SCÈNE V
Les Mêmes - MANSOUR, puis VIOLETTE.
Mansour a une petite barbe rousse; il est élégant et joyeux.
MANSOUR
Salut à VOUS, mes filles!
OPALE, RUBIS et TURQUOISE poussent un cri Ah!
MANSOUR
Ne reconnaissez-vous plus votre père?
OPALE
Excusez-nous...
MANSOUR
Vous me trouvez changé?
Oui.
MANSOUR
Vieilli, peut-être?
TURQUOISE
Au contraire!
MANSOUR
Les chagrins, mes filles, les soucis... Embrassez votre père.
RUBIS, l'embrassant Auriez-vous perdu une partie de votre fortune?
MANSOUR
Rassure-toi, Rubis; j'ai gagné des sommes considérables et Je te rapporte le collier que je t'ai promis. Ah!
OPALE, /'embrassant
Avez-vous passé ces longs mois dans des contrées tristes et laides? En rapportez-vous cette mélancolie maladive que nos sages nomment neurasthénie?
MANSOUR
Je ne me suis pas ennuyé, Opale. J'ai visité des pays merveilleux et j'y ai acquis, pour toi, des parfums rares qui font rêver. Ah!
TURQUOISE, /'embrassant
Pourquoi donc poussez-vous des soupirs? N'étes-vous pas heureux de revoir vos filles?
Pouvez-vous douter de ma tendresse? Ne sens-tu pas. Turquoise, ma petite fille, combien il m'est doux de te serrer en mes bras? Ah!
OPALB
Mais pourquoi ces soupirs?
MANSOUR
C'est que je nç suis plus jeune, mes filles.
RUBIS
Vous semblez pourtant robuste et votre barbe est devenue blonde.
MANSOUR
Précisément. Précisément ! Je suis si vieux que j'ai senti le besoin de me rajeunir. Ah! mes enfants, sachez que je ne peux aller dans les rues et les jardins sans m'appuyer sur le bras d'un serviteur. N'est-ce pas attristant?
TURQUOISE
Il vous est facile d'acheter un jeune esclave.
MANSOUR
C'est ce que j'ai fait. Je vous avoue que le secours de ce bâton de vieillesse m'est indispensable.
OPALE
Rien n'est plus naturel.
Je n'ai pas voulu que la présence de l'inconnue troublât nos épanchements de famille. Mais je vous supplie de lui faire bon accueil.
RUBIS
Avons-nous l'habitude de maltraiter nos serviteurs?
TURQUOISE
Notre affection n'est-elle pas due à la main qui soutient notre père ?
MANSOUR
Cette main est jolie et vous devrez, toutes trois, rendre hommage à l'agrément du visage.
OPALE
Voyons donc ce merveilleux serviteur.
MANSOUR fait un signe et Violette entre Voici !
OPALE
Mais c'est une femme!
MANSOUR
Vous avais-je dit que ce fût un homme?
RUBIS
Je comprends maintenant votre embarras.
MANSOUR
Je craignais votre mauvaise humeur.
OPALE
Vous ne comptez pas nous imposer la présence d'une esclave qui a l'aspect d'une maîtresse?
MANSOUR
Oh ! mes filles ! Ne vous hâtez pas de juger la conduite de votre vénérable père. Tandis que vous criez, Violette se tait.
TURQUOISE
Elle s'appelle Violette?
MANSOUR
Oui, mon enfant. Tandis que vous vous irritez, elle sourit. Causez avec elle et n'ayez pas de mauvaises pensées. Je descends
dans la cour afin de retrouver, parmi mes bagages, le coffre où sont enfermés les cadeaux que je vous ai promis. Je reviendrai les mains lourdes de présents, et vous m'embrasserez et vous me pardonnerez d'avoir offert à ma vieillesse ce jouet délicieux.
TURQUOISE
Souffrez, mon père, que je vous accompagne. N'avez-voùs pas besoin d'un appui ?
VIOLETTE
Quoi, maître, êtes-vous si las ?
MANSOUR
Certes non !
TURQUOISE
Eh bien ! si je ne suis pas votre appui, soyez le mien et permettezmoi de poser ma main sur votre bras, comme font les dames d'Occident.