SCÈNE XI Les MÊMES — CLINIAS, puis la DANSEUSE
CLINIAS
Eh bien ?
XANTIPPC
Myrrha m'a tout expliqué, Clinias, et je regrette un accès de mauvaise humeur. Mais quand je suis entrée ici, j'avais eu une assez longue discussion avec Timon.
Il me refuse un emplacement pour ma statue?
XANTIPPE
Il a fini par consentir et même il prononcera un discours devant ton monument à la volupté.
CLINIAS
Oh ! Xantippe ! Ma chère Xantippe !
MYRRHA
Accepte mes félicitations, Clinias. Nous viderons ce soir des coupes en l'honneur de ton chef-d'oeuvre.
CLINIAS
Nous souperons donc ici ?
MYRRHA
Nous aurons même une danseuse pour réjouir tes yeux, il faut
que Leucoé veille sur les apprêts du festin.
CLINIAS
Elle a été très secouée par les incidents de cette journée. Elle s'est mise au lit et te demande la permission de se reposer jusqu'à
demain.
MYRRHA, furieuse.
Au lit ! Au lit !
XANTIPPE, bas.
Mais elle ne songe plus à suivre Hippolyte. Elle reste.
XANTIPPE
Bravo, Clinias !
MYRRHA
Merci !
Doucement Us se dirigent tous les trois vers la cfi ambre de Myrrha. Clinias tient les deux femmes enlacées. Elles entrent dans la pièce voisine. Au moment où Clinias va franchir le seuil, la danseuse entre. Elle est très nue : des lanières dissimulent un peu son corps ; à ses bras s'enroulent des serpents, et des serpents la couronnent. Clinias s'arrête, ému de ce spectacle, et il écoute la danseuse qui chante en dansant.
LA DANSEUSE, Chantant.
Je languis tout le jour en espérant la nuit ; J'attends, en soupirant, un amant que j'ignore. Il viendra près de moi quand le soleil s'enfuit;
Il restera jusqu'à l'aurore Et ses bras m'étreindront comme fait le serpent Que je charme aux accords de la flûte de Pan.
Elle continue et, troublé, Clinias murmure :
Comment t'appelles-tu, danseuse aux regards clairs?
J'aime ton corps très souple aux mouvements d'amour. Caressante, tu t'offres ! Sauvage, tu recules ! N'es-tu que le plaisir savant et gradué ?
Tu ressembles à la Furie. Des serpents se déroulent dans tes cheveux ; ils glissent sur ta peau, rampent entre tes seins, pendent — extasiés — le long de tes jambes puissantes. Ils se dressent, ils se tendent comme le désir, ils menacent, ils mordent ! Ils retombent!
Tu es triste I Ton baiser cruel a-t-il tué ? Es-tu funeste à l'homme affolé qui t'a prise ? De ta chair nue s'élève une odeur qui me grise ! Danseuse inconnue, tu es l'étreinte violente et passagère ! Tu es la force qui m'emporte et qui entraîne aussi tous les hommes, — et quelques femmes. Tu es le caprice, tu es le frisson, tu es l'oubli... Ne veux-tu pas m'accueillir, danseuse ?
La danseuse est à demi pâmée et Clinias se penche sur ses lèvres. On entend les voix de Myrrha et de Xantippe qui sont dans la chambre voisine.
MVRRHA et XANTIPPE, appelant.
Clinias ! Clinias !
CLINIAS
Me voici !
Mais la danseuse se dirige vers la porte de la rue en tendant les bras vers Clinias.
CLINIAS, attiré par la danseuse, murmure. Me voici ! Me voici !
Et il sort avec la danseuse.
RIDEAU
La Belle et la Bête
conte en deux actes.
A MON AMI DHURMCK
Cette fantaisie a été représentée les 13 et 15 juillet 1908,
à Maisons-Laffitte, sur le Théâtre du comte Robert de Clermont-Tonnerre.
PERSONNAGES
LA BÊTE
MANSOUR, riche marchand, 70 ans .
OPALE, sa fille aînée, 22 ans . . .
RUBIS, sa seconde fille, 20 ans . . . TURQUOISE, sa troisième fille, 17 ans LA FÉE DE L'INDULGENCE. . .
VIOLETTE, esclave de 16 ans . . .
ROCK, jeune financier, 25 ans . . .
YÉROUM, jeune poète, 22 ans . . .
M. Dessonnes
M. Henry Beaulieu
M"e Blanche Toutain
Mi^e Dermoz
M"e Alice Clairville
M"e Nelly Cormon
M"e Simone Frévalles
M. Jean Worms
M. Guilhen.
La scène est dans le palais oriental de Mansour, puis dans le Jardin de la bête.