‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 14 sur 59 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Dès qifOpale est rentrée dans sa chambre, on voit apparaître, par la porte de droite. Rubis et RocJc. Rubis est couverte de joyaux.

ROCK

Au revoir !

RUBIS

Vous partez si tôt?

ROCK

Il est tard. Certainement le serviteur est entré deux fois déjà dans ma salle de travail et il est étonné de ne point me voir.

RUBIS

Vous préférez à ma beauté votre labeur d'esclave! Quel plaisir trouvez-vous donc dans cette vaine agitation ?

ROCK

Ne blasphémez pas!

RUBIS

En vérité il m'arrive de passer devant la vaste maison des financiers et je me suis toujours demandé pourquoi ils gesticulent et crient sous la sérénité des portiques. Quand j'étais une petite fille, je croyais que c'était un asile de fous et je tremblais d'entendre leurs vociférations, de voir leurs faces congestionnées.

ROCK

Mais vous avez grandi.

RUBIS

Et maintenant je comprends que mes pressentiments enfantins étaient justes. Vous êtes une troupe d'aliénés.

ROCK

Tous les hommes sont atteints de démence quand sur eux s'abat une passion. En est-il une qui soit plus belle que le jeu? Mes parents avaient réuni des monceaux d'or et il me serait facile de vivre dans l'oisiveté.

RUBIS

Ne vous serait-il pas doux, ami, de respirer auprès de moi dans un palais construit à mon image?

Ce serait une demeure radieuse. Les murs seraient d'une céramique fine, blanche à l'exemple de votre chair, et le toit serait d'or pur comme votre chevelure.

RUBIS

Dans les parterres, à l'ombre des arbres inclinés, des lacs refléteraient le ciel limpide pour évoquer la clarté de mes yeux.

ROCK

A travers des buissons de roses rouges, des cascades feraient un bruit joyeux et je songerais à votre rire et à votre bouche.

RUBIS

Et nous retrouverions dans les lignes onduleuses des chambres la souplesse câline de mes bras.

ROCK

Mais une vocation impérieuse m'arrache à ces voluptés. Il me faut risquer sans cesse ma fortune. Je livre quotidiennement de terribles combats. Les soldats s'exposent à la mort: je m'offre à la ruine. Demain peut-être je serai pauvre. Aussi, furieusement, je jouis des immenses richesses que le hasard m'a livrées.

RUBIS

Vous vous ruez vers tous les plaisirs.

ROCK

Je n'en goûte qu'un seul : le luxe.

RUBIS

Je sais pourtant plusieurs femmes auxquelles vous avez pris quelque intérêt.

ROCK

Vous vous trompez. Je n'ai jamais aimé.

RUBlà

C'est ce que dit tout homme à celle qu'il veut conquérir. Vous me jurerez bientôt que vous n'avez aimé que moi.

ROCK

O ma très chère amie, je ne vous aime pas.

RUBIS

Insolent!

ROCK

Certes vous êtes belle et votre aspect n'est pas sévère. Il est des femmes qui sont nobles et pures comme des déesses et devant qui nous ne pouvons que nous agenouiller.

RUBIS

C'est un commencement.

ROCK

Mais vous n'inspirez pas des sentiments religieux. Vous êtes un fruit qui tente les lèvres.

RUBIS

Eh bien? Croquez.

ROCK

Ceux qui adorent vraiment la somptuosité d'une grappe de raisins n'en voudraient pas détacher un seul grain.

RUBIS

Mais pourquoi m'avez-vous suppliée^ de vous recevoir cette nuit en ma demeure ?

Pour vous parer de ces colliers, de ces bracelets, de ces bagues. Je me suis donné une fête admirable. Le tyran qui brûla une ville pour voir dans la nuit des flammes n'était qu'un sot. Un spectacle incomparable m'était réservé puisque j'ai contemplé les feux des pierreries, l'alanguissement des perles, les lueurs des matières précieuses et l'éclat de votre jeunesse.

RUBIS

Hélas ! Vous n'avez nulle estime pour moi et vous me traitez comme une courtisane.

ROCK

Mais si je vous regardais comme une courtisane, m'éloignerais-je de vous sans avoir seulement baisé vos doigts ?

RUBIS, tendant la main.

Baisez-les!

ROCK

Si vous étiez pour moi une fille d'amour, vous aurais-je scrupuleusement respectée?

RUBIS

Je vous sais gré de votre délicatesse; mais peut-être y a-t-ll dans toute femme une petite courtisane qui sommeille.

