‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 13 sur 59 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

OPALE, YÉROUM

Au lever du rideau. Opale sort de sa chambre, à gauche, fait quelques pas dans la salle, revient à la porte de sa chambre.

OPALE

Il faut partir, Yéroum.

véRouM, entrant Déjà!

OPALE

Le soleil est levé. Déjà les artisans se rendent au travail. Les barques des pêcheurs reviennent vers le port et quelques-unes, à l'attache, se balancent mollement sur les eaux paisibles.

VéROUM

A travers les rideaux de la chambre, j'apercevais bien une faible lueur; mais je pensais que c'était le clair de lune. L'oiseau nocturne...

OPALE

Dites donc, tout simplement, le rossignol.

YéROUM

Tout à l'heure encore le rossignol chantait aux étoiles sa

passion.

OPALE

Depuis deux ou trois heures, Yéroum, le rossignol s'est tu.

YÉROUM

Serait-ce l'alouette?

Pourquoi ?

YÉROUM

Ce ne peut être que le rossignol ou l'alouette. Puisque vous en doutez, c'est que vous ne m'aimez plus. Pour les couples vraiment épris, il n'est que deux volatiles : l'alouette et le rossignol. En quoi ai-je pu vous déplaire ?

OPALE

Vous ne me déplaisez pas.

YÉROUm

Je sens bien que vos sentiments ont changé.

OPALE

Mais non ! Mais non !

YÉROUM

Vous n'avez plus pour moi cette tendresse chaleureuse que votre malheureux époux admirait.

OPALE, soupirant Le pauvre Hassan !

YÉROUM

Vous le regrettez !

OPALE

C'est trop dire.

YÉROUM

Quoi ? Vous ne le regrettez pas ?

Vous exagérez. Hassan était un marchand épais et prosaïque. Auprès de sa maturité un peu ronde, j'ai apprécié votre adolescence gracile. Il n'excellait pas dans l'art difficile de composer des phrases subtiles et de me les offrir comme des bouquets aux nuances harmonieuses. Votre jolie voix et vos poèmes m'ont charmée.

YéROUM

Cette nuit, quand vous m'avez enfin accueilli dans votre

charribre, vous avez bien voulu en effet reconnaître quelque mérite aux stroplies par lesquelles j'ai tenté d'exprimer ma passion. Voulez-vous les entendre encore?

OPALE

Merci. Je crains de vous fatiguer.

YéROUM

Il est vrai que je dois aujourd'hui réciter des vers chez la femme du cadi.

OPALE

Elle s'intéresse aux lettres ?

YéROUM

Elle écrit, comme toutes les femmes que la fortune a favorisées. Elles s'appliquent toutes à célébrer les douceurs et les cruautés de l'amour.

OPALE

Ah! Yéroum! Que notre cité est devenue chaste! Les femmes décrivent l'amour quand elles pourraient l'éprouver!

Est-ce bien vous qui parlez ainsi. Opale? ,

OPALE

Je plaisante.

YéROUM

Vous dont l'âme est pâle, froide et profonde, comme la pierre dont vous portez le nom.

OPALE

L'opale a des reflets étranges qui ressemblent à une flamme secrète.

YéROUM

Taisez-vous ! Taisez-vous, de grâce ! Vous échappez à cette ardeur vulgaire. Vous n'êtes curieuse que de lueurs bizanes, de parfums rares, de mots choisis, de caresses spirituelles. Dites-moi que vous n'avez pas changé, que vous êtes toujours la même.

OPALE

Rassurez-vous, Yéroum. Ce n'était qu'une épreuve.

YÉROUM, chancelant.

Vous m'avez fait peur.

OPALE, lui tendant un flacon.

Respirez cette odeur.

YÉROUM

C'est que je vous adore.

OPALE

Oui.

Pour moi, vous n'êtes pas une femme.

OPALE

Je sais.

YÉROUM

Vous êtes une créature presque divine.

OPALE

C'est trop.

YÉROUM

Non! Non! Vous êtes celle qui doit m'inspirer des chants immortels, celle qui berce mes rêves. Donnez-moi vos mains.

