un bosquet de tilleuls, tout festonné de chèvrefeuilles et clématites. Les fleurs inondaient l'air de senteurs pénétrantes ; la lumière adoucie scintillait sur les feuilles agitées, et un jet d'eau vacillant à la brise comme un panache secouait sur nos têtes sa poussière humide, tandis que les merles cachés dans les seringats fleuris, faisaient entendre leurs sifflements harmonieux.

Tout le monde semblait éprouver la douce influence de ce lieu et de cette soirée

charmante; Lambert lui-même aspirait la brise provinciale avec délices; mais on ne tarda point à rappeler la lecture promise, elle devait être longue et le soleil baissait déjà à l'horizon. L'auteur prit place au milieu du bosquet, tout le monde s'assit autour et l'on fit silence.

— Rappelle-toi l'histoire des augures, me dit Lambert tout bas, et n'aie pas l'infamie de me regarder !

Il y eut encore un léger mouvement d'attente, puis la jeune femme commença.

Elle lut d'abord une lettre adressée par Henri Clerfort à Irène de Servy. Clerfort a vu la jeune veuve, son imagination de poëte s'est enflammée, et il ne peut plus vivre sans son amour. La comtesse s'effraie de la violence de cette passion et veut

d'abord s'y soustraire; elle en est dissuadée par une amie, Juliette; la Juliette au grand courage et au cœur tendre de Shakspeare. Elle reçoit donc Clerfort et lui permet d'espérer.

Mais Irène n'est point la femme que celui-ci avait rêvé : froide et futile elle ne comprend rien à la tendresse enthousiaste de Henri; ce qu'elle aime/c'est sa beauté, sa distinction, son apparence enfin, et non pas lui!... elle exige qu'il devienne son cavalier servant et qu'il renonce à tout travail.

Clerfort sent au fond du cœur qu'il s'est trompé ; penché sur cette âme sans profondeur, il entrevoit au fond l'égoïsme; mais il ferme vite les yeux, car la vérité l'épouvante. Amoureux de son erreur, il

rebâtit chaque jour, avec son imagination, ce que l'expérience a détruit la veille. Ses illusions sont pour lui comme des membres malades dont il souffre et qu'il ne peut se résoudre à sacrifier.

Cependant ses ressources s'épuisent dans l'oisiveté parée à laquelle la comtesse de Servy le condamne. La misère approche, et la misère, c'est la perte de toutes ses espérances, c'est l'oubli d'Irène, c'est pis que la mort ! alors paraît le tentateur sous les traits de Jérôme.

Jérôme est un de ces hommes que le succès facile des fripons indigne d'abord, puis déprave, et qui, honteux d'une vertu toujours dupée, deviennent criminels par logique et par orgueil. Intelligences puissantes auxquelles manque seulement la pa-

tience, et qui n'adoptent le mal que par mépris pour l'humanité.

Clerfort se débat vainement sous la main de cet ange tombé ; énervé par une enfance trop abritée, et qui s'est passée tout entière a chanter, à lire et à cultiver des fleurs, étranger à la vie réelle, il se trouve sans énergie contre la tentation, sans intelligence contre le danger. Son ignorance, qui faisait sa grâce, fait aussi sa faiblesse. Jérôme lui dévoile successivement toutes les lâchetés et toutes les fourberies qui font les riches, les puissants, les célèbres ; il lui cite les noms que l'on a l'habitude d'honorer, et cloue à chacun quelque souvenir infâme. En l'écoutant, Clerfort sent chanceler tous les principes sur lesquels il s'est

jusqu'alors appuyé. Effrayé des doutes

qui s'élèvent en lui-même, il veut en appeler à l'amour et mettre son honneur sous la sauvegarde d'Irène ; mais celle-ci ne devine rien de ses angoisses et le laisse abandonné à toutes les tentations de la passion et du besoin.

Henri succombe enfin : le jeu, dont Jérôme lui apprend à fixer les chances, fournit quelque temps à ses loisirs dispendieux; mais il est bientôt forcé de renoncer à cette ressource. Alors son compagnon lui propose de prendre part à un vol pour lequel il a tout préparé : Henri refuse.

— Tu y réfléchiras, lui dit Jérôme. A minuit, je t'attendrai au lieu désigné.

Clerfort court chez Irène, espérant échapper a lui-même et retrouver près de la jeune veuve le courage du bien. — Ah! si

elle pouvait comprendre son amour, lui tendre la main sur cet abîme où il s'enfonce de plus en plus !.... Comme le bonheur lui rendrait bientôt la force et lui referait une conscience!... Un instant il espère que ce miracle va s'accomplir : Irène s'émeut a ses éloquentes prières; à force de presser sur son cœur cette statue, il la sent s'échauffer et frémir; mais cette vie d'un instant s'évapore presque aussitôt : la statue redevient marbre.