ROCK

Consentiriez-vous à paraître auprès de moi dans une literie de brocard que porteraient huit esclaves agiles? Passeriez-vous ainsi dans l'allée que bordent des acacias ? Offririez-vous le spectacle de notre union aux oisifs qui philosophent, le matin, dans le sentier consacré à la vertu? Viendriez-vous avec moi aux jeux du cirque et, tandis que vous seriez accoudée sur le bord de la loge, souffririez-vous que mon souffle effleurât votre nuque?

RUBIS

Je pourrais accepter toutes ces conditions sans manquer aux convenances mondaines.

ROCK

Et si je vous désirais follement?

RUBIS

Je ne serais peut-être pas insensible à votre ardeur.

ROCK

Mon amie!

RUBIS

J'aime celui qui se bat courageusement pour la conquête de l'or et qui est prêt à déposer à mes pieds les dépouilles de ses ennemis. Je ressens une fierté sauvage en songeant que ces parures sont dues à la ruine de plusieurs familles, que ces diamants sont les larmes d'une foule.

ROCK

Ah! vous me comprenez!

RUBIS

Si vous le désirez, vous reviendrez ici pendant la nuit; doucement je vous ouvrirai la porte de la rue et je vous conduirai jusqu'à mon appartement. Vous tiendrez ma main et je vous guiderai dans les escaliers obscurs.

ROCK

Non! C'est en pleine lumière que je veux entrer dans votre maison.

RUBIS

Nous trouverons donc une demeure discrète. Je m'y rendrai furtivement et je vous y attendrai.

ROCK

Je ne veux pas me cacher. Je veux que toute la cité connaisse ma passion. Je veux que toutes les femmes envient votre luxe et que tous les hommes soient jaloux de mon bonheur.

RUBIS

L'amour chérit le recueillement et le mystère.

ROCK

Ma joie s'étale insolemment. La victoire ne doit pas être honteuse comme une défaite. Le triomphe est une cérémonie publique.

RUBIS

Mon ami...

ROCK

Je veux crier à tous que je possède la plus belle femme de la ville...

RUBIS

Comme vous avez les plus fougueux chevaux, les plus robustes esclaves, les plus rares jardins?

ROCK

Oui, et si vous m'aimez vous devez être fière de mon naïf orgueil.

RUBIS

Ce n'est qu'une étrange vanité.

Venez sur cette terrasse et que toute la ville contemple votre beauté et ma richesse.

RUBIS

Vous êtes fou, je pense! Vous oubliez que je suis une femme honnête.

ROCK

Adieu donc!

RUBIS

Vous ne rougissez pas de me proposer un tel marché. Suis-je une esclave, une joueuse de flûte, une danseuse?

ROCK

Une femme peut £tre irritée contre celui qui lui propose quelque monnaie; mais comment garderait-elle rancune à celui qui lui offre sa fortune?

RUBIS

Je ne suis pas à vendre et vous reprendrez tous ces joyaux. J'ai bien voulu les porter pendant quelques heures pour être plus belle et pour vous plaire.

ROCK

ils ne sauraient accroître votre beauté. Mais conservez-les.

RUBIS

Vous oubliez à qui vous parlez.

Ne me faites pas l'injure de me les rendre. Si vous les jugez trop lourds, égrenez-les. Jetez aux mendiants ces rubis, ces perles, ces saphirs, ces diamants. Que devant votre porte tombe aujourd'hui une pluie précieuse. Les jolies filles et les vieilles matrones viendront se battre devant votre maison et vous vous divertirez à contempler leurs grimaces.

RUBIS

Ne vous reverrai-je donc pas?

ROCK

Je reviendrai bientôt et vous me raconterez comment vous avez distribué ces parures qui sont à vous. Vous me décrirez la joie des malheureux.

RUBIS

Oui.

ROCK

Ces fragments d'étoiles tomberont dans des mains rudes. Ces colliers seront détruits. Mais des affamés mangeront et boiront aujourd'hui. Je laisse en vos mains des aumônes destinées à toute la cité. Mais vous êtes libre de ne pas les répandre.

RUBIS

Pour qui me prenez-vous?

ROCK

A bientôt, Rubis, vous qui êtes belle comme le sang.

RUBIS

Ah! pourquoi êtes- vous si vaniteux?

Je suis un conquérant. Je suis rude. Je ne suis pas subtil comme le poète Yéroum qui soupire auprès de votre sœur.

RUBIS

Mon ami, reprenez ces parures.

ROCK

Le bien des pauvres ne m'appartient pas. Je suis un financier et non un philanthrope. Adieu!

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