OPALE

Prenez-les.

YÉROUM

Etendez-vous et laissez-moi m'agenouiller : que ma tête, enivrée de songes, repose sous vos doigts. Leur fraîcheur est douce à mon front fiévreux.

OPALE

Ah! sentir votre pensée qui tressaille sous mes caresses. Elle monte le long de mes bras, elle m'enveloppe, elle m'étreint.

YÉROUM

Mon amie!

OPALE

Je vous berce comme un enfant et je suis émue comme si vous étiez un homme.

Ne suis-je pas un homme?

OPALE

Un homme ne resterait pas immobile et gracieux. Il me serrerait contre son corps. Je serais meurtrie par sa force.

YéROUM

Ne craignez rien! *

OPALE

Il se pencherait sur mes lèvres et les mordrait peut-être.

YÉROUM

La brute!

OPALE

Il ne respecterait pas ces tissus légers. Il déchirerait ces frêles obstacles. Il écarterait les voiles et mon corps apparaîtrait comme un astre radieux quand se dissipent les nuages.

VéROUM

Vous tremblez ?

OPALE

Je frissonne en imaginant tout ce qui pourrait arriver si vous étiez un homme vulgaire. Mais vous êtes un adolescent raffiné et, cette nuit, vous êtes demeuré tout près de moi sans songer à baiser mes lèvres.

Hélas!

Vous rougissez?

YéROUM

OPALE

YÉROUM

C'est que je ne mérite pas votre estime.

OPALE

Comment?

Je dois l'avouer...

Eh bien?

YÉROUM

OPALE

YÉROUM

Je n'ai pas été tout à fait insensible à la basse séduction.

OPALE

Parlez!

YÊROUM

Je vous avais dit mes stances sur l'union des cerveaux et vous étiez assoupie.

OPALB

Oui.

YÉROUM

Je VOUS contemplais. Vos yeux étaient fermés et jamais vos cils ne m'avaient paru aussi longs et aussi caressants. Vous respiriez moins doucement. Vous étiez un peu oppressée. Une boucle frôlait votre joue. Je me suis penché et, furtivement, j'ai baisé votre cou. Vous avez soupiré et vous vous êtes éveillée.

Je ne dormais pas.

Vous ne dormiez pas?

Non!

OPALE

YÉROUM

OPALE

YEROUM

Je sais donc pourquoi vous me refusez ce matin votre tendresse. Vous êtes irritée parce que j'ai rompu le pacte de pureté qui nous liait. II faut m'accorder mon pardon. Opale. C'était une caresse enfantine...

OPALE

Non! C'est le souffle d'un amant qui passa sur ma chair.

YÉROUM

Vous me serez indulgente?

Vous êtes indigne de mes bontés.

YÉROUM

Cependant vous m'accueillerez, la nuit prochaine, en votre appartement?

OPALE

Pourquoi faire?

YéROUM

Votre indifférence me désespère.

OPALE

Allez I

YéROUM

Je reviendrai bientôt pour implorer ma grâce.

OPALE

Laissez-moi. Retournez dans votre maison. Dans la rue regardez le passant qui sourit à celle qu'il rencontre. Dans les jardins observez les oiseaux qui se cherchent, les fleurs qui l'une vers l'autre se penchent. Contemplez et comprenez.

YéROUM

Je sais qu'Opale et Yéroum doivent être au dessus des humains, des animaux et des plantes. Je sais que nous sommes nés tous les deux pour goûter des joies supérieures. Je suivrai la leçon que vous donnez si joliment à celui qui vous a si sottement offensée. J'arriverai à cette absolue perfection vers laquelle je m'efforce.

OPALE

Oh l non ! non !

Vous serez fière de moi, mon amie. Au revoir!

Adieu !

Au revoir !

Au revoir !

OPALE

VéROUM

OPALE

OPALE suit des yeux Yéroum gui s'éloigne et, en rentrant dans sa chambre .

Hassan était un marchand prosaïque... mais vigoureux.

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