‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 7 sur 15 · CINQUIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME QUESTION

Géographie

Ce sont : la Gascogne, la Provence, l'Anjou, la Flandre.

Ils passèrent par : Poitou, Guyenne, Gascogne, Flandre, Provence.

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Gustave Flaubert et Sainte-Beuve

epuis longtemps on connaît les relations, parfois tendues, qui

existèrent entre Sainte-Beuve, en pleine maîtrise de critique littéraire, et Gustave Flaubert. Jules Troubat, qui fut, comme le rouennais Jules Levallois, un des plus fidèles secrétaires de Sainte-Beuve, vient d'apporter sur ce chapitre des détails d'autant plus intéressants qu'ils sont précis, savoureux et inédits.

Gustave Flaubert, avant d'avoir publié aucun roman, ne s'était point caché pour dire du mal de Sainte-Beuve, dans des lettres qui ont été publiées depuis. C'était alors l'usage dans le camp néo-romantique, composé des disciples de la dernière heure et où Sainte-Beuve passait pour un apostat.

Sainte-Beuve n'en garda point cependant rancune à Flaubert, et l'on connaît le bel article qu'il consacra à Madame Bovary, lors de son apparition en 1857, article qui devait lui valoir de nombreuses injures. Il répondit, du reste, à ces insultes par une Lettre sur la Morale et l'Art, parue dans le Moniteur Universel, qui était alors le journal officiel, et, avec courage, il y prit hautainement parti pour l'art, dégagé de toute fausse morale.

« J'ai gardé un défaut, disait-il, je le vois bien, dont l'âge ne me corrigera jamais. J'ai plus de cinquante-cinq ans. Je suis censé très grave aux yeux de quelques-uns... Mais, comme critique et journaliste, quand je le redeviens, je suis entraîné à m'inquiéter avant tout des intérêts du talent. »

Il est juste d'ajouter que l'article de Sainte-Beuve sur Madame Bovary, était certainement dû à l'influence de Jules Levallois, rouennais comme Flaubert, et qui, secrétaire du critique à cette époque, avait beaucoup insisté pour qu'il émît un jugement favorable.

Sainte-Beuve et Flaubert se connurent surtout et s'apprécièrent dans le salon de la Princesse Mathilde, rue de Courcelles; chez le prince Napoléon, au Palais-Royal; dans cet autre salon, plus intime el plus particulier, de la rue de l'Arcade, et surtout aux dîners de Magny. Malgré les divergences de l'esprit, dans ces contacts répétés, leur amitié s'aiguisait et se fortifiait.

Sainte-Beuve, bien qu'il eût fait sienne la devise : « Le vrai, le vrai seul », avait émis des réserves expresses sur le naturalisme naissant dans son article sur Madame Bovary. 11 était, en effet, resté romantique à bien des points de vue, quoique naturaliste dans la pratique scientifique. Le goût dominait surtout en lui, et il répétait volontiers : « J'aime surtout ce qui est agréable ». Malgré tout, il conservait une vive estime pour Gustave Flaubert.

Je le vois encore en 1862, dit Jules Troubat, grand, superbe, de belle prestance et de tenue élégante, la moustache longue, légèrement recourbée et retombant fièrement à la gauloise, les cheveux rares sur le sommet de la tête et rejetés en boucles sur la nuque, le verbe élevé, l'allure hautaine, de corpulence assez forte, l'encolure d'un géant. 11 venait communiquer à Sainte-Beuve les bonnes feuilles de Salammbô, dont il voulait que la critique eût la primeur; mais il retardait la publication de son livre, dont tout le monde parlait, jusqu'à celle des Misérables, ne voulant pas paraître avant le maître, disait-il. « Vous êtes bien bon », lui répondait Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve l'aimait beaucoup, presqu'autant que les Goncourt, qui le lui ont bien rendu dans leur Journal, où ils ont exhalé toutes leurs rancunes des observations qu'il leur avait faites sur leur roman Madame Gervaisais, qu'ils lui avaient apporté aussi en bonnes feuilles. Il ne voulut pas que je lui lusse Salammbô à haute voix, m'étant fait l'écho auprès de lui de certaines préventions contre ce roman, dit historique.

Sainte-Beuve s'enferma, selon son habitude, à double porte, se mettant du coton dans les oreilles, comme toutes les fois qu'il allait livrer bataille sur un nouveau sujet d'article. Mais, à l'heure du déjeuner, il me fit monter et je le trouvai tout hérissé.

Salammbô ne répondait pas à ce qu'il avait cru. Il cherchait toujours le vrai et le réel, même dans une œuvre d'imagination. La psychologie, qu'il aimait tant dans Racine, faisait défaut à ce vaste livret d'opéra. Il s'en expliqua dans trois articles du Constitutionnel, auquel Flaubert répondit par un mémoire justificatif que Sainte-Beuve publia en appendice, dans le tome IV des Nouveaux Lundis, à la suite de ses articles.

Jules Levallois n'avait point non plus été étrangère ce jugement sévère sur Salammbô. Aussi, dans la lettre où il répondait aux critiques de Sainte-Beuve et à d'autres encore, Flaubert appliqua à Jules Levallois un fort coup de patte. Celui-ci ne se fâcha point et la boutade de Flaubert ne l'empêcha point, lorsque parut L'Education sentimentale, de rendre justice à cet ouvrage très étudié, très consciencieux. Flaubert, qui était la bonté même, fut touché, vint voir Levallois à Saint-Gloud et, après. avoir causé

longuement, cordialement, nos deux Rouennais se réconcilièrent très amicalement.

Malgré tout, Flaubert ne se fâcha point non plus avec Sainte-Beuve, comme l'avait fait les Goncourt, et ils continuèrent à se rencontrer au dîner Magny, où on discutait librement et sans ménagement. Flaubert y hurlait des énormités, tandis que Théophile Gautier, avec sa voix musicale, glissait avec douceur les plus extraordinaires théories. Flaubert s'y montrait pleinement avec ses humeurs, ses colères, ses gaîtés. Dans ces moments-là, son geste familier consistait à étendre les bras dans toute leur longueur — et ils étaient en proportion de sa taille. Après quoi, ils les repliait, et il avait tout dit. A d'autres moments, il lançaient les affirmations les plus folles, un peu pour « épater » le bourgeois, qui n'en était pas toujours dupe.

Et, à propos de ces « épateurs », parmi lesquels il range Mérimée et Théophile Gautier, Jules Troubat rappelle une note de Sainte-Beuve, qu'il a retrouvée dans le recueil de poésies Les Vignes folles, d'Albert Glatigny.

« La peur de ressembler à M. Prudhomme, dit Sainte-Beuve, a fait commettre bien des excès. » De combien d'affectations M. Prudhomme n'a-t-il pas été la cause? Que de Prudhommes qui, pour se distinguer, ont retourné et mis leur habit à l'envers! En poésie, en roman, en critique littéraire, en politique, j'allais dire en religion — non en théories religieuses! — les noms se pressent sous ma plume : Théophile Gautier, Barbey d'Aurevilly, Beaudelaire, Flaubert, Bouilhet... Ah! Monsieur Prudhomme, que la peur de vous ressembler a perdu de gens!

Au cours de ces notes publiées par Le Temps, Jules Troubat a été amené à parler de Louise Colet, dont on connaît la liaison avec Flaubert et avec bien d'autres* Soit dit en passant, on publiera bientôt lout une correspondance qui prouvera que Louise Colet, antérieurement à sa liaison avec Flaubert, avait été en relations très amoureuses avec Louis Bouilhet.

Croisset était la tour d'ivoire de Flaubert; mais, dit Jules Troubat, il faisait parfois des incursions normandes à Paris. C'était pour y calmer une Muse qui l'obsédait jusque dans sa retraite, et menaçait parfois de l'y envahir.

11 s'en retournait à tire d'ailes, aimant mieux, me disait-il, correspondre avec elle que de la voir de près. Elle était de ces femmes dont a parlé Monselet, qui font des scènes. Il s'entretenait la main, ajoutait-il, en écrivant des lettres; il s'y aiguisait le style, l'esprit et la langue. Tout retournait ainsi pour lui à l'art d'écrire. C'était d'un artiste, mais non d'un amoureux.

Il y avait, du reste, bien d'autres dissentiments entre ces deux êtres : Elle et Lui, si peu faits pour se comprendre. Louise Colet reprochait surtout aux théories naturalistes de Flaubert de manquer d'âme. « La matière, toujours la matière! » disait-elle avec colère.

Je fus le confident de Flaubert et le sien, dit Jules Troubat, et j'en parle sans partipris, Flaubert s'exprimait ainsi à son sujet : « Je dirai d'elle ce que Danton disait de

Marat : elle est insociable. » De son côté, la Muse me racontait un soir : « Il ne m'a jamais fait le moindre cadeau. Et moi, j'avais un bijou qui me venait de ma mère. Je le fis incruster sur un beau porte-cigare que j'achetai, j'y fis graver autour cette devise : Amor nel cor, « L'amour dans le cœur », et je le lui donnai... Comprenez-vous mon indignation, «vous qui avez l'âme droite, quand, lisant Madame Bovary, j'y tombai sur ce passage : « Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise : « Amor nel cor. » Je me retins comme je pus de rire et, le lendemain matin, quand je racontai cela à Sainte-Beuve pendant qu'il se rasait, il posa son rasoir sur le bord de sa cheminée pour ne pas se couper, tant il riait.

Jules Troubat entendit alors les deux parties comme un juge dans un cas de divorce. Cela n'empêcha pas que, quand Louise Golet mourut, en 1876, Flaubert n'écrivît à l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve le billet suivant :

Mon cher Ami,

Je viens d'apprendre, par hasard, la mort de la pauvre M"e Colet. Cette nouvelle m'émeut de toutes façons. Vous devez me comprendre.

J'aurais besoin de vous voir. Je ne risque pas le long voyage de Montparnasse, ignorant vos habitudes.

Tout -à vous.

Gustave Flaubert.

En évoquant ces lointains souvenirs, Jules Troubat rappelle la bonté de Flaubert, dont il eut l'occasion de juger par lui-même. A la mort de Sainte-Beuve, Troubat était devenu son légataire universel et, par suite, détenteur de toute la correspondance de la Princesse Mathilde avec le grand critique. On avait insinué que Jules Troubat allait publier ces lettres en Belgique. L'Empereur fut saisi de la question et manda à Compiègne le préfet de police Pietri. Celui-ci répondit de M. Jules Troubat, sans le connaître, d'après ce que lui en avait dit M. Eugène Demarquay, commissaire de police aux délégations judiciaires.

Flaubert accourut un matin, à la rue Montparnasse, chez Jules Troubat et lui dit : « J'use ma salive depuis quinze jours à vous défendre. Finissez-en avec cette affaire de lettres... » Les lettres étaient sous scellés. Dès qu'ils furent levés, elles furent rendues en échange de celles de Sainte-Beuve, qui, plus tard, devaient être publiées sous le titre de Lettres à ta Princesse. Tout cela fut fait, bien entendu, par l'intermédiaire de Flaubert.

Du reste, en 1879, alors qu'il était déjà fort préoccupé luimême par de gros soucis d'argent, Gustave Flauberl s'entre-

mettait encore auprès du ministre, M. Bardoux, pour faire nommer Jules Troubat, bibliothécaire au palais de Compiègne. Il le fut, et le nouveau bibliothécaire ajoute : « A la manière dont le ministre me donna l'investiture, je n'eus pas de peine à reconnaître d'où lui venaient les renseignements recueillis sur moi. » Le bon Flaubert était encore passé par là...

Gustave Flaubert et le Dr H. Fauvel

A toutes les époques de sa vie, Flaubert compta des amis dévoués, qui s'attachèrent à noter les souvenirs de sa vie, parfois même avec indiscrétion. Ce n'est point cependant le cas du docteur Henri Fauvel, qui, reçu dans la famille Flaubert, a fixé en des notes fort originales tout ce qui concernait le grand romancier, qui l'avait admis en son intimité.

Elevé d'abord à Caen, puis au Havre, où il fut le condisciple d'Alexandre Bourlet de La Vallée, dont le père avait, croyonsnous, épousé M"e Espérance Langlois, la fille d'Hyacinthe Langlois, le Docteur Fauvel avait, pendant toute son enfance, été bercé dans l'admiration de la famille Flaubert, et surtout du grand chirurgien, Cléophas Flaubert. Alexandre Bourlet de La Vallée, le père, botaniste très connu, retiré à Graville-Sainte- Honorine, avec ces innombrables herbiers étiquetés et classés, était un drôle de bonhomme que M. le Docteur Fauvel nous présente de fort pittoresque façon.

Au milieu de ses grands hommes, près de Linné et de Jussieu, près de Candole et de ses « synopsis », triant et découpant, étiquetant et compulsant, près de Madame Bovary et de Saint Antoine reliés en rouge — comme des livres de fer et d'enfer, — ennemi juré du paradoxe et des saltimbanques, M. Alexandre Bourlet de La Vallée père était bien, en sa personne, le plus vivant paradoxe que l'on pût rêver. Vêtu dans son intérieur de la tête aux pieds, d'une invariable flanelle d'un rouge aveuglant, il parlait en fermant les yeux, par sentences, comme les Arabes : « Il est vivifiant de respirer l'air du matin... », etc.

Atteint d'une cruelle brûlure au genou, tout enfant, dit le Docteur Henri Fauvel, j'allai passer plusieurs mois chez le bon et candide savant, dans le phalanstère de Graville-Sainte-Honorine, entre le buste et les moulages de Flaubert père, de Marcesseaux, et, au cours des longs soirs d'hiver, devant les chenets de cuivre et les bûches de hêtre, j'écoutais les interminables souvenirs du vénérable M. Bourlet de la Vallée sur la famille Flaubert, sur la jeunesse de Gustave Flaubert et sur le grand docteur Marcesseaux, le célèbre praticien havrais, l'auteur d'un Traité d'Analomie devenu classique.

La renommée du chirurgien Flaubert emplissait alors non seulement la Normandie mais le monde entier. Quant à Gustave Flaubert, il paraissait un peu étrange. C'était un adolescent, élancé et blond, tellement beau, d'une telle allure, avec son balancement des épaules de droite à gauche, à la façon des matelots, que les Rouennais se retournaient dans la rue à son passage.

N'est-ce pas le Docteur Cloquet qui écrivait à Mme Flaubert mère : « Votre fils, c'est Apollon? » Cependant, Gustave Flaubert n'avait pas conquis l'estime de M. Bourlet de La Vallée.

Quant on le poussait un peu, écrit M. le Docteur Fauvel, le digne M. Bourlet de la Vallée ne manquait jamais de s'écrier : « Gustave, un brave cœur, de l'imagination, de l'originalité, mais pas de jugement. 11 n'a jamais eu qu'une seule idée dans sa malheureuse tête : se faire saltimbanque... Avec ses paradoxes, il a fait mourir de chagrin son père... 11 a voulu étrangler sa mère. Romancier de douzième ordre, avec sa Bovary (un mauvais livre) il a trouvé moyen de s'asseoir sur le banc de la correctionnelle, etc., etc. » La très sincère amitié de M. Bourlet de la Vallée souffrait de ne pas voir Gustave Flaubert herboriste, ou enrichi pendant une guerre comme les bons bourgeois du Havrede-Grâce ou de Rouen. « Gustave Flaubert, c'est un imbécile », allaient répétant, à la remorque de M. Bourlet, les fortes têtes du pays. Pourtant, mon esprit d'enfant soupçonnait dans l'artiste méconnu, dans le poète et le moraliste de l'éducation fausse, un charme moral et amer. Le grand écrivain, alors, c'était Alphonse Karr ou Paul de Saint-Victor, comme aujourd'hui c'est M. Marguerite ou M. Anatole France. Ce n'est que de nos jours que Flaubert (très peu compris, d'ailleurs) a été placé au tout premier rang de la prose française.

En novembre 1878, le Docteur Henri Fauvel commença ses études de médecine à l'Ecole de Rouen et redevint l'ami d'Alexandre Bourlet de la Vallée fils, qui fréquentait assidûment la maison du Docteur Achille Flaubert, la vieille maison de l'Hôtel-Dieu où le père des Flaubert était mort et où Gustave Flaubert avait grandi. Le secret désir du Docteur Henri Fauvel était de pouvoir être présenté à Gustave Flaubert par Bourlet de La Vallée fils, qui jugeait, du reste, le romancier aussi dédaigneusement que l'avait jugé son père : « C'était un imbécile, un esprit faux, un mauvais sujet! »

Gustave Flaubert vivait donc à Rouen plus méconnu que le dernier des marchands de cidre ou qu'un trimardeur des quais. Le docteur Henri Fauvel résolut quand même de tenter d'être reçu auprès de lui et, un beau jour, prit le chemin de Croisset.

