‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 14 sur 15 · CT · texte numérisé non relu

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L'Enfance de Guy de Maupassant

D'après les Lettres de sa Mère à Flaubert

La première enfance de Guy de Maupassant fut complètement dirigée par sa mère, qui n'avait laissé à personne le soin de le nourrir de son lait. D'une intelligence très vive et très hâtive, le jeune Guy, apprit à lire très rapidement. Sa mémoire était fort assurée et il suffisait de lire devant lui les chapitres de son catéchisme pour qu'il les sut. En môme temps, il montrait un jugement avisé et sûr.

Elevé très librement, entre d'immenses lectures indiquées par sa mère, et une vie de jeux, d'excursions, de promenades en mer, de parties de pêches avec les marins d'Etretat, Guy passa son enfance, entre la maison du grand-père maternel à Fécamp, où il était choyé par la vieille domestique de la maison, la mère Josephe, veuve d'un guetteur du sémaphore, la maison maternelle, la villa des Verguies d'Etretat, et le petit château de Bornambusc que possédait M. Harnois de Blengues, dont la veuve devait veiller l'agonie du grand écrivain.

C'est pendant un séjour à Bornambusc qu'on donna à la vieille bonne ce nom curieux de Josephe. « Je m'appelais Joséphine, a-t-elle dit. M. d'Harnois avait une bonne du même nom et quand j'accompagnais M. Guy à Bornambusc, on y perdait son latin. Les deux bonnes de la maison répondaient au prénom de Joséphine. M. d'Harnois mit sa bonne en demeure de changer de nom. Elle s'y refusa net. Moi, Josephe ou Joséphine, ça m'est égal. Et le nom me resta. »

Jusqu'à douze ans, Guy de Maupassant, installé à Etretat, eut pour précepteur l'abbé Aubourg, vicaire d'Etretat, qui fut ensuite

curé de Saint-Jouin, ce petit village si pittoresque, rendu célèbre par Y Hôtel de Paris, tenu par la « Belle Ernestine » Aubourg, dont le souvenir a été si souvent évoqué dans l'œuvre du romancier. Avec l'aide de l'abbé, Guy apprit un peu la grammaire, l'arithmétique, le latin, puis se prépara à sa première communion, dans une crise assez violente de mysticisme. Il existe de lui, à cette époque une carte-album fort curieuse. Guy est représenté debout, en costume de drap gris, les pantalons tombants, une petite veste courte à parements, ouverte sur un gilet montant. Il appuie sa petite main gauche sur un livre placé sur un guéridon. C'est la photographie classique de première communion. Mais ce qui frappe au premier aspect, c'est la ressemblance avec les portraits de l'âge mur, avec le beau pastel de Gervex, par exemple. Rien de plus curieux que ces portraits d'enfant, où l'on démêle les traits dominants de l'âge mur.

Vers treize ans, Guy de Maupassant futé entra à l'Institution ecclésiastique d'Yvetot « cette citadelle de l'esprit normand », qui ne convenait guère à son tempérament indépendant. L'internat, par lui comme par Flaubert, était détesté. Pour y échapper, il feignait des maladies. Tout, du reste, dans ce régime, lui était antipathique : ses camarades, ses maîtres. Leurs habitudes d'esprit lui déplaisaient. Pour se consoler de cette vie claustrale, Guy écrivait des vers très nombreux, qui ont été conservés. Mais sa turbulence s'évadait autrement. Un jour, il parodia très ironiquement le cours d'un professeur de théologie, décrivant l'Enfer et ses tourments. Instruit de ce scandale, le directeur menaça Guy de renvoi en cas de récidive. C'était ce qu'il demandait et, pour accélérer cette mesure, il laissa traîner une pièce en vers adressée à sa cousine, qui venait de se marier...

Mais dans le cloître solitaire, Où nous sommes ensevelis Nous ne connaissons sur la terre Que soutanes et que surplis.

Pauvres exilés que nous sommes, Il faut chanter des biens si doux Et du bonheur des autres hommes, Ne jamais nous montrer jaloux.

Les bons abbés crurent d'abord que c'était une copie de vers de Musset. Mieux renseigné, le supérieur fut heureux de saisir ce prétexte, pour renvoyer cet élève insoumis et indépendant. Il le fit

reconduire par un domestique, chez sa mère, qui laissa son fils retrouver sa liberté, ses courses et ses rêveries. C'est à cette époque que Mme Laure de Maupassant, séparée à l'amiable de son mari, ayant assumé la tâche de l'éducation de ses deux enfants, Guy et Hervé, écrivit en mars 1866, la lettre suivante à son vieil ami d'enfance, Gustave Flaubert :

J'ai été, moi, tout particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi, que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher Gustave, qui a vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois; tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi aussi, tu regardes tout ce passé, comme le temps le plus heureux de ta vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu entends encore chanter les oiseaux de la volière !

