SCÈNE I
OPALE, YÉROUM
Au lever du rideau. Opale sort de sa chambre, à gauche, fait quelques pas dans la salle, revient à la porte de sa chambre.
OPALE
Il faut partir, Yéroum.
véRouM, entrant Déjà!
OPALE
Le soleil est levé. Déjà les artisans se rendent au travail. Les barques des pêcheurs reviennent vers le port et quelques-unes, à l'attache, se balancent mollement sur les eaux paisibles.
VéROUM
A travers les rideaux de la chambre, j'apercevais bien une faible lueur; mais je pensais que c'était le clair de lune. L'oiseau nocturne...
OPALE
Dites donc, tout simplement, le rossignol.
YéROUM
Tout à l'heure encore le rossignol chantait aux étoiles sa
passion.
OPALE
Depuis deux ou trois heures, Yéroum, le rossignol s'est tu.
YÉROUM
Serait-ce l'alouette?
Pourquoi ?
YÉROUM
Ce ne peut être que le rossignol ou l'alouette. Puisque vous en doutez, c'est que vous ne m'aimez plus. Pour les couples vraiment épris, il n'est que deux volatiles : l'alouette et le rossignol. En quoi ai-je pu vous déplaire ?
OPALE
Vous ne me déplaisez pas.
YÉROUm
Je sens bien que vos sentiments ont changé.
OPALE
Mais non ! Mais non !
YÉROUM
Vous n'avez plus pour moi cette tendresse chaleureuse que votre malheureux époux admirait.
OPALE, soupirant Le pauvre Hassan !
YÉROUM
Vous le regrettez !
OPALE
C'est trop dire.
YÉROUM
Quoi ? Vous ne le regrettez pas ?
Vous exagérez. Hassan était un marchand épais et prosaïque. Auprès de sa maturité un peu ronde, j'ai apprécié votre adolescence gracile. Il n'excellait pas dans l'art difficile de composer des phrases subtiles et de me les offrir comme des bouquets aux nuances harmonieuses. Votre jolie voix et vos poèmes m'ont charmée.
YéROUM
Cette nuit, quand vous m'avez enfin accueilli dans votre
charribre, vous avez bien voulu en effet reconnaître quelque mérite aux stroplies par lesquelles j'ai tenté d'exprimer ma passion. Voulez-vous les entendre encore?
OPALE
Merci. Je crains de vous fatiguer.
YéROUM
Il est vrai que je dois aujourd'hui réciter des vers chez la femme du cadi.
OPALE
Elle s'intéresse aux lettres ?
YéROUM
Elle écrit, comme toutes les femmes que la fortune a favorisées. Elles s'appliquent toutes à célébrer les douceurs et les cruautés de l'amour.
OPALE
Ah! Yéroum! Que notre cité est devenue chaste! Les femmes décrivent l'amour quand elles pourraient l'éprouver!
Est-ce bien vous qui parlez ainsi. Opale? ,
OPALE
Je plaisante.
YéROUM
Vous dont l'âme est pâle, froide et profonde, comme la pierre dont vous portez le nom.
OPALE
L'opale a des reflets étranges qui ressemblent à une flamme secrète.
YéROUM
Taisez-vous ! Taisez-vous, de grâce ! Vous échappez à cette ardeur vulgaire. Vous n'êtes curieuse que de lueurs bizanes, de parfums rares, de mots choisis, de caresses spirituelles. Dites-moi que vous n'avez pas changé, que vous êtes toujours la même.
OPALE
Rassurez-vous, Yéroum. Ce n'était qu'une épreuve.
YÉROUM, chancelant.
Vous m'avez fait peur.
OPALE, lui tendant un flacon.
Respirez cette odeur.
YÉROUM
C'est que je vous adore.
OPALE
Oui.
Pour moi, vous n'êtes pas une femme.
OPALE
Je sais.
YÉROUM
Vous êtes une créature presque divine.
OPALE
C'est trop.
YÉROUM
Non! Non! Vous êtes celle qui doit m'inspirer des chants immortels, celle qui berce mes rêves. Donnez-moi vos mains.