Henri quitte l'hôtel de Servy, désespéré, éperdu. Il va rejoindre Jérôme, lorsqu'il rencontre le baron d'Àlbré, fat du grand monde, dont les assiduités près d'Irène ont souvent excité sa jalousie; il le provoque, se bat et est frappé d'une balle.

Ici la lectrice se reposa un instant; tout

le monde avait écouté avec une attention avide. Quant à Lambert, le dédain moqueur qui plissait d'abord ses lèvres s'était insensiblement effacé. Pendant le silence qui se fit, il se pencha vers moi :

— • Es-tu sûr que ce qu'on vient de lire soit inédit? me demanda- 1- il.

— Sans doute.

— Ce n'est point, par hasard, un des premiers romans de George Sand, dont cette dame se sera crue l'auteur?

J'éclatai de rire.

Il secoua la tête et haussa les épaules, comme un homme qui renonce à comprendre. Presque aussitôt la lecture recommença.

La blessure qu'avait reçue Clerfort n'était point dangereuse ; mais à peine fut-il guéri qu'il se trouva livré de nouveau aux sug-

gestions de son tentateur. Irène devait partir dans deux mois pour les eaux de Vichy; c'est là qu'elle avait promis d'être a Henri; mais ce voyage exigeait de l'argent, et le jeune homme ne connaissait qu'un moyen de s'en procurer. Après de longues hésitations, il va trouver Jérôme. — Ecoute, lui dit celui-ci, depuis six mois j;ai fait la connaissance d'une femme fort extraordinaire; elle n'a d'autre nom connu que celui de Louise, vit dans l'opulence et me reçoit familièrement. Il y a quelques jours qu'en cherchant dans son secrétaire pour me montrer un portrait, elle me laissa voir des rouleaux d'or entassés dans une cassette. Je puis te faire pénétrer chez elle pendant la nuit; je veillerai à ce que tout le monde dorme, comme si la baguette des

fées avait frappé la maison, et nous serons riches pour longtemps.

Clerfort repousse d'abord cette proposition ; mais la nécessité et les sophismes de Jérôme finissent par triompher de sa résistance. A l'heure convenue, après avoir reconnu les lieux et reçu les instructions de son complice, il se rend a la villa de Louise, pénètre dans le parc, puis dans la chambre où se trouve la riche cassette.

Mais il se sent troublé à l'aspect de cette chambre où tout respire le calme ! En regardant autour de lui avec épouvante, ses yeux tombent sur des vers commencés, parlant de pitié et de pardon pour les coupables ! Il sent déjà sa résolution chanceler, lorsqu'il aperçoit Louise endormie; il jette

un cri... il a cru voir sa mère!... c'est la même pâleur touchante, la même sérénité mélancolique! Saisi d'un horrible désespoir, Clerfort tombe à genoux et laisse éclater ses sanglots. La jeune femme se réveille : à la vue d'un inconnu, elle s'effraie et veut appeler; mais Clerfort l'arrête. Alors commence une étrange et merveilleuse scène ! . . . Dominée par la sainte beauté de cette femme et bourrelé par le remords, Henri lui confesse sa honte. Louise l'écoute avec surprise ; elle va lui répondre, lorsqu'on frappe a coups redoublés. — Ouvrez, au nom de la loi ! dit une voix du dehors ; un vol doit être commis ici cette nuit : on a entendu les deux coupables arranger leurs complots; l'un d'eux est dans la maison et nous venons nous en emparer. — Je suis

perdu ! s'écrie Clerfort. — Ne craignez rien, réplique Louise; et, se présentant aux gens du roi : — Monsieur est ici de mon consentement et par ma volonté, dit-elle ; vous pouvez vous retirer.

A partir de ce jour Henri devient l'ami de Louise et sa régénération morale commence. Son démon, Jérôme, a disparu, et un ange gardien a pris sa place. Mais Louise cherche en vain à le relever et a effacer la fange dont il s'est couvert : l'enfant s'est brisé dans sa chute et dépérit lentement. Il croit entendre sans cesse une voix qui lui reproche ses fautes d'autrefois ; à chaque pas, il heurte, dans le monde, une injure qui ne lui était pas destinée, mais qu'il s'applique. Un homme fort eût repoussé du pied son manteau d'opprobre et eût marché

résolument dans la voie de l'expiation ; lai, s'épuise a compter les souillures de sa vie, a évoquer ses souvenirs pour pleurer les écueils sur lesquels il a échoué : il meurt de son repentir. Quant à son amour pour Irène, il est toujours aussi sincère, mais désormais sans illusions. Il voit clair enfin dans ce cœur, miroir dur et poli, où tout se reflète, mais où rien ne s'imprime profondément.