A présent, il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir; j'ai deux enfants que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme déjà sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses, et il est presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle Alfred auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion du Christ, ou je ne m'y connais pas!.. . Mon fils n'est point sérieusement malade, mais il souffre d'un affaiblissement nerveux, qui demande un régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas : l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait, derrière ces hautes murailles, qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors Je crois que je vais le mettre au lycée du Havre, pour dix-huit mois, et que j'irai ensuite m'établir à Paris, pour les années de rhétorique, et de philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire, dans un collège quelconque, et je pourrai ainsi, veiller moi-même, sur mes deux chers trésors.

Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que cela m'a fait du bien. Adieu, penses quelquefois à notre amitié d'enfance, et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.

Le Poittevin de Maupassant.

Malgré son renvoi, Guy de Maupassant avait remporté à la fin de l'année, le prix d'excellence, qui passa de plein droit au second.

A dix huit ans, pour la rentrée de 1868, Guy arriva au Lycée de Rouen; sa mère l'avait accompagné, et pendant quelques temps, habita non loin de l'établissement scolaire, dans une maison de la rue Dulong. Guy de Maupassant fit, pendant l'année 1868-69, sa philosophie comme externe de l'Institution Leroy-Petit. En classe, il eut, comme camarades Jules Millevoye, frère du député, Jules Montaudon, Deproge, qui fut député de la

Martinique, Paul Cauchois. C'est alors qu'il écrivit des vers qui ont été conservés : Dieu créateur, sur une pensée de Jouffroy.

O vous, vieux habitants des siècles d'autrefois, Qui seuls, mêliez vos cris, aux souffles des grands bois, Qui vîntes les premiers, dans ce monde où nous sommes Le dernier échelon, dites, sont-ce les hommes î

Est-ce pour cette dissertation que Maupassant obtint le quatrième accessit de dissertation française? Toujours est-il, qu'il semblait voué à cette quatrième place, car il obtint également le quatrième accessit de dissertation latine et le quatrième accessit de version latine. Eu même temps, il passait son baccalauréatès-lettres... passablement disent les notes officielles. Il fut alors conseillé et dirigé dans ses premiers vers par Louis Bouilhet, qui était un critique littéraire fort avisé. A ce propos, une lettre de Mme de Maupassant à Flaubert, rappelle ce souvenir de Louis Bouilhet. Elle fut écrite après la fameuse Lettre au Conseil municipal, au sujet du monument du poète : elle montre de quels soins tendres, Mme Laure Maupassant entourait ses deux fils, Hervé et Guy.

Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait passer de bons moments dans notre solitude, où les distractions sont rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous mes compliments avec tous les siens. Nous avons, du reste, pris l'habitude de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a ressenties, en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis Bouilhet. 11 m'assure que tu le consultais parfois; il en était tout fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en faisaient qu'âne, pour ainsi dire.

.... Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu. Je serais injuste si je ne disais qu'un mot du brave écolier qui, lui aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il dit, du reste, qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peutêtre bien plus de mal à trouver la route qui lui convient.

Gustave Flaubert a pris Guy de Maupassant en affection, et Mme de Maupassant très heureuse de cette amitié, remercie de tout son cœur son vieil ami dans la lettre suivante :

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce, que toutes ses

lettres disent et redisent la même chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris et des distractions qu'il rencontre sur son chemin; puis, invariablement, le chapitre finit ainsi : « Mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plais mieux qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de monsieur Flaubert. » Et moi je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire des lignes qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils accueilli de la sorte, chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce? N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher passé, où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute l'illusion. Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas tout à fait et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là, autre chose que de la facilité.

Tu sais combien j'ai confiance en toi ; je croirai ce que tu croirais, et je suivrai tes conseils. Si tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère ; mais si tu dis non, nous l'enverrons faire des perruques... ou quelque chose comme cela. .. Parle donc bien franchement à ta vieille amie.

Cette reconnaissance de Mme de Maupassant pour Flaubert, si bon et si paternel envers son fils, s'exprime peut-être encore plus tendrement dans cette lettre où elle évoque les souvenirs du passé des deux familles :

Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance en âge. L'avenir pourtant me sourit encore dans mes deux chers garçons; mais ils sont bien forts, les liens qui nous attachent aux choses et aux êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.