Un dimanche de novembre, dès le début de l'après-midi, il faisait grand vent et grand froid, je m'acheminai à pied, dit-il, vers le petit village, le long de la Seine, et, bien, bien ému, je heurtai à la porte de la maison du bord du fleuve. Construction élégante, ancienne et presque intacte encore, avec son style xviii* siècle, son fronton ornementé de coquilles et de sculptures, avec son petit pavillon de conversation qui la flanquait vers l'aile gauche, maison basse où l'on accédait sans peine au premier étage. Une vieille domestique, respectable et provinciale, vint m'ouvrir. Je ne parlementai pas longtemps; « Je suis l'ami de MM. Bourlet de la Vallée, père et fils. Je connais M. Achille Flaubert. Je suis étudiant en médecine à Rouen et poète ; j'ai en main un manuscrit, la Chanson d'Esculape, fruit de longs mois de travail. Je serais très fier d'obtenir un entretien de M. Gustave Flaubert, que j'admire beaucoup. » Ma démarche était, à force d'audace, presque insensée, et mon émotion était extrême; mais j'avais dû parler avec assurance, malgré tout, et faire bonne impression sur la digne gouvernante (à laquelle j'eusse volontiers lu ma Chanson d'Esculape), car, au bout de quelques secondes solennelles et décisives, elle revint et me dit : « Entrez! »

En quelques lignes, M. le Docteur Fauvel décrit ainsi fort exactement le vestibule de la maison de Croisset :

Les murs de l'antichambre, de l'escalier étaient revêtus d'armes, de moulages, basreliefs et masques de plâtre, égyptiens ou grecs. L'intérieur de la maison me fit l'impression d'un temple. Sans être riche, elle avait beaucoup de noblesse dans sa simplicité, indiquait le goût du maître de céans pour l'art plastique et l'antiquité, les rêveries tranquilles et innombrables, atmosphère d'une œuvre lointaine et méditée. La vieille domestique cauchoise annonça : « M. Henri Fauvel. »

Mais déjà le maître était sur le seuil de la porte de son cabinet, qui ouvrait sur un long couloir donnant en arrière sur le jardin.

L'apparition qui se dressa devant moi, au début de cette après-midi de dimanche provincial, dans cette grande pièce silencieuse, éclairée par quatre larges baies et le miroitement étalé de la Seine, l'apparition qui se dressa devant mes yeux revêtit un caractère énorme et paradoxal — naïf aussi un peu à la fois. Un géant se tenait là, haut en couleur, appesanti un peu déjà par l'embonpoint et l'âge, le front haut, chauve, de longs cheveux bouclés grisonnants tombant sur l'épaule, la moustache en coup de sabre d'un chef gaulois. Bizarrement accoutré, il portait le pantalon large, à la houssarde, à coulisse, comme le sarouel des belles et élégantes Algériennes, mais brun marron, comme son manteau de moine, camail de l'étude, sans col, large, flottant, traînant à la manière des manteaux bédouins.

La mise, l'allure, la jalouse solitude même (devinée, pressentie dès l'abord) révélaient la tyrannie de sentiments qui, depuis longtemps, avaient rompu en visière au milieu normand, exaspéré par l'alcool et l'incompréhension. Le costume hors cadre attestait la foi candide et traquée. La main tendue, la simplicité de l'accueil, l'accent cordial et paternel rassurèrent, remirent vite au pas mon cœur battant. La conversation roula sur de grands et nobles sujets. Mes entretiens avec Gustave Flaubert revêtirent un caractère de tendresse tout particulier : c'étaient ceux de l'écolier avec son maître, du fils avec son père, de l'esprit avide d'instruction avec l'esprit riche de connaissances et de féroce expérience, conversation inépuisable et renouvelée. 11 était toujours différent et toujours le même.

Gustave Flaubert se montrait communicatif, et moi je parlais sans contrainte. Je devinai bien vite une vie cachée, d'une activité incessante, cyclopéenne, mais tournant un peu dans le même cercle d'idées adoptées depuis longtemps déjà, dans les mêmes rêveries et regrets sans fin du passé, de son père, de Louis Bouilhet, de Théo.

Le Docteur Fauvel présenta à Gustave Flaubert quelquesunes de ses poésies : les Chansons à ma Brune, La Chanson d'Esculape, quatre à cinq mille vers où il y avait un peu de tout : de vieilles chansons d'étudiants, des leçons d'anatomie, des têtes de mort, des fémurs; puis un poème sur les Noces de Cana et un Sonnet sur l'Hiver, que le maître goûta fort. Mais, au fond, le Docteur Fauvel ne se préoccupait guère de ces œuvres de jeunesse. Ce qu'il désirait, c'était pénétrer la pensée de l'écrivain; c'était comme il le dit, « le suivre avec la dévotion du sauvage saluant le soleil ».

Pendant quatre après-midi de dimanche, dans le cabinet de travail, presque seul avec Flaubert, à peine interrompu par l'entrée de quelques visiteurs, le Docteur Henri Fauvel a conversé avec le maître.

Flaubert était seul, sauf lorsque quelques rares visiteurs, journalistes ou autres, survenaient pendant quelques instants. Ma vision, encore vivace, me sert aussi fidèlement que mes notes. Je revois, Lien exactement, le cadre de la pièce avec sa cheminée basse en marbre blanc, devant laquelle se chauffait la grande chienne longue, le museau allongé sur la pantoulle de feutre de son maître. Coiffé d'une calotte noire de prêtre, debout, haut, le geste ample, Gustave Flaubert déroulait ses interminables souvenirs, ses théories; lisait à haute voix, d'une voix de sacrement et de sacerdoce, quelque passage retrouvé au feuillet des livres de la bibliothèque qui garnissait tout à l'entour les murs. La chienne s'appelait Djali.

Comme la chienne favorite d'Emma Bovary, celle à qui elle disait, le cœur gros : « Baisez maîtresse, vous qui n'avez pas de chagrin ! »

Je me rappelle bien la grande table de travail, l'écritoire, la coupe où posaient les petites pipes en terre, en forme d'exacte équerre, avec leur petit fourneau tombant à angle droit sur le tuyau long; où posaient les plumes et les plumes d'oies que le maître essayait, changeait l'une après l'autre, un grand divan bas recouvert d'un tapis d'Orient. Entre les deux fenêtres qui donnaient sur le fleuve, un socle à pied supportait un buste de marbre blanc :

« C'est le buste de ma sœur Caroline, fit Flaubert, comme en me présentant à elle. Nous l'avons perdue jeune, et je la regrette toujours. C'est une œuvre de Pradier, le grand sculpteur, qui était l'ami de notre famille. »

A propos de tout, à propos de Bouilhet, de sa sœur Caroline, de Théophile Gautier surtout, de Théo qui lui ressemblait tant par l'attitude, par l'esprit par la plasticité de son art, Gustave Flaubert revenait toujours au passé qu'il regrettait.

Gustave Flaubert, à mes yeux de dix-huit ans, dit le Docteur Fauvel, à mon souvenir d'homme au cœur bronzé, c'était Théophile Gautier, mais c'est aussi Emma Bovary. Sentimental, plein de regrets, d'attendrissements, il l'était à l'excès, comme Emma, si malheureuse, si digne de toute notre sympathie, et qui n'a pas besoin de nos modes pour être jeune. Il l'était sans discontinuer, même sous les pantalonnades romantiques ou rabelaisiennes, à travers la saveur de ses mots imagés et crus.

« Je ne suis pas 'un jean-foutre ; j'ai toujours été un brave ami, un homme humain, un cœur sûr. Quand le père Hugo fut exilé, c'est moi seul qu'il a chargé de faire parvenir sa correspondance. Tous les Flaubert étaient de braves gens; je m'appelle Flaubert! »

Il y a loin de ces mots aux appréciations si bourgeoises et si fausses du brave père Alexandre Bourlet de La Vallée. Les Souvenirs si vivants du Docteur Henri Fauvel doivent être poursuivis ; ils ne pourront que mieux faire connaître et faire aimer le « bon géant de Croisset ».

Gustave Flaubert et Edmond Laporte

Edmond Laporte, esprit charmant et cœur excellent, fut, pendant les dernières années de la vie de Flaubert, l'ami et le confident du maître resté seul et se cloîtrant farouchement dans sa dernière œuvre, Bouvard et Pécuchet.

Parisien, homme du monde, instruit et spirituel, que ses intérêts avaient conduit à Grand-Couronne pour diriger une fabrique de tulle, Laporte habitait là, au tournant de la Seine, une maison dans la verdure. Il s'en échappait souvent pour de courts voyages à Paris, se rencontrant parfois avec Flaubert. «

Une amitié commune les avait rapprochés dès 1865, celle de Jules Duplan, que tous deux rencontraient chez le peintre Gleyre et chez le conseiller d'Etat, Bataille, ami de Napoléon III, qui habitait, l'été, le château de Hautot, tout près de Croisset. Des relations de plus en plus cordiales s'étaient ainsi établies entre les deux hommes, puis changées en une affection profonde, où joies et chagrins étaient mis en commun.

Flaubert avait-il une recherche à poursuivre, soit à la Bibliothèque, soit à Paris? Il adressait une note, un court billet à son ami Laporte. Pour le remercier, Flaubert aimait à lui donner, suivant sa coutume, des sobriquets variés. Tantôt, c'est « sa sœur de charité », sa « Doriche » (nom de l'héroïne d'une légende du Moyen-Age, lue ensemble), son « collabo », son « vieux solide », son « colibri de préfecture », son « sylphe des salons », son « furet des boudoirs ». Mais, le plus souvent c'est l'Asiatique, allusion au conte d'Hérodias, « à l'enfant très beau et qui souriait toujours ». C'est encore El Bab, traduction arabe de Laporte. Flaubert, quand il ne signe pas ses billets de son nom, signe « Votre géant » ou Aulus Vitellius imperator.

Presque tous les jours, « la vapeur », comme disent les riverains, la vieille Union, sorte de steamboat américain, fait de deux coques assemblées, ou le Furet, le bateau de La Bouille, est guetté sur le quai de Croisset, au ponton, par Suzanne, la femme de chambre. Quand le vapeur accosté, on remet au pilotin une boîte en carton qui contient un billet de Flaubert pour Laporte. On le remettra ensuite à un domestique qui attend cette correspondance à Grand-Couronne. Ça durera ainsi dix ans.

Entre eux, aussi, grand échange de cadeaux. C'est Laporte qui donne à Flaubert un beau lévrier russe, couleur gris de fer, qu'on baptise Julio, un peu en souvenir de Jules Duplan; puis deux monstres chinois en porcelaine, que Flaubert place aux deux coins de son escalier; puis des fruits, du gibier, des livres, Y Antéchrist de Renan. Flaubert, de son côté, offre un médaillon en terre cuite de Louis Bouilhet par Carrier-Belleuse, des autographes, notamment le manuscrit des Trois Contes, avec cette dédicace dont Edouard Laporte était si heureux :

A Edmond Laporte, dit Valère, dit l'Asiatique. En souvenir de l'été et de l'automne

1876 Vous m'avez vu écrire ces pages, mon bon cher vieux. Acceptez-les et qu'elles vous

rappellent

Votre géant,

Gustave Flaubert.

Paris, 8 avril 1877.

Et comme Laporte n'avait su comment exprimer sa gratitude, Flaubert répondait : « Il ne faut pas me remercier, mon bon vieux, pour une chose qui m'a fait autant plaisir qu'à vous. Vous me demandez ce que vous pouvez faire pour moi? Rien du tout que de rester ce que vous êtes. »

Il est certain que, dès lors, Laporte fut un des amis les plus directs, les plus confidentiels du maître et que, dans l'incessant échange des idées au sujet de Bouvard et Pécuchet, il eut sa part de collaboration. Il passa des journées entières à la Bibliothèque, prit des notes, les rédigea, apportant sa copie et ses conseils, suggérant même des idées. Laporte fut aussi le compagnon de deux voyages que fit en 1874 et en septembre 1877, Gustave Flaubert, en Basse-Normandie, pour situer l'action de Bouvard et Pécuchet. Il avait déjà, dans le même but, fait en août 1873 un voyage en Brie et en Beauce, et visité Rambouillet, Houdan et Mantes.

Grand enfant, Flaubert se faisait une joie de ces petits voyages d'études, qui rompaient la monotonie de son existence de reclus à Croisset. Au surplus, c'était pour lui une habitude, et il en avait usé de même pour L Education sentimentale. Ayant à décrire une descente en Seine et n'ayant point de bateau, il fit tout le parcours, le long de la rive, en cabriolet.

Avant son départ pour la Basse-Normandie, Flaubert, qui préparait un peu la mise en scène, avait acheté, au prix de quinze francs, dans une boutique du Palais-Royal, pour Laporte et pour lui, deux superbes bâtons de maquignon normand. Comme tenue, Flaubert avait adopté un large chapeau mou et un foulard rouge noué autour du cou. Imaginez le chansonnier Bruant sans bottes. Pendant tout ce mois de juin 1874, puis en septembre 1877, les deux amis parcoururent ainsi tout le Calvados : La Ferté-Macé, Domfront, Condé-sur-Noireau, Caen, où ils restèrent quatre jours; Séez, Laigle, la Trappe, Bayeux, Port-en-Bessin, Arromanches, Falaise, avec retour par Mézidon et Lisieux, roulant d'auberges en auberges, de cabarets en cabarets, en voiture et en diligence.

Ce qu'a écrit Léon Descaves dans Figaro des crayons de charpentier, achetés par Flaubert pour inscrire sur les murs des apostrophes injurieuses pour le Maréchal de Mac-Mahon, est absolument vrai.

L'épisode se passa à Laigle, en pleine période du Seize-Mai. Flaubert professait, du reste, une sainte horreur pour le brave Maréchal, horreur politique et horreur littéraire, qui s'étendait jusqu'à ceux qui soutenaient son gouvernement, entre autres le préfet Lizot. L'exaspération de Gustave Flaubert, durant ce voyage, était encore surexcitée par la vue des affiches blanches des candidats du Maréchal, qui portaient la mention suivante : « Monsieur X..., candidat du gouvernement du Maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. » Il détestait tous ces génitifs, tous ces de répétés. Lui, qui citait la locution : « Une couronne de mariée de fleurs d'oranger » comme une des « horreurs de la langue française », devant chaque affiche aperçue s'écriait : « Voyons, Laporte, comment peut -on voter pour de pareils barbares? »

Pour arriver à déterminer le lieu de l'action de Bouvard et Pécuchet, les deux amis entraient dans les maisons, sous prétexte de les louer ou de les acheter. Mais Flaubert était rarement content de l'endroit, qui ne répondait jamais absolument à toutes les condi-

tions de son roman. Près de Domfront, il avait cru rencontrer la maison rêvée pour ces deux bonshommes, mais la situation ne se prêtait pas à certaines investigations archéologiques. Flaubert caressait, en effet, le projet de faire reconstituer par ces deux fantoches la statue du Veau d'or. Le Veau d'or, suivant lui, avait dû exister en Normandie. Il avait vu quelque chose là-dessus et, pour retrouver cette note, il eut le courage de se remettre à lire toute la collection des bulletins des Antiquaires de Normandie.

