SCÈNE III
RUBIS, puis OPALE.
RUBIS, se contemple dans un haut miroir.
Il est cruel de ne pouvoir garder ces perles et ces pierreries qui me font plus belle. Vraiment, je suis un agréable spectacle. Je comprends la constance de ce jeune Grec qui demeurait penché sur une source pour contempler dans l'eau paisible son image.
OPALE, entrant.
Bonjour, sœur qui es plus radieuse que le soleil et plus fraîche que la rose.
RUBIS
Salut à toi, sœur qui es plus troublante que la nuit et plus mystérieuse que l'orchidée.
OPALE
La nuit te fut-elle douce? Le riche jeune homme qui t'adore a pris plaisir, je le vois, à te parer comme une idole.
RUBIS
Il a contemplé sur mes bras, sur mon cou, sur mes seins, la puissance de sa richesse. Je suis pour lui une divinité.
OPALE
La Fortune ! La déesse qui se tient en équilibre sur une roue. On ne peut lui prodiguer que des caresses prudentes.
RUBIS
J'étais sur mon lit.
OPALC
Pauvre Rubis!
RUBIS
Du moins le jeune poète Yéroum fut-il plus heureusement sacrilège? A-t-il eu le bon goût de ne pas respecter sa Muse?
OPALE
Hélas!
RUBIS
Es-tu, comme moi, peu satisfaite de cette nuit d'été ?
OPALE
Ah! qu'il est difficile d'être heureuse, ma sœur, et que les hommes sont égoïstes. Ils disent qu'ils nous adorent, mais ils ne songent qu'à leur art, leur métier, leur ambition. Nous avions résolu d'accueillir deux aimables amoureux
RUBIS
C'est qu'il est dur d'être veuve, à vingt ans.
OPALE
Et jamais cependant je ne me suis sentie aussi veuve que ce matin. Mais corrime tu es calme !
RUBIS
La fraîcheur des diamants apaise ma fièvre.
Rubis, Rubis, tandis que le petit Yéroum dont la figure est jolie soupirait faiblement auprès de moi, j'apercevais sous le clair de lune la colline aux pentes boisées. J'imaginais les vagabonds robustes qui dorment sous les arbres, les rudes bûcherons aux mains grossières et fortes.
RUBIS
Tu me fais rougir.
OPALE
Tu ne me comprends pas?
RUBIS
Mon âme est plus simple que la tienne. Je ne songe pas à m'abaisser jusqu'aux brutes.
OPALE
Il ne faut pas médire des brutes.
RUBIS
Aie du moins le souci du décor, ma sœur.
OPALE
Est-il un plus merveilleux décor d'amour que la forêt?
RUBIS
Nous devons redouter le plein air. Les poètes qui célèbrent les douceurs du lit de mousse sont dupes de leur imagination. La passion a besoin d'intimité et de luxe. Les bois ombreux ne valent pas une chambre.