Le Poittevin de Maupassant.

Vers cette époque, après la guerre de 1870, Guy de Maupassant entra au Ministère de la xMarine et des Colonies, dans un poste modeste. Il partageait son temps, entre les parties de canotage et les essais littéraires qu'il soumettait, le dimanche, à Flaubert, devenu son maître. Pendant sept années, de 1873 à 1880, le jeune disciple montra ainsi tous ses essais à Gustave Flaubert. Une des premières œuvres de Maupassant, très peu connue, date de ce temps où il canotait avec passion à Argenteuil, Sartrouville, Bezons. Il y vivait dans la joyeuse compagnie dont il a conté les

exploits dans Mouche : Petit Bleu, Léon Fontaine, qui fut depuis commissaire-priseur ; N'a qu'un œil, appelé aussi Hadji, M. Albert de Joinville; La Toque, M. Robert Pinchon, bibliothécaire-adjoint, à Rouen, un vieil ami d'enfance; Tomawack, qui ne fut jamais connu que sous cette dénomination bizarre. C'est alors, à la demande de Léon Fontaine, que Maupassant, en 1875, écrivit la nouvelle : La Main d'écorché, pour Y Almanach lorrain de Pont-à-Mousson, une plaquette in-4°, sur deux colonnes, dont le directeur était le cousin de Léon Fontaine. Celui-ci, sous les initiales L. F., ainsi que Jules Claretie, avaient collaboré à l'almanach. Cette nouvelle macabre avait été inspirée, à Maupassant, par une véritable main d'écorché, ratatinée et noircie, suspendue dans son cabinet de travail, pour le plus grand effroi des visiteuses.

Enfin, voici une dernière lettre où les mêmes préoccupations maternelles sur l'avenir de Guy de Maupassant — alors qu'il venait de quitter le Ministère de la Marine — sont traduites avec une vive émotion.

Pavillon des Verguies, le 23 janvier 1878.

Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La déclaration de tendresse que tu as faite devant moi m'a été si douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à présent, qu'elle t'impose des devoirs quasi-paternels. Je sais d'ailleurs que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère t'a déjà fait toutes mes doléances. Tu t'es montré excellent, comme toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde Ja porte.

Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près de toi, puisque je suis sûr d'avance que la mère et le fils peuvent compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée tout simplement frapper à ta porte, un soir, après diner : j'aurais réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues séparations; mais je suis ici, à Etretat, tout engourdie par les influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude.

Toute cette correspondance témoigne de l'élévation de sentiments de Mme Laure de Maupassant, en même temps qu'elle révèle chez cette femme de haute valeur, les qualités d'un véritable écrivain, qualités qu'elle avait transmises à ce fils si aimé et qui fut si digne d'elle et de son vieux maître Flaubert.

Une Aïeule de Guy de Maupassant

Il y avait, dans le petit hôtel de Guy de Maupassant, rue de Montchanin, 10, deux portraits de ses ancêtres dont l'un représentait une fort jolie femme, en costume du xvne siècle. A la mort du pauvre grand écrivain, son père M. Gustave de Maupassant réclama ces deux portraits qui, maintenant, sont — d'après certains renseignements — en la possession de Mlle Simonne de Maupassant, la nièce de Guy, aujourd'hui Mme Ossola.

Ce portrait féminin était celui de Marie-Adélaïde de Maupassant, une aïeule, qui avait eu quelques mésaventures amoureuses, et dont Guy de Maupassant rappelait parfois la mémoire, en ajoutant qu'elle avait été aimée par Lauzun. Dans leurs études littéraires sur le grand écrivain, Mme Renée d'Ulmès et Hugues Le Roux ont rappelé cet épisode romanesque, en notant les origines de la famille de Maupassant.

C'était à peu près tout ce qu'on savait sur cette aïeule sentimentale de Guy de Maupassant; mais dans son dernier numéro, La Revue des questions historiques, qui compte de nombreuses collaborations normandes, a publié sous la plume érudite du baron de Maricourt, une étude où cette aimable figure de grande dame du xvme siècle, apparaît dans toute sa grâce piquante et un peu légère, qui contraste avec les graves fonctions de son mari, Daniel Marc-Antoine Chardon, qui fut intendant de la Corse, en 1767.

