DIANA VERNON
( Rob-Roy )
La nuit était sombre ; le Forth murmurait au loin; miss Diana, penchée sur son cheval des Highlands, avait pris la main de son cousin Orbaldistone.
— C'est la dernière fois que je vous verrai, Franck ; un gouffre est ouvert entre nous, vous ne pouvez nous suivre où nous
allons : adieu, et puissiez-vous être heureux !
Alors sa joue avait touché celle du jeune homme, et elle avait fui.
Mais depuis ce jour, à quoi rêve miss Diana? Pourquoi cette croix de religieuse près de son cœur, ce doigt pensif posé sur des lèvres muettes, ce regard qui semble suivre quelque image fuyante? Miss Diana essaye en vain de le cacher, des larmes gonflent ses paupières et sont près de couler.
— Qu'importe? s'écrierait le grotesque Nicol Jarvie, le fils du diacre ; il n'est pas plus étonnant de voir une femme pleurer que de voir une oie marcher sans souliers.
Mais miss Diana ne veut point être une femme, honnête Jarvie; miss Diana n'a
jamais reproché à Dieu qu'une seule chose, n'avoir point fait d'elle un laid et indépendant Highlander 1 Miss Diana n'est pas une femme, car elle ose dire ce qu'elle pense, sait penser sans rien dire, et elle hait ce carillon monotone qu'on appelle compliment. Le premier jour où elle a vu Franck, elle lui a dit :
— Gardez vos louanges pour quelque autre, et oubliez mon malheureux sexe.
Appelez-moi Tom Vernon, si vous voulez ; mais parlez-moi comme à votre ami, à votre compagnon.
Aussi ne trouverez-vous dans la chambre
de miss Diana ni bergerie encadrée, ni
perroquet empaillé, ni luth à trois cordes ;
mais elle garde à son chevet l'épée de son
ancêtre, sir Richard Vernon, tué à Shrews-
âOê TROIS MOIS DE VACANCES
bury, « et cruellement calomnié par un nommé Shakspeare, qui n'était pas sans esprit. » Vienne le jour du danger, et vous la verrez courir dans les montagnes, la toque à plumes d'aigle sur l'oreille et ses cheveux noirs au vent ; car son âme soutiendra son corps : il y a une lame d'acier dans ce fourreau de satin. Miss Diana est un archange qui veille à l'entrée dfu paradis terrestre de ceux qu'elle aime, l'épée flamboyante à la main.
• Et que fût-elle devenue sans ce fier courage, pauvre enfant élevée dans cette taverne d'Orbaldistone-Hall ? Par quel moyen tenir à distance l'ivrogne Percy, le querelleur Thorncliff, le garde-chasse John , le jockey Dick, le stupide Wilfred? Comment se préserver de ce Hashleigh, serpent me-
lodieux plus à craindre que celui qui perdit Eve? Qui eût sauvé Franck, lorsque tous l'abandonnaient ?
Et pourtant, noble Diana, que de voix se sont élevées contre vous dans le nid de cygnes où vous êtes née? Que d'anathèmes sur votre loyauté hardie! que d'étonnéments moqueurs! que de doutes insultants! Combien de fois sir Walter Scott , votre père, baissa-t-il la tête en entendant la satire dédaigneuse atteindre sa fille bienaimée? Ah! vous l'aviez deviné, Diana, vous n'étiez point faite pour cette froide Angleterre où la vie court comme les wagons de Liverpool, sur deux rails invariables, l'usage et la convenance, où toutes les aspirations de la volonté, toutes les soifs de l'âme, s'arrêtent devant un mot : ïm-
properf où l'on ne peut avoir de courage que selon l'étiquette, d'esprit qu'aux moments indiqués, et de cœur qu'à la mesure!