OPALE
Prenez-les.
YÉROUM
Etendez-vous et laissez-moi m'agenouiller : que ma tête, enivrée de songes, repose sous vos doigts. Leur fraîcheur est douce à mon front fiévreux.
OPALE
Ah! sentir votre pensée qui tressaille sous mes caresses. Elle monte le long de mes bras, elle m'enveloppe, elle m'étreint.
YÉROUM
Mon amie!
OPALE
Je vous berce comme un enfant et je suis émue comme si vous étiez un homme.
Ne suis-je pas un homme?
OPALE
Un homme ne resterait pas immobile et gracieux. Il me serrerait contre son corps. Je serais meurtrie par sa force.
YéROUM
Ne craignez rien! *
OPALE
Il se pencherait sur mes lèvres et les mordrait peut-être.
YÉROUM
La brute!
OPALE
Il ne respecterait pas ces tissus légers. Il déchirerait ces frêles obstacles. Il écarterait les voiles et mon corps apparaîtrait comme un astre radieux quand se dissipent les nuages.
VéROUM
Vous tremblez ?
OPALE
Je frissonne en imaginant tout ce qui pourrait arriver si vous étiez un homme vulgaire. Mais vous êtes un adolescent raffiné et, cette nuit, vous êtes demeuré tout près de moi sans songer à baiser mes lèvres.
Hélas!
Vous rougissez?
YéROUM
OPALE
YÉROUM
C'est que je ne mérite pas votre estime.
OPALE
Comment?
Je dois l'avouer...
Eh bien?
YÉROUM
OPALE
YÉROUM
Je n'ai pas été tout à fait insensible à la basse séduction.
OPALE
Parlez!
YÊROUM
Je vous avais dit mes stances sur l'union des cerveaux et vous étiez assoupie.
OPALB
Oui.
YÉROUM
Je VOUS contemplais. Vos yeux étaient fermés et jamais vos cils ne m'avaient paru aussi longs et aussi caressants. Vous respiriez moins doucement. Vous étiez un peu oppressée. Une boucle frôlait votre joue. Je me suis penché et, furtivement, j'ai baisé votre cou. Vous avez soupiré et vous vous êtes éveillée.
Je ne dormais pas.
Vous ne dormiez pas?
Non!
OPALE
YÉROUM
OPALE
YEROUM
Je sais donc pourquoi vous me refusez ce matin votre tendresse. Vous êtes irritée parce que j'ai rompu le pacte de pureté qui nous liait. II faut m'accorder mon pardon. Opale. C'était une caresse enfantine...
OPALE
Non! C'est le souffle d'un amant qui passa sur ma chair.
YÉROUM
Vous me serez indulgente?
Vous êtes indigne de mes bontés.
YÉROUM
Cependant vous m'accueillerez, la nuit prochaine, en votre appartement?
OPALE
Pourquoi faire?
YéROUM
Votre indifférence me désespère.
OPALE
Allez I
YéROUM
Je reviendrai bientôt pour implorer ma grâce.
OPALE
Laissez-moi. Retournez dans votre maison. Dans la rue regardez le passant qui sourit à celle qu'il rencontre. Dans les jardins observez les oiseaux qui se cherchent, les fleurs qui l'une vers l'autre se penchent. Contemplez et comprenez.
YéROUM
Je sais qu'Opale et Yéroum doivent être au dessus des humains, des animaux et des plantes. Je sais que nous sommes nés tous les deux pour goûter des joies supérieures. Je suivrai la leçon que vous donnez si joliment à celui qui vous a si sottement offensée. J'arriverai à cette absolue perfection vers laquelle je m'efforce.
OPALE
Oh l non ! non !
Vous serez fière de moi, mon amie. Au revoir!
Adieu !
Au revoir !
Au revoir !
OPALE
VéROUM
OPALE
OPALE suit des yeux Yéroum gui s'éloigne et, en rentrant dans sa chambre .
Hassan était un marchand prosaïque... mais vigoureux.