Le reste du temps, pendant ce voyage, se passait dans les cafés ou dans les auberges, où Flaubert s'attardait à écouter les conversations des joueurs de dominos. Puis, chaque jour, il s'agissait, pour les deux voyageurs, de décider où ils se rendraient le lendemain et par quels moyens. C'est sur un omnibus de gare qu'eût lieu l'amusante rencontre de Gustave Flaubert avec un commis-voyageur en huiles. Le commis-voyageur, après avoir dévisagé Flaubert avec insistance, avait fini par lui dire : « Monsieur, n'êtes-vous point de Montauban, et ne voyagez-vous pas pour les huiles? — Non, répondit Flaubert, mais pour les vinaigres. » Quand le brave commis-voyageur interpella ainsi le romancier, Edmond Laporte eut, tout d'abord, une certaine peur, car Flaubert, parfois, se mettait très rapidement en colère. Heureusement, il n'en fut rien, et, tout au contraire, il s'amusa fort de cette méprise. Pendant le voyage, il répétait à tout propos : « N'êtes-vous pas de Montauban? » Laporte n'engendrait point non plus la mélancolie. « Il est aux petits soins, écrivait Flaubert à sa nièce. Quel bon garçon! son activité brûlante me talonne. »

Gustave Flaubert termina seul ce petit voyage... à la recherche d'une habitation pour Bouvard et Pécuchet. Rappelé pour une session du Conseil général, Edmond Laporte avait dû brûler les dernières étapes et rentrer à Rouen. Gustave Flaubert excursionna encore cinq ou six jours, adressant par chaque courrier à son compagnon d'amusantes missives, qui se terminaient invariablement par le cri de : « A bas Bayard! A bas le Maréchal! »

Après cette excursion en Basse-Normandie, Flaubert, qui s'était remis au travail, se rendit, au mois d'octobre, dans l'Eure, à Lisors, près de la forêt de Lyons, pour voir un grand établissement rural qui devait lui servir pour les fantaisies agricoles de Bouvard et Pécuchet. Il entra aussi en rapports avec le Docteur Devouges,

de Corbeil, botaniste et amateur de jardins, qui lui envoya de nombreuses notes.

Léon Descaves a indiqué en quelques mots le voyage fait par Gustave Flaubert, en 1874, sur le conseil du docteur Hardy, à Kaltbald-Righi, pour une cure d'air, puis à Saint-Moritz. Il ne nous semble pas qu'Edmond Laporte ait accompagné son vieil ami pendant cette excursion, mais il vint le rejoindre et passa quelques jours avec lui. A ce sujet, Edmond Laporte aimait à rappeler différentes anecdotes bien amusantes, celles-ci entre autres.

A l'arrivée de Laporte, pour le remettre des fatigues du voyage, Gustave Flaubert, installé dans un confortable hôtel suisse, proposa à son ami de lui donner lui-même une douche. Flaubert, grand amateur de bains, commença par se doucher lui-même, puis se mit en mesure de doucher Laporte. Comment s'y prit-il? Assez maladroitement, car il lui fut impossible de fermer le robinet. De plus, en dirigeant mal le jet, Flaubert avait inondé les habits de Laporte ainsi que les siens. Impossible de les remettre. Grelottants, transis, à moitié nus, ils furent obligés d'appeler au secours tout le personnel de l'hôtel.

Bien qu'il dût rentrer en France deux jours après, Flaubert avait prié le fidèle Laporte de lui apporter toute une provision de tabac de la Civette, ne se doutant pas qu'à la frontière on lui ferait payer des droits. Peu lui importait, car, dans toutes les choses de la vie, il était large, généreux, quasi prodigue. Allumait-il sa pipe? Il brûlait vingt allumettes. Voulait-il se chauffer? Il jetait six bûches dans sa cheminée. Sa nièce l'appelait « le consommateur ».

A la douane française, l'incident attendu se produisit. On réclama des droits pour les paquets, encore enveloppés du papier d'argent de la Civette parisienne. Gustave Flaubert eut beau tempêter, donner des explications. Rien n'y fit. Il dut s'exécuter.

Quand les deux voyageurs s'étaient présentés, on leur avait demandé leurs noms. En passant à une petite barrière étroite, à une sorte de tourniquet, Laporte, qui adorait ces gamineries et savait qu'elles réjouissaient Flaubert, répondit au douanier qui l'interpellait : « Laporte, président de la Chambre de Commerce du Grand-Couronne! »

« Et vous? » dit le gabelou, s'adressant à Flaubert. « Flaubert, secrétaire du président! » Du reste, pendant ces voyages, le

maître romancier aimait, par plaisanterie, à se faire appeler : « Excellence, Monsieur le Ministre, Monsieur l'Ingénieur » et à mystifier par des plaisanteries énormes les domestiques. Quand la bonne se présentait, par exemple, il faisait semblant de dicter à Laporte des lettres commençant par le récit d'un crime épouvantable.

Ce goût de la mystification baroque lui avait fait créer cette invention grotesque de Y Hôtel des Farces, dont il a un peu repris l'idée dans le Château des Cœurs, avec le « Royaume du Pot-aufeu ». L'Hôtel des Farces, c'était un hôtel fantastique où tout se déroulait contrairement à tous les préceptes du bon sens. L'été, en pleine chaleur, on bourrait les calorifères; l'hiver, on gelait. Quand on y entrait, six hommes masqués, ceints de tabliers de cuir, vous saisissaient sans mot dire et vous massaient à coups de poing. Le roi de cet Hôtel des Farces, où avait lieu la « fête de la vidange », était le Garçon, une sorte de personnage fictif qu'il avait inventé tout jeune avec Alfred Le Poitevin, et auquel on prêtait toutes les bêtises romantiques. Il y a du Garçon dans le type d'Homais. Une des joies de Flaubert, aimait à raconter Edmond Laporte, était d'avoir rencontré dans ses voyages un hôtel tenu par un M. La Garçon. Il en riait à gorge déployée.

Léon Descaves a raconté que Gustave Flaubert s'amusait fort d'avoir été pris pour Béranger, — un Béranger à moustaches.

Un jour, cependant, Gustave Flaubert fut l'objet d'une méprise plus invraisemblable. îl venait de publier les Trois Contes et Eugène Souchières, dans le Nouvelliste de Rouen, avait écrit sur le nouveau volume, une chronique fort élogieuse. Très sensible et très reconnaissant, Gustave Flaubert, qui revenait justement de son voyage en Basse-Normandie, se présenta au Nouvelliste pour remercier le journaliste, qui le connaissait fort bien.

Le chapeau haute-forme à larges ailes, en arrière, la moustache relevée, grand et fort, le verbe tonitruant, Gustave Flaubert allait prendre la parole, quand Souchières, qui rédigeait son bulletin et avait ôté son lorgnon, Souchières, abominablement myope, s'écria en considérant cet intrus : « Ah! c'est vous? vous êtes le régisseur du Cirque Rancy!!! » On était en pleine Foire Saint-Romain, et à l'allure, au maintien, Souchières avait pris Gustave Flaubert... pour « Monsieur Loyal! » Pendant huit jours, Gustave Flaubert fut un homme ravi !...

Une seule fois dans la vie, il connut encore un bonheur plus grand. Avec George Sand, vieille dame très vénérable, il assistait à la Foire Saint-Romain, la grande foire rouennaise, dans un coin, à une représentation de la Tentation de saint Antoine par les légendaires marionnettes du père Legrain. Qui eut l'idée de faire connaître au vieil impressario la présence de Flaubert, perdu au milieu des marmots rangés sur les bancs? Toujours est-il que le père Legrain, avec une solennité fort grave, avant que le rideau ne se levât sur le décor de l'Ermitage, s'avança à la rampe et, après avoir fait les trois saluts comme à la Comédie-Française, prononça ces mots : « Mesdames et Messieurs, l'auteur est dans la salle et nous fait l'honneur d'assister à la représentation de son œuvre. »

Jamais Gustave Flaubert ne fut aussi heureux!...

La Maison de Gustave Flaubert à Déville

Sur la grande route de Déville, près Rouen, là où commence ce qu'on appelle « le pavé », se trouvait à droite, au coin d'une rue montant vers les coteaux du Bois-1'Archevêque, un pavillon blanc, avec deux ailes basses, le tout entouré d'un jardin qui venait longer la ligne du chemin de fer de Paris au Havre.

Sur la façade, on apercevait, dans une niche circulaire, le buste classique d'Hippocrate, qui se détachait au milieu de la façade. Ce buste, il y a déjà bien des années, fut placé là par un des propriétaires de cette maison de campagne, le Docteur Achille- Cléophas Flaubert, le père du grand écrivain Gustave Flaubert, qui a passé en cet endroit une partie de son enfance.

Vendue, en 1908 à M. Mainnemare, cette maison, qui gardait le souvenir de G. Flaubert, est disparue, comme est disparue l'ancienne maison de Croisset, dont il ne reste plus que le petit pavillon au bord de la route.

Ce pavillon de Déville a pourtant son histoire. Le docteur Flaubert acheta cette maison, le 24 février 1821, « tant pour lui, dit le contrat de vente, passé chez Me Varengue, que pour dame Anne-Justine-Caroline Fleuriot, son épouse, à concurrence des sommes que chaque époux emploiera dans l'acquit du prix ».

Le Docteur Flaubert était marié sous le régime dotal; sa femme, fille d'un médecin de Pont-1'Evêque, appartenait à une famille de Basse-Normandie, les Cambremer de Croixmare, et était alliée aux Thouret; la grand'mère de G. Flaubert, Charlotte Cambremer, fut même une compagne d'enfance de Charlotte Corday.

La propriété de Déville, dont il s'agit, fut achetée quelques mois après la naissance de Gustave Flaubert, le 12 décembre 1821, et, tous les étés, le jeune enfant vint y passer de longues journées, jusqu'en 1844. Un de ses camarades d'enfance, nommé Varin, qui a longtemps vécu à Déville dans la petite ferme voisine de l'habitation dont nous parlons, et qui en dépend, aimait à rappeler l'enfance de Gustave Flaubert en cette maison. Vers 1830, au moment où l'on organisait de tous côtés les gardes nationales, Gustave Flaubert, enfant, réunissait dans son jardin et sur la côte tous les enfants de son quartier pour jouer au soldat et, monté sur un âne, conduisait son petit bataillon au combat.

Il semble que le souvenir de ces années de jeunesse se soit reflété dans certaines œuvres de Flaubert. Le nom d'Yonville, donné à la bourgade où se déroule le roman de Madame Bovary. Yonville-l'Abbaye, est certainement une réminiscence de cette vallée d'Yonville qu'il fallait côtoyer pour gagner, de l'Hôtel-Dieu de Rouen, la maison de campagne de Déville. C'était alors le nom de toutes ces pentes où coule le ruisseau de Saint-Filleul; on disait alors : la Croix d'Yonville, les sources d'Yonville.

Certains traits du mendiant aveugle, dépeints également dans Madame Bovary, se rapportent aussi à un pauvre mendiant qui se tenait ordinairement sur la route de Déville.

Le pavillon actuel ne devait comporter, lorsque le Docteur Flaubert l'acheta, qu'un pavillon central. C'est très probablement le Docteur Flaubert qui fit construire les deux ailes latérales ; en même temps, il devint possesseur de la masure voisine, aujourd'hui séparée par un mur et édifiée d'une maison de fermier, d'un pressoir, d'une écurie, d'un four, d'une grange, ainsi que de plusieurs pièces de terre.

Il existait aussi dans cette maison, une chapelle privée, décorée de quelques boiseries du xvme siècle.

Le Docteur Flaubert avait acheté cette propriété, moyennant 52.000 francs, de M. Chouquet, filateur, rue du Gril, 11, à Rouen; de Mme Charlotte Chouquet, veuve Guéroult, qui occupait cette maison; de M. Caumont, teinturier, et de sa femme, née Ficquet, qui en avait hérité de leur mère, Elisabeth-Catherine Coudray, seule fille de Charles Coudray, qui futbuvetier du Palais-de-Justice.

Antérieurement, ce petit domaine qui, relevait, comme toutes les maisons de Déville, de l'Archevêché de Rouen, à cause de sa

baronnie de Déville, avait appartenu à une famille noble et avait été vendu, le 28 mars 1746, par Adrien Dumaine, écuyer, sieur du Goudray et par Mmc Colombe Dumesnil, femme de Le Painteur, écuyer, sieur de Marchère, demeurant à Epreville-en-Roumois. Tous deux en avaient hérité de Mlle Catherine Dumaine des Caitelets, qui y avait habité. A l'époque où vivait cette demoiselle noble, le petit domaine descendait, au midi, beaucoup plus bas, car il a été scindé par la création de la route de Rouen au Havre. Il allait alors rejoindre le chemin qu'on appelait la « sente du fond de l'église », ou encore la « sente qui vient de Saint-Aignan », ou encore antérieurement, la « sente qui mène au Moûtier ». On en a la preuve par ce fait qu'en 1729 Mllc Dumaine des Gattelets avait donné à l'église de Déville, une portion de terre pour l'augmentation du jardin du presbytère.

Cette demoiselle Catherine Dumaine des Gattelets et sa sœur Louise avaient elles-mêmes hérité cette propriété de leur frère Richard Dumaine, écuyer, sieur des Gattelets, Conseiller du Roi au bailliage et siège présidial de Rouen, qui avait un frère Jacques- Charles Dumaine, écuyer, sieur du Coudray, ancien commandant au régiment de la Fère, chevalier de Saint-Louis, pensionnaire du Roi, qui était seigneur et patron de la cure de Saint-Léger-du- Génetey — le hameau et la forêt de Roumare où se trouve la curieuse chapelle de Saint-Gourgon — et qui, en 1753, y présentait un prêtre d'Honfleur, la cure étant vacante.

En 1715, le 3 juillet, Richard Dumaine des Cattelets rendait aveu de cette propriété, enclose de murs et d'une « ceinture d'ormes », comme représentant, par acquisition, les héritiers aux propres maternels de M. Jacques Aveline, héritier de dame Angélique Baudry, sa mère.

Celle-ci, veuve de Jacques Aveline, en avait avec ses sœurs, Marthe et Marguerite, hérité elle-même de son père Laurent Baudry, et en rendait aveu, le 12 juin 1675. Dès cette époque, la propriété, qualifiée de masure, existait comme close, entourée de murailles et plantée. Ce Laurent Baudry la tenait lui-même par héritage de son frère M. Jacques Baudry — le premier possesseur que nous ayons pu retrouver.

Au xvme siècle, cette propriété était mentionnée comme contenant une acre et demie et trente perches et comme devant dix livres à l'Archevêché, avec reliefs, treizièmes, droits seigneu-

riaux. Elle avait un droit de banc dans l'église de Déville. A cette propriété se rattachaient de nombreuses pièces de terre, dont la mention a été retrouvée dans un acte de 1715. A cette date, il y en avait environ une vingtaine. Le beau plan-terrier de la Baronnie de Déville, conservé aux Archives départementales de la Seine-Inférieure, montre qu'elles se trouvaient presque toutes en arrière de la propriété, sur les pentes du coteau du Boisl'Archevêque.

Elles étaient la plupart en labour, quelques-unes plantées de pommiers ou en bois-taillis; elles avoisinaient les terres d'église de Déville ou les dîmages du Prieuré de Saint-Gervais; une d'elles, en prairie, porte le nom de La Couture. Les autres sont situées au triège du Carcan, au Champ-dcs-Cailloux ou près de la Voie des Saules. Parmi les droits qu'elles doivent, il faut citer des redevances assez curieuses : une de ces masures doit, au terme de Saint-Michel, « sept boisseaux de blé et un réseau de deux boisseaux d'avoine, le tout de la mesure de Déville, dont le boisseau n'est que de trois quarts de celui de Rouen, les trois boisseaux de Rouen faisant la mine de Déville ».

Le triangle que forment actuellement le terrain compris entre la grande route et le grand chemin descendant à l'église de Déville — triangle très étroit — appartenait autrefois à la propriété dont nous parlons. A la fin du xvnr3 siècle on y avait déjà bâti de petites maisons qui étaient habitées par des ouvriers, les sieurs Delieuvin et Dehors, toiliers; Doury, ouvrier papetier-formaire — car Déville faisait alors du papier à la forme; — Lestiboudois, horloger; Rivière, maître d'école; Fliot, garde-chasse de Monseigneur de La Rochefoucauld. En 1785, quand la propriété appartenait à Ficquet, le buvetier du Palais, qui demeurait rue du Petit-Porche, sur la paroisse Sainte-Croix-Saint -Ouen, le nombre de ces pièces de terre était réduit à une dizaine : une d'entre elles avoisine une pièce de terre appartenant à Corneille de Beauregard, qu'on a souvent confondu avec Pierre Corneille.

Une autre propriété ancienne, non loin de celle-ci, qui se trouve à l'entrée de la route du Havre, par en haut, avait aussi appartenu aux Dumaine des Cattelets, et très probablement aussi à la famille protestante des Le Motteux; mais elle avait été aliénée, et, en 1775, était habitée par un serrurier de Rouen, J. -Philippe Le Bourgeois.