Marié une première fois à une demoiselle Du Fresne. Daniel Chardon, gentilhomme de la Chambre du Roi, maître des requêtes, commissaire général des prises, lieutenant civil de Paris, était issu d'une famille de bons drapiers de Tours, qui s'étaient graduellement élevés aux grandes charges de l'administration. Il s'était peu à peu fait remarquer dans les fonctions coloniales,

comme gouverneur de Sainte-Lucie, puis comme maître des requêtes, mais surtout comme rapporteur, au Conseil du Roi, du procès des Sirven — cette cause analogue à l'affaire de Calas — et qui lui avait valu l'amitié et la protection du vieillard de Ferney, Voltaire, alors tout puissant sur l'opinion. C'est à cette date que Daniel Chardon, alors âgé de trente-neuf ans, épousa, le 20 novembre 1766, Marie- Anne-Adélaïde de Maupassant-Wardancher, qui allait faire un peu parler d'elle.

Les Maupassant étaient alors gens fort connus. Il nous a déjà été donné de rappeler leurs origines; M. le baron de Maricourt ajoute quelques traits à l'histoire de cette famille, tenant à la cour par des parents qui y étaient pourvus de charges. Gens de bourgeoisie de Lorraine, ils avaient acquis quelque notoriété à Verdun, dès le xvie siècle, et avaient été anoblis, par la « savonnette à vilains », d'une situation de secrétaire du Roi. Le père de Mlle Marie-Anne de Maupassant, qu'allait épouser Daniel Chardon, avait été un des quatre servants du Roi près le Parlement de Paris. Il avait épousé sa cousine, — nous apprend M. de Maricourt, — fille d'un autre Maupassant, membre du Conseil de l'Empereur d'Autriche François Ier, anobli pour les services qu'il avait rendus au moment de la succession de Toscane et pendant quarante ans, membre du Conseil du Prince de Condé.

Guy de Maupassant possédait jadis ce brevet d'anoblissement : « Diploma imperatoris concessurn Joanni Baptislse de Maupassant, supremi senatus parisiensis procuratori. Vienne, 3 mai 1752, imprimé à Paris ».

Une des aïeules de Mlle Marie-Anne-Adélaïde de Maupassant avait eu, elle aussi, son histoire scandaleuse. Elle avait été aimée du Régent, mais son mari, qui n'avait point l'ordinaire complaisance des maris du xvnr3 siècle, fut fort courroucé et tenta d'empoisonner la femme infidèle avec de l'arsenic. Ma foi ! elle ne s'en porta pas plus mal, et, d'après une note communiquée par son descendant Guy de Maupassant, vécut encore longtemps sous le règne de Louis XVI.

Comme on le voit, il y avait des antécédents un brin légers dans cette famille de Maupassant, au sang chaud de Lorraine. En la vie de ces jolies femmes, il y avait comme une fougue de jeunesse et de passion, et l'histoire de Mme Chardon en donna une preuve nouvelle.

Cette demoiselle, Marie-Anne de Maupassant, que Daniel Chardon venait d'épouser dans la fleur de ses seize ans, était, en effet, à tout prendre, charmante et délicieuse. Mirabeau — qui l'a connue, — dans une de ses lettres, dit que « c'était une poupée « pour la légèreté et pour la taille, mais qu'elle eut autant d'in- « trigue qu'on en a après vingt ans de coquetteries ». Elle était jeune, jolie, spirituelle et fort crâne. Sa sœur, non moins jolie, épousa Claude-Denis Dorât de Chameulles, un grand seigneur, maître des comptes, parent des deux poètes Dorât et Rotrou.

Chardon, mis en vedette par son rôle dans l'affaire Sirven, venait d'être nommé par le Roi, intendant général de Corse « président supérieur du Conseil de l'Ile », avec des pouvoirs très étendus. La mission était délicate et périlleuse. A la suite de la révolte de l'île contre la domination génoise, la France était intervenue et la Corse avait été réunie à la France, en 1767. L'île n'en était pas moins soulevée et le gouverneur, le comte de Marbeuf, celui qui protégea Bonaparte et le fit entrer à l'école de Brienne, avait à lutter contre les troupes de Paoli, qui se battaient dans tous les coins de la montagne. Pour administrer notre nouvelle conquête dans ces conditions, il fallait de la fermeté, de l'habileté, de la diplomatie. Daniel Chardon ne manqua ni des unes ni des autres, non plus que sa jeune femme qu'il avait emmenée avec lui, et qui devait faire parler d'elle un peu bruyamment.