Non, vous ne pouviez vivre dans cette atmosphère de contrainte et de dissimulation, ce On vous eût crue folle si vous eussiez fait la moitié des choses qui vous passaient par l'esprit. » Vous avez eu raison de devenir Française et de changer de nom. Ici vous deviez trouver une mère capable de vous faire comprendre, une mère à qui tout vous désignait pour fille, tout, jusqu'à vos traits puissants et doux comme les siens. Maintenant, que vous vous nommiez Silvia, Quintilia Cavalcanti ou Fiamma, la France vous admire et vous aime.
Qu'êtes- vous, après tout, sinon le symbole de la femme qui ne peut se résigner à
rester immobile et brise les langes dont on a garrotté son intelligence et sa volonté? Qu'apprenez-vous, sinon à placer le sentiment du devoir plus haut que le jugement du vulgaire? Le monde ne vous demandait pour mérite que de vous montrer futilement gracieuse ; pour courage, que de savoir supporter une chaussure trop serrée, un corset trop étroit; pour opinion, que de répéter ce que tous répètent ; pour vertu, que de n'aimer personne, dussiezvous comprendre dans l'exclusion votre mari. Vous avez trouvé que c'était trop peu , et vous vous êtes dit que la femme devait aussi savoir souffrir, défendre, penser et aimer! Dieu vous protège, Diana, vous avez eu une généreuse pensée.
Seulement, n'espérez pas triompher ai-
sèment; car vous combattez pour les faibles contre les forts. La justice n'est pas moins difficile à rétablir sur le trône du monde que le roi Jacques sur celui d'Angleterre, et tous les Rashleigh n'ont point succombé sous la claymore de Rob-Roy.
Mais comptez sur l'avenir; le temps des poupées parlantes passera, et alors, adieu aux timidités convenues, aux pudeurs apprises, aux frayeurs minaudières : imitant votre franchise et votre courage, les femmes comprendront que le mensonge n'est point un devoir, la lâcheté une grâce, et elles ne prendront plus pour modèle la vierge qui lève les yeux au ciel avec les sept épées dans le cœur, mais celle qui met le pied sur Léviathan et sait regarder mourir son fils.
JEANN1E DEÀNS (La Prison d'Edimbourg)
La voyez- vous, la jeune fille, comme elle marche d'un pas rapide sur la route inconnue? Quand elle passe dans les villages d'Angleterre, on court aux portes, on se penche aux fenêtres, et les femmes se disent entre elles :
— Regardez, regardez, elle a un plaid avec un simple ruban pour coiffure ; elle
va les pieds nus; c'est une mangeuse de gâteaux d'orge.
Et elles la montrent au doigt en riant. Mais à toutes les railleries, à toutes les injures, la jeune fille ne répond qu'un mot :
— Le chemin de Londres, s'il vous plaît?
— Allez toujours.
Et elle va sans plainte, sans découragement, sans hésitation. Plus la route se déroule à l'horizon, plus elle hâte le pas. Que ses pieds se meurtrissent aux pierres du chemin, que son front brûle au soleil, qu'importe? Dieu lui envoie, de loin en loin , un peu d'herbe pour marcher plus doucement, un peu d'ombre pour la rafraîchir !
Elle s'est dit, en partant, qu'elle demanderait au roi la grâce de sa sœur, qu'elle
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n'a point voulu sauver par un mensonge, mais pour qui elle est prête a mourir; il faut qu'elle accomplisse sa mission ! Et cependant la honte de cette sœur a rejailli sur elle, compromis son propre bonheur ! . . . Mais Jeannie Deans est comme les anges du ciel, qui pleurent les fautes du pécheur et ne les comptent point ! Elle se rendra près du duc d'Argyle, qui est l'ami des pauvres Écossais ; elle lui dira tout ce que sa douleur pourra lui inspirer, dans cette rude langue des montagnes que Mac-Callumore n'a point oubliée ; elle se laissera conduire jusqu'à la reine, timide, mais non interdite, car son cœur rassure son esprit ; et là elle tombera à genoux avec des pleurs et des prières impossibles à repousser.