Pour revenir aux temps modernes, le Docteur Flaubert vendit, le 4 avril 1844, cette propriété, pour aller habiter la maison de Croisset. Il avait été amené à prendre cette résolution par suite du voisinage incommode de la nouvelle ligne de chemin de fer de Rouen au Havre. Dans le contrat de vente passé devant Me Boullen et son collègue, notaires à Rouen, en faveur de M. Hoor, manufacturier à Déville, le nouvel acquéreur, M. et Mme Flaubert occupaient encore la maison et s'en réservaient la jouissance jusqu'au 24 juin 1844, époque à laquelle ils allèrent habiter Croisset, où les suivit le fermier Varin, qui occupait la petite ferme voisine de la maison de Déville.

Le 30 juin 1858, devant Mc Fauquet, notaire, M. Hoor vendait cette maison à Mllcs Feumeric, anciennes couturières à Rouen, qui l'habitèrent longtemps. Leurs héritiers, le 20 décembre 1899, par acte passé devant Me Lecœur, notaire à Notre-Dame-de-Bondeville, la vendirent à M. Mainnemare.

Elle est aujourd'hui disparue. C'est ce qui nous a engagé à en fixer l'origine et à en retarder l'histoire, liées à l'ancienne vie française et au souvenir d'un grand écrivain.

Les Logis de Gustave Flaubert

L'idée de n'avoir plus un toit à moi, un home, m'est intolérable », a écrit Flaubert dans un moment de détresse, où il craignait de voir disparaître cette maison blanche de Croisset, dont on a cependant sauvé un coin, ce pavillon du bord de l'eau devenu un petit musée de souvenirs.

Flaubert, en effet, s'attacha toujours profondément aux endroits où il vécut, s'efforçant de ne point quitter ses demeures, détestant cette manie de changements de maisons qui hanta, par exemple, Balzac. Sur le déclin de sa vie, il écrira à sa nièce : « En arrivant devant le jardin de mon enfance, devant ma maison natale, mes yeux se sont mouillés et je n'ai pu retenir mes larmes. »

Cette maison natale, c'était le pavillon tenant à l'aile gauche de l'Hôtel-Dieu, aménagé pour servir de logement à son père, le Docteur Achille-Cléophas Flaubert, qui succédait là comme chirurgien en chef, en 1818, à Laumônier. Malgré quelques transformations, ce coin du vieil hôpital, qui sue la mélancolie par chacune de ses pierres, n'a point varié. C'est toujours le même « logement maussade et mal distribué où l'on était, dit Maxime Ducamp, les uns sur les autres ». Rectangle de pierres grises, troué par deux étages, de hautes fenêtres, coiffé d'un toit d'ardoise que semblent écraser les bâtiments voisins. Seules, les cimes de quelques arbres, dépassant le mur de briques très haut qui sépare le jardin de la rue égaient de leur verdure cette architecture lourde et terne.

Une grande porte, aujourd'hui bouchée, servait d'entrée particulière aux Flaubert. Les deux vantaux s'ouvraient sur une petite cour intérieure pavée, bordée jadis d'un côté par l'écurie et de l'autre par la maison. Un perron de cinq ou six marches donnait accès au rez-de-chaussée. En face du perron, l'escalier et, à gauche,

la salle d'attente et le cabinet du père. A droite et sur le petit jardin, la cuisine. C'était le domaine de Julie, une vieille bonne, née à Fleury-sur-Andelle, qui passa près de Gustave toute sa vie et qui berça son enfance de mille anciennes histoires d'amour et de revenants. Du reste, en face du pavillon, demeurait, au n° 38 de la rue de Lecat, un autre confident et ami de Gustave, le père Mignot, vieux brave homme, grand conteur et liseur qui, souvent, prenait l'enfant sur ses genoux et lui narrait quelque belle histoire romanesque.

Planté au milieu du jardinet, un grand arbre l'ombrageait et un lierre tapissait le mur. On voit encore, sur la maison, les traces à demi-effacées d'un cadran solaire, décoré d'attributs peints sur la pierre, dans le goût du xvme siècle.

Flaubert adorait ce jardin. L'amphithéâtre où travaillait son père y prenait jour par deux fenêtres. « Que de fois avec ma sœur, écrit-il, n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus. Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller... »

Au premier étage se trouvaient la salle à manger, la chambre des parents et le billard, le fameux billard qui joua un si grand rôle dans l'enfance de G. Flaubert. N'était-ce pas, en effet, la salle de spectacle, la scène improvisée avec de vieux rideaux, qui permit à Gustave et à son ami Ernest Chevallier de jouer devant un auditoire complaisant, les pièces que les deux bambins composaient au Collège?

La chambre de Gustave était au second étage, près de celle de sa sœur Caroline. Une énorme poutre traversait en son milieu le plafond très bas. Une cheminée de pierre nue et simple s'ouvrait entre la porte et l'alcôve contenant le lit. En face de l'alcôve, une fenêtre très large et basse prenait jour sur la cour de l'hôpital, plantée d'ormes symétriquement taillés. De là, en été, G. Flaubert apercevait les malades venant s'abriter à l'ombre des allées et les visiteurs qui égayaient, pour une heure, la tristesse de ce décor. Mais, comme l'a si bien dit le Docteur René Dumesnil dans son bel ouvrage sur Flaubert, « quand les premiers froids avaient dépouillé de leurs feuilles les arbres de la cour, un morne ennui planait sur tout l'hôpital. La vie se concentrait alors dans les salles,

tandis qu'apparaissaient aux fenêtres, de temps en temps, les silhouettes des malades, avec leurs faces pâles collées aux vitres, la tête ceinte d'un linge blanc et le corps perdu dans une houppelande brune, trop grande ».

Telle fut l'ambiance mélancolique où grandit Gustave Flaubert. C'est vraisemblablement pour soustraire ses enfants, Achille, l'aîné, et Caroline, qui devait mourir si jeune, à cette tristesse déprimante du vieil hôpital que le Docteur Flaubert, après avoir habité quelque temps dans l'étroite rue du Petit-Salut, fut amené à installer sa famille à la campagne pendant les mois d'été.

Antérieurement à son installation à l'Hôtel-Dieu, le Docteur Flaubert père avait eu une maison de campagne aux environs de Rouen, au Val-Martin, sur la commune de Butot, mais il avait ensuite habité avec sa jeune famille une maison, située à l'entrée de Déville, près de l'ancien hameau de Yonville, maison bien connue, décorée par un buste d'Hippocrate, buste qui fait aujourd'hui partie du Musée de l'Ecole de Médecine.

Cette maison, démolie en 1902, avait son histoire que nous avons contée. Le Docteur Flaubert l'abandonna le 24 juin 1844, pour habiter la maison de Croisset, où le suivit le fermier Varin.

Tous les vieux Rouennais ont connu cette maison de Croisset, où devait se dérouler presque entièrement l'existence de Gustave Flaubert, tout d'abord au milieu de sa famille, puis près de sa mère, qu'il adorait. Adossée à la côte boisée, précédée d'un parterre fleuri, on apercevait la blanche villa à travers une grille, au milieu de la verdure des grands arbres. Elle datait certainement du xvme siècle, et Gustave Flaubert aimait à raconter que cette propriété, avec sa longue allée de tilleuls, qu'on a restituée, son promenoir, son « gueuloir », bien fait pour les discussions péripatéticiennes, avait appartenu aux bénédictins de Saint-Ouen et que l'abbé Prévost, auteur de Manon Lescaut, y avait passé deux étés. A d'autres moments, c'était Pascal qui aurait habité la maison. Pas bien loin, le domaine de la Viardière avait été occupé par l'abbé de Choisy, le fin lettré. Au xvme siècle, si l'on s'en rapporte à un vieux plan de Croisset, cette propriété de plaisance qui se distinguait au milieu des autres, occupées par MM. de Saint-Saulieu, Deschamps, Midy, l'échevin rouennais, appartenait à un sieur Laurens. Quand le Docteur Flaubert l'acheta, en 1844, la blanche

villa était devenue la propriété des héritiers de M. Gh. -Antoine Picquerel, qui venait d'y mourir.

Située au bord du chemin de halage longeant la Seine, elle était de forme oblongue et basse. Dans la cour intérieure, où existaient encore les toits pointus et les fenêtres à guillotine, la construction était intéressante, mais la façade laide.

Elle avait subi, écrivait la nièce de Flaubert, Mme Franklin- Grout, au commencement du siècle, une de ces réparations de mauvais goût comme en ont tant produit le Premier Empire et le règne de Louis-Philippe. Sur le dessus des portes d'entrée, il y avait, en manière de bas-reliefs, de vilains moulages d'après les Saisons de Bouchardon, et le chambranle de la cheminée du salon représentait, à ses deux angles, deux momies en marbre blanc, souvenirs de la campagne d'Egypte.

Les pièces étaient peu nombreuses, mais assez vastes. La grande salle à manger qui occupait, au rez-de-chaussée, le centre de la maison, s'ouvrait sur le jardin par une porte vitrée, flanquée de deux fenêtres et en pleine vue sur la Seine. Elle était agréable et gaie. A un moment, Flaubert y plaça un médaillon de Louis Bouilhet. Au premier étage, à droite, un long couloir, longeant la façade postérieure, desservait les chambres et le cabinet de travail.

C'était une large pièce, trop basse de plafond, que traversait une grande poutre, mais très éclairée, grâce à ses cinq fenêtres, dont trois donnaient sur l'angle du jardin, s'étendant en longueur et deux sur la façade. Guy de Maupassant, dans la préface de Bouvard et Pécuchet, a décrit le cabinet de travail, « avec le Boudha doré dominant la table de travail et regardant de ses yeux longs, dans son immobilité divine et séculaire, un admirable buste de Pradier représentant Caroline Flaubert, morte jeune femme ».

Tout au pourtour, coupés par de lourdes colonnes torses, s'étendaient les rayons de la bibliothèque, qui débordait dans d'autres chambres. Sur un côté, un grand divan où Flaubert aimait à s'étendre, car, suivant lui, la marche n'était point « philosophique », et, jetée à terre, une immense peau d'ours blanc. La table de l'écrivain était une grande table ronde, où il écrivait, se tenant droit sur un grand fauteuil à dossier de style gothique. Sur la table, dans un large plat oriental, une énorme quantité de plumes d'oie, car Flaubert ne se résolut jamais à user de plumes métal-

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Il préparait, du reste, ses plumes avec une véritable habileté de chirurgien et consacrait à ce rite de l'écrivain, une journée entière. Jamais non plus il n'usait de papier buvard, et il lui préférait la poudre pour sécher ses grands feuillets. « Le buvard, c'est bon pour les banquiers! » avait-il coutume de répéter, et le soir, quand il avait renversé son poudrier sur de nombreuses pages blanches jonchées autour de lui, il s'écriait triomphalement : « Hein! ça sent la bataille, le bon combat des lettres! »

Quand il devait recevoir des visites, sur cette table où s'éparpillaient des notes, des livres, des papiers, il avait coutume de jeter une légère étoffe de soie rouge, de « florentine », qu'alourdissaient des glands, et qui recouvrait tout cet attirail de l'écrivain. Bien téméraire eût été celui qui en aurait soulevé un coin !

Le jardin, avec ses pelouses, s'étendait plutôt en longueur, du côté de Rouen, vers les communs, qui faisaient retour en arrière de la maison. Sur la droite, également, se trouvait la vieille maison à colombages, essentés de bois, où logeait le fermier. Derrière s'étendait le potager. Une allée en lacet, très ombragée par le feuillage noir de vieux ifs, aux racines rampantes, montait jusqu'à une sorte de rond-point où se trouvait « Le Mercure ». Un banc circulaire, sous les marronniers, s'offrait, propice aux rêveries, et de là, la vue s'étendait sur la Seine, traversée plusieurs fois dans la journée par les allées et venues de « la vapeur » de la Bouille.

En bas, une terrasse peu élevée s'adossait à la roche blanche, bordée par une allée de tilleuls taillés droits, comme il en existe encore dans les vieilles propriétés voisines. C'était l'allée de tilleuls classique de toutes les maisons campagnardes d'autrefois, faite pour la lecture et la promenade méditative. Flaubert aimait à la parcourir, en essayant le rythme de ses phrases sur le registre de sa voix sonore. Non loin, se trouvait un beau tulipier centenaire, dont les larges feuilles se balançaient presque sous les fenêtres du cabinet. « J'entends, écrivait-il à Louise Colet, le grand tulipier qui est sous ma fenêtre frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la Seine. »

L'allée des tilleuls conduisait au petit pavillon qui, seul,

existe maintenant de ce domaine dévasté et dont les fenêtres donnaient sur le chemin de halage, au bord de la rivière, presque en face la grande île. Il faut couper court à la légende suivant laquelle Flaubert y a écrit ses œuvres. Il n'y a pas écrit une ligne et s'y rendait seulement comme en un endroit de flânerie et de repos. Charmant, avec ses boiseries blanches aux fines moulures dans lesquelles svencadraient de hautes glaces, il était devenu une sorte de reserre pour les jardiniers. C'était surtout pendant les heures chaudes de la journée que Flaubert s'y rendait.

Le « petit salon », suivant le nom dont on le désignait, était meublé tout d'abord d'un mobilier Empire, acajou et drap rouge. Deux bibliothèques faites exprès encadraient la porte d'entrée et un large bureau occupait le milieu de la pièce. Seul Louis Bouilhet — « Monseigneur », comme aimait à l'appeler Flaubert familièrement — à plusieurs reprises, pendant ses séjours à Croisset, se retira dans le « petit salon » pour y travailler.

« Bien souvent, par les soirs d'été, nous nous asseyions sur le balcon aux gracieuses ciselures, a écrit Mme Commanville, et nous restions des heures calmes, l'écoutant causer. La nuit venue, les derniers passants avaient disparu, la lune commençait à briller, et mille paillettes comme une fine poussière scintillaient à nos pieds. Une vapeur légère envahissait la rivière. Deux ou trois barques se détachaient au loin. C'étaient les pêcheurs d'anguilles qui se mettaient en route et jetaient leurs nasses. Ma grand'mère étant délicate, toussait un peu, mon oncle disait alors : « Il est temps « de retourner à la Bovary. »

La maison de Croisset, où Flaubert vécut comme en un « Port-Royal littéraire », ne changea guère au cours du séjour du maître. En 1873, cependant, Flaubert consacra un millier de francs à ce qu'il appelle les « embellissements de Croisset ». Il fît placer dans l'escalier deux monstres chinois que lui avait donnés l'ami Laporte. On refit aussi quelques peintures et on remonta quelque peu le mobilier trop délabré; mais Flaubert n'aimait guère les changements.

Toute cette vie se déroulant à Déville, puis à Croisset, dans ce décor charmant d'arbres et de verdure, ne fut guère interrompue que par des séjours à Paris, dans différents domiciles. Au temps où il commença ses études de droit à Paris, en 1840, Flaubert

habita plusieurs logements : un petit appartement d'étudiant à l'Hôtel de l'Europe, 5, rue Le Peletier, puis rue de l'Odéon, 35, et enfin, en 1842, dans la rue de l'Est, en plein quartier latin. La rue de l'Est, en effet, commençait à l'Observatoire, près de ce coin vert de la Pépinière, et se terminait vers la rue de l'Abbé-del'Epée, suivant à peu près la direction du boulevard Saint-Michel. « C'était, a écrit Ducamp, un petit appartement lumineux qui découvrait la Pépinière du Luxembourg ; Flaubert y menait une vie très fermée, lisant, rêvant, fumant, s'étendant parfois sur son lit, pris parfois par des rages de travail qui lui faisaient passer des nuits blanches. Parfois, ajoute Maxime Ducamp, il venait me réveiller à trois heures du matin pour aller voir un effet de clair de lune sur la Seine, se désespérant de ne pas trouver de bon fromage de Pont-1'Evêque, inventant des sauces pour accommoder la barbue, et voulant souffleter Gustave Planche, parce qu'il avait dit du mal de Victor Hugo. » Il connut là Louis de Gormenin, Rolland de Villarceaux, avec lesquels il allait souvent diaer chez Dagaaux, rue de l' Ancienne-Comédie, près de la rue Dauphine. C'est dans l'appartement de la rue de l'Est que Flaubert termina Novembre, qu'il avait commencé à l'Hôtel-Dieu. Aux vacances du mois d'août 1843, Flaubert, revenu à Rouen par la nouvelle ligne de chemin de fer qui venait d'être inaugurée, fut alors frappé par les premières attaques du mal terrible dont il devait toujours souffrir. Dès lors, il abandonna le petit logis parisien de la rue de l'Est.