Ainsi obsédé de la pensée que sa vie a été manquée, et ne se sentant point la force de la recommencer, Clerfort se décide à la quitter a la première occasion. Un jour donc qu'il passe sur les quais de Paris, il aperçoit une femme qui se noie, s'élance pour l'atteindre et disparaît lui-même. Sauvé par un miracle, il est ramené à la villa de Louise

qui, à force de soins, espère le rattacher à l'existence; mais cette dernière crise a tari chez lui les sources de la vie ; la maladie dont il avait toujours été menacé, se développe rapidement, et il meurt après une navrante agonie, abandonné d'Irène que ce spectacle effraie, séparé de Juliette dont le désespoir le déchire, mais soutenu par Louise, la seule qui l'aime d'un amour assez généreux et assez grand pour le voir mourir !

L'émotion causée par la lecture que nous venions d'entendre avait été si profonde, que personne ne songea à applaudir. Il y eut un moment de silence, puis tout le monde se leva. La lectrice profita de ce moment de confusion où chacun semblait occupé de secouer son émotion et de res-

pirer plus à Taise, pour se dérober aux éloges.

— Eh bien ! dis-je à Lambert qui était demeuré pensif et la tête baissée.

Il passa son bras sous le mien sans me répondre, et m'entraîna à l'écart dans une allée d'acacias.

— QuJas-tu donc? lui demandai-je.

— Ne vois-tu pas que je pleure, bavard, me répondit-il en relevant la tête et me montrant ses yeux encore humides ; le récit de cette agonie m'a navré. Quelle vérité dans tous ces sentiments; quelle onction dans le langage; quelle intelligence de la vie et de la douleur ! Je te demandais tout à l'heure si ce livre n'était pas un essai inédit de George Sand ; c'est qu'en effet, on y entend comme un écho de sa voix. La

force et la sobriété manquent encore, parce que l'expérience n'est point acquise; mais que de franchise d'allure, que d'audace de détails ! et quelle progression dans le récit!... Comme la pensée et l'expression, vulgaires d'abord, prennent peu à peu de l'ampleur; on assiste pour ainsi dire à la naissance de ce talent : le premier tiers du livre semble appartenir à son enfance, le second à sa jeunesse, le dernier à la virilité puissante et complète; puis quels caractères que ceux de Henri, de Jérôme, d'Irène, de Louise, de Juliette!... Ce ne sont pas seulement des personnages, mais des idées; leur histoire n'est point l'histoire de quelque homme, c'est l'histoire de tous. Ah ! vienne maintenant l'étude de l'art, vienne surtout la patience, cette indispensable

initiation au génie, et alors qui sait jusqu'où pourra s'élever ce talent, k quoi il devra prétendre !

— Et cependant, ajoutai-je tout bas, l'auteur du livre qui promet tant est femme et provinciale.

Lambert s'arrêta brusquement.

— C'est vrai pourtant ! s'écria-t-il avec une sorte d'embarras et de dépit grotesque... Femme, je ne puis rien y faire; mais provinciale... je ne le souffrirai pas plus longtemps. La place de cette dame est à Paris, et je l'y ferai venir.

— Et comment cela?...

— En lui trouvant un éditeur.

— Cela ne suffit pas.

— Je le sais ; mais j'aurai recours à tous les moyens usités; je veux, être le Christo-

plie Colomb de ce génie inconnu. Je poserai son portrait au Salon, je ferai chanter ses romances par mademoiselle Loïsa Puget; j'obtiendrai que Balzac parle d'elle dans son prochain roman; enfin, je la recommanderai à tous les journalistes que j'ai lithographies pour en faire des hommes célèbres.

Obligé de quitter subitement l'Auvergne sans Lambert, j'ignore s'il tiendra toutes ses promesses; mais la première du moins semble avoir été accomplie, car on vient de me remettre un livre sur la couverture duquel j'ai lu : La Comtesse de Servy, par madame Angélique Arnaud.

LES

J'ai connu une bonne mère qui voulait toujours que son fils, à la fin de sa prière du matin, ajoutât quelque nouvelle demande selon la saison. En été c'était:

Mon Dieu, préservez-moi des rousseurs. En hiver : Mon Dieu, sauvez-moi de l'enfer et des engelures. Si cette excellente femme vit encore et que son fils fasse toujours sa prière du matin, je l'engage à faire à celleci un souhait permanent : Mon Dieu, faites

que je ne sois jamais journaliste de province!

Et que Ton ne pense pas que ce soit ici une plaisanterie. Non, sérieusement, de toutes les misères humaines qui peuvent atteindre un honnête homme, la plus intolérable, à mes yeux, est la direction d'un journal de département. Je ne parle pas d'un de ces journaux de grande ville, vrais cadets de la presse périodique, qui, bien que déshérités des avantages réservés aux aînés de Paris, conservent encore une position sociale et quelque aisance; mais d'une de ces mille feuilles dont la principale importance est dans les annonces de purges d'hypothèques ou de chiens perdus, d'une de ces pauvres feuilles de département qui ont deux cents abonnés et qui

traitent les questions politiques trois semaines après qu'on n'en parle plus a Paris.