A peine débarquée, la séduisante MIle de Maupassant, devenue Mme l'Intendante, allait, en effet, rencontrer, en Corse, le célèbre duc de Lauzun, le fameux « casseur de cœurs », l'homme à bonnes fortunes, qui devait ajouter à la liste de ses innombrables conquêtes, celle de la petite mariée. Comment, du reste, résister à Lauzun, à son élégante fatuité, à son bel air, à son esprit si légèrement railleur et impertinent, à tout ce romanesque héroïque, qui se dégageait de ses aventures? Grande dame ou fille d'opéra, aucune ne s'était montrée cruelle à ce « petit Lauzun », élevé sur les genoux de la Pompadour, à ce joli enfant gâté à la Chérubin, qui avait commencé par séduire Mlle Julie, la camériste de la favorite, pour passer à sa cousine, la comtesse d'EsparbelIes, à Mme de Satainville, à la Du Barry et à Mme de Montmorency « cette grosse fille, forte et fraîche, comme il dit dans ses Mémoires. » Pourquoi la vertu de Mme Chardon aurait-elle mieux lutté que celle de Lady Sarah Banbury, qui, le premier jour où elle aperçut

Lauzun chez Mme du Deffand, lui écrivit ses trois mots : « I love you! » « Je ne savais pas l'anglais, dit-il, mais toutefois, je le compris ».

Il eut moins de mal à comprendre... Mlle de Maupassant, devenue Mme Chardon. « Toutefois, elle ne se rendit pas sans « défense, écrit-il. Elle avait dix-huit ans et jolie. Elle me parut « un présent du ciel, et je commençai à lui rendre sans affectation « des soins qui ne furent pas tout d'abord très bien reçus ». Elle se montrait, en effet, polie, fort polie, mais rien que polie, et faisait une belle résistance, en dépit des instances de Lauzun, qui devenait plus pressant.

Cependant, le beau séducteur menait de conserve l'amour et la guerre. Déjà, pour prendre part à l'expédition de Corse, Lauzun avait violé les ordres de Louis XV, lui prescrivant de ne point passer dans File, sans M. de Chauvelin qui devait diriger l'armée. Fougueux, emporté, il s'était embarqué sur le chébec du Roi, Le Singe, mais le chef de l'escadre, M. de Bomluer, l'avait fait mettre à terre. Sautant dans une barque, il était débarqué quand même, commençant la campagne par quelques jours d'arrêts.

Maintenant, il se battait tous les jours, exposant sa vie, à la tête de son escadron de hussards ; la campagne, du reste, tournait mal, malgré les premiers succès de M. de Chauvelin. Dans la petite ville de Borgho, mal fortifiée, l'infanterie de la Légion royale, la compagnie des grenadiers de Languedoc étaient attaquées depuis trente-cinq jours par les bandes des montagnards corses. M. de Chauvelin tenta de délivrer la petite ville, mais les dispositions qu'il prit ne pouvaient aboutir qu'à une défaite. Lauzun n'en fit pas moins son devoir. « Mme Chardon, dit-il, me donna « une plume blanche qui me porta bonheur, puisqu'elle ne me fit « pas tuer. Elle me distinguait de manière que tous les coups de « fusil m'étaient adressés de préférence. »

Quand Lauzun revint de cette expédition malheureuse, il trouva au quarlier-général un petit billet de Mme Chardon, qui lui mandait de ménager ses jours qu'elle lui promettait de rendre heureux. L'armée rentrait dans Bastia. Lauzun, dans sa hâte de recevoir l'accomplissement des promesses qui lui étaient faites, la devança par des chemins de traverse et il arriva deux heures avant tout le monde. La petite intendante, qu'il s'empressa d'aller visiter, « lui tint parole et lui céda avec « une franchise et une

Portrait de M. Gustave de MAUPASSANT

Père de Guy de Maupassant, par Hippolyte Bellangé, i833.

(Musée de Rouen.)

La maison blanche au fond est la maison de la Neuville-Champ-d'Oisel,

domaine de M. Jules de Maupassant.

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« tendresse qui lui firent, dit-il toujours conserver beaucoup « d'amitié pour elle ».

L'intendant cependant, commençait à être jaloux. Croyant Lauzun resté sur les derrières, il profita de l'occasion pour tendre un piège à sa femme et pénétrer ses sentiments.

— « Tout est perdu, lui dit-il. L'armée est détruite, et beaucoup de gens de notre connaissance sont tués, entr 'autres M. de Lauzun.

— « Tué... M. de Lauzun? répliqua la fine mouche. Je l'ai donc ressuscité, car il est dans l'autre chambre, et... bien fatigué, à la vérité, mais je vous assure... qu'il n'est pas mort! »

D'autres échecs suivirent la journée de Borgho.