Il ne devait s'installer à nouveau à Paris, où il allait passer chaque année quelque mois, qu'en 1856. Bien qu'il travaillât et qu'il écrivit dans ces différents logements, ils étaient surtout pour lui des campements provisoires, pour un séjour consacré aux visites, aux relations littéraires et surtout aux travaux de recherches dans les bibliothèques. En 1856, Flaubert s'installa dans une maison du Faubourg-du-Temple, n° 42, maison curieuse qui appartenait au légendaire Mourier, directeur des Délassements-Comiques, et qui avait été construite sur l'emplacement de la petite maison basse où Fieschi avait placé sa machine infernale. Avant de se décider à s'installer complètement dans cette maison, Flaubert avait quelque temps habité chez Maxime Ducamp, dans la cité d'Orléans, qui donnait sur l'hôtel et le parc abandonné de l'hôtel Duvernay,

coin de verdure et d'ombre rempli de chants d'oiseaux et de merles, oasis que le prolongement de la rue Taitbout fit disparaître.

Venu au boulevard du Temple pour surveiller les répétitions de Madame de Monlarcy, de Louis Bouilhet, à l'Odéon, Flaubert s'installa bientôt à demeure dans ce logement, où sa mère devait le rejoindre, louant l'appartement à l'étage au-dessus, amenant avec elle cet invraisemblable domestique Narcisse, qui, pour suivre la famille Flaubert, avait abandonné sa femme et six enfants. Là, Flaubert menait une vie assez mondaine, recevant en de petits repas intimes, nombre de littérateurs : Sainte-Beuve, Sandeau, Théophile Gautier, Charles d'Osmoy, Mme Cornu et bien d'autres.

Avant la guerre de 1870, qui avait eu un retentissement moral si profond sur l'esprit de Flaubert, celui-ci, revenu à Paris, se souvenant de son logement d'étudiant donnant sur le jardin du Luxembourg, avait loué, en 1869, un modeste appartement fort simple, situé au cinquième étage dune maison de la rue Murillo, appartenant à M. Clausse, et dont les fenêtres — c'étaient presque des lucarnes — s'ouvraient sur le Parc Monceaux. « Je lis, écrit-il quelque part, au bord de ma fenêtre, tout en regardant le Parc Monceaux qui est charmant. » Il était si bas de plafond que, du balcon, on pouvait cracher dans la gouttière. Judith Gautier, dans Le Collier des Jours, a, du reste, décrit avec émotion ce logement du maître, et Guy de Maupassant, dans la préface des Lettres à Georges Sand, a rappelé les réceptions du dimanche, rue Murillo, dans ce salon aux murs nus, tendus d'étoffe claire, au mobilier modeste, où s'apercevait seulement une grande gravure ancienne, une Vierge de Raphaël, dont le voile gonflé par le vent ravissait Flaubert. Dans ce cabinet de travail, comme bureau, une simple table d'architecte entre la porte et la fenêtre toujours grande ouverte. Sur cette table, pas de feuilles errantes, mais toutes les paperasses bien rangées sous un presse-papier, un morceau de bois dont Bergerat a conté la légende scabreuse. Dans un pot, un lot de plumes d'oie, fatiguées, éreintées, et dans un autre pot sur la cheminée, à la disposition des fumeurs, un faisceau de pipettes en terre émaillées et festonnées de lierre, dont la capacité ne dépassait pas celle d'un dé à coudre. Là, avec une vraie joie, il recevait lui-même — car son domestique avait congé le dimanche — Tour-

gueneff, le lion moscove; Taine, Pouchet, Alphonse Daudet, Zola, Edmond de Goncourt, Bergerat, Huysmans, Géard, Hennique, Toudouze, de Heredia. Avec des gestes larges, il allait de l'un à l'autre, d'un seul pas. Plein d'exaltation, d'indignation, d'éloquence retentissante, il amusait par ses emportements, stupéfiait par son érudition prodigieuse ou charmait par sa bonhomie.

Vinrent les jours tristes et les embarras d'argent. Flaubert dut résilier son bail avec Clausse, vers 1875, et prit un appartement assez vaste au cinquième étage d'une maison, à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoréet de l'avenue Hoche, au numéro 240, où il habita avec sa nièce, Mrae Gommanville. « Il faut croire, dit Bergerat, que Flaubert avait un faible pour les soupentes aériennes, car cet appartement était encore inscrit dans ce style des combles auquel l'architecte Mansard doit son renom culminant. Il eût été impossible au bon géant de s'y pendre, et à Tourgueneff moins encore, même à genoux peut-être. Quand le chorégraphe du « pas du créancier » commençait une de ses gesticulations oratoires afférentes au tonnerre de son gueuloir, Edmond de Goncourt lui criait : « Prenez garde à la toiture, vous allez desceller les ardoises. » Un grand balcon donnait sur les deux rues en ce logement, où Flaubert ne passa que quelques années. Avons-nous dit qu'en 1870, pendant la guerre, il avait dû, avec sa mère, abandonner Croisset, envahi par les Allemands, pour venir habiter un logement sur le Quai du Havre, qui pourrait bien être la maison même où demeurait sa nièce, Mrae Gommanville? « J'écris dans ta chambre à coucher, lui dit-il, et il y a deux soldats dans ton cabinet de toilette. » La maison de Croisset avait été laissée à la garde de son fidèle domestique, Emile Golange, qui y demeura jusqu'à ce que les Prussiens aient évacué Croisset en février 1871. Au moment de l'armistice, Gustave Flaubert se rendit chez sa nièce, Mmc Gommanville, à Neuville près Dieppe. Mais toujours Flaubert revenait à sa blanche maison de Croisset, à laquelle il songeait pendant son voyage d'Egypte, et où s'était écoulée presque toute son existence.

Là-bas, disait il, sur un fleuve plus doux, j'ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés maintenant que je n'y suis plus. J'ai laissé le grand mur tapissé de roses et le pavillon au bord de l'eau. Une touffe de chèvrefeuille pousse au dehors sur le balcon de fer.

Le joli balcon du xvme siècle était disparu, acquis par le peintre Becker, l'auteur de Respha défendant ses enfants, qui l'avait emporté en Russie; mais, depuis, on l'a remis en place.

A sa nièce, qui se plaignait du mal qu'avait eu la vieille bonne Julie à quitter Croisset, il écrivait : « Quand on devient vieux, les habitudes sont une tyrannie. Tout ce qui s'en va, tout ce que l'on quitte a le caractère de l'irrévocable, et l'on sent la mort marcher sur vous. » C'est à Croisset qu'elle devait, en plein labeur, foudroyer ce puissant génie, dont la gloire radieuse et pure illumine de plus en plus les lettres françaises.

La Bibliothèque de Gustave Flaubert

Désormais, Gustave Flaubert est devenu un écrivain classique et, de tous côtés, on étudie son œuvre. L'explication de Salammbô, depuis quelques années, est portée au programme d'agrégation de grammaire, tandis qu'à l'étranger, à l'Université d'Upsal par exemple, une jeune Suédoise présentait dernièrement une thèse de doctorat ès-lettres sur « Les Normandismes dans l'œuvre du célèbre romancier ». Depuis, M. Albalat, après le travail d'Emile Hennequin sur le style de Flaubert, a étudié, d'après les divers manuscrits du maître, confiés par Mme Franklin-Grout, la langue, les procédés, les retouches, les corrections, les refontes grâce auxquels l'œuvre de Flaubert a atteint une si parfaite beauté. Rien de curieux comme l'analyse de ce travail du style, où le maître lutte contre les mots, agonise devant les phrases.

Veut-on des exemples qui prouvent cette sévérité de l'écrivain envers lui-même? M. Albalat indiquera la célèbre description de Rouen, dans Madame Bovary, qui a été refaite, refondue, reprise six fois avant d'atteindre sa forme définitive. Il citera également la scène de l'Extrême-Onction, toujours dans Madame Bovary, qui a été également refaite cinq fois. Et il en fut toujours ainsi pour les moindres pages du romancier.

A ce travail du style, à cette probité de l'écrivain poursuivant la sonorité des vocables, le rythme des périodes, la beauté des coupes, la pureté de la syntaxe, il faut joindre, pour se représenter le prodigieux labeur de Gustave Flaubert, les recherches purement documentaires, les études d'érudition, les immenses lectures auxquelles le romancier a dû se livrer, l'amas de notes qu'il a rédigées avant d'écrire ses immortels ouvrages.

Flaubert fut certainement le plus formidable liseur de notre

époque, lisant tout, se souvenant de toutes ses lectures, habitué de toutes les bibliothèques de Paris, consultant et empruntant de nombreux ouvrages à la Bibliothèque de Rouen, à la Bibliothèque de la Chambre des Députés, à ses amis.

Lui-même s'est parfois plaint de cet immense travail de lecture, qui le confinait dans la maison de Croisset. « J'ai, disait-il, une indigestion de bouquins. Je rote de l'in-folio. » En un seul mois, en mars 1856, il a lu 53 ouvrages. Pour Salammbô, il avoua à Ernest Feydeau avoir annoté plus de 58 ouvrages, dont quelquesuns sont en 20 volumes, et avoir pris plus d'une demi-rame de notes. Du reste, l'archéologue Froehner, qui avait élevé quelques critiques sur l'érudition du romancier, s'attira, on s'en souvient, à propos de Salammbô, une réplique qui prouvait la sûreté et la solidité du savoir de Gustave Flaubert. Pour lui, cependant, « l'érudition était rafraîchissante », et il écrivait à une de ses correspondantes littéraires : « Faites de grandes lectures, tout est là. »

Quelle pouvait être, avec ce besoin de lire, cette soif de tout connaître, la bibliothèque personnelle de Gustave Flaubert? Dans une lettre à Louise Colet, Flaubert a dit que « la bibliothèque d'un écrivain doit se composer de cinq ou six livres, qu'il faut relire tous les jours ». Quant aux autres, ajoute-t-il, « il suffit de les connaître ». La bibliothèque de Gustave Flaubert était plus fournie que ne le laisserait croire cette boutade. La bibliothèque de son père, l'illustre chirurgien — particulièrement les ouvrages scientifiques, — fut donnée, croyons-nous, à l'Hôtel-Dieu ; mais Gustave Flaubert n'en avait pas moins formé une bibliothèque particulière, très nombreuse, dont nous avons pu connaître l'inventaire et le catalogue.

Tous ces livres, disposés d'une certaine façon, car Flaubert aimait Tordre avec manie, étaient rangés autour de son cabinet de travail, qui formait l'angle ouest de la maison de Croisset, sur des rayons entrecoupés seulement par les trois fenêtres donnant sur le jardin. Avec quelques portraits d'amis, des chapelets d'ambre d'Orient et le grand Boudha dominant la table de travail, faisant face au buste de Caroline Flaubert par Pradier, les livres étaient le seul ornement de cette pièce. C'était le corps principal de la bibliothèque ; mais il existait trois autres petites bibliothèques, sans compter que, dans une des chambres, dans le cor-

ridor desservant la maison, dans les placards du cabinet de toilette, s'empilaient encore des livres : collections de la Revue des Deux- Mondes, de la Revue germanique, atlas, plus de 200 volumes brochés, « exemplaires d'auteur », des romans de Flaubert.

Le maître connaissait fort bien sa bibliothèque. S'agissait-il, en effet, d'un souvenir littéraire dans un volume lu vingt ans auparavant, il se rappelait la page et, allant à sa bibliothèque, il ouvrait le livre en disant : « Voilà! », avec une satisfaction qui brillait dans ses yeux clairs.

Passons en revue ces livres aimés du maître écrivain, et dont le catalogue ne fut jamais publié.

Dans la grande bibliothèque du cabinet de travail, se trouvaient les ouvrages le plus souvent consultés par Flaubert. Parmi les ouvrages de philosophie religieuse ou de science des religions, c'étaient la Bible de Sacy, que Flaubert eut souvent à relire pour le chapitre des Contradictions de Bouvard et Pécuchet; la Bible de Cahen, à laquelle il préférait la Vulgate ordinaire ; les Religions de l'Antiquité, de Creuzer, dont il relisait les pages tout en veillant sur l'agonie de son plus intime ami de jeunesse, Alfred Le Poittevin; Y Histoire des Religions de la Grèce antique, de Noury; Y Histoire des Cérémonies et des Coutumes religieuses de tous les peuples, en sept volumes ; la Philosophie religieuse, de Regnault ; le Livre sacré d'Orient ; la Littérature indoustane, de Garcin de Tassy, dont il disait : « Là-dedans, on respire. »

L'histoire du Christianisme et de ses origines était représentée par les Doctrines de la religion chrétienne, en cinq volumes, de Laroque; la France mystique, d'Erdan; la Philosophie scolasiique; le Dictionnaire des apocryphes, de Migne ; Y Histoire des Dogmes chrétiens, de Haag ; les Œuvres de sainte Thérèse, et surtout la Légende dorée, de Voragine, qu'il feuilleta, qu'il lut et relut si souvent pour la Tentation de saint Antoine et pour Saint Julien l' Hospitalier.

Parmi les ouvrages de philosophie ancienne et moderne que Flaubert relisait souvent, voici maintenant Lucrèce, dans la traduction de Lagrange; Senèque ; le chancelier Bacon; les Pensées, de Pascal. Voici surtout et avant tout Spinoza, un des livres de chevet de Flaubert, qu'il lit et relit à toutes les époques critiques de sa vie, qu'il relit en entier à l'époque de la guerre de 1870, « mon vieux et trois fois grand Spinoza ». L' Ethique fait surtout son admiration

et quand, en 1869, il aborde le Tractaius théologico-politicus, il en est « épaté ». « C'est plus fort que M. Caro, écrit-il à George Sand. » Voilà Kant, dont il relit la Critique de la Raison pure, dans la traduction de Barni, qu'il trouve un peu lourde, et Hegel. « Ces deux grands hommes, écrit-il toujours à George Sand, contribuent à m'abrutir, mais j'arrive à les comprendre. »

La philosophie historique est représentée, elle aussi, par quelques livres. Avant tout, par Montaigne, que Flaubert connaissait par cœur et qu'il cite à tout propos, dont il aime à reproduire les idées, particulièrement celles sur la chasteté. Il fait moins de cas du Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet, que Bouvard « ne put achever, car l'Aigle de Meaux y oublie la Chine, l'Inde et l'Amérique »; mais, par contre, il estime fort Montesquieu, autant pour la solidité de ses jugements que pour sa forme littéraire. Il aimait, entr'autres, à citer cette phrase qui lui paraissait d'une coupe superbe : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel ». Parmi les œuvres modernes, il avait donné place à Y Essai sur les Révolutions, de Lanfrey. « OEuvre d'honnête homme, disait-il, mais c'est tout. »

Pour une très large part, les littératures anciennes tenaient rang dans la bibliothèque de Croisset. Pour les auteurs grecs, Flaubert les lisait dans le texte, s'étant remis, en 1854, à l'étude de la langue. Quant aux auteurs latins, il les lisait couramment. Vers 1868, il avoue cependant que la lecture lui en paraît « plus pénible », parce qu'il avait, écrit-il à George Sand, « perdu l'habitude d'en lire chaque jour une page ». Dans sa bibliothèque, figurent tout Homère, en deux éditions, dont une avec traduction latine; Homère, dont il relit parfois Y Odyssée en remontant le Nil, dans son fameux voyage en Egypte et en Syrie avec Maxime Ducamp, en 1850; Hérodote, dont il repasse les pages classiques sur l'Egypte avant son départ, et qu'il relit à Athènes; Sophocle, « qu'il voudrait savoir par cœur » et qu'il revoit dans la belle adaptation que Leconte de Lisle lui adresse en 1869; Eschyle, qu'il éprouve quelques difficultés à traduire ; Théocrite ; mais, par-dessus tout, Aristophane, dont les plaisanteries énormes le ravissaient, et enfin Plutarque, en vingt-cinq volumes, qu'il parcourt souvent et où il goûte fort la vie d'Héliogabale.