Oh ! il faut avoir vu de près le sort du journaliste chargé de faire aboyer un de ces roquets provinciaux, pour le plaindre autant qu'il le mérite! Peut-être pourra-t-il s'habituer à la longue à l'ennui inséparable de son emploi; peut-être parviendra-t-il à achever, sans suffocation, la lecture indigeste de soixante journaux qui se contredisent, à pêcher quelques nouvelles au milieu de cette mer de platitudes (opération difficile, qui ne ressemble pas mal à une pêche à la ligne faite dans l'Océan) ; je veux croire même qu'il se résignera à avoir de l'esprit à heure fixe, entre les deux courriers, et à écrire à la tâche, à la minute,

comme on fait les bonnets de coton ; mais tout cela n'est rien, ce ne sont point là les épines de la profession.

D'abord le journaliste de province doit se résigner à perdre cette douce obscurité qui, en nous laissant dans la foule, donne liberté à nos paroles, et à nos actions. Il faut qu'il renonce à l'incognito de ces vies heureuses et cachées que le public ne se rappelle qu'en les voyant s'éteindre. Le journaliste de province fait partie du domaine public; il est comme un écriteau de rue, comme une de ces affiches placées pour empêcher de déposer des ordures contre un édifice public. Tout le monde le connaît, le regarde, lui lit sur le front. Les gens d'esprit l'appellent du nom de son journal. Quand il passe, on dit : Voilà

la Sentinelle ou VÈcho ou V Indépendant . Puis si quelqu'un le rencontre : Bonjour, Sentinelle ; bonjour, Écho; bonjour, Indépendant. Et tout le monde cle rire; c'est charmant! S'il arrive dans une maison : — Eh bien, quelle nouvelle?... Vous devez les savoir, vous qui les faites. — Et l'on rit encore.

En province on rit beaucoup, et l'on est irès-plaisant.

Par suite de la célébrité acquise au journaliste dans toute la commune, il deviendra un objet spécial de curiosité pour tous et un épouvantail pour les petits enfants. Après Croquemitaine, ce sera l'ogre le plus en renom. — Si tu fais la méchante, dira-t-on a une petite fille, V Estafette mettra cela dans son journal; et la pauvre enfant

pleure et se cache dès que l'Estafette paraît sur la promenade. J'en ai connu une, charmante blonde toute bouclée comme un chérubin, qui, à mon approche, joignait les mains et me disait, les yeux tout gros et la voix tremblante : Finistère \ ne me mets pas dans ton journal, je t'en prie! La pauvre enfant prenait sans doute celui-ci pour un trou noir.

Mais ce ne sont là encore que de légères et puériles contrariétés; il en est de plus sérieuses, de plus poignantes : ce sont celles qui résultent de la calomnie. En province, où tout le monde se touche, où les vies intérieures sont en contact comme les maisons, où chacun de son salon voit

I. Emile Souvestre était rédacteur en chef du journal le Finistère, lorsqu'il écrivit cet article.

dans la chambre à coucher de son voisin, les dissentiments politiques deviennent presque toujours des haines; c'est la guerre civile faite au foyer, au lieu de se faire dans la rue. Aussi le journaliste est-il l'ennemi choisi et abhorré de tous ceux qui n'ont pas adopté l'opinion qu'il représente.

— Non pas un ennemi auquel on donne un soufflet et un coup d'épée. — Fi donc!

— Mais de ces ennemis que l'on tue à coups d'épingles, sur la tête desquels on distille goutte à goutte le blâme et la raillerie comme ub vitriol rongeur. Oh ! qu'il ne se fie point à la vie la plus transparente, la plus pure, lui, à qui l'on dit : La vie privée est murée; on fouillera dans la sienne jusqu'au fond; on en exhumera, si l'on

peut, quelque souvenir qui, tronqué, ha-

bille, arrangé, pourra avoir l'air d'une faute. Si l'on ne trouve rien, malgré toutes les recherches, on inventera; si l'on ne peut même inventer, on se résignera a subir sa probité, espérant se rattraper sur autre chose. Et qu'il n'espère rien; tôt ou tard la haine saura trouver le défaut de sa cuirasse.