On tirait des coups de fusil, jusqu'aux portes de Bastia. « C'était, dit Lauzun, le genre de vie qui me convenait le mieux. « Tout le jour, tirer des coups de fusil et, le soir, souper avec ma « maîtresse. La jalousie de M. Chardon troublait, il est vrai, un « peu notre bonheur. Sa femme était à plaindre, et souvent fort « mal traitée, mais qui ne sait qu'avec des moments, l'amour paie « des siècles de peine ! » De temps à autre, du reste, la jalousie de l'intendant, fort occupé par de multiples occupations administratives, par l'organisation de ce pays à peine pacifié, s'apaisait et se calmait en des fêtes où Lauzun figurait. Chardon, en effet, se croyait tenu à déployer un véritable faste » qui donnait à l'intendance l'aspect d'une cour ». Il aimait fort le jeu, les chevaux, les déguisements et les mascarades. Un de ses ennemis, M. de Pujol, raconte qu'un beau jour, Chardon, sa femme, Lauzun, déguisés, qui en mitron, qui en débardeurs, firent un si beau tapage, qu'avant de les reconnaître, on dut aller chercher la garde !

Un des épisodes les plus curieux de cette vie folle, de cette « guerre en dentelles », est peut-être celui du siège de Barbaggio, que Sainte-Beuve avait déjà conté dans une de ses études sur les Mémoires de Lauzun, lors de leur réédition en 1858. Au mois de janvier 1767, le duc de Lauzun est absent, en congé, au moment où l'on va reprendre les hostilités contre les bandes de Paoli. Sachant qu'on réserve à son amant, la mission dangereuse d'assiéger le village de Montebello, la petite madame Chardon, voyant là pour lui une occasion de se distinguer, fait revenir Lauzun en poste. Il accourt et enlève la position sur les ennemis.

Ce n'est rien, il s'agit maintenant de faire le siège de

Barbaggio. On vient de Bastia pour assister à l'affaire comme à un spectacle. L'ancienne MIle de Maupassant, la jolie Mme Chardon y accourt à cheval et se tient près du commandant, M. de Marbeuf. Son mari avait dû retourner à Bastia pour y organiser une ambulance. Cependant, arrive un moment où l'affaire devient plus chaude et Lauzun reçoit l'ordre d'aller charger avec cinq dragons de la légion de Soubise, Mme Chardon veut l'y suivre et on ne peut l'empêcher de pousser son cheval qui est très vif.

« Croyez-vous, dit-elle à Lauzun, qu'une femme ne doive « jamais risquer sa vie qu'en couches, et ne peut-il lui être permis « de suivre son amant? »

Et elle part au milieu des coups de fusil, donnant tout ce qu'elle avait dans ses poches aux dragons et aux soldats, ne retournant au camp que l'affaire finie. Mais voilà le trait essentiel. « Toute l'armée garda le secret de cette charmante étourderie « avec une fidélité que l'on n'eût pas osé espérer de trois ou quatre « personnes ». On garda le secret à Mme Chardon, dit Sainte-Beuve, parce qu'elle avait été brave, et on la traita comme une camarade qu'on ne veut pas compromettre. Il y a bien de l'ancienne délicatesse française dans ce trait-là!

La bataille avait été gagnée, mais M. de Marbeuf, trop modeste, n'ayant pas voulu faire porter la nouvelle à Paris ou l'ayant fait porter trop tard, fut remplacé dans son commandement par le comte de Vaux, qui acheva la soumission de la Corse. Lauzun, avait servi sous ses ordres, cependant il dut bientôt partir, mais n'abandonna pas sans regret ces rochers où il avait passé une année des plus heureuses. « Il m'en coûtait, dit-il, de « quitter Mme Chardon, pour qui, j'avais l'amour et l'amitié la plus « tendre, et que je laissais fort malheureuse », par suite de la jalousie de son mari.

L'intrigue de Lauzun et de Mn,e Chardon devait avoir un dénouement inattendu. Poussée à bout par les mauvais traitements de son mari, Mme Chardon était revenue à Paris pour s'en séparer. De plus, son père, M. de Maupassant, était fort mal en point. Afin d'obtenir un poste de fermier-général, il avait donné à une intermédiaire, Mme de Langeac, 200.000 livres. Suivant son habitude, la dame avait empoché la somme et avait fait obtenir le poste à un autre. Le pauvre M. de Maupassant, « qui était propre « à beaucoup de choses », était du coup à moitié ruiné.