Les auteurs latins se pressent aussi sur les rayons du cabinet

de travail : Horace, en plusieurs éditions; Virgile; les Métamorphoses, d'Ovide ; les Elégies, de Tibulle, et surtout Plaute et ses comédies, dans les neuf volumes de la traduction Naudet; Plaute, dont le comique séduit Flaubert et dont il se ressouvient pendant son voyage à Carthage. Voici maintenant : Tacite, Cicéron, Pline, Suétone et sa Vie des douze Césars ; Suétone dont il dit : « Malheur à qui ne frémit pas en le lisant. » Voici trente et un volumes de Cicéron ; Quinte Curce, dont il aime à relire la Vie d 'Alexandre et ces tableaux : Y Entrée à Pe.rsépolis, le Dénombrement de l'armée de Darius, qui inspireront certains passages de Salammbô.

Toute' la littérature française est représentée dans la grande bibliothèque, tout d'abord par les poètes : la Satire Ménippée, en deux volumes; Mathurin Régnier, Philippe Desportes, Clément Marot, mais surtout Ronsard. Ronsard, pour Gustave Flaubert, est un dieu. « J'en lis, j'en déclame, écrit-il, à me défoncer la poitrine. Quel poète! Quelles ailes! C'est plus grand que Virgile et ça vaut Goethe. Nous écumons, nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. » Aussi, quelle joie quand il s'est procuré un Ronsard in-folio ! Comme il blâme Maupassant de n'avoir fait suffisamment Y « éloge du poète! » Comme il est heureux à Chenonceaux, chez Mme Pelouse, où, tous les soirs, on lit Ronsard à table ! Un moment, avec Louis Bouilhet, qui partage son enthousiasme, Gustave Flaubert a songé à faire une nouvelle édition de Ronsard, et, en 1877, quand on inaugure à Vendôme la statue du poète, il veut y prononcer un discours sur le Sentiment poétique en France. « Mais, dit-il, la vigousse et l'alacrité me manquent. » Ah! Ronsard, Ronsard, il compte le revoir... aux Champs-Elysées des poètes, « parmi ces bons vieux qu'on a tant aimés pendant qu'on vivait ».

Poètes encore soigneusement rangés sur les rayons de la bibliothèque : Saint-Amant, Millevoye, Gresset, dont il relit Vert- Vert, Gresset, qui a longtemps habité Rouen, au couvent de Sainte-Marie; André Chénier. Lui qui fut un farouche romantique, il n'exclut même pas Boileau, qu'il ne peut se défendre de respecter : « Ce gredin-là, disait-il, il vivra autant que Molière, autant que la langue française, et c'était cependant un des moins poètes des poètes. Qu'a-t-il fait? Il a suivi sa ligne jusqu'au bout et donné à son sentiment si restreint du beau toute la perfection plastique qu'il comportait. » Et, sous une autre forme, il s'écriait

encore : « Boileau, ce vieux croûton, qui vivra parce qu'il a su faire ce qu'il a fait! »

Le théâtre tient aussi sa place avec le Théâtre français ancien de Viollet-le-Duc, avec les Tragédies de Garnier, avec Pierre Corneille qu'il admirait fort, quoiqu'il le jugeât « inconnu en France » et bien qu'il détestât les commentaires de Voltaire. « L'esprit en art, formulait-il, ne sert qu'à nier le génie. » Cela ne l'empêcha point de lire et d'analyser, scène à scène, comme une sorte d'exercice littéraire, tout le théâtre de Voltaire; mais, au Voltaire poète, il préfère, et de beaucoup, le Voltaire prosateur, le Voltaire des Contes, qu'il relit à Concarneau, lorsqu'en compagnie de Georges Pouchet il écrivit Saint Julien l'Hospitalier. Parmi les Contes, « Candide » le ravit, et « La Visite chez le seigneur Procurante ». « Ces quatre pages, avait-il l'habitude de répéter, sont des merveilles de prose : elles sont la condensation de soixante volumes ». Racine aussi figure dans la bibliothèque, et Flaubert le lit souvent. Qui ne se souvient de la jolie scène de Phèdre, dans Bouvard et Pécuchet, jouée par les deux bonshommes et Mme Bordin ?

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aime...

A l'égard des écrivains du xvir2 siècle, Gustave Flaubert professait un véritable culte. « Quelle conscience? disait-il, comme ils se sont efforcés de trouver pour leur pensée l'expression juste ! Quel travail, quelles natures ! Comme ils se consultaient les uns les autres ! » « Je me suis bourré à outrance de La Bruyère », dont les Caractères figuraient en première ligne dans sa bibliothèque, dit-il dans une de ses lettres. Même prédilection pour La Fontaine, dont il relisait avec Bouilhet la Courtisane amoureuse. Le catalogue cite encore : les Chroniques de Froissart, les Essais de Montaigne, un des livres de chevet de l'écrivain, « mon père nourricier », le livre dont il s'est grisé dès sa dix-huitième année; puis l'œuvre de Rabelais, « le livre écrasant », le livre unique dont il dit : « Tout est là. »

Quoi encore? Brantôme; Fénélon, en latin et en français, dont il approfondit spécialement la pédagogie pour Bouvard et Pécuchet, comme aussi Jean-Jacques Rousseau, qu'il étudia entièrement pour les mêmes causes; les Lettres de Voiture; Sterne; Manon

Lescaut , de l'abbé Prévost , que Flaubert prétendait avoir été un des hôtes de la maison de Croisset. « Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut, disait Flaubert, c'est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si honorables, quoiqu'ils soient des fripons. C'est le premier des livres secondaires » ; Chateaubriand, en 38 volumes, dont il aimait tant à clamer les grandes périodes en belle prose poétique ; le Diable boiteux, de Le Sage; Mme de Staël; Bernardin de Saint-Pierre, dont les Harmonies de la Nature ont fourni trop de naïvetés au sottisier de Gustave Flaubert.

Passons à la littérature étrangère. Voici Dante, dont il n'admire point complètement la Divine Comédie, « faite pour un temps et non pour tous les temps ». Il portera, du reste, le même jugement sur Milton. Voici Roland furieux, dans la traduction de Philippon de la Madeleine; Shakespeare, dont il disait : « Il me semble que si je le voyais en personne, je crèverais de peur. » Et il relit souvent Hamlet, dont il analyse furieusement « l'état de fluctuation » ; Troïle et Cressida, Périclès, dont les scènes cyniques le ravissent. Par contre, il a peu d'estime pour Walter Scott, avoue cependant aimer la Jolie Fille de Perlh. Le lyrisme de lord Byron le ravit et il relit ses poèmes, à Abydos, pendant son voyage à travers la Grèce, en 1851. Voilà encore Ossian , le Théâtre de Schiller; Henri Heine, 5 volumes; Gessner et l'œuvre entière de Goethe, qu'il admire si profondément et dont il dit : « Il avait tout pour lui, celui-là! » Un seul auteur le surpasse auprès de Flaubert: c'est Cervantes et son Don Quichotte. Don Quichotte, c'est la passion de Flaubert. Dès qu'il en connut les scènes, tout enfant, alors que son voisin de la rue de Lecat, le père Mignot, les lui racontait, il s'était pris d'un fanatisme véritable pour le livre immortel. « Ce qu'il y a de prodigieux dans Don Quichotte, écrit Flaubert, c'est l'absence d'art et cette perpétuelle fusion de l'illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. »

L'histoire tient aussi une grande place parmi les volumes de Croisset. Citons parmi les principaux : YHistoire romaine, de Michelet, et toute son Histoire de France; YHisloire de France, de Lacretelle ; Y Histoire du Tiers-Etat, d'Amédée Thierry; les Récils mérovingiens, la Conquête d'Attila, d'Augustin Thierry; les Chroniques et Mémoires de Bûchez , qui lui serviront pour Y Education sentimentale ; Y Histoire des Normands, de Depping ; les ouvrages

de Chéruel, son ancien professeur ; Y Histoire de Rouen; Y Histoire d'Italie, de Guichardin; une Histoire de Chenonceaux.

Avec les ouvrages historiques voisinent les ouvrages d'archéologie et de voyages : Les Voyageurs anciens et modernes, de Charton; Voyages de Chardin en Perse, par Langlet, qu'il lit « pour continuer ses études sur l'Orient »; Voyage en Syrie, de Volney; la Palestine, de Munk; les Voyages en Afrique ; la Géographie comparée, de Cari Riter; le Rudiment d'archéologie, de Caumot; le Musée de la Caricature en France, le Dictionnaire américain des Antiquités, puis des guides, des itinéraires, la Riographie universelle en 83 volumes ; le Grand Dictionnaire historique, de Moreri ; la Physiognomie, de Lavater ; toute la collection des Manuels Roret, puis les ouvrages d'Hyacinthe Langlois, le vieux maître de Gustave Flaubert, qui fit de lui, à quinze ans, une charmante miniature.

Sous la main, les instruments de travail, souvent consultés aux heures d'études, de refontes, de corrections : la Grammaire des Grammaires, de Girot - Duvivier; les Dictionnaires grecs, d'Alexandre; latins, de Quicherat, d'Ozanne ; des dictionnaires d'anglais; les deux volumes du Dictionnaire de l'Académie et les quatre de Littré. Non loin aussi, toute la littérature moderne, tout l'œuvre de Victor Hugo, qu'il adore, « bien que le don de faire humain ait été refusé à son génie »; Lamartine, Musset, Alfred de Vigny, dont il relit souvent Stello, Cinq-Mars; Sainte-Beuve, et les Pensées de Joseph Delorme; Théodore de Banville et ses Odes funambulesques : « Toute notre jeunesse »; tout l'œuvre de Théophile Gautier, le vieil ami du poète; de Baudelaire, de Leconte de Lisle, dont Flaubert disait : « C'est un pur » ; de Catulle Mendès, de François Coppée; Les Caprices, de Deshogues, et les poésies du marquis Hervey de Saint-Denis.

Dans un coin se trouvent les prosateurs, les romanciers : tous les ouvrages de Renan, que Flaubert place au premier rang. Après avoir lu les Dialogues philosophiques et la Prière sur l'Acropole, n'écrivait-il pas au vieux maître une longue lettre où il s'écriait : « Je ne connais pas une plus belle page de prose? » Auprès s'entassent les ouvrages de Michelet, de Taine, de Guizot, puis tout George Sand et tout Balzac, ce Balzac qu'il pleure lorsqu'il apprend sa mort pendant son voyage à Constantinople, « immense bonhomme, dit-il, mais de second ordre » ; puis Stendhal,

qu'il n'aime guère, qu'il trouve parfois incompréhensible et dont il dit avec brutalité : « On met maintenant à la mode de petits saints que personne ne connaît. » Enfin, dans un autre coin de la bibliothèque, les livres des amis, des fidèles de Croisset — anciens et modernes : Maxime Ducamp, Mlle Louise Colet — la Muse du romancier, — Feydeau, Louis Bouilhet, les Goncourt, Zola, Alphonse Daudet, Alexandre Dumas fils, Tourgueneff, qui voisinent avec l'œuvre d'Henri Monnier et cet étrange Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand.

Dans le même cabinet de travail, Flaubert conservait à part les manuscrits et les copies autographes de ses œuvres. Celles-ci peuvent, dès à présent, prendre une place immuable à côté des plus hautes productions du génie des lettres françaises.

La Véritable Madame Bovary

Si vous cherchez sur une carte le petit bourg d'Yonville-1'Abbaye, où Gustave Flaubert a fait se dérouler l'action de Madame Bovary, vous courrez chance de ne pas le rencontrer. Par contre, si par un jour d'été vous vous égarez jusqu'au gros village de Ry, situé sur les confins du Vexin et du Pays de Bray, vous serez frappé de la ressemblance qu'il présente avec la bourgade si minutieusement décrite par le romancier (1). Sans connaître même la Normandie, rien qu'à la lecture de Madame Bovary, on est frappé, par l'intensité et la réalité vivante des descriptions. L'on devine qu'elles ont été vues et pour ainsi dire exprimées d'après nature. Qu'on aille jusqu'à Ry, qu'on revoie l'église; les halles, « c'est-àdire un toit de tuiles supporté par une vingtaine de poteaux » ; la mairie, construite sur les dessins d'un architecte de Paris; la pharmacie, qui est encore là, avec sa rangée de bocaux en demi-cercle, son enseigne où, en lettres d'or se détache aujourd'hui un autre nom que celui de Homais, on est persuadé que Ry n'est autre que Yonville et, comme l'a dit Flaubert, « que depuis les événements que l'on va raconter rien n'a été changé. »

Du reste, ce petit bourg isolé, qui ne communique avec les environs que par un service de veilles diligences, — les dernières de la contrée, — est bien l'endroit où a pu se dérouler cette banale histoire d'amour qui s'explique merveilleusement par l'ennui qui règne en ce chef-lieu de canton. C'est bien, en effet, dans ce coin perdu que s'est passée cette lamentable histoire qui servit à l'écri-

(1) Cette étude, publiée le 22 novembre 1890, dans le Journal de Rouen, fut la première de celles publiées depuis sur les origines réelles du roman de Flaubert.

vain de thème pour son roman ; c'est là que vécut, aima, souffrit et mourut Emma Bovary. Gustave Flaubert, fut souvent questionné sur l'origine de ses livres, et particulièrement sur celui-ci. Il garda toujours une certaine réserve à ce sujet, se défendant avec raison d'avoir écrit un livre à clefs. Tandis qu'on connaît un peu les données principales de Y Education sentimentale, où a été relatée toute une période de ses relations avec la famille de l'éditeur Maurice Schlesinger ; qu'on sait également que Mme Aubin, à' Un Cœur simple, et la servante Félicité ont existé chez une tante de sa grand'mère, aux environs de Honfleur, quelques Rouennais connaissent seuls quels sont les faits ayant servi, sinon de modèles, du moins de thèmes à Flaubert pour Madame Bovary.

Dans ses Souvenirs littéraires, Maxime Ducamp a indiqué comment Flaubert, après les désillusions et les mécomptes d'une lecture vivement critiquée du Saint Antoine, avait reçu de Louis Bouilhet l'idée initiale de son premier roman. Dans une étude publiée après la mort de Flaubert, Emile Zola a écrit que c'était la lecture d'un fait-divers qui avait fourni à l'écrivain la donnée de Madame Bovary. Il n'en est rien. Flaubert avait connu par lui-même toute cette histoire ; les principaux personnages étaient liés avec sa famille et les détails particuliers, les notes intimes lui furent, pendant un séjour à Ry même pour cette étude, fournis par le pharmacien de l'endroit, qu'il connaissait beaucoup. Qui aurait pensé à cette idée? Et quel tableau bizarre et émouvant que Madame Bovary, racontée par Homais lui-même, l'immortel Homais, au grand écrivain notant ses paroles dans un coin de son officine, à deux pas de la vieille armoire existant encore, où la pauvre femme vint chercher l'arsenic qui devait la délivrer de sa triste vie !

Tous ces souvenirs sont aujourd'hui bien effacés dans la petite ville où s'est passée cette histoire, dont quelques vieux ont encore souvenance. Ce Charles Bovary n'était autre qu'un pauvre diable de médecin que Maxime Ducamp appelle Delaunay, bien que ce ne soit pas son nom véritable. C'était un garçon lourdaud, apathique, mais consciencieux, originaire du Mesnil-Esnard, près de Rouen, élevé par sa mère, et qui n'avait pu arriver à passer ses examens d'officier de santé qu'avec la protection indulgente du père de Flaubert.

Tout d'abord, il s'était laissé marier à une dame M..., qui

mourut en 1837, — la veuve Dubuc du roman. — Son nom peutêtre lu tout au long sur une vieille pierre tombale, surmontée d'une croix de fer, où sèche encore un brin de buis bénit, à l'ombre de la vieille église de Ry, tout près du porche en bois où la Renaissance a prodigué ses capricieuses sculptures.

Gustave Flaubert, dans le roman, a placé la rencontre de Charles Bovary et d'Emma Rouault à Tôtes; sur ce point il n'a pas suivi absolument la version exacte. En réalité, Bovary ne quitta jamais le bourg de Ry, où il était venu s'établir; c'est là qu'il connut Mlle Delphine Couturier, qui habitait avec ses sœurs, tout près de Ry, la ferme que Flaubert a décrite avec une si absolue vérité, — la ferme des Bertaux, — qui n'est autre que la ferme de Blainville, appartenant aujourd'hui à un Rouennais, M. François Depeaux, qui n'ignore pas sa légende littéraire. C'est là que vivait le père Couturier, le brave homme dépeint avec tant de bonne humeur attendrie par Flaubert, le père Rouault du roman.