A la vérité, il a aussi ses défenseurs, les hommes de son opinion. - — Oh! ceux-là sont plus dangereux que les ennemis connus, ceux-là le perdront s'il n'y prend garde. Car à Jeurs yeux, -un journal est une arme personnelle dont on doit se servir au profit de ses passions; le journaliste n'est pour eux qu'un spadassin dévoué, charge de tuer les réputations qu'ils lui désignant. S'il refuse, c'est un homme sans

courage et sans indépendance. — Qu'il n'espère donc pas marcher dans une critique impartiale, blâmant ce qui lui semble blâmable, même dans les hommes de sa doctrine, et ne reconnaissant pour lui que la vieille devise bretonne : Mon penser et mon parler. —Non, car alors tous les partis se réuniront contre lui. — Alors les six républicains à moustaches cirées qui fréquentent le grand café déclareront qu'il est vendu au ministère, et les fonctionnaires publics de la chambre de lecture l'accuseront d'être un jacobin. Trop heureux si, parmi ces opinions divergentes, il trouve quelques pacifiques abonnés qui veuillent bien le lire sans le comprendre et sans le juger... comme ils lisent depuis quarante ans.

Puis les tracasseries, les provocations, l'injure et la police correctionnelle qui vous juge entre deux voleurs et une fille publique ! Oh ! les journalistes sont heureux!

Et ne pensez pas quêtant d'ennuis soient compensés par une réputation acquise; ne pensez pas que vous pourrez, comme les vieux soldats, couvrir par une croix chaque cicatrice : journalistes de province, vous êtes des sentinelles perdues, jetées par la civilisation sur les champs de bataille; vous tombez sans gloire comme vous avez vécu. — A ceux qui combattent sous les yeux de tous, dans le corps d'armée, aux journalistes de Paris, à ses publicistes, à ses écrivains, succès, fortune et reaoïnmée. — Nous, humbles satellites, nous

devons tourner, sans autre lumière qu'un pâle reflet, autour de ces grands astres qui seuls ont un nom.

— Et pourtant, après tout, direz-vous, ces journalistes de province dont vous faites des sortes de Christ mis en croix -au profit de la presse, sont les gens les plus gaillards du monde, et c'est à qui s'enrôlera dans leur milice.

— A qui le dites-vous? — Mais c'est qu'il est de douces compensations dont je ne vous ai pas parlé. On acquiert en dirigeant un journal une certaine importance fondée sur la peur ; on devient une espèce de sergent de ville littéraire. — Les candidats à la députation vous font une visite tous les cinq ans... Au moment des élections vous êtes un homme public, un homme utile a

la patrie, le défenseur timbré et patenté de îa liberté et de la morale publique; vous avez pour vous les doux encouragements de votre conscience... et votre entrée aux coulisses, où vous pouvez faire la connaissance des actrices !

LES

Il y aurait certainement de belles études à faire sur l'éloquence de la chaire aux diverses époques de notre monarchie ; il serait curieux de voir comment l'esprit mondain y a fait sentir son influence et jusqu'à quel point renseignement s'est teint des passions et même des ridicules de chaque siècle. Nous croyons fermement qu'un examen approfondi prouverait jusqu'à l'évidence que la véritable prédication chré-

tienne n'a eu lieu en France qu'antérieurement aux époques littéraires et lorsque les croyances avaient encore toute leur énergie et toute leur naïveté. Du reste, nous n'avons point la prétention de discuter cette grave question dans un rapide article. Nous prions le lecteur cle ne voir, dans ce qui va suivre, qu'une causerie anecdotique sur la prédication en France.

Il nous reste peu de documents relativement aux premiers siècles de la monarchie; cependant on peut voir dans Grégoire de Tours et quelques autres historiens, que l'éloquence chrétienne était alors aussi remarquable par son élévation que par sa simplicité. Les pères de l'Église avaient laissé après eux les grandes traditions : l'Eglise primitive, qui descendait déjà à l'ho-

rizon comme un soleil couchant, répandait sur les têtes les plus élevées sa majestueuse lumière.

Malheureusement les intérêts humains vinrent bientôt s'interposer entre les âmes et ces dernières clartés de l'Évangile ; la religion ne fut plus qu'une institution, sublime encore sans doute, mais ce fut une institution, et à ce titre, on la vit exposée aux haines, aux luttes et aux changements. Dès lors la parole sacrée perdit son onction puissante ; les passions terrestres s'y révélèrent, et le prédicateur ne fut plus qu'un homme de son siècle, défendant des opinions politiques ou des faits présents, au point de vue de l'Évangile.

On a beaucoup parlé de la foi vive du

moyen âge; pour notre part nous avons

toujours été peu convaincu à cet égard. Nous voyons dans le moyen âge beaucoup de fanatisme, beaucoup de passions portant chape et soutane ; mais nous cherchons vainement, au milieu de cette effervescence brutale, l'amour véritable pour la loi du Christ. Au moyen âge comme de nos jours cette loi défendait la trahison, la vengeance, le vol, l'assassinat ; qui oserait dire que ces défenses fussent plus respectées alors que maintenant? Qu'était-ce donc qu'une piété qui ne se manifestait que par des révoltes? Ces hommes que l'on représente comme des chrétiens si ardents, que faisaient-ils en définitive? Ils tuaient au nom de Dieu, ils brûlaient des villes en chantant des cantiques! Était-ce la de la foi sincère ou de la cruauté déguisée ! Ces

LES PRÉDICATEURS D'AUTREFOIS i83

croyants ingénus, n'étaient-ils point tout simplement des bandits qui faisaient le signe de croix sur leur scélératesse? Les mauvaises passions prennent ainsi fréquemment un prétexte pour se développer à l'aise, mais elles ne cessent point pour cela d'être de mauvaises passions. Lacenaire n'a-t-il point aussi déclaré qu'il assassinait par philanthropie?