Lauzun s'employa en sa faveur, lui prêta tout l'argent qu'il voulut, alla voir le duc de Choiseul qui lui promit, pour M. de Maupassant, une place de fermier-général des postes, à condition que Mme Chardon se séparerait de son mari et que son père lui ferait une pension de 40.000 francs sur place. Bien plus, Lauzun alla voir le Roi à Fontainebleau, mais sur ces entrefaites, Mme Chardon, d'après les conseils d'un prêtre qui lui avait tourné la tête, retourna en Corse auprès de son mari. Le duc de Choiseul, furieux de ce départ inopiné, refusa toute place à M. de Maupassant qui mourut de chagrin. « Cela, dit Lauzun, me coûta plus de « 100.000 écus, dont j'avais répondu pour lui. J'ai eu depuis bien « des occasions de rencontrer Mme Chardon, je lui dois justice « qu'elle n'a jamais cessé de prendre l'intérêt le plus vif à mon « sort. »

Faut-il juger avec une sévérité excessive la jolie Mme Chardon et ses égarements avec Lauzun?

On pourrait l'absoudre, si cette mauvaise langue de Mirabeau, dans ses lettres, ne lui eût prêté bien d'autres intrigues avec M. de Guibert, le maréchal-académicien, avec le comte du Barry, le beau-frère de la maîtresse de Louis XV, le duc de Coigny et le maréchal de Custines, alors officiers en Corse, M. de Lesdiguières et avec Mirabeau lui-même, qui reprochait à Mlle de Maupassant « de cacher sous l'affectation de la naïveté et de l'étourderie de « son âge, le relâchement de mœurs d'une femme de la cour. »

Pendant son séjour dans l'île, Mme Chardon mena un grand train de vie; tout le traitement de son mari, 90.000 livres, passait, en effet, en dépenses. On peut juger, du reste, des frais de sa maison, rien que par l'inventaire de sa toilette que publie M. le baron de Maricourt. Ce ne sont que robes de gaze et de satin, de gros de Tours et d'étoffes des Indes. Ce ne sont que polonaises, pelisses et caracaux, que mantelets, fichus et dentelles, bas de soie, et même bas de peau de lapin, blanche. Dans cette garde-robe d'une élégante, figure aussi un « habit de cheval composé d'un « sourtout, veste et jupe de tricot de soie grise, frac de camelot « poil de chèvre, et soie gorge de pigeon, bordé de tresse et à « boutons d'argent. » N'est-ce point l'habit qu'elle portait au siège de Bargaggio, où elle se conduisit avec tant de crànerie?

A son retour de Corse, Mme Chardon dut habiter un grand hôtel de la rue Sainte-Apolline, autrefois la propriété de Dumas,

gouverneur de Pondichéry, situé dans le quartier le plus élégant de Paris. C'était un logis fort somptueux, avec jardin, salons, salles de réceptions, très luxeusement meublé, écuries et remises pour les quatre voitures dorées, et le « diable » servant à la belle intendante pour ses promenades dans Paris. De sa première femme, Chardon avait eu une fille qui épousa le marquis de Montferrier, proche parent de Cambacérès et qui tint une place considérable dans la magistrature. De M"c de Maupassant, sa seconde femme, il eut une fille, Marie-Adélaïde, née en 1768, et qui épousa le comte Mastin de Nuaillé, capitaine de dragons, qui se rattachait à la famille Mastino délia Scala, chantée par Dante. 11 eut aussi un fils, Frédéric Chardon, fort intelligent, qui épousa une charmante anglaise, miss Sarah Backshell, qui fut, elle aussi, une des « femmes sensibles » de son temps et tint un salon fort brillant, jusqu'au jour où elle se convertit au catholicisme sous la direction de Mgr de Quelen.

Avons-nous dit, qu'après la mort de sa seconde femme, Daniel Chardon s'était remarié, en troisièmes noces, à une demoiselle Chabouillé de Saint-Paul, et qu'après avoir passé inconnu, et oublié, le temps de la Terreur en Basse-Normandie, à Bayeux, il revint vraisemblablement mourir à Paris, en 1805, à l'âge de soixante-quatorze ans, dans son vieil hôtel de la rue Sainte-Apolline, où avait tenu un rang si brillant sa seconde femme, la jolie Mme de Maupassant? Et une réflexion s'impose en terminant ces quelques notes.

Est-ce que ces « histoires du vieux temps », est-ce que ces romans de famille où se reflètent la moralité un peu lâche et l'esprit philosophique du xvme siècle, avec la spirituelle allure, l'esprit et la crânerie alerte de l'ancienne noblesse française, n'expliquent pas certains côtés du talent de Guy de Maupassant? Ne dirait-on point que les générations de ces ancêtres batailleurs, de ces aïeules amoureuses et charmantes, ne se sont suivies que pour perfectionner l'âme de celui qui devait être la fleur de sa race?