Si l'on interroge encore les vieilles gens du pays sur le compte de Mlle Couturier, aujourd'hui que se sont éteints les commérages et les cancaneries villageoises, la vraie Mrae Bovary apparaît à travers les conversations telle que Flaubert l'a immortalisée. C'était une jolie brune qui, toute jeune fille, gaie, aimait et recherchait les danses des assemblées normandes ; romanesque et ennuyée, elle se perdait en d'infinies lectures, — et c'est là un des traits que Flaubert a notés, — dévorait tous les livres d'un cabinet de lecture de Rouen, dont on dut régler la note restée impayée à sa mort. Elle avait un goût fin et sûr qui la guidait dans l'aménagement intérieur de sa maison, et on parla longtemps de l'arrangement des doubles rideaux jaunes et noirs de sa chambrette.

Vous rappelez-vous que Flaubert a noté son habitude d'exiger de ses domestiques un langage à la troisième personne? C'était là un des traits caractéristiques des recherches mondaines de Delphine Couturier. Il fait encore l'étonnement des bons habitants de Ry, qui n'en sont pas encore revenus.

On sait aussi avec quelle fidélité Flaubert a indiqué qu'Emma Bovary travaillait sans cesse à des ouvrages de tapisserie, toujours repris et jamais achevés ; c'est là un détail d'une exactitude absolue, et il existe encore à Rouen le fameux prie-dieu gothique en acajou, brodé par Delphine Couturier; la tapisserie au gros point, bleue et jaune d'un ton effacé, est aujourd'hui bien atténuée.

Quant à Delamare, Charles Bovary, c'était dans la réalité le type apathique, doux, tranquille, adorant silencieusement sa femme, dépeint par Flaubert. « C'était un bon garçon » à la tournure un peu militaire ; il aimait monter à cheval et avait acheté une vraie rosse efflanquée qui, bouchonnée, étrillée, avait encore de l'allure. D'un esprit lourd, pesant, il passait son temps à cultiver toute une collection de rosiers plantés le long du mur de son jardin. Quand arriva la ruine de sa petite fortune, la « vendue », on les arracha, on les vendit, comme aussi le polypier qui étalait ses feuilles dans la salle, et dont Flaubert a si souvent parlé.

Tout d'abord, Delamare s'était installé dans une maison située au milieu de la grande rue de Ry : c'est la fameuse maison dont Homais vante si pompeusement les avantages. Delamare s'était occupé de son aménagement, aidé par sa femme ; il s'était amusé à choisir et à coller les papiers, un papier bleu et argent, dont on parle encore à Ry comme d'une merveille. Aujourd'hui cette maison, qui est celle du roman, n'existe plus; la route de Blainville- Crevon, créée il y a une quarantaine d'années, l'a fait disparaître ; mais le jardin, la tonnelle de clématites et de capucines, l'escalier avec ses marches qui mène à un petit ruisseau, dérivation de la Crevon, — le Reule du roman, — sont restés comme un décor aimable du livre; rien n'a changé. La prairie s'étend toujours sous les peupliers qui frissonnent au milieu des brouillards montant le soir; la planche aux vaches est encore là. C'est par là qu'Emma Bovary se rendait jusque chez la nourrice de sa fille, la mère Rollet, dont la chaumière se trouve un peu plus loin que l'église.

Léon Dupuis, qui l'accompagnait dans ses courses matinales, est aujourd'hui disparu, il y a quelques mois à peine. Le romancier a écrit qu'il était devenu notaire ; il avait raison : Léon Dupuis avait une étude dans une ville de l'Oise, mais il n'avait pas oublié le roman de sa jeunesse et, en passant par Le Catenay et par Ry, aimait parfois à venir le revivre quelques heures. Disparu également Rodolphe Boulanger, qui habitait alors le château de Cressenville (La Huchette du livre) ; dans la réalité, c'était un gentilhomme campagnard, Louis Campion, qui, accablé par la mort de Mme Bovary, venait parfois pleurer avec son mari. Complètement ruiné, il émigra aux Etats-Unis, d'où il revint, et se suicida ensuite à Paris, en plein boulevard.

On a bien souvent cité les scènes de l'empoisonnement et

l'enterrement de Mme Bovary; les plus petits détails du roman sont sur ce point d'une exactitude merveilleuse. Cette mort tragique mit tout le petit bourg en émoi, d'autant plus qu'elle arriva le soir d'un jour de marché, le 6 mars 1848; tout le monde fut atterré, depuis le curé jusqu'à L'heureux, qui n'était pas Gascon, mais Auvergnat, et demeurait où se trouve aujourd'hui l'épicerie-mercerie Gilles. On eut du mal à descendre le cercueil dans la fosse trop petite, dont on chercherait vainement aujourd'hui l'emplacement recouvert par les hautes herbes du petit cimetière. Il ne reste plus de la tombe de Mme Bovary qu'un morceau de pierre brisée où, sous la mousse, on peut lire, sous son nom : « Priez Dieu pour le repos de son âme ! »

Si nous avons cru devoir retracer ces faits, qui n'ont qu'une valeur de fait-divers, ce n'est certes point par une vaine curiosité, mais c'est parce que leur récit nous donne des indications précises sur la méthode littéraire de G. Flaubert et sur ses procédés de composition. Cette banale histoire d'une destinée vécue en un coin de province, rappelée à la mémoire de Flaubert par Bouilhet, l'écrivain ne l'a adoptée que parce qu'elle répondait à ses théories philosophiques, faites à l'image du caractère de son héroïne, plutôt d'une désillusion d'âme noble, hantée de rêves que d'un froid, aride et desséchant pessimisme.

En analysant délicieusement l'écrivain dans son œuvre et dans sa destinée, Paul Bourget a conclu au nihilisme de Flaubert. Peut-être certaines parties de son œuvre, L Education sentimentale, par exemple, permettent-elles cette affirmation d'un pessimisme hautain, ironique, méprisant, pris comme une loi constante des avortements de tout effort humain.

L'amertume de Flaubert contre la destinée de l'homme apparaît cependant moins rigoureuse et moins absolue dans sa première œuvre, Madame Bovary. L'écrivain et l'homme s'y montrent d'une plus haute tolérance et d'une force de pensée plus sereine : on sent que, s'il hait les vulgarités qu'il nargue de son ironie dédaigneuse, il aime profondément. « Personne plus que moi, a-t-il écrit, n'a aspiré les autres; j'ai été humer des fumiers inconnus ; j'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur. » Sous son apparente impassibilité, sa compassion attendrie apparaît dans la profondeur d'affection du

père Rouault, dans la discrétion de l'amour de Justin et dans ce profil si placide et si bon du docteur Larivière, où Flaubert a placé quelque chose de son cœur.

Telle est bien, du reste, la véritable conception de la vie qui, dans aucune autre œuvre, n'a jamais été pénétrée avec une psychologie plus subtile et plus complexe, et rendue avec une intensité plus sobre. Gustave Flaubert sentait bien, lui, l'homme « de la hurlade mythologique », combien ce sujet de la vie réelle était, ainsi qu'il l'a répété mille fois, « hors de lui ». Aussi, par mille enquêtes personnelles, par les études les plus minutieuses, par un séjour prolongé dans le milieu de l'action, en se replaçant même, par d'infinies lectures, dans un état d'âme identique à celui de ses personnages, s'est-il appliqué à établir strictement et solidement la vérité de son œuvre. « Le relief, disait-il, viendra d'une vue profonde, d'une pénétration de l'objet, car il faut que la réalité extérieure entre en nous à nous en faire crier pour la bien reproduire. » Qui en douterait n'a qu'à tenter ce pèlerinage de Ry, et il pourra juger de la vérité d'expression de cet art serré, contenu, concentré, toujours maître de lui !

Par une bonne fortune, cette étude si particulière des sensations extérieures, des appétits et des passions, où le génie de Flaubert trouve son aliment principal, se prêtait surtout à l'analyse tout extérieure de l'âme de Mme Bovary, en proie justement à ces chocs de désirs corporels, à ces crises presque physiologiques, à ces tentations qui retentissent longtemps en elle. La langue de Flaubert, si ferme, si puissante, qui retient et contient ici son lyrisme, semblait créée elle-même pour rendre et peindre le personnage tel qu'il était conçu, tel qu'il a vécu et tel que Flaubert l'a revécu en analysant à nouveau sa vie.

De cette concordance absolue entre la conception de l'œuvre et sa réalisation; de cet accord entre l'idée première de l'ouvrage, dont nous avons raconté le thème initial, les procédés et les moyens mis en action pour l'établir définitivement; de cette indissolubilité entre le fond et la forme est résulté ce livre unique dans l'histoire de la littérature et dans lequel Flaubert, peut-être à son insu, a posé et défini les lois du roman moderne et qui reste et restera un absolu chef-d'œuvre.

Les (( Normandismes » de Gustave Flaubert

Nature nette et précise, écrit G. Flaubert dans une de ses lettres, tu t'es souvent révoltée contre ces normandismes indéfinis que j'étais si maladroit à excuser. » Ce caractère normand, ce normandisme on le retrouve souvent dans l'œuvre du grand écrivain.

Normand il l'est, non par la rapacité du barbare arrivé à posséder la terre, non par l'amour des lucres et des gains. Normand, au contraire, il l'est par cette avidité conquérante de tout voir, par cette ambition de tout parcourir et de tout acquérir par la pensée, comme jadis ces marins hardis et aventuriers qui allaient à la recherche d'horizons inconnus. « Je suis un barbare, a dit Flaubert, j'en ai l'apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille; mais j'en ai aussi l'élan, l'entêtement, l'irascibilité. Normands tant que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines; c'est une boisson aigre et fermentée qui fait quelquefois sauter la bonde. » Ce tempérament purement normand, cette influence de la race se sont reflétés dans l'œuvre du grand écrivain.

En dépit de l'absolue et classique beauté de forme de son œuvre littéraire, Gustave Flaubert n'a pas craint, en effet, d'aller parfois chercher l'originalité de l'expression personnelle dans notre vieille langue normande, qui a laissé des traces si profondes dans la langue française. Plus particulièrement en ses œuvres normandes, dans celles qui ont pris pour décor de l'action le pays dont il était, — Madame Bovary, Un Cœur simple, — on retrouve non seulement l'expression, le mot auxquels le patois normand

donne une couleur et une acception particulière, souvent plus vivante et plus pénétrante, mais aussi la tournure, la construction de la phrase, le procédé de style qui répond au caractère et au tempérament de la race puissante dont le romancier était issu.

Le plus souvent, les mots normands qu'emploiera Gustave Flaubert sont purement et simplement descriptifs : ils peignent l'objet ou le représentent avec une intensité et un relief plus vifs. 11 ne craindra pas cependant d'user des termes du patois quand ils apporteront une notation plus délicate, une nuance plus subtile, dans un sens purement psychologique. Ainsi, dans Un Cœur simple, quand Flaubert, après avoir indiqué le chagrin causé à la vieille servante Félicité par le départ de la petite fille de la maison, Virginie, voudra montrer son désir de chasser les idées noires amenées par cette séparation, il dira : « Pour se dissiper, elle demanda la permission de recevoir son neveu Victor. » Se dissiper pour se distraire, se reposer l'esprit. N'y a-t-il pas dans l'emploi de ce verbe, pris dans un sens réfléchi, une nuance charmante et délicate? Gustave Flaubert l'a senti si vivement, ce sens naïf et simple du mot qu'il l'a employé également dans Madame Bovary, quand il fait dire au père Rouault, s'efforçant de consoler Charles de la mort de sa première femme : « Voilà le printemps bientôt; nous vous ferons tirer un lapin dans la garenne pour vous dissiper un peu. » La langue du xvir3 siècle se servait de ce verbe que la langue universitaire et le patois normand ont seuls conservé.

Ailleurs encore, nous retrouverons ces locutions normandes, d'une véritable souplesse d'expression. Est-il une page plus fine que celle où sont analysés les débuts de l'amour calme et hésitant de Charles Bovary pour Emma? Les attentes, les appréhensions, les reculades du pauvre amoureux ne sont-elles pas traduites par le mot populaire du vieux paysan Rouault : « Pour que vous ne vous mangiez pas le sang...? » Et le fait est que,|depuis son arrivée aux Bertaux, depuis qu'il a vu Emma, depuis qu'a commencé pour Bovary ce que Flaubert appelle quelque part : « cet amour inactif, timide et profond », celui-ci se mange le sang..., et qu'il n'est point d'expression d'une réalité plus vive pour rendre cette douleur intérieure, sourde et timide.

Si psychologue que soit Flaubert, il exerce surtout son observation sur l'extérieur. Elle saisit surtout avec plus de rapidité ce

qui se laisse lire sur la physionomie, dans l'attitude du corps; aussi, quand Mme Bovary mère veut dépeindre la nervosité inquiète, les troubles maladifs d'Emma Bovary, auxquels elle ne peut croire, elle indique son incrédulité par une vieille expression purement normande : « Tout cela, c'était des gestes! » Des gestes, des faux-semblants, des grimaces, des simagrées. Tel est le sens, du reste, qu'on retrouve dans un de nos vieux dictons rouennais : « Il ressemble à la quiole, il fait des gestes. » Le normand est d'habitude si prudent, si réservé, aussi bien dans sa parole que dans sa tenue extérieure, si éloignée de l'exubérance gesticulatoire du méridional, que si d'aventure il donne plus d'action à son geste, il éveille de suite la méfiance. « Ce sont des gestes! »

Flaubert connaît, du reste, toutes les acceptions particulières de ces mots normands, souvent si expressifs; il sait que la somme empruntée par Emma Bovary au marchand L'heureux, par exemple, est une « somme conséquente ». Dans le parler normand, le mot est intraduisible : tout ce qui est considérable, important, hénorme, comme disait Flaubert, est — chose et gens, — pour le normand avisé, conséquent. Et, cependant, le mot se trouve ailleurs que dans nos vieux auteurs du cru, et maître Rabelais n'a pas dédaigné de s'en servir. « Hippocrates, dit-il, dans la dédicace du livre IV du Pantagruel, Gallien, Hallis Albas et aultres autheurs conséquens ont composé l'art médical. » D'autre part, si Virginie, dans Un Cœur simple, est magnifique, Paul, dans le même conte, a singulièrement forci. Forcir pour devenir plus fort : « L'effent a ben forchi s' tétai, » dirait la mère Rollet, la vieille nourrice de Madame Bovary. »

Est-il encore une expression plus normande que celle employée par Flaubert pour indiquer ce qu'on pense à Yonville des assiduités timides du clerc de notaire Léon auprès de Mme Bovary? « Cela parut drôle, écrit-il, et l'on pensa définitivement qu'elle devait être sa bonne amie. » A proprement parler, la bonne amie, le bon ami, dans le sens normand, ce sont les fiancés; mais comme cet euphémisme renferme des sous-entendus malveillants, et comme il résume doucement toutes les insinuations cancanières d'une petite ville! Mais, Mme Bovary tient un certain rang dans cette société campagnarde, et Flaubert a eu bien soin de nous indiquer,„en se servant encore d'une locution normande très par-

ticulière, qu'elle était non la fille du père Rouault, mais sa « demoiselle ».

Si, du domaine des idées, on entre dans celui des choses, là encore les mots normands abondent dans l'œuvre de Flaubert. C'est tout d'abord la terre, le bien que le père Rouault possède, et dont on parle à maintes reprises. « Si vous n'avez pas d'espèces, vous avez du bien », dit cette canaille de L'heureux, le marchand gascon qui s'est rapidement approprié les secrets de la langue normande. Heureusement encore que ce n'était pas du bien de femme, cette terreur des Normands, si on en juge par les proverbes : « Bien de femme ne se perd point »; « En bien de femme, il ne faut planter que des choux! » Tous ces termes, qui désignent avec tant de netteté les immeubles ruraux, Flaubert en possède la nomenclature et le vocabulaire; il nous parlera « des cours, pleines de bâtiments épars, pressoirs, charretleries et bouilleries », tous mots normands qui n'ont pas encore trouvé accès auprès de Littré : la charretterie, la chartrie, suivant la prononciation de la vieille chanson.

Ils vont dans les quierteries, Ils ouvrent l'huis des laveries.