Nous voyons dans le moyen âge beaucoup d'exaltation, mais peu de croyance ; de longues querelles sur des faits religieux, mais peu de religion. C'est au moyen âge qu'appartiennent les plus hideux sacrilèges et les plus horribles profanations. La corruption des moines, des prêtres, des religieuses, arriva au comble ; et qu'on ne s'y trompe pas, il n'y eut pas seulement de

leur part révolte contre la règle, il y eut mépris et raillerie. Ce fut alors que les chanoines frileux qui n'allaient à l'église que pendant les jours chauds, furent appelés bons chrétiens d'été. La religion, comme on le voit, en était déjà arrivée au calembour. Aussi, que l'on consulte les prédications de ce temps ; à quelques rares exceptions près, on n'y trouvera que scandaleuses plaisanteries, cynisme, ignorance et haine furieuse. La chaire, presque uniquement abandonnée aux moines, n'était qu'une tribune effrontée, exploitée le plus souvent au profit des partis. Cet état de choses se prolongea jusqu'à Henri IV. On sait quelle part les prêtres prirent à la ligue, et comment des prédicateurs, montés sur les bornes, sur les fontaines, sur les arches des ponts,

excitaient la population de Paris a la révolte, en criant, sous forme de prière : Débourbonnisez-nous, Seigneur, débourbonnisez-nous-f

Sous Louis XIII, la licence de la chaire commença à s'arrêter. Le cardinal de Richelieu, après avoir brisé les blasons qui jusqu'alors avaient cadenassé nos rois, arracha l'étoffe que l'Église leur avait attachée au cou comme une bride. Aussi les prédicateurs auxquels la discussion des affakes politiques fut interdite, commencèrent-ils à livrer la chaire aux arguties de l'école, et de tribuns devinrent rhéteurs. Ce fut alors qu'ayant à prononcer le panégyrique de saint Marcel, un prêtre débuta en disant qu'il trouvait trois grandes choses cachées dans le nom du saint (Marcelhis) :

1° Que mar voulait dire qu'il avait été

une mer de charité envers son prochain.

2° Que cel indiquait qu'il avait eu, au souverain degré, le sel de la sagesse :

3° Que lus prouvait qu'il avait été une lampe ardente chargée de répandre la lumière.

Quelquefois les puérilités ascétiques arrivaient jusqu'aux dernières bornes du ridicule : un prédicateur, expliquant quelques passages de l'Écriture sainte, s'écriait :

— Il y a, messieurs, trois sortes de têtes décollées dans le jeune et vieux Testament : tête de Goliath, tête d'Holopherne, tête de Saint Jean-Baptiste. La première tête en pique, la seconde en sac, la troisième tête en plat. Tête en pique ou tête de Goliath signifie l'orgueil; tête en sacoutêted'Holopherne est le symbole de l'impureté; tête

en plat ou tête de Jean est la représentation de la sainteté. Je dis donc : plat, sac et pique : pique, sac et plat : sac, pique et plat ; et c'est ce qui va faire le partage de ce discours.

Un autre, prêchant le panégyrique de saint Pierre, prit pour texte : « Tu es Petrtis, Vous êtes pierre, » et ajouta :

— Il y a trois sortes de pierres : pierre à bâtir, pierre à fusil, pierre à cautère. Notre saint a été pierre à bâtir, parce que c'est sur lui que Jésus-Christ a bâti son Église. Il a été la pierre à fusil qui a fait briller la lumière de la foi. Il a été une pierre à cautère, par l'ardeur avec laquelle il a détruit tout ce que les hommes avaient de corrompu et d'impur.

La Fronde ramena les sermons politiques

mais seulement pour quelques jours. La religion commençait déjà à être quelque chose de moins sérieux pour la majorité. Le grotesque et les lazzis envahissaient la chaire ; le prêtre songeait moins à persuader son auditoire qu'à l'amuser. Il feignait, par exemple, de se trouver à la porte du paradis, où une nombreuse société se présentait pour entrer. Une duchesse frappe à la porte. Saint Pierre demande qui est là.

— Madame la duchesse telle (ici des titres multipliés et ridicules).

— Quoi ! s'écriait saint Pierre, madame la duchesse qui va au bal ! madame la duchesse qui met du fard! madame la duchesse qui a des amants ! Au diable ! au diable!...