(gjfo

L' « Histoire du Vieux Temps »

Si frêle, si délicate soit-elle, Y Histoire du Vieux Temps a... son histoire. On croit généralement que ce fut l'ouvrage de début, au théâtre, de Guy de Maupassant. On se trompe, car au commencement de sa carrière littéraire, celui qui devait surtout acquérir la gloire comme auteur et comme romancier, fut très vivement entraîné vers le théâtre, où son goût littéraire l'attirait. Il s'en occupait non seulement comme auteur, mais bien souvent même il s'exerçait à jouer la comédie de salon, pendant ses séjours dans la maison de campagne de sa mère, la villa des Verguies, à Etretat. Avant même qu'il n'eut publié son volume, Des Vers, dont une admirable pièce, Au Bord de l'Eau, publiée tout d'abord dans la Revue Moderne, devait lui valoir d'absurdes poursuites judiciaires du parquet d'Etampes, Guy de Maupassant, dès 1876, avait écrit une petite pièce en un acte, en vers, Une Répétition, qu'il porta à Raymond Deslandes, et que le directeur du Vaudeville jugea trop fine pour son théâtre.

« Décidément, écrivait-il à son ami, notre concitoyen Robert « Pinchon, les directeurs ne valent pas la peine qu'on travaille « pour eux! Ils trouvent, il est vrai, nos pièces charmantes, mais « ils ne les jouent pas, et pour moi, j'aimerais mieux qu'ils les « trouvassent mauvaises et les fissent représenter. »

Une Répétition devait cependant être publiée dans la sixième série de Saynettes et Monologues, un volume édité chez Tresse, en 1881.

Flaubert, qui l'avait lue, écrivait à Guy de Maupassant, à propos de ce petit acte où un jeune homme jouant gauchement une

scène d'amour dans une comédie de salon, s'anime, peu à peu, quand il fait, pour son compte, sa déclaration :

« Eh bien ! c'est très gentil ; le rôle de René ferait la répu- « tation d'un acteur, et c'est plein de bons vers, tel que le dernier « de la page 53. La volte-face de l'amant et l'arrivée du mari « sont dramatiques. C'est amusant, fin, de bonne compagnie, « charmant. »

Et le bon Flaubert, pensant que la pièce était éditée, priait Maupassant d'envoyer un exemplaire de ce volume à la princesse Mathilde, et ajoutait : « Je voudrais bien voir jouer cela dans son salon! » Une Répétition, demeurée longtemps inconnue, ne devait être jouée qu'à Rouen, au Théâtre normand, le 6 mai 1904, par M. Ometz (Destournelles), M. Streliski (René Lapierre), Mlle Franchie Vasse (Mme Destournelles), sous la direction Marcel Neuillet. La comédie en un acte en vers fut jouée les 6, 7, 8 (matinée et soirée), 9 mai 1904.

Au même moment quUne Répétition, Guy de Maupassant composait un grand drame en vers, d'allure romantique et moyenâgeuse, La Comtesse de Béthune, qui exigeait un large déploiement de mise en scène, de décors et de costumes nombreux. L'élaboration de cette œuvre fort importante, telle que la belle ardeur inconsciente de la jeunesse peut seule en concevoir, coûtait beaucoup de peine au jeune auteur dramatique. Maupassant écrivait en 1878 : « J'ai perdu presque mon hiver à refaire mon drame, qui ne me plaît pas. » Ce sont très probablement ces hésitations qui poussaient Flaubert à lui demander, vers la fin de 1876 : « Le drame historique, avance-t-il? » Le drame historique, en 1878, était terminé et Maupassant songeait à le faire représenter. 11 crut que le nouveau théâtre, fondé par Ballande, sous le titre de Troisième Théâtre-Français, pourrait accueillir son œuvre. Justement, l'ami de l'écrivain, Robert Pinchon, avait fait représenter à ce théâtre, avec un grand succès, La Mort de Molière. Il se chargea de présenter le drame à Ballande, directeur intelligent, plein d'initiative, auquel nous devons, entre parenthèses, les « matinées », dont on connaît la vogue, et les conférences.

Ballande, a écrit Robert Pinchon, dans la touchante préface de son Théâtre, dédié à la mémoire de Guy de Maupassant, trouva dans le drame du jeune écrivain de grandes qualités ; mais, car il y a toujours un mais, en ces sortes d'affaires, cela exigeait une

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