Il parlera dans Madame Bovary, des « masures où l'on aperçoit quelque pourceau sur le fumier » ; la masure a pris, en français vulgaire, le sens de maison délabrée, en ruines, mais on voit que Flaubert l'emploie là dans sa véritable acception normande, celle du verger dans lequel existe une maison, suivant la détermination de l'ancienne coutume de Normandie. C'est dans le même sens normand que Flaubert, dans Un Cœur simple, emploiera pâture pour pâturage et écrira : « Dans la troisième pâture, quelques bœufs se levèrent. » Il dira également « des vaches embricolées, frottant leurs cornes contre le tronc des arbres ». On sait que la vache embricolée est celle qui a la bricole ou la breule, qui l'empêche de lever la tête et la met dans l'impossibilité d'atteindre les branchettes des arbres. Pour un peu, Flaubert aurait écrit embreulée, qui se dit aussi en Normandie, ou enlicolée. Le mot de bricole a même été employé par Flaubert dans Salammbô.

L'écrivain normand sait encore qu'en Normandie on ne dit jamais un dindon, mais un dinde; aussi écrit-il : « C'était l'époque

où le père Rouault envoyait son dinde. » Il est vrai qu'en d'autres pages de Madame Bovary, Flaubert emploie le mot au féminin et écrit, par exemple : « Rouault apporta lui-même à son gendre une dinde superbe. » Il qualifie encore le dindon d'une autre appellation, celle-là tout à fait normande, et dit : « Je vous enverrai un coq, à moins que vous ne teniez de préférence aux picots. » Le proverbe normand dit : « Rengorgé comme un picot», et le mot peacock est même passé en anglais, avec une signification identique.

Combien encore d'autres appellations purement normandes? le boc — le tilbury de Ch. Bovary, — le bureau de sape de L'heureux, les cheminots que rapporte Homais, les ravenelles que cueille Mme Bovary! Bouvard et Pécuchet connaissent les « poires d'Edoïn »; Mme Bovary, les « prunes d'avoine »; bien souvent le père Rouault a loche les noix; mais il a un domestique qui est « difficile pour la boisson, dégoûté qu'il est ». C'est encore une locution de terroir qu'on retrouve dans cette phrase, dite au petit domestique Justin : « Guette, disait le paysan. » Guetter pour : regarder, voir.

Je sommes à guaiter les bestiaux,

écrivait David Ferrand dans la Muze Normande, en parlant des poissonnières normandes. « Bernique! » répond encore un des personnages de Madame Bovary ; bernique, non dans le sens français, mais dans le sens normand : « rien ». Gustave Flaubert écrira également « couci-couça », qui est la forme normande de « coucicouci ». Bouvard parlera d'une bigne, un vieux mot qu'employait Villon et « diguera de questions » son ami Pécuchet.

Même dans la Correspondance, on retrouve ainsi des normandismes, dont le sens a besoin d'être précisé. « Le génie, comme un fort cheval, écrit-il, traîne à son c... l'humanité sur les routes de l'idée. Elle a beau tirer les rênes et, par sa bêtise, lui faire saigner les dents en hocquesonnant tant qu'elle le peut le mors dans sa bouche, l'autre continue toujours au grand galop par les précipices et les vertiges. » Hocquesonner, locquesonner, c'est un pur mot normand qu'on trouve dans le Dictionnaire de patois normand de Moisy et dans le Glossaire de Du Bois; hocquesonner, c'est « ébranler par secousse » comme en remuant le loquet d'une porte.

Par ces nombreux exemples, qu'on pourrait encore multiplier,

on voit que Flaubert ne reculait pas devant l'expression exacte, même empruntée au patois de son pays. On pourrait, du reste, en poussant plus loin cette étude, montrer que les caractéristiques même du style de Flaubert : la puissance et la sonorité, la netteté métallique de la phrase, les procédés même de sa composition littéraire, son art de la description sobre et vigoureuse, sont des qualités particulières et propres à sa race, qui prouvent la dépendance entre l'artiste et le pays d'où il est sorti et l'influence du coin de terre où l'on est né, où l'on a vécu, sur les œuvres, même les plus originales et les plus personnelles.

Une Servante de Mme Bovary

Mm« Veuve Auguste MÉNAGE

Il y a quelques années mourait à Saint-Germain-des-Essourds, à * quelques kilomètres de Ry, une très vieille femme, Mme Auguste Ménage, née Accloque, qui avait été la servante de Delphine Delamare, la « Madame Bovary » du roman de Flaubert.

Née le 23 décembre 1823, à Saint-Aubin-en-Rivière, dans la Somme, Augustine Ménage était entrée à dix-sept ans au service du ménage Delamare, à Ry, et avait gardé de sa maîtresse, de sa beauté et de ses tristes aventures un souvenir attendri.

Elle aimait à en évoquer les traits, la physionomie, la démarche, qui étaient restés vivants dans sa mémoire, et jusqu'au timbre de sa voix. Elle avait, disait-elle « une voix si douce qu'on aurait voulu ramasser tous les mots qu'elle disait ». La Félicité du roman se rappelait aussi la triste fin de l'héroïne et elle contait d'une façon très tragique l'empoisonnement et la mort de Delphine Delamare. « Elle ne voulait pas dire quel poison elle avait pris... tout le monde pleurait. Alors, sa petite fille s'est mise à genoux pour la supplier; elle a dit enfin la vérité. » Et Mme Augustine Ménage ajoutait : « Ah! c'était bien plus malheureux que dans l'histoire. »

Entre la petite servante et sa jeune maîtresse, il s'était établi une certaine intimité. Delphine Delamare, d'après la Félicité du roman, était fort bonne. Aussi déplorait-elle les mauvaises aventures qui troublèrent le jeune ménage et entraînèrent de nombreuses scènes dont elle fut le témoin attristé. C'est pour avoir surpris la petite servante en train de lire quelques livres de sa

bibliothèque, en compagnie de sa femme, que Delamare, installé comme médecin, à Ry, l'avait congédiée.

Augustine Ménage se complaisait à décrire Delphine par exclamations : « Elle était si bonne, si douce ! » Et la naïve servante expliquait que sa maîtresse avait épousé le docteur sans amour, « se croyant amoureuse ». Pour convaincre ses parents qui ne voulaient point de ce mariage, elle simula une grossesse.

Quelques rares critiques ont contesté la beauté de Delphine Couturier. Jules Levallois « a dit qu'elle était blonde avec des yeux bleus et un teint de normande qui, pourtant, vers la fin tendait à se couperoser ».

Maxime Ducamp en a tracé un portrait encore moins flatteur :

C'était, a-t-il dit, une petite femme sans beauté, dont les cheveux d'un jaune terne encadraient un visage piollé de taches de rousseur... Ronde et blanche avec des os minces qui n'apparaissaient pas, elle avait dans la démarche générale du corps, des flexibilités et des ondulations de couleuvre; sa voix, déshonorée par l'accent bas-normand, était plus que caressante, et, dans ses yeux de couleur indécise, qui selon les angles de la lumière semblaient verts gris ou bleus, il y avait une sorte de supplication perpétuelle.

Félicité a toujours contredit ces portraits. Suivant elle, Delphine Delamare était absolument belle, mais très brune. Le Docteur Brunon, dans La Presse médicale (septembre 1907), a rapporté les souvenirs que sa mère, élevé au pensionnat de Cailly avec Delphine Couturier, avait conservés de sa jeune compagne.

« Delphine était très jolie : c'était une brune aux yeux troublants, un type exceptionnel en Normandie. Grande, bien faite, de belle allure. » Et, sur ce point, il cite d'autres témoignages, notamment celui de Félicité. D'après les souvenirs de Mrae Brunon mère, Delphine Couturier ressemblait beaucoup à un tableau de Court, représentant une jeune femme en costume de bal masqué. Mais l'artiste a eu recours au même modèle pour une autre toile, Bigolette, une jeune fille travaillant auprès de sa fenêtre, inspirée par Les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, et qui figure au Musée de Rouen. C'était — croyons-nous — Mme Court, qui était fort jolie, qui avait posé pour ces deux portraits. Mme Brunon en parlant de cette toile, aimait à dire : « Delphine était ainsi, avec l'innocence en moins. »

Depuis qu'elle vivait retirée avec ses souvenirs, Mmo Augustine Ménage, qui était restée, en dépit de ses cheveux blancs, gaie et alerte, avait été bien souvent interviewée dans sa riante maison-

nette de Saint-Germain-des-Essourts Ainsi que nous l'avons dit le Docteur Brunon en avait rapporté d'intéressants souvenirs, publiés dans la Presse médicale en 1907, et, tout récemment, Mme Georgette Leblanc-Materlinck a écrit sur la petite vieille, dont la destinée avait été un moment liée à celle de Delphine Delamare, des pages émouvantes parues tout d'abord dans le Figaro, puis réunies en un volume, récemment, sous le titre : Un Pèlerinage au pays de Mme Bovary. On y retrouve même le portrait de Mme Augustine Ménage devant sa maison villageoise.

Très vive et encore bien portante il y a deux ans, le 4 février 1911, Mme Augustine Ménage avait tenu à assister, à Rouen, au mariage de son petit-fils, M. Achille Accloque, fils d'un receveur de tramways de la ligne de Saint-Maur, à Rouen.

Souffrante depuis quelques mois, malgré les soins du docteur Asselin, de Blainville-Crevon, Mn,e Augustine Ménage est décédée dans sa quatre-vingt-dixième année, après de cruelles souffrances qui n'avaient point altéré sa gaieté, le 17 mai, à quatre heures du matin, en sa maison de Saint-Germain-des-Essourts. Ses obsèques eurent lieu dans cette 'commune le lundi 19, à dix heures et demie du matin.

Tous les personnages du roman de Flaubert sont donc aujourd'hui disparus. Delphine Delamare mourait tragiquement le 6 mars 1848; son mari, quelques années après. Le 7 décembre 1849, Jouenne (le pharmacien Homais) décédait à Vandimare, dans l'Eure; le Rodolphe du roman se suicidait au retour d'un voyage en Amérique; le père Thérain (Yvert), le conducteur de Y Hirondelle, disparaissait il y a quelques années, comme aussi Berthe, la fille de Mme Bovary et sa petite-fille. Seule, la Félicité du roman, Mme Augustine Ménage, survivait. Elle disparait à son tour, dernier témoin de l'aventure qui inspira un immortel chef-d'œuvre.

Madame Bovary et les Filles de Karl Marx

Sait-on que la première traduction en anglais du célèbre roman de Gustave Flaubert : Madame Bovary, fut laite par la plus jeune des filles de Karl Marx, l'auteur du Capital et le « père du collectivisme »?

Née à Londres en 1856, Eléonor Marx, correspondante de nombreuses sociétés savantes, écrivant le français, l'allemand, l'anglais et le norvégien, passait une bonne partie de son temps à la bibliothèque du Bristish Muséum, à faire des traductions pour divers éditeurs, notamment des traductions d'Ibsen. Les vicissitudes subies par Karl Marx étaient si fréquentes et ses exils si nombreux que ses enfants étaient obligés de contribuer à assurer, par leur travail personnel, l'existence de la famille.

La traduction de Madame Bovary en anglais par Mme Eléonor Marx-Aveling est, pour sa fidélité et sa finesse, des plus appréciées en Angleterre. Elle parut à Londres, en 1886, chez Vizetelly. De plus, le roman de Flaubert eut une fatale influence sur sa traductrice, nous apprend un érudit américain, M. J. Preeston Beecher, vice-consul des Etats-Unis au Havre.

« C'est en 1848, dit-il, qu'Emma Bovary s'est empoisonnée en avalant de l'arsenic. C'est en 1898 qu'Eléonor Marx s'est donné la mort, à Londres, en prenant quelques gouttes d'acide prussique. Les conditions dans lesquelles les deux femmes ont quitté la vie étaient identiques. Pour Eléonor Marx, l'existence n'était pas plus heureuse qu'elle n'avait été pour Mme Bovary. La première pensait souvent à la dernière — son héroïne, — qu'elle connaissait bien, en disant à son entourage qu'elle finirait par s'empoisonner comme elle. »

A ce suicide d'Eléonor Marx, datant de treize ans, on sait que, depuis quelques jours, il faut joindre celui de sa sœur Laura

Marx, femme de Paul Lafargue, qui, elle aussi, s'est suicidée avec son mari au moyen d'une injection d'acide cyanhydrique à Draveil, près Paris.

Seule, la fille aînée de Karl Marx, Mn,e Charles Longue!, esl morte de mort naturelle, en 1883. Seule, elle avait échappé à cette hantise de Mme Bovary et de sa triste fin, qui semble avoir poursuivi l'esprit de Eléonor Marx et, plus récemment, celui de sa sœur.

Un Livret inédit de Salammbô Par Gustave FLAUBERT

On a bien souvent répété, à propos de Salammbô, un mot lancé par Sainte-Beuve : « C'est un opéra. » Et, en effet, par le cadre somptueux d'évocation des décors, par l'étrangeté des costumes et la pompe barbare des cortèges et des défilés, le roman de Flaubert pourrait servir de sujet à un opéra, tel que l'entendait l'ancienne école lyrique et romantique.

Gustave Flaubert, du reste, ne s'en défendit jamais, et sa correspondance montre que, dès la publication de son roman, il pensa à l'adaptation de Salammbô en œuvre lyrique. Le 15 juin 1879, il écrivait à sa nièce : « Ah ! si l'on faisait un bel opéra de Salammbô ! » Bien antérieurement, il avait songé comme librettiste à Théophile Gautier. N'était-ce pas lui, en effet, s'il faut en croire Les Confessions d'Arsène Houssaye, qui avait indiqué à Flaubert ce sujet et qui avait tracé, en grandes lignes, le plan de l'œuvre ?

Quand Salammbô parut, Flaubert désira vivement en voir tirer par le poète un poème d'opéra pour leur ami commun, Ernest Reyer. Ce dernier a, du reste, raconté le fait dans un de ses feuilletons des Débats. Toutefois, ce travail était resté pour Flaubert à l'état de désir, quand le Figaro-Programme du 1er avril 1863, sous la signature de Timothée Trimm, lança sous le titre de « Ce qu'on dit au foyer », cette nouvelle à sensation (Figaro-Programme, 1er avril 1863) :

On parle plus sérieusement de l'opéra intitulé Salammbô, paroles de MM. Théophile Gautier et Gustave Flaubert, musique de Verdi.

A la lecture de ces lignes, reproduites dans la Chronique de Bouen, où le nom de Verdi était substitué à celui du compositeur déjà choisi, Flaubert envoya, de Groisset, à Théophile Gautier, le billet suivant, qui a été publié dans la Correspondance (T. III, pp. 363-64). En voici le début, daté de mars ou avril 1863 :

Comment vas-tu, cher vieux maître? Le Fracasse avance-l-il? Penses tu à Salammbô? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau relativement à cette jeune personne? Le Figaro- Programme en reparle, et Verdi est à Paris. Dès que tu auras fini ton roman, viens dans ma cabane passer une huitaine (ou plus), selon ta promesse, et nous réglerons le scénario. Je t'attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée deux jours à l'avance...

Salammbô opéra ne devait jamais sortir de la plume du vieux maître, et les deux amis tentèrent en vain d'accomplir ce projet caressé. Toutefois, Flaubert rédigea dans ce but un plan sommaire du livret lyrique et l'adressa à Théophile Gautier, avec un billet d'envoi. Cette lettre et ce scénario si curieux, rédigés par Flaubert, sont très peu connus et figurent dans les dossiers littéraires très intéressants que M.' Spoëlberch de Lovenjoul vient de léguer à l'Institut de France.

Voici tout d'abord le billet inédit de Gustave Flaubert, daté d'avril 1866 :

Mon cher vieux Maître,

Voici l'embryon de scénario que tu m'as demandé. Il est fait depuis un mois, mais je n'ai pu te le remettre : primo, parce que tu as manqué deux Magny, et secundo, j'ignore ton adresse à Montrouge.

Tâche donc de venir de lundi en huit au banquet Magny !

Adieu, je t'embrasse. Ton

Gustave Flaubert.

Mardi matin.

Quant au scénario, avec ses divisions en actes et l'indication des décors, il avait été ainsi établi par Gustave Flaubert, et nous le reproduisons tel qu'il figure dans les papiers de M. de Lovenjoul :

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