Le père Châtainier, dominicain, était

surtout célèbre par ses récits empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament; voici comment il rapportait la conversion de la Madeleine :

— C'était une grande dame de qualité très-libertine : elle allait un jour à sa maison de campagne, accompagnée du marquis de Béthanie et du comte d'Emmaiis.

En chemin ils aperçurent un nombre prodigieux d'hommes et de femmes assemblés dans une prairie. La grâce commençait à s'opérer. Madeleine fit arrêter son carrosse et envoya un page pour savoir ce qui se passait en cet endroit. Le page revint et lui apprit que c'était l'abbé Jésus qui prêchait. Elle descendit de voiture avec ses deux cavaliers, s'avança vers l'auditoire, écouta

l'abbé Jésus avec attention, et fut si péné-

trée, que depuis ce moment elle renonça aux vanités mondaines.

Disons, pour achever de faire connaître avec quelle gravité ce saint ministère était exercé, et combien les cérémonies religieuses avaient conservé d'élévation et de poésie, que Ton chantait à la même époque, dans toutes les églises, les cantiques de l'abbé de Naves, commençant par ce couplet.

Je me moque de Satan, Cette sale créature; Je lui dis d'abord va-t-en, Va-t-en avec ton ordure, Vilain turlure lure.

Tout le monde a lu les facéties du petit père André, ce vaudevilliste tonsuré qui mit les versets de l'évangile en couplets, et trouva moyen de faire des épigrammes avec

les commandements de Dieu. C'était lui qui, ayant à annoncer une quête destinée à une jeune novice, dit, avant de commencer son sermon :

— Mes frères, on recommande à vos charités une demoiselle qui n'a point assez de fortune pour faire vœu de pauvreté.

Une autre fois il prêcha dans une ville où personne ne l'invita à dîner; il termina ainsi son sermon d'adieu :

— J'ai prêché contre tous les vices, excepté contre la gourmandise, car je ne sais point comment on traite dans ce pays-ci.

Du reste l'ignorance des prédicateurs était proverbiale. La plupart des missionnaires qui parcouraient les provinces savaient à peine lire et très -peu parlaient

français. Aussi disait-on d'eux qu'ils prêchaient comme les apôtres... avant la venue du Saint-Esprit.

Cependant quelques prêtres conservaient, au milieu du débordement du mauvais goût, les traditions des pères de l'Église. On peut citer le père Letourneur, dont Boileau disait : Quand il monte en chaire, il fait si peur par sa laideur, qu'on voudrait tl'en voir sortir, et quand il a commencé à parler, on craint qu'il n'en sorte; le père Séraphin dit à Louis XIV, la première fois qu'il prêcha devant lui: — Sire, je n'ignore pas la coutume qui me permet de vous faire un compliment; mais je prie Votre Majesté de m'en dispenser; j'ai cherché un compliment dans l'Écriture-Sainte, et j'ai eu le malheur de n'en point trouver.

Tout le monde connaît l'admirable exorde de Bridaine, conservé par Maury.

Sous Louis XIV, les prédicateurs devinrent littéraires; ils introduisirent le goût sévère de l'antiquité et la sobriété classique dans l'éloquence de la chaire; mais en devenant plus corrects, ils perdirent aussi l'onction et la spontanéité des premiers chrétiens. Toutes les fois que Bossuet avait une oraison funèbre à composer, il lisait Homère en grec, en répétant que c était pour allumer son flambeau aux rayons du soleil. Les premiers pères de l'Église eussent pensé à la Bible plutôt qu'à Homère.

Mais, appelés à une cour polie et peu sévère, les prédicateurs de cette époque durent se ressentir du milieu dans lequel ils vécurent. Leur éloquence s'assouplit

par le contact des gentilshommes, et selon l'heureuse expression d'un de nos écrivains, ils apprirent la politesse à la religion. On priait le père Mascaron de faire l'oraison funèbre de M. de Harlay, archevêque de Paris; il s'excusa en prétextant qu'il était incommodé.

— Dites plutôt, observa l'évêque de Noyon, que la matière est incommode.

Mascaron sourit et ne se fâcha point de cette plaisanterie qui le laissait convaincu de mensonge et de lâcheté.

Ce que l'on remarque surtout dans les prédicateurs célèbres du xvne siècle, c'est l'élégance d'esprit, le savoir-vivre. Ils annonçaient bien les austères vérités de la religion, mais sous des formes ménagées et indulgentes; leur vie mondaine aurait dé-

LES PRÉDICATEURS D'AUTREFOIS i95

menti d'ailleurs un langage trop rude.

Aussi tout chrétien pouvait-il leur dire, comme M. de Crozat a Massillon :

— Mon père, votre morale m'effraie, mais votre façon de vivre me rassure.