— Les jours de ma sœur sont comptés,
lui criera-t^elle, mais un seul mot du roi peut la sauver. Àh! si vous pouviez comprendre ce que c'est que de souffrir pour une pauvre créature qui n'est en ce moment ni morte ni vivante ! . . . Ayez pitié de nous, arrachez au déshonneur une famille qui n'a jamais rougi, au supplice une malheureuse fille qui n'a pas encore dix-huit ans. Quand vient l'heure de la mort, milady, et puisset-elle venir tard pour vous! ce n'est point ce que nous avons fait pour nous, mais ce que nous avons fait pour les autres qui nous donne de la consolation. A cette heure, n'importe quand elle arrivera, vous serez plus heureuse de penser que vous avez sauvé la vie d'un enfant que de vous rappeler mille ennemis morts ou mille plaisirs goûtés.
Touchée par ces saintes prières, la reine promettra îe pardon demandé ; alors la noble fille, oublieuse de tout ce qu'elle a fait, écrira simplement à son père :
« Dieu a brisé la captivité de ma sœur par les mains de Sa Majesté la Reine, pour laquelle nous devons prier tous les jours de notre vie. »
Ame incomparable ! . . . si forte qu'elle ne soupçonnait point d'abord la grandeur de l'obstacle, si humble qu'elle ne veut point croire maintenant à la grandeur de son dévouement.
Et ne demandez pas qui a donné à cette âme tant de noblesse et de courage. Cette âme est vraie... tel est le secret de sa vertu ! La tentation peut y naître, mais non déguisée ; tout y arrive, tout en sort sans dé-
tour! Chaque sentiment y porte son costume, et la raison n'a jamais à le juger sous un faux nom !
Aussi ne craignez pas que la jeune fille faiblisse au jour de l'épreuve I elle a conscience d'elle-même, elle sait ce qu'elle peut ; elle a fait la revue de ses troupes et connaît les vaillants comme les faibles ! N'attendez d'elle ni lâcheté ni lamentations; elle a compris que la vie est un combat où il faut se présenter avec le courage pour épée, la patience pour cuirasse.
Non qu'après tout cet esprit soit stoïque, cette imagination stérile, ce cœur invulnérable! Jeannie est une femme, et elle sait aussi craindre, rêver, aimer ! Bien des fois elle a senti un flot de tristesse noyer ses
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espérances ; bien des fois elle a cueilli, pensive, les marguerites ou les renoncules sur les vertes pelouses de Saint-Léonard-Craigs ; elle n'a point oublié les jours où elle gardait les moutons avec Ruben Butler, « alors que, assis tous deux sous une touffe de genêts fleuris pour éviter la pluie, ils rapprochaient leurs joues vermeilles sous l'abri du même plaid. » Mais toutes ces charmantes émotions ne sont que les décorations de sa vie, les doux loisirs de son âme. Larmes, fleurs, amour, tout est écarté quand viennent les travaux des champs ou les soins du ménage, et, forte contre ses plus fascinantes inspirations, elle fait toujours passer le devoir avant le bonheur. Et qui osera dire que tel n'est point le
plus digne rôle de la femme? Qui décidera
lequel vaut mieux d'une supériorité sans résultat ou de cette vulgarité sublime ? A quoi sert, dans la pratique, la vaine culture d'esprit, toujours flottant loin des rives du réel et s'épuisant dans d'ingénieuses chimères ? On n'invente point la vie, il faut la subir telle que Dieu l'a faite ; le plus grand est celui qui a le mieux rempli les conditions, car chacun sera jugé d'après ses œuvres, non d'après ses rêves ! Ah ! n'enlevez à la femme ni ses sciences domestiques, ni ses familières habitudes ; ne donnez point d'ailes à l'ange du foyer : laissez-lui ses formes terrestres, afin qu'il puisse se mêler à tout ce qui nous environne; ne faites point un jouet d'un trésor, une parure d'un bonheur; et surtout ne dites point que vous voulez la femme inutile pour qu'elle soit
plus belle, car cette inutilité n'est point un hommage que vous rendez à sa grâce, c'est une satisfaction que vous accordez à votre orgueil.