Si, par hasard, ils voulaient rappeler trop sévèrement à leurs inférieurs les devoirs rigoureux du saint ministère, ceux-ci trouvaient trop de contradiction entre leurs paroles et leurs actions, pour se soumettre sans observation. L'évêque de Clermont (ce même Massillon dont nous venons de parler), ayant fait appeler un jour un curé pour le réprimander, celui-ci arriva au moment où £on supérieur faisait monter une dame dans son carrosse.

— xMonsieur, lui dit Massillon, jai de graves reproches à vous adresser: on dit

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que vous allez à cheval avec des femmes en croupe !

— Hélas ! monseigneur, repartit le curé, il serait mieux sans doute de les mener en carrosse; mais un pauvre prêtre n'a pas les mêmes moyens que votre grandeur.

Bossuet sut conserver à la parole sacrée une grandeur majestueuse. Cependant nous ne sentons point, pour notre part, dans les plus belles oraisons funèbres de l'évêque de Meaux, la naïveté et la force bibliques que l'on trouve, par exemple, dans Bridaine. Nous comprenons que Bossuet lût Homère en grec pour s'inspirer ; c'est qu'en effet il y a dans son éloquence plus d'imagination que de cœur, plus de raison que de foi, plus de supériorité que d'onction. Bossuet est chrétien comme Corneille était romain,

par intuition et génie, et nullement par nature. Aussi, quelque admirables que soient les oraisons funèbres, nous croyons qu'elles durent peu servir le christianisme. La cour put s émouvoir à la parole du grand poëte, criant du haut de la chaire : Madame se meurt, madame est morte! On put applaudir aux magnifiques images par lesquelles il rappela le souvenir de la reine d'Angleterre; mais on s'émouvait aussi aux accents de la Champmeslé; on applaudissait lapoésie de Racine, déclamée par elle. Bossuet excita l'admiration, mais nous doutons qu'il eût converti personne, et, en définitive, le public ne dut voir en lui qu'un grand écrivain en soutane. Voiture semblait l'avoir condamné d'avance à être un homme de lettres aulieud'un apôtre, en faisant de l'esprit sur

ses premiers essais. Il l'entendit réciter un sermon à l'âge de huit ans, et a onze heures, chez la comtesse de Rambouillet.

— En vérité, dit-il, dans son style précieux, je ri ai jamais entendu prêcher si tôt ni si tard.

Éloge qui fut trouvé charmant, et dont Bossuet s'enorgueillit.

Les prédicateurs qui succédèrent à ceux du xvif siècle suivirent la même route; sous la restauration seulement, les missionnaires remirent en vogue les indécentes comédies du moyen âge et les pasquinades religieuses.

Quoique nous ne fussions alors qu'écolier, nous n'avons pas oublié les curieuses prédications des abbés Guiilon et Combalot. Ce dernier surtout excellait pour cette annonce industrielle que les éditeurs ont de-

puis nommée réclame. Nous croyons le voir encore debout dans la chaire, l'œil ardent, le geste hardi, et répétant de sa voix pleine d'une onction gasconne :

— Qui de vous, mes frères, ne consacrerait avec joie la moitié de ce qu'il possède pour acquérir un ami?... Mais si cet ami était un guide sûr dans toutes les affaires de la vie, un consolateur dans l'affliction, un sauveur dans le danger, qui ne consacrerait sa fortune entière à un tel protecteur? Éh bien! mes frères, ce guide, ce consolateur, ce sauveur, ce protecteur, vous pouvez l'avoir pour cinq sous, le voici.

Et l'orateur tirait de dessous son surplis un petit livre vendu au profit des missionnaires, en annonçant qu'on en trouverait à la porte.

Dans une ville de l'ouest, l'abbé Guillon réunit toute la population pour planter une croix immense. Il fit habiller de blanc soixante portefaix, et chargea la croix sur leurs épaules ; puis, au moment de leur donner le signal du départ :

— Oui, mes frères, s'écria-t-il, cejour sera pour vous celui du salut ; oui, vous accepterez de mes mains le symbole des chrétiens ; oui, vous porterez la croix... et moi aussi.

A ces mots il enjambe l'énorme crucifix, s'y asseoit à califourchon, et ordonne de partir. Ici, comme on le voit, le calembour avait pris corps et était passé à l'état d'action.

Il serait difficile de dire quel sera l'avenir de la prédication en France. Nous avons vu dans ces derniers temps quelques essais

auxquels on a voulu donner de l'éclat, mais qui n'ont prouvé en définitive, que l'irruption des avocats dans la chaire évangélique. La France, qui est sans aucun doute le pays du monde où l'on parle le plus et le mieux, est aussi celui où l'on trouve le moins d'hommes véritablement éloquents. Il faudra que notre éducation s'améliore, et surtout que l'esprit public devienne moins rieur, moins impartial, si nous voulons arriver à la grave et naïve puissance de ces vieux discoureurs dont nous trouvons de si merveilleux exemples dans les premiers chrétiens et dans les anciennes